Une semaine à la Trappe: Sainte-Marie du Désert

Part 4

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Les religieux de chœur, obligés au chant de l’office canonial, travaillent moins que les frères convers; ils sont quelquefois à l’église que ceux-ci sont aux champs: mais cette différence, qui ne les empêche pas d’être frères, n’est qu’un moyen pour eux de mieux pratiquer la charité, de se servir l’un l’autre; les premiers prient pour les seconds, et les seconds travaillent pour les premiers; c’est un échange réciproque de services qui n’est pas au préjudice du frère convers. Les règlements portent que le travail manuel, pour les Trappistes de chœur, sauf durant les saisons extraordinaires, comme le temps de la moisson, des vendanges, la récolte des pommes de terre, ne doit pas excéder la durée de six heures, même en été.

A l’heure du souper, la cloche des perdus se fait entendre; elle annonce l’heure de la prière et rappelle les errants: _errantes revoca_. Le père hôtelier me quitta pour aller lui-même servir le souper aux étrangers. La table est proprement servie, les mets sont très-copieux et convenablement assaisonnés. Tout est excellent. Une seule chose gêne toujours les retraitants: c’est de voir le père hôtelier épier tous leurs besoins et courir au-devant de leurs désirs. Ces hommes, si durs pour eux-mêmes, ont comme des raffinements des prévenances envers les étrangers, et semblent éprouver un grand plaisir à voir accepter quelques superfluités de la vie, dont ils se souviennent encore, mais auxquelles ils ont renoncé; et un sourire de bonheur s’épanouit sur leur visage, quand ils entendent trouver bon ce qu’ils viennent d’offrir.

Le souper ou collation des Trappistes est suivi d’un intervalle, pour la lecture et la méditation, jusqu’à sept heures; alors on chante complies, le _Salve Regina_, et ils se rendent au dortoir.

Telle est la journée d’un Trappiste; et certes le voyageur qui les a suivis dans ces différents exercices ne partage plus ensuite les préjugés que le monde conserve encore sur eux en disant: Les moines sont des gens inutiles.

_Les jours se suivent et se ressemblent_, pour le religieux qui s’occupe incessamment du salut de son âme et travaille à cette unique affaire. En détaillant la journée d’un Trappiste, j’ai analysé les semaines, les mois et les années de sa vie.

Pour compléter _la journée d’un Trappiste_, nous transcrivons le précis de la vie de ces religieux.

§ 1er

Le jour naturel se compose de vingt-quatre heures.

Voici comme il se partage à la Trappe.

1º Huit heures pour les besoins du corps, sept heures pour le repos, une heure pour le repas.

2º Présence obligée au chœur: six et huit heures selon le degré des fêtes.

3º Le travail manuel est de cinq heures et demie en été, et de quatre heures et demie en hiver.

Le reste du temps est libre, et peut être consacré à la prière ou à des lectures privées.

§ 2e

1º L’abstinence est perpétuelle. En sont dispensés les malades et les infirmes, qui sont l’objet de la plus grande charité et des soins les plus assidus.

2º En hiver un seul repas (_six mois environ_); deux repas en été. Cette austérité si effrayante pour la nature est plus imaginaire que réelle. _Teste experientiâ._

3º La nourriture est saine et abondante; on peut en juger par les santés, point ou peu de malades.

4º Le travail des mains délasse l’esprit sans trop fatiguer le corps; on s’y livre avec discrétion; les forces en sont la mesure.

5º Le silence est continuel: n’est-ce pas assez de parler à Dieu? On lui parle dans les saints offices et l’oraison; et lui nous parle dans les saintes lectures.

§ 3e

1º Des forces ordinaires suffisent pour se façonner au régime.

2º Les inconstants, les mélancoliques, les têtes faibles, les esprits faux, les mauvais caractères ne peuvent être admis.

3º Sont admis au contraire avec bonheur les âmes simples, les hommes au cœur ouvert, à volonté ferme et généreuse; les hommes, en un mot, qui cherchent sincèrement le bon Dieu.

Qu’on ne se laisse pas effrayer par les apparences; la vie de la Trappe est plus douce que la vie des mondains. _Experiri, si labor terret, merces invitet._

VII

Les nuits à la Trappe.

