Une semaine à la Trappe: Sainte-Marie du Désert

Part 5

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Nous savons bien qu’à tout cela le monde, dans son aveuglement, s’écrie: «O esclavage de l’homme, ô dégradation de la dignité humaine!» Pour nous, chrétiens, en soupirant avec l’Apôtre après la sainte liberté des enfants de Dieu, nous répondons à son orgueil que l’humilité est compagne de la sagesse; qu’il est glorieux de marcher à la suite de Jésus-Christ, qui s’est humilié jusqu’à devenir l’opprobre des hommes et à embrasser la folie de la croix. Sans doute, il ne comprend pas ces vérités divines: voilà pourquoi il méprise les saintes austérités du cloître et repousse avec dédain les chaînes sacrées que porte noblement le serviteur de Dieu.

«Le chapitre n’est pas seulement une salle de pénitence destinée aux exercices d’humiliation; il sert de lieu d’assemblée, de rendez-vous à toute convocation; on y délibère, on y opine, on y vote; car toute cause majeure doit être portée aux suffrages de la communauté, d’après les principes de la Carte de Charité, qui à maintenu dans l’ordre le gouvernement libéral, parlementaire et constitutionnel[7]. On s’y occupe des trépassés, on y lit les billets de mort, on y annonce la fin d’un tricénaire et on y absout la mémoire des défunts. Enfin, l’abbé y prêche à ses frères; mais le sermon, quoique officiel, moins solennel qu’à l’église, tient plus de l’entretien que du discours: c’est une réunion de famille, les conseils intimes du foyer dans la bouche d’un père.»

[7] La Carte de Charité, titre fondamental de Cîteaux, genèse de l’ordre, a été publiée en 1119. Les premiers pères de Cîteaux y ont réglé le gouvernement de l’ordre. Saint Benoît avait fait l’abbé maître souverain, autocrate du couvent: et la Carte de Charité, concordat passé entre tous les abbés qui existaient alors, a substitué la loi à l’homme, le chapitre général aux abbés. Le conseil général de l’ordre, convoqué à Paris, le 25 novembre 1776, a reconnu et admis la vérité de cette explication.

Voici, à ce sujet, ce qu’on lit dans le spicilége de dom Achéry:

«C’était la veille de Noël, dans l’abbaye de Cluny; le chapitre était réuni sous la présidence du prieur, en l’absence du R. P. abbé, retenu dans sa cellule par l’âge et les infirmités. Le père Hugues était nonagénaire, la faiblesse l’empêchait de marcher; il ne suivait plus les exercices de la communauté, à son grand regret; mais, sentant sa fin approcher et voulant consacrer à ses religieux le dernier quart d’heure de sa vie, il se fit porter au chapitre, où tous l’accueillirent avec respect. On se rapprocha de lui pour mieux l’entendre, et, d’une voix affaiblie, il conta, en style de vieillard, l’allégorie suivante:

«C’est la vision d’un moine, arrivée à pareille heure, la nuit de Noël; il a vu la sainte Vierge, tenant dans ses bras son divin Fils, au milieu d’un cercle d’anges éblouissants de lumière. Ce Dieu-Enfant s’amusait à battre des mains, pour exprimer la joie qui était dans son cœur, et se tournant vers elle, il lui dit: «Mère, voyez, la nuit est venue, anniversaire de ma naissance, et bientôt, dans l’église de ce monastère, on va redire les oracles des prophètes, entonner l’hymne des anges et renouveler le souvenir de votre enfantement. Le démon est vaincu, son empire détruit; il n’est plus le prince du monde, comme avant mon incarnation. Où donc s’est-il enfui?»

»A ces mots, Satan se présente: «Il est vrai, dit-il, je n’ai plus mon autel dans l’église, mais je connais encore plus d’une porte qui me laissera entrer dans ce couvent.--Va, lui dit le Fils de la Vierge, te mesurer à d’autres; essaie, je le veux bien, pour voir si tu seras plus heureux qu’avec moi.»

