Une semaine à la Trappe: Sainte-Marie du Désert

Part 3

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«O solitude, tu es l’échelle de Jacob, qui élève les hommes au ciel et fait descendre les anges sur la terre. C’est par toi que le Prophète royal demandait à Dieu de ne point ressentir les maux de ce monde. C’est toi enfin que le Fils de Dieu, au commencement de sa manifestation au monde, a daigné consacrer par sa propre habitation. (S. AMBROISE.)»

«Dans la solitude, dit saint Bernard, on acquiert la pureté du cœur, la fermeté et la paix parfaite de l’âme. Dans la solitude on goûte par avance les fruits de l’éternité, dont le premier est d’être délivré d’une infinité d’occasions d’offenser Dieu; le second, d’être exempt d’une cruelle guerre que font à nos âmes l’ouïe, la langue et les yeux; le troisième, de jouir d’une familiarité sainte avec Dieu; le quatrième, d’avoir part à une abondance et à une plénitude de grâces que Dieu donne à l’âme vide de toute créature; le cinquième, c’est une certaine assurance qu’on a de son salut et de la bienheureuse immortalité à laquelle on aspire.»

Pour bien parler de la solitude, il faut connaître celle de Sainte-Marie du Désert. Eloignée de toutes les choses de ce monde, elle n’est point de l’isolement: on peut y vivre sans crainte de n’être pas aimé, car la charité y respire partout. Un homme passe quelquefois sa vie dans le monde sans avoir rencontré un ami; il voit se succéder tous ses jours et reste indifférent aux autres hommes qui l’entourent. Dans la retraite sainte de la Trappe, il n’en est pas ainsi. Tout ce qui vit avec vous mourrait, s’il le fallait, pour vous. Aussi quelle bienveillance dans les regards que vous rencontrez! comme vous pouvez compter sur ce religieux que vous voyez pour la première fois et qui s’incline humblement devant vous! Il est tout chargé d’années et de vertus, et il se prosterne presque jusqu’à terre devant le jeune homme qui passe à côté de lui!... Sa salutation n’est point commandée par une trompeuse politesse: c’est un frère qui salue son frère en Jésus-Christ, et qui est prêt à s’immoler pour sauver son âme.

«Il est très-important, observe l’Ecriture, de réprimer et de régler sa langue; sans quoi elle devient bientôt une épée affilée, qui frappe, blesse et tue par la parole; une arme plus dangereuse cent fois que les ciseaux dans les mains d’une femme, dont la pointe peut bien percer les chairs, mais non blesser la personne au cœur, comme le dard empoisonné de la critique qui fait la guerre à tout, immolant à sa passion, sous les coups de la satire, la réputation, l’honneur et souvent l’amitié. Plusieurs ont péri par le tranchant du glaive, disait Salomon, mais ils sont plus nombreux ceux que la langue a tués: on a compté les morts sur les champs de bataille, on ne sait pas les victimes du salon. Telle réunion s’est dissoute, telle soirée a manqué, tel cercle ne s’ouvre plus pour éviter les _bons mots_ d’un _parleur_ trop spirituel. La nature humaine est capable de dompter les bêtes sauvages, dit saint Jacques; elle a apprivoisé les oiseaux, adouci les vipères et réduit les animaux; mais il sera toujours plus difficile de dompter une langue qui, insensible au frein, indocile au commandement, résiste à tous nos efforts: Dieu seul pourra la soumettre au silence.»

Les philosophes de l’antiquité avaient ordonné le silence à leurs disciples, pour éloigner, disaient-ils, les embarras d’une discussion; mais Jésus-Christ, qui est venu accomplir la loi et non l’abroger, l’a recommandé comme moyen d’éviter le péché. Tout le travail de l’homme consiste à bien régler sa langue. Il l’a observé lui-même assez rigoureusement, ne disant rien pendant trente ans, parlant peu dans sa vie publique, se taisant même souvent quand on l’interrogeait.