Je dors, mais mon cœur veille.

Jusqu’à ce jour, ce titre a été employé par les écrivains modernes, habiles dans l’art de séduire, pour amorcer l’attention de leurs lecteurs; ils s’en sont servis malheureusement pour décrire les mœurs dissolues de la société et donner des scandales au public. Néanmoins, malgré l’abus qu’on en a fait, nous n’avons pas craint de l’inscrire en tête de ce chapitre: il pourra, ce nous semble, réparer un peu le mal qu’il a produit, en faisant connaître des mystères véritablement édifiants, les mystères de la mortification monastique.

J’ai visité le dortoir des Trappistes, j’ai touché leurs lits; et assurément ce n’est ni une chambre bien meublée, ni un lit richement sculpté, et encore moins une couche au mol duvet. On ne voit rien dans ce dortoir qui ressemble au luxe, à l’affectation et à la délicatesse. Leur dortoir est une longue salle vaste et aérée, contenant, à droite et à gauche, ce que les religieux appellent leurs _lits_; une lampe y reste allumée toute la nuit. Ces lits ne sont pas autre chose que deux planches élevées de terre par quatre supports, sans art, sans menuiserie, sans dessin, grossièrement façonnés, laissant trop voir qu’ils ne sont passés ni au tour ni au rabot; une natte de paille piquée recouverte d’une toile, deux couvertures de laine et un traversin de paille, voilà tout ce qu’il faut pour faire reposer le Trappiste. Chaque couche se trouve séparée par une colonne et une cloison en planches, ce qui forme une espèce d’alcove. Le nom de chaque trappiste est écrit au-dessus de chacun de ces lits. Celui du père abbé est confondu avec ceux de ses frères; rien ne le distingue. Dans ce dortoir, comme dans le reste de cette maison, qui n’appartient en rien au monde, tous les noms de famille disparaissent: l’on n’y connaît que ceux que la religion a donnés.

Après les plus rudes travaux, les mortifications et les prières du jour, les Trappistes n’ont à proprement parler qu’une planche pour se reposer. Ce lit ne sourit pas à la mollesse, il n’invite pas à passer la grasse matinée, mais il suffit au repos du corps: il délasse sans énerver, il procure un sommeil léger, calme et naturel; on y dort paisiblement, sans suffocations, sans sueurs, sans cauchemar, comme sur un lit de camp, d’où l’on se lève toujours frais, agile et dispos à recommencer la journée.

«La nuit est dangereuse pour l’homme, a dit le comte de Maistre dans l’une des _Soirées de Saint-Pétersbourg_; et sans nous en apercevoir, nous l’aimons tous un peu, parce qu’elle nous met à l’aise. La nuit est une complice naturelle constamment à l’ordre de tous les vices, et cette complaisance séduisante fait qu’en général nous valons tous moins la nuit que le jour. La lumière intimide le vice; la nuit lui rend toutes ses forces, et c’est la vertu qui a peur. Encore une fois, la nuit ne vaut rien pour l’homme...

Depuis le brigand des grands chemins jusqu’à celui des salons, quel homme n’a jamais dit: «Viens, j’ai besoin de ton ombre?» La société, la famille la mieux réglée est celle où l’on veille le moins, et toujours l’extrême corruption des mœurs s’annonce par l’extrême abus de ce genre. La nuit étant donc de sa nature mauvaise conseillère, de là vient que les fausses religions l’avaient consacrée souvent à des rites coupables, sous le nom de _Bonne Déesse_.»

Le philosophe chrétien a dit vrai; et se méfiant de la nuit comme d’un ennemi dangereux dont ils veulent éviter les coups, les Trappistes se retirent à la chute du jour (à huit heures du soir de Pâques au 14 septembre, et à sept heures du 14 septembre à Pâques). Sur ces couches si dures, le sommeil ne tarde point à descendre et à venir reposer ces hommes qu’aucune inquiétude n’agite, qu’aucun remords ne tourmente: car si quelques-uns ont été coupables, ne sont-ils pas venus échanger leurs remords contre un saint repentir, et Dieu ne donne-t-il pas la paix à qui se repent?