»Aussitôt, usant de cette liberté, il va à la porte du chapitre; mais cet esprit enflé d’orgueil la trouva si basse et si étroite, qu’il ne put entrer, malgré ses efforts. Alors il dirige ses pas vers le dortoir, espérant profiter du sommeil pour mieux tromper, à la faveur d’un songe, la vertu de ces moines qui vont peut-être devenir victimes d’une illusion; mais le même obstacle l’arrêta: il ne put s’y glisser, la porte en était scellée. Enfin, plein de confiance, malgré ces deux échecs, il se présente au réfectoire, où, spéculant sur l’appétit des moines, il compte bien réussir à les prendre par la bouche, en leur servant quelque plat de sa façon; mais la lecture des saints livres, l’attention soutenue des convives, moins occupés de manger que d’écouter, et la grossièreté des mets qui étaient sur la table, retinrent sur le seuil ce démon, qui, vaincu dans son troisième retranchement, dut prendre la fuite et renoncer à entrer dans cette forteresse inexpugnable.

»Courage donc, mes frères, veillez toujours sur vous, et le rôdeur quotidien ne pourra jamais vous surprendre.

»L’entrée basse et étroite du chapitre représente l’humilité.--Les scellés, qui ferment hermétiquement la porte du dortoir, indiquent la chasteté.--Enfin, cette table, qui n’offre à ses convives que des légumes et du pain noir, signifie la pauvreté.»

On le voit, il serait difficile de donner une forme plus attrayante à l’éloge de la vie monastique, invincible au démon de la triple concupiscence.

IX

La communion.

C’est aujourd’hui la grande fête au couvent: celle de saint Bernard. Il est dix heures; tous les religieux se rendent à l’église.

Le chœur est fort grand; il contient deux rangs de salles de chaque côté: les novices occupent celles d’en bas, les profès le rang au-dessus. La stalle du R. P. abbé se distingue par la crosse qui est toujours enclavée à son adossement, et l’abbé lui-même ne diffère des autres que par sa croix pastorale, son cordon violet et l’anneau qu’il porte au doigt. A voir tous ces religieux, on croirait se trouver au milieu d’un chœur nombreux de chanoines, où tous les offices se célèbrent et toutes les cérémonies s’exécutent presque sans interruption, durant la nuit comme pendant le jour, avec la pompe et la solennité que l’on admire dans les métropoles.

J’ai assisté à la grand’messe, qui était très-solennelle. L’officiant avait une chasuble de casimir blanc, dont la croix entière était composée de fleurs habilement brodées et nuancées en laine; de pieuses et nobles mains ont sans doute fait ce présent au père abbé.

Je m’étais figuré ces religieux dépourvus de tout lien qui les unît les uns aux autres; mais l’instant si beau de la communion m’a prouvé le contraire.

Le prêtre vient de prononcer les paroles du _Domine non sum dignus_, et aussitôt commence cette cérémonie si parlante de la sainte communion. O vous qui avez eu le bonheur de jouir du spectacle de la Trappe faisant la sainte communion, n’est-il pas vrai que cette vue a pénétré votre cœur et l’a attendri jusqu’aux larmes? n’est-il pas vrai qu’encore ce souvenir vous touche délicieusement? Au moment de la communion du prêtre, le diacre, qui s’était mis à genoux à côté de lui, se lève, baise avec un saint tremblement l’autel sacré où repose la Victime de propitiation, qui va se distribuer pour devenir la nourriture des élus du ciel; il se penche ensuite au cou du ministre saint, en reçoit le baiser de paix. Comme autrefois, dans l’institution de ce sacrifice redoutable, le souverain Sacrificateur, prêtre et victime, voulut embrasser tous ses disciples avant de les admettre à la participation de son corps et de son sang adorable; ainsi, dans la continuation des mêmes mystères, le diacre, au nom du prêtre, qui ne s’éloigne pas du Saint des saints, va porter cette paix au sous-diacre et, par lui, à tous ceux qui vont se ranger autour du banquet divin.

Quelle charité, quelle joie, quelle félicité dans ces amis du Sauveur! Ils le suivent constamment au chemin de la croix, pour monter avec lui jusqu’au Calvaire, et c’est pour les dédommager et les encourager en même temps, que souvent il daigne les admettre aux délices du Thabor. Aussi, qui dirait les ravissements qui enivrent ces âmes, vides des affections de la terre, dans les moments où elles s’unissent si intimement au Dieu de charité et de toute consolation!