Le chrétien, désireux d’imiter son Maître, l’a pratiqué à son tour, non dans un accès de misanthropie, mais par religion. Il allait loin du bruit, cherchant le désert pour y vivre dans le silence. «Arsène, debout, fuis et tais-toi,» disait une voix mystérieuse. Les solitudes se peuplaient, tout en demeurant silencieuses. A Scété, le calme était si profond, dit Marule, que vous eussiez cru le lieu inhabité. A Tabenne, les trois mille religieux qui vivaient sous la conduite d’Ammon, dit Ruffin, s’occupaient à prier, sans jamais parler à personne. A Clairvaux, dit l’abbé de Saint-Thierry, le silence qui y régnait imprimait une profonde vénération, une profonde retenue, même aux étrangers qui arrivaient; il agissait sur eux si puissamment, qu’ils n’osaient émettre ni paroles mauvaises ou oiseuses, ni même celles qui auraient été hors de propos.

Les enseignements de saint Bernard avaient porté leurs fruits; il y avait prêché la circoncision de la langue, aussi nécessaire au moine, disait-il, que la circoncision de la chair au juif et la circoncision du cœur à un chrétien.

Le silence monastique empêche non-seulement les discussions irritantes, les froissements, comme il en arrive trop souvent dans les monastères où la règle n’oblige pas au silence, mais il a un autre avantage, c’est d’isoler le religieux des religieux qui l’entourent, en lui permettant de vivre en ermite dans la communauté: c’est la solitude unie à la vie cénobitique. Un moine de Scété demandait un jour s’il ne serait pas possible de s’enfoncer plus avant dans la solitude, et mettant le doigt à la bouche, Macaire lui répondit: «Retirez-vous dans cette cellule et fermez-en la porte à tout jamais.» Oui, le silence procure au cénobite tous les avantages de la vie érémitique sans lui faire perdre les agréments de la communauté: il est seul sans être délaissé; il a l’indépendance d’un solitaire sans en courir les dangers, la tranquillité du désert sans en éprouver les ennuis; il trouve dans son couvent l’isolement de l’ermitage et les ressources de la communauté.

Tels sont, dans un monastère, les avantages du silence, qui devient comme le lien de la vie commune, la sauvegarde de la charité et le bonheur du religieux; «il le met à couvert de beaucoup de maux, dit saint Jean Chrysostôme; il l’élève au-dessus de ses passions et le rend invulnérable; il est un rempart pour l’oreille, un frein pour la langue, un port tranquille; il est le soutien de la prière, l’échelle du Ciel, le chariot d’Elie qui nous enlève à la terre pour nous donner à Dieu.» Le silence, parfois, est plus expressif que la parole: l’éloquence s’en est servie souvent pour arriver au sublime; le Trappiste l’emploie, ce qui vaut mieux encore, pour s’élever à la vertu.

«Les Trappistes sont toujours silencieux, soit au travail, soit au repas, seuls ou en communauté, en un mot partout, excepté au chœur, où leur voix, libre enfin, peut chanter des heures entières sans ennui, sans fatigue, sans enrouement: la langue ne sort du repos que pour y rentrer, et, reprenant dans le silence une énergie nouvelle, elle peut, sans s’épuiser jamais, toujours fraîche et reposée, redire les chants du psalmiste royal.»

Les lèvres qui touchent l’hostie consacrée doivent être saintes, la bouche qui mange le pain des anges, la manne eucharistique, ne doit s’ouvrir que pour publier les louanges de Dieu; la langue qui sert à la communion ne doit pas devenir un membre d’iniquité, servir d’instrument au péché; elle sera donc muette ou ne parlera que le langage sacré: c’est l’enseignement profond, la haute leçon qui ressort de cette loi monastique.

Tout à la Trappe annonce qu’il faut se taire, tout y prêche le silence. Quelques sentences bibliques, imprimées sur les murs, en rappellent l’étroite obligation: «Seigneur, mettez une garde à ma bouche et une porte à mes lèvres.» (ECCL. XXII, 55). «Le silence est notre gardien et notre force.» (IS. XXX, 15). Mais plus souvent le mot SILENCE est écrit tout seul, çà et là, en gros caractères, en lettres majuscules, comme pour mieux en faire sentir l’importance.