Comme le soldat au camp, le Trappiste dort tout habillé, afin d’être prêt au premier signal. «Chaque religieux repose avec ses habits réguliers, sans jamais les quitter, portant toujours la tunique, le scapulaire et la coule qui doive lui servir de vêtement pendant le jour, de drap pendant la nuit et de linceul à la mort.» Le Trappiste, après avoir pris l’habit, ne s’en dépouille plus; il l’a promis, les vers seuls le déshabilleront.

«La nuit se passe sans insomnie, les heures fuient rapides sans qu’on puisse les compter, les paupières sont fermées, l’œil dort, et si le cœur veille, comme celui de l’Epouse des Cantiques, c’est dans l’attente de quelque sainte communication qui va venir lui montrer _ce que l’œil ne peut voir_, lui dire _ce que l’oreille ne saurait entendre_, ces choses mystérieuses qui furent découvertes à tant de saints par des visions. Il y a des songes naturels qui sont l’expression de nos goûts, de nos penchants, de nos inclinations; des songes diaboliques qui sont la preuve du pouvoir occulte que le démon exerce sur nous; mais il y a aussi des songes divins pendant lesquels Dieu, pour parler le langage de Job, _ouvre nos oreilles, parle à notre cœur et nous instruit_.»

«Si la nuit, dit encore Joseph de Maistre, donne de mauvais conseils, il faut lui rendre justice, elle en donne d’excellents: c’est l’époque des profondes méditations et des sublimes ravissements; pour mettre à profit ces élans divins et pour contredire aussi son influence funeste, le Christianisme s’est emparé à son tour de la nuit et l’a consacrée à de saintes cérémonies qu’il anime par le chant de l’office divin.»

Dans les âges de foi, les chrétiens se levaient la nuit pour prier; ils se rendaient à l’église pour assister à la récitation des nocturnes; ils allaient mêler leurs voix, en redisant les psaumes, à celle de David, qui suspendait son sommeil pour prier, qui passait ses nuits à gémir et qui arrosait son lit des larmes de la pénitence. Aujourd’hui, l’usage s’en est perdu; l’Eglise est trop bonne mère pour ne pas ménager, autant que possible, les faiblesses de notre nature. Il est une nuit que les chrétiens sanctifient encore par la prière: c’est la nuit de Noël. Cependant, grâce à la réforme de Cîteaux, la règle de saint Benoît n’a pas varié; au milieu de la nuit, la cloche se fait entendre, appelant les religieux à matines, et chaque Trappiste quitte sa couche et descend à l’église, où il commence par prier Dieu _de lui donner son secours, d’ouvrir sa bouche, de délier sa langue_, avant d’en chanter les grandeurs sur le ton du psalmiste.

Les chants qui retentissent à la Trappe, dans le silence des nuits, sont plaintifs, gémissants et coupés au milieu du verset comme par un sanglot; ils disent les mêmes paroles que David, sans les accompagner du psaltérion et de la cithare. Il faut les avoir entendues, ces psalmodies nocturnes, pour comprendre tout ce qu’elles ont de triste, d’élégiaque et d’émouvant. Les Trappistes, donc, pendant que d’autres se livrent au plaisir, veillent sur nous pendant la nuit, prient quand nous dormons, et gémissent, debout au pied des autels, anges protecteurs de la terre, éloignant par leurs prières ce que la nuit a de mauvais pour nous; le monde oublie son Dieu, les Trappistes se souviennent du Seigneur en conversant avec lui.

L’auteur de la psalmodie sacrée a lui-même marqué l’heure où doit commencer le saint office: «_Mediâ nocte_, dit-il, _surgebam ad confitendum tibi_: Je me levais au milieu de la nuit pour chanter vos louanges.» Et les noms de _matines_ et de _nocturnes_, que porte encore cette partie de l’office, annoncent bien le temps où il doit se célébrer: c’est du moins littéralement ce qui se pratique chez les Trappistes.