Qu’il est touchant et sublime de contempler ces zélés serviteurs de Dieu, lorsqu’ils défilent lentement et avec majesté, le front incliné, les mains jointes!

Au moment de la communion, je vis tous les religieux quitter leurs stalles et leurs bancs, sans faire entendre le bruit de leurs pas. C’est un à un que les prédestinés de la Trappe se présentent pour recevoir leur Dieu, et dans le même ordre qu’ils se retirent; chacun suit son rang, celui d’ancienneté dans la maison; jamais de confusion, jamais le moindre dérangement. Arrivé à la première marche de l’autel, le premier religieux s’arrête et attend le baiser de paix antique et pieux. Le baiser de paix donné par le célébrant au diacre passe par le sous-diacre au premier frère qui se présente et par celui-ci à tous les autres. Les deux frères se saluent avec respect, puis approchant leurs têtes et étendant les bras, ils se donnent le saint et fraternel baiser.

Quand le diacre récite le _Confiteor_, tous tombent à genoux, le front presque contre les dalles du sanctuaire. Dans cette humble posture, ils se reconnaissent indignes de recevoir le Dieu trois fois saint, et se purifient par un sincère aveu des taches qui pourraient leur demeurer encore; ils se relèvent. Celui qui doit être le premier s’avance très-lentement; à peine a-t-il vu l’hostie sainte élevée par les mains du prêtre, qu’il se prosterne de nouveau pour l’adorer; il approche dans un saint tremblement, la reçoit avec amour et se retire en passant derrière l’autel; tous les autres le suivent, observant exactement les mêmes cérémonies.

Là, je n’en doute pas, Dieu se rend visible et se montre à ses bien-aimés, à ceux qui ont tout quitté pour le suivre, pour s’attacher à lui... Oui, j’en crois la céleste expression de toutes ces figures; la sainte joie qui les anime ne peut venir que d’une vision divine: c’est un reflet de la gloire du Dieu que ces saints viennent de voir qui brille sur leurs visages, si calmes, si heureux, si recueillis; la terre n’a point de contentement pareil: c’est celui des anges et des élus!

C’est encore une continuation de ce spectacle frappant d’édification, que cette démarche si grave, si modeste et si recueillie des Trappistes, se retirant de la sainte communion toujours sur un seul rang. Ils avancent, mais si lentement, qu’ils semblent immobiles; on dirait que leurs sens extérieurs sont interdits, pour concentrer toute leur action dans le cœur où se trouve leur Bien-Aimé: ou plutôt, on dirait les sages précautions de l’Epoux des Cantiques, pour ne pas troubler avant l’heure, _donec ipsa velit_, le sommeil de l’Epouse qui les tient dans un saint ravissement.

Cette cérémonie a tant de solennité, qu’on la revoit toujours avec la même émotion; les impies eux-mêmes, qui viennent pour se moquer de la pénitence, répriment tout à coup leurs sarcasmes devant ce témoignage de charité.

X

Le Salve Regina.

Le Trappiste a commencé sa journée par une prière à la sainte Vierge; il la finit par une invocation à Marie, le chant du _Salve_.

J’étais monté dans la tribune des étrangers. Alors j’eus devant les yeux un de ces spectacles trop beaux, trop sublimes pour être fidèlement dépeints. Les religieux viennent de psalmodier les complies de la sainte Vierge. A la faible lueur de la lampe du sanctuaire, je vois s’avancer, comme une suite d’ombres, deux colonnes qui entrent gravement. Quand ces deux colonnes se sont rencontrées vis-à-vis du tabernacle, elles s’inclinent devant le trône du Dieu vivant, et vont prendre place, avec un ordre parfait, au milieu du chœur: ce sont les frères convers qui viennent réunir leurs voix à celles des religieux, pour le chant du _Salve Regina_. C’est toute une armée qui vient ainsi se ranger dans ce camp du Dieu des victoires, pour saluer, avant la retraite, cette puissante protectrice de leurs combats; deux flambeaux la laissent voir, dans le fond du sanctuaire, où elle apparaît pleine de majesté.