Le silence était une loi, on a établi les peines les plus sévères contre son inobservance; une simple humiliation ne suffirait pas, il faut un châtiment disciplinaire, et la loi est encore bien sage dans cette rigueur apparente. Qui ne sait combien l’observation de cette excellente vertu contribue efficacement au bon ordre des établissements où elle est bien pratiquée? Quelle sauvegarde assurée contre les désordres, les jalousies, les haines, les inimitiés et les divisions qui font le malheur de la société! Une charité toute cordiale fait les délices des couvents; mais serait-il possible de se maintenir dans ces heureux sentiments, si, dans les maisons nombreuses surtout, chacun avait la faculté de dire son sentiment, de donner son avis, de communiquer toutes ses idées? Quelle confusion et quel désordre en bien peu de temps! puisque c’est une opinion assez reçue, que l’on compte presque autant de sentiments qu’il y a de têtes admises à délibérer. Combien de ces paroles, innocentes peut-être dans l’intention de celui qui les prononce, sont mal saisies et mal interprétées par celui qui s’y croit offensé, et tôt ou tard quelle perturbation n’occasionnent-elles pas!

Au reste, cette pratique du silence, qui serait si pénible et si impraticable dans le monde, au milieu de ceux qui ne l’observeraient pas, n’a pas ce caractère à la Trappe. Ici-bas, tout est relatif, et ce qui serait intolérable partout ailleurs, paraît doux et aisé au religieux, pour qui la contemplation devient vite un besoin; comme ses frères, qui lui en donnent l’exemple, il préfère bien mettre toutes ses délices à converser avec Dieu dans l’oraison et avec les saints par la lecture, plutôt que de perdre son temps dans des conversations dont il sent si fort l’abus et les dangers.

De plus, ce silence n’est pas si absolu qu’il ne puisse y être dérogé. Ainsi, le supérieur et quelques employés en sont dispensés dans bien des circonstances; une nécessité quelconque est encore un motif suffisant pour obtenir la permission d’échanger quelques paroles.

Enfin, il y a dans l’ordre un petit dictionnaire de signes, à l’aide desquels les religieux peuvent, sans parler, s’entendre entre eux pour les choses les plus usuelles, et se communiquer leurs idées lorsqu’il y a quelque nécessité de le faire.

Dans le chapitre suivant, j’analyserai la journée des Trappistes, et l’on ne pourra s’empêcher de penser, en disant cette analyse, que ces hommes, desquels on a tant parlé en les calomniant, en les raillant, en les méprisant, sont arrivés au plus haut degré de perfectibilité auquel l’homme puisse atteindre.

VI

La journée d’un Trappiste.

Les jours se suivent et se ressemblent.

A minuit, à une heure, à deux heures au plus tard, selon la dignité de la fête, le plus ou moins de solennité de l’office, la cloche du monastère sonne au milieu des ténèbres et dans les saisons les plus rigoureuses, pour appeler le religieux au chœur. Pour louer le Seigneur, ils devancent l’étoile du matin, et quand vient la nuit, ils le chantent encore. Au premier signal, toute la communauté s’arrache à un sommeil que lui a peut-être longtemps refusé la dureté de la couche: elle s’empresse d’aller offrir à Dieu les hommages de son exactitude et de son dévouement. Cinq minutes après le réveil, l’office commence; il dure jusqu’à quatre heures ou quatre heures et demie.

La messe du point du jour suit de près les offices de nuit. Elle se dit et s’entend avec un grand recueillement; l’officiant, pour se garder des objets extérieurs qui pourraient le distraire, enfonce son capuchon fort avant sur son front et découvre sa tête en arrivant à l’autel. Cet autel rappelle la pauvreté du berceau de Jésus; ni l’or, ni l’argent, ni la soie ne le parent; tout y est en bois et d’une grande simplicité.

Après prime et la messe matutinale, on tient le chapitre des _coulpes_ ou confession publique. Là chacun s’accuse devant ses frères des fautes qu’il a commises dans la journée. Si l’un des religieux oublie de s’accuser d’une faute ou en a commis une involontairement et qu’un de ses frères la connaisse, celui-ci la proclame à haute voix; le coupable l’en remercie et ne laisse pas passer la journée sans prier pour celui qui l’a accusé.