La dureté de la couche m’avait empêché de dormir; aussi, lorsqu’à une heure après minuit la cloche du monastère sonna pour appeler les religieux au chœur, je n’eus pas de peine à me réveiller. En me rendant à la tribune de la chapelle, je vis les religieux un à un descendre lentement; et dans le plus profond silence, l’escalier qui conduit du dortoir à l’église; et, dans l’obscurité que la lueur vacillante de la lampe ne dissipait que faiblement, ils apparaissaient, avec leur longue coule blanche, comme des ombres glissant au milieu de la nuit. J’étais placé de manière à voir arriver tous les religieux et presque à les compter. J’aperçus beaucoup de jeunes gens mêlés à des vieillards et à des hommes d’un âge mûr. Ils étaient, en général, plutôt robustes et pleins de santé, qu’affaiblis et languissants. On remarquait, sur presque toutes les figures, plutôt le hâle de l’air brûlant du midi que la pâleur et la trace des austérités; quelques-uns avaient de la noblesse et de la grâce, mais les jeunes trappistes avaient perdu l’élégance de la taille et jusqu’à la légèreté de la marche.

Chaque religieux avait les bras croisés sur la poitrine, se prosternait en passant devant l’autel et se rendait ensuite à sa stalle; à droite et à gauche du chœur, les autres frères de la communauté étaient à genoux, le front courbé vers la terre. Pas une voix ne se faisait encore entendre; un seul bruit frappait l’oreille, dans un si auguste silence: c’était le balancier de l’horloge, dont le retentissement monotone marquait les secondes et la rapidité des heures à ces hommes qui ne pensent qu’à l’éternité. Prosternés sous la main du temps, ils me semblaient attendre leur arrêt: l’heure suprême peut sonner, je les crois tout prêts. Les religieux, couverts de leurs capuchons, étaient agenouillés, la tête baissée; ils priaient au milieu d’un silence solennel, immobiles comme ces statues de marbre inclinées sur les tombeaux. Puis, tout à coup ils se relevèrent, et l’on crut entendre une seule et immense voix monter vers le trône de l’Eternel: nos psaumes, si pleins de poésies et de beautés graves, devenaient encore plus touchants et plus solennels, chantés ainsi dans le calme de la nuit, alors que rien ne distrait l’esprit et que les paroles sacrées parviennent mieux au cœur. C’est vraiment un spectacle grave et plein de majesté que ces moines placés sur deux rangs, éclairés par la faible lueur d’une seule lampe, et chantant d’une voix retentissante les louanges du Seigneur, pendant que tout repose dans le sommeil.

Pendant l’office, plusieurs religieux ont quitté leur stalle et sont venus séparément se prosterner sur les marches du sanctuaire. Parmi eux, j’ai reconnu le R. P. prieur; il est venu s’agenouiller et se coucher la face contre terre, pour donner à ses religieux l’exemple de la pénitence et de l’humilité. O vous qui lirez ces lignes, allez entendre et admirer ces hommes voués à Dieu, ces cénobites oubliés du monde, qui prient avec la charité sans bornes que commande le premier précepte de la loi divine; vous serez humiliés de votre relâchement, et vous garderez gravées au fond de vos cœurs les paroles de ce cantique: «A l’heure où la débauche allume ses flambeaux, j’allumerai les cierges de l’autel; à l’heure où le méchant médite son crime, où le coupable sent ses remords, où le pauvre souffre sans lumière et sans amis, je prierai pour le pauvre, pour le coupable, pour le méchant; je prierai pour ceux qui sont morts et pour ceux qui vont mourir; je prierai pour le malheureux, afin qu’il espère, pour les heureux, de crainte qu’ils n’oublient Dieu.»

En écoutant ces paroles, j’étais honteux de moi-même; la voix de ces solitaires favorisés du Ciel me paraissait si pure et si fervente! J’étais comme un criminel qui comprend le bonheur de la vertu et la sévérité du Juge suprême, parce qu’il s’est éloigné trop longtemps de l’une et qu’il se trouve en face de l’autre.

Je restai ainsi abîmé dans ce flot de réflexions et de retours sur moi-même, moments précieux où l’âme s’ouvre à la grâce, où l’esprit triomphe de la matière, où l’on jette loin de soi ce fardeau misérable des inquiétudes humaines.