L’antienne si renommée de la Trappe fut chantée d’un ton très-solennel et très-élevé par un chœur nombreux, dont les voix fortes et animées semblaient n’en faire qu’une seule. Le chant en fut si grave, qu’on n’y mit pas moins de quinze à vingt minutes; et l’intérêt qui devait, ce semble, languir de cette lenteur, y fut toujours croissant. Le R. P. abbé donne le signal; alors, au même instant, toutes les voix s’élèvent comme un seul cri vers le ciel.

Quelle majesté dans la lenteur des chants! On dirait que le poids de l’exil retient sur leurs lèvres bénies les soupirs qui s’élèvent vers le ciel. Il y a quelque chose de saisissant dans l’explosion unanime de ces voix condamnées à un silence éternel, qui ne recouvrent la parole qu’en face de Dieu, pour chanter ses louanges, et qui se réunissent dans la même pensée, le même sentiment, le même amour, le même langage, et jusque dans la même intonation; comme si cette masse d’individus n’avait qu’un unique organe et une seule âme! comme si elle n’avait qu’une seule idée à exprimer! comme si ces religieux, morts pour eux-mêmes et n’ayant rien à se dire sur la terre, ressuscitaient en présence des saints tabernacles, image de la Jérusalem céleste, où, revêtus de corps immortels, ils entonneront le cantique sans fin!

Ils sont touchants, ces soupirs de la confiance filiale invoquant là tendresse maternelle! Ils sont surtout sincères, les vœux de ces exilés enfants d’Eve, qui, morts au monde, gémissent dans cette vallée de larmes! Non, rien ne peut donner une idée de la beauté du _Salve Regina_, chanté par les RR. PP. Trappistes. Ce chant semble ravi à l’harmonie du ciel[8].

[8] Adhémar, évêque du Puy et légat du Saint-Siége, est, à ce que l’on croit, l’auteur de la sublime antienne _Salve Regina_, que l’ordre de Cîteaux s’est en quelque sorte appropriée, et à laquelle saint Bernard, qui l’appelait _l’Antienne du Puy_, ajouta la touchante invocation adoptée plus tard par l’Eglise universelle: _O clemens, o pia, o dulcis Virgo Maria!_

On ne saurait décrire l’effet sublime de ces alternatives de silence et de vibrations pleines et sonores: c’est comme une mélodie tranquille et grave, qui plane lentement et s’en va, et à laquelle succède un autre flot musical. Ainsi, la vague se forme dans le lointain, s’avance grossissant et grandissant, pour venir mourir sur le sable désert du rivage, qui se découvre peu à peu et se montre à nu jusqu’à ce qu’il soit englouti sous une seconde masse d’eau. Dans ce flux de paroles accentuées, dans ces ondulations de sons périodiques, on ne sait lequel est le plus sublime, ou de cet unisson massif qui s’élève du milieu du silence, ou de ce vaste silence dans lequel s’éteint l’unisson: image symbolique d’une âme qui s’anéantit dans la prière, se tourne vers le Ciel, se prosterne dans l’adoration, succombe dans l’extase et se relève forte pour succomber encore.

Le musicien ne trouvera point l’art dans ce chant simple et tout à l’unisson; mais le chrétien y reconnaîtra le cri des enfants d’Eve, exilés et gémissant dans cette vallée de larmes: _Exules filii Evæ, gementes et flentes in hac lacrymarum valle._

Lecteurs écoutez plutôt:

«_Salve..._ Voyez-vous ce nuage blanchâtre et grisâtre qui grossit, s’agite, s’étend dans l’espace. Regardez... il noircit... La mer, encore calme, remue ses flots... Elle gronde sourdement... Le bruit augmente... Ah! que vois-je au loin? C’est un petit bateau pêcheur... Il périra...

--Pourquoi donc?... Parce que ce nuage est nommé par les marins un _grain_... qui porte dans ses flancs d’horribles tempêtes...

--Puis, c’est le naufrage, pour ces pauvres marins, et la mort!!!

--_Salve Regina, Mater misericordiæ!_...

Aussi, prêtez l’oreille!

Entendez-vous les matelots (qui craignent le danger) entonner de leurs fortes voix l’hymne de l’espérance?

«Salut, Reine du ciel, Mère de miséricorde! Salut, ô vous qui êtes la vie, la douceur et notre espérance! _Vita, dulcedo, et spes nostra, salve!_»

--Déjà les vents sont déchaînés!... La mer, orageuse et bouleversée, pousse et roule avec colère ses vagues immenses par-dessus les rivages...