Quoique l’office divin soit l’œuvre par excellence des religieux de chœur, le travail des mains est aussi une de leurs obligations. Le travail est la loi de la nature et la punition de notre péché. «Le Trappiste se soumet à cette loi, l’acceptant dans toute sa rigueur, la pratiquant dans toute sa vérité: fils de saint Benoît, qui faisait du travail de la terre la condition de la vie monastique, il gagne le pain qu’il mange sans le devoir à personne. Saint Bernard ajoute: L’oisiveté est l’ennemie de l’âme. C’est pourquoi tous les frères devront chaque jour consacrer un certain temps au travail des mains et avoir des heures fixes pour l’étude des saintes lettres.» Personne à la Trappe ne peut être dispensé du travail. Ce n’est qu’alors, dit saint Benoit, que le religieux est véritablement moine.

Le jour avançant, les travaux commencent: on voit alors tous ces serviteurs de Dieu se rendre aux postes qui leur sont assignés. Les uns, chargés de leurs pioches et de leurs pelles, prennent le chemin des champs; d’autres vont scier du bois dans la forêt. Comme mon désir était de suivre de point en point les exercices de la communauté et de voir par moi-même ce qui pourrait m’intéresser et m’édifier, le père prieur m’avait envoyé un religieux, pour me faire suivre les religieux dans leurs divers exercices; je fus témoin de leurs travaux, qui consistent dans le labourage, la garde du troupeau, les lessives, le soin des écuries, le balaiement des cloîtres. En parcourant les champs pour examiner les divers genres d’exploitation, je considérais de loin ces religieux-pasteurs, couverts de leurs capuchons, les uns conduisant la charrue, d’autres faisant des gerbes et les chargeant sur une lourde charrette attelée de chevaux; plus loin, le frère gardien priant, tête nue, à genoux, au milieu de son troupeau; tandis que sur la lisière de la forêt les vaches paissaient sous la conduite d’un autre trappiste armé d’une longue perche, qui les suivait lentement à travers les touffes de verdure.

Pendant le travail, de temps en temps, tous les religieux se découvrent, lèvent les yeux au ciel et prient. Cet exercice leur fait supporter la fatigue, la chaleur ou le froid, et ils en éprouvent un véritable soulagement. Telle est l’institution de la Trappe: la prière pour récréation. Si, comme le Roi-prophète, le Trappiste se lève la nuit pour chanter les louanges du Seigneur, comme lui aussi, _septies in die laudem dixi tibi_: sept fois le jour il chante la gloire de son saint nom. Après cette première partie du travail de la journée, les religieux quittent leurs travaux, se rendent au chœur pour chanter la grand’messe et les petites heures.

L’office terminé, les religieux se rendent au réfectoire. Le père hôtelier vint me chercher pour me faire assister à leur repas. Le Trappiste donne à la nourriture de son corps tout le nécessaire, ne lui refusant jamais que le superflu, soit dans la qualité, soit dans la quantité des mets. Les douze onces de pain par jour (huit onces pour le dîner et quatre onces à la collation) suffisent à son alimentation. Le jeûne vient quelquefois rogner encore la portion, sans jamais compromettre la santé. Ce jour-là, le Trappiste fait comme le soldat de l’empire, serre sa ceinture d’un cran, et dit avec autant d’héroïsme et plus de religion: «J’ai bien dîné,» en rendant grâces à Dieu.

Le R. P. abbé est placé au milieu d’une table plus élevée que les autres et qui est appuyée au fond de la salle; un grand crucifix est placé au-dessus de sa tête et se dessine en noir sur la blancheur du mur. Près de lui sont assis le père prieur et le père sous-prieur; les étrangers sont admis à cette table du fond, à la manière antique. De l’endroit où j’étais placé, je voyais quatre longues files de Trappistes debout. Après le _Benedicite_, ils s’assirent. Il était près de midi, et tous ces hommes étaient levés depuis une heure du matin. C’était leur premier repas, et cependant tous attendent, sans la plus légère marque d’empressement, le signal qui doit leur être donné.

«Le repas est servi sur une table sans nappe, entourée de bancs comme la table du pauvre, où les religieux s’associent pour manger ce qui leur a été servi, sans autre assaisonnement que leur appétit.» Chaque religieux a une serviette pour s’essuyer, envelopper la cuillère, la fourchette en bois et le couteau.