L’office ne se termina qu’à quatre heures et demie. Le jour commençait à poindre quand je regagnai ma chambre.

VIII

Le chapitre.

Le soleil venait m’annoncer son lever par quelques rayons qui éclairaient ma chambre d’une douce clarté. Je me levai joyeux de pouvoir passer une nouvelle journée dans le couvent. En me rendant à la chapelle des étrangers, un prêtre vint me prier de lui servir la messe; je me mis aussitôt à sa disposition.

Nous nous rendons à la sacristie. Un religieux (le père Jean de la Croix, sacristain) y préparait les ornements pour la sainte messe; il se retourne pour nous saluer, et j’aperçois un jeune homme de dix-neuf à vingt ans, dont les traits et l’expression virginale de la figure rappelaient ces belles têtes que les grands maîtres de l’école italienne donnaient aux premiers chrétiens qui mouraient pour Dieu avec toute leur innocence et toute l’exaltation du jeune âge. Comme les pensées du Trappiste doivent être pures dans une occupation si sainte! quelle tache pourrait souiller une vie si innocente!

Il est édifiant, sans doute, d’assister au sacrifice d’un homme qui, dégoûté du monde, vient consacrer les forces de l’âge mûr au Dieu qui a dit: _Tu quitteras tout pour t’attacher à moi_; mais il me semble bien plus touchant encore de voir celui qui sort de l’adolescence, qui n’a qu’entrevu, qui n’a fait qu’apercevoir les plaisirs et les joies de la vie, qui sent au dedans de lui toute la puissance des passions qui enivrent et qui séduisent... il est bien plus beau, dis-je, de le voir dédaigner les délices que l’imagination et le monde lui présentent, et mépriser les fleurs de la terre pour les fruits du céleste Eden. Ce jeune homme, dont la vie a été toute d’innocence, s’envolera des ennuis de la terre aux délices du ciel; les jours de son éternité ne seront pas plus purs que ceux qu’il a passés à l’ombre des autels; sa couronne sera celle des vierges, et il suivra l’_Agneau_ dans les parvis célestes.

Après la messe, le père Elisée me conduisit à la salle où se tient le chapitre des coulpes ou confessions publiques. Je n’y pénétrai point sans quelque saisissement secret, comme s’il se fût agi pour moi d’une espèce d’initiation.

«Le chapitre, a dit le biographe du fondateur de Cîteaux, montre mieux que toute autre partie de la vie monastique, que le couvent n’était rien moins qu’un lieu où vivaient tranquillement des hommes dont l’unique affaire était de se promener en habits d’une forme particulière et de passer leur temps à des œuvres prescrites par une règle, mais bien une école où l’on apprenait à supporter sans murmure l’humiliation, où les dernières racines de l’amour-propre étaient extirpées pour faire place à la charité de l’Evangile.»

L’humilité, dans le langage chrétien, consiste à s’abaisser pour être élevé. Saint Benoît dit que l’humilité est l’âme du cloître. Elle est aussi l’échelle mystérieuse qui apparut en songe au patriarche Jacob, et qui servait aux anges à descendre du ciel et à monter de la terre au ciel; elle renferme douze degrés, dont le cinquième _est de découvrir contre soi-même ses iniquités au Seigneur, pour en recevoir humblement réprimande et pardon_. «Cette pratique demande une grande humilité. Lorsqu’un moine aura fait une faute contre la règle, brisé ou perdu quelque objet, en un mot commis un acte répréhensible, quel qu’il soit, il devra immédiatement s’en accuser devant l’abbé ou la communauté. Il faut sans doute imposer un rude sacrifice à l’amour-propre pour aller, de son propre mouvement, faire l’aveu de ses misères les plus cachées à un supérieur qui a autorité sur nous, se charger volontairement de la confusion que cet aveu doit produire, s’exposer à perdre son estime en lui découvrant des faiblesses qui ne sont point des péchés et que Dieu même ne demande pas qu’on porte au tribunal de la confession. Mais si cette démarche est humiliante et pénible, elle renferme une infinité d’avantages, et elle est louée par les anciens comme un moyen des plus sûrs et des plus propres pour se corriger de ses fautes et pour parvenir à la perfection.[6]»

[6] Dom Calmet: _Explication de la Règle_.