--Ecoutez encore!!!

--Les cris redoublent. Les matelots tremblent de ne pas arriver au port;--de ne plus toucher le sol de la patrie;--de ne plus voir leur père;--de ne plus embrasser leur mère... _Ad te clamamus, exules, filii Evæ!_

--Mon Dieu! mon Dieu! Oh! ils sont perdus... Voyez leurs parents sur le rivage... C’est un père... c’est une mère... C’est un frère, une sœur... C’est un ami, un bienfaiteur...

--Ils pleurent, ils sanglotent. Ah! quels cris déchirants!

--La barque a perdu son gouvernail.

--La voile est brisée par la fureur des vents...

--Oh! Ils vont périr... Ils nous tendent les bras ou plutôt ils s’adressent à Marie, leur unique espérance, l’étoile de la mer!

... _Ad te suspiramus, gementes et flentes, in hac lacrymarum valle!_

C’en est fait. La barque prend eau; elle s’enfonce;--elle disparaît;--elle va sombrer;--les forces des marins s’épuisent;--ils vont faire naufrage.

--Il n’y a que Marie toute-puissante qui puisse les sauver...

--Les cris de détresse et d’espérance augmentent et redoublent encore!!

«_Eia! ergo, Advocata nostra! Illos tuos misericordes oculos, ad nos converte._»

_Eia! eia!_ Au secours! au secours! Bonne Vierge Marie!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Bonheur! bonheur! vive Marie! vive Marie... Ils sont sauvés!

--Ils arrivent au port... au port... au port du ciel, après les tempêtes des passions, des chagrins et des tentations d’une vie d’exilés et de malheureux!...

Marie montrera Jésus, le fruit béni de son sein, à ceux qui l’ont invoquée et imitée durant cette courte vie!...

--_Et Jesum benedictum, fructum ventris tui, nobis post hoc exilium ostende!_

Et éternellement, pour remercier la vierge Marie, la bonne Mère, nous la louerons,--nous la bénirons,--nous l’aimerons avec les pieux Trappistes, en chantant avec eux!

Lorsque ces voix, qui ne se dépensent pas en inutilités, arrivent à cette triple exclamation qui termine la sublime antienne: _O clemens! o pia! o dulcis Virgo Maria!_ le chœur des Trappistes fait une longue pause, à chacune de ces exclamations. En contemplant ces moines, immobiles, se courber et se redresser, on est saisi de cet étrange sentiment qu’on éprouverait en voyant une statue parler et se mouvoir tout à coup. Pour moi, je crus assister à la résurrection générale et entendre la voix de l’ange du jugement citant les morts au tribunal suprême.

Tout cela produit un effet qui agit fortement sur l’âme que le monde n’a point desséchée. Je plains du fond du cœur celui qui resterait froid en entendant cette prière; je n’en voudrais pas pour ami.

Voilà le _Salve_ chanté chez les Trappistes!...

C’est durant cette prière que la sainte Vierge prodigue ses grâces, se rapproche du religieux pour le bénir et lui rendre son salut.

«Qui ne connaît le trait de saint Bernard? Il était agenouillé dans une église, à l’abbaye d’Afflighem, récitant aux pieds de la sainte Vierge le _Salve Regina_, qu’il répéta jusqu’à trois fois. Au troisième salut, dit la chronique, la statue de pierre se serait animée pour lui dire: _Salve, Bernarde._ La statue existe encore, monument de cette pieuse tradition; elle est aujourd’hui à Termonde, dans un village de la Belgique.»

Ce prodige ne se renouvelle pas tous les soirs; mais la voix qui parla à saint Bernard se fait toujours entendre du religieux, en s’adressant à son âme, sinon à son oreille, et le Trappiste, trop habitué à ce langage pour ne par le comprendre, se retire content et va prendre son sommeil.

Aux sublimes accents du _Salve_ succède le plus profond silence; il semble qu’on attend l’arrêt de l’Eternel.

Lorsque dom Augustin était en exil, quelque chose de plus imposant, peut-être, suivait immédiatement ce chant sacré, c’était la bénédiction du soir. Voici comment à ce sujet s’exprime un auteur contemporain: «En sortant de l’église, la communauté entière se rend à la salle du chapitre; tous les religieux, sans exception, se rangent sur plusieurs rangs tout autour de la salle: le vénérable père abbé est à l’une des extrémités.

»Au signal qu’il donne, tous tombent la face contre terre, et restent dans une immobilité qui ne peut être comparée qu’à celle de la mort; ils restent ainsi couchés durant la récitation du psaume _Miserere_; une faible lueur s’étend sur tous ces corps qui couvrent en entier le pavé de la salle. On dirait, en les voyant ainsi, que la foudre les a frappés tous; on n’entend pas le moindre bruit; c’est le calme absolu des tombeaux.»

Un tableau aussi lugubre est bien capable de faire rentrer l’homme, qui assiste à cette cérémonie, dans de profondes réflexions.

«Le _Miserere_ fini, le R. P. abbé frappe la terre, et, tout à coup, semblables à ces morts qui se réveilleront dans la vallée du jugement et qui se lèveront de la poussière pour comparaître devant le souverain Juge, tous les religieux se relèvent et défilent lentement, un à un, devant leur Père spirituel, qui les bénit à mesure qu’ils passent en s’inclinant devant lui. Ces hommes ont compris que la vie n’est que le noviciat de la mort.»

C’est bien après de telles cérémonies que l’on peut s’écrier: «Qu’est-ce que la vie? Une vapeur légère qui paraît un moment et se dissipe presque aussitôt... La vie est un fantôme qui fuit dans les ténèbres et pourtant s’agite en vain.»

Accablé sous le poids de mille pensées diverses, je revins à ma chambre et j’allai m’agenouiller devant mon crucifix, au pied duquel je méditai sur l’enseignement que je venais de recevoir.

O vie du siècle passée dans les plaisirs, ô jeunesse consumée sur l’autel de la volupté, comment m’êtes-vous apparues alors, sinon comme une légère vapeur que colore de mille nuances un rayon de soleil et que le plus léger vent dissipe? La vie mondaine, si au moins elle n’aboutissait pas à un affreux précipice, pourrait offrir une perspective attrayante; mais quand on sait ce qui doit la suivre, il n’y a plus d’illusion possible. Et cependant la vie, dit Bossuet, donnée uniquement pour se préparer à la mort, se passe entière dans un profond oubli du terme où elle doit aboutir. On vit comme si l’on devait toujours vivre.

D’un côté, donc, se trouvent le calme, la paix et le bonheur; de l’autre, l’agitation, la tempête des passions, le vide et le malheur. De quel côté l’homme sensé doit-il porter ses pas?

Je me relevai le cœur soulagé et je m’abandonnai au sommeil.

XI

Le noviciat.

L’habit et la tonsure servent peu: c’est le changement de mœurs et la mortification entière des passions qui font le vrai religieux. (IMIT. DE J. C.)

«Le noviciat, conseillé par la prudence naturelle et établi par des lois ecclésiastiques, est ce temps, plus ou moins long, qui précède la profession, pendant lequel on éprouve sa vocation, avant de se lier par des vœux.»

Chaque état a le sien, quelque nom qu’on lui donne, stage, surnumérariat ou apprentissage; la vie elle-même a son noviciat, les années d’enfance, qui servent à former l’homme en l’instruisant par des leçons, l’encourageant par des récompenses, le corrigeant même par des châtiments.

Il importe d’étudier sa vocation, de la mettre à l’épreuve et d’entrer surtout dans la voie où Dieu nous appelle, religieux ou séculier, sous peine de se jeter dans l’inconnu et de se préparer un avenir dont on ne peut prévoir l’issue, semblable à ces astres errants qui vont à l’aventure, sans orbite déterminée, jouets de toutes les influences, longtemps ballotés à droite et à gauche, pour être jetés un jour on ne sait où... Une vocation manquée ne peut promettre à la religion et à la société qu’un fléau destructeur, menaçant comme une comète, un révolutionnaire ou un apostat.

Les ordres religieux ont eu leurs moines réfractaires et des religieux infidèles, violateurs de leurs vœux; mais ces cas sont bien rares aujourd’hui.