Apprenons donc, de la bouche du moine même, règle vivante de son ordre, les secrets qui se passent dans cette mystérieuse enceinte. Dans chaque couvent, on donne à une salle le nom de _Chapitre_, parce qu’on y lit toujours, en entrant, un chapitre de la règle.

Dans plusieurs ordres religieux, le chapitre ne se tient qu’une fois par semaine, le vendredi, en mémoire des humiliations de Jésus-Christ. A la Trappe, il a lieu tous les jours. Après prime, toute la communauté se réunit dans ladite salle. Sur les murs se trouvent plusieurs inscriptions et sentences.

«Une fois la communauté réunie, il se fait un profond silence. On lit le martyrologe, puis un chapitre de la règle; après quoi le R. P. abbé fait une courte glose sur l’étroite observance de la règle; et quand, après l’absoute des défunts, le supérieur a dit «_Loquamur de ordine nostro_: Parlons de notre ordre,» le religieux qui se croit coupable de quelques infractions à la règle se prosterne, la tête couverte du capuce. Après un moment de silence, l’abbé lui dit: _Quid dicis?_ Le coupable répond: _Meâ culpâ._ On lui ordonne alors de se lever au nom du Seigneur; il s’avance au milieu du chapitre, se découvre pour être bien reconnu, confesse sa faute, en reçoit la pénitence, et retourne à sa place quand le supérieur le lui a permis.

Quelles fautes peuvent donc échapper à des hommes dont la pensée est toujours dans le ciel?

L’un s’accuse d’avoir fait un geste inutile, de n’avoir pas assez aidé son frère dans un labeur qu’ils faisaient ensemble, d’avoir choisi le fardeau le plus léger; l’autre, d’avoir brisé par mégarde un instrument de labourage; d’avoir, dans un moment d’impatience, maltraité un animal domestique; celui-ci, de n’avoir pas rendu le salut à un voyageur, d’avoir recherché l’ombre pendant la chaleur et le travail; celui-là, d’avoir rafraîchi sa bouche dans l’eau de la fontaine ou d’avoir mangé un fruit tombé de l’arbre.

Jetons un regard sur ces deux nobles sœurs qui s’embrassent avec amour: je veux dire l’humilité et la charité. Ce qui est plus pénible que ces aveux publics, c’est l’obligation où ils sont de dire à haute et intelligible voix les noms de leurs frères auxquels ils ont vu commettre des fautes qu’ils n’ont pas déclarées, soit par oubli, soit par distraction, et c’est ce qu’ils appellent _proclamation_ contre un de leurs frères. Le trappiste ainsi dénoncé fait éclater un sentiment de reconnaissance envers le frère bienveillant qui l’aide à connaître ses imperfections et à s’en corriger. Ce sentiment est vrai, au point que, si l’accusation intentée contre lui n’a pas été entendue par le supérieur, le religieux garde le silence, mais le supérieur fait répéter la proclamation par celui qui l’a faite. Et le coupable aussitôt de se prosterner à terre, de s’avancer au milieu de la salle, pour entendre la correction et recevoir un châtiment plus rigoureux, parce qu’il ne s’est pas accusé lui-même. C’est encore la recommandation de saint Benoît. On ne peut jamais s’excuser, quand même on serait innocent. Le motif de cet acte rigoureux est d’entretenir dans l’âme une humilité profonde.

Le supérieur fait à tous une exhortation paternelle et prononce les peines proportionnées aux fautes. Elles consistent ou à se prosterner dans le chœur à la messe de communauté, depuis le _Sanctus_ jusqu’au _Pater_ inclusivement; à se mettre à genoux, les bras en croix, à la porte de l’église ou du réfectoire, sur le passage de la communauté; à baiser, pendant le dîner, les pieds aux religieux; à demander son dîner par charité à ceux qui sont à table; à le manger, à genoux, au milieu du réfectoire; à y réciter, également à genoux, des prières _pour ceux par qui_ on a été proclamé.