Le père abbé frappe sur la table: le dîner commence, et l’on n’entend aucun bruit, et rien ne trouble la pieuse lecture que fait un religieux. Le dîner se composait d’une soupe aux légumes, cuits sans beurre et sans sel, et d’un plat de riz à l’eau. Selon la saison, on donne du fruit: c’est là leur plus grande douceur. Au monastère de la Val-Sainte, pendant le repas, le supérieur frappait la table avec son couteau; alors tout mouvement cessait, le lecteur fermait le livre, chaque religieux devenait immobile, et tous les cœurs et les yeux s’élevaient en esprit vers Celui qui leur donnait le _pain quotidien_; ils attendaient la répétition du même signal pour continuer de manger. Il faut ajouter qu’ils ne buvaient pas non plus à volonté et suivant le besoin qu’ils éprouvaient, mais seulement lorsque le père abbé agitait une sonnette placée près de lui. Cette pratique a été supprimée depuis 1834. Aujourd’hui l’on boit selon la soif, et le repas n’est jamais interrompu. Ils tiennent leur verre des deux mains, afin d’agir avec une lenteur forcée et de réprimer ainsi les mouvements de l’appétit sensuel. Ces hommes, qui ont trouvé le moyen d’étouffer jusqu’à ce sentiment de satisfaction que la nature ressent dans l’acte le plus nécessaire à l’existence, qui en ont fait au contraire un acte d’expiation, et qui ne nourrissent leur corps que pour le mortifier, ont les attentions les plus délicates, les égards les plus minutieux pour les étrangers qu’ils admettent à leur table et auxquels ils offrent de si rigides exemples. Le pain est excellent; on me donna un plat de plus qu’à la communauté, et que mon peu de connaissance de l’art culinaire ne me permit pas de reconnaître.

La nourriture habituelle des Trappistes se compose d’un bon pain bis, d’herbes et de racines potagères, de riz, de légumes surtout, cuits dans l’eau, avec un peu de sel pour tout assaisonnement. Ils mangent les fruits de leur jardin. On sert à chacun sa portion toute faite, mais toujours copieuse. «L’odorat n’est pas réjoui quand il n’a pour tout fumet que l’odeur fade de quelques légumes refroidis, et le goût ne peut guère savourer des mets insipides; mais la mortification arrange tout, rend bon ce qui est mauvais, et adoucit les eaux amères, comme la baguette de Moïse.»

Les murs du réfectoire portent des inscriptions tirées des saintes Ecritures. Je crois me rappeler celle-ci: _A l’homme que faut-il? Un peu d’eau et de pain._

Durant l’été, les Trappistes dînent à onze heures et demie, et ils ont ensuite une heure pour faire _la méridienne_. Aussitôt après, le père hôtelier m’introduisit dans le cloître qui s’étend, en forme de galeries, dans toute la longueur du carré intérieur, au milieu duquel se trouve le cimetière. C’est un des _lieux réguliers_, comme l’église, le réfectoire, le dortoir et le chapitre, où personne ne peut parler avec les étrangers, pas même l’hôtelier. Dans un parloir contigu au cloître sont suspendus, aux murailles, les habits des religieux de chœur et les chapes brunes des frères convers. Je visitai successivement la forge, le laboratoire, la bibliothèque, la reliure, la lingerie, l’infirmerie et les ateliers divers; car tout ce qui est nécessaire aux besoins des religieux se fait dans le couvent, et les Trappistes l’ont voulu ainsi, afin de n’être point forcés d’avoir aucune communication avec les villes. Tous ces travaux s’exécutent dans le plus grand silence. Cependant, il est de nombreuses circonstances où quelques mots deviennent nécessaires, mais ces quelques mots ne sont prononcés que par le supérieur aux religieux ou aux étrangers, par le père hôtelier aux voyageurs, et par le cellérier dans ses rapports avec les marchands ou les frères.

Je n’aurai garde d’omettre une pharmacie fournie des médicaments de première nécessité; un petit jardin, dit de la pharmacie, l’alimente sans beaucoup de frais des follicules et graines nécessaires. Enfin, Sainte-Marie du Désert a le précieux avantage de posséder, parmi ses religieux, un pharmacien (le père Maxime) plein de zèle et de charité. Afin de mieux remplir l’emploi qui lui était confié, le père Maxime a pris rang parmi les frères convers, après avoir été auparavant novice de chœur. Le R. P. abbé l’autorise et le charge, à l’égard des malades pauvres des environs, de distribuer, avec ses sages conseils, les remèdes, soulagements et autres secours que leur état réclame.

Dans tous les ateliers, j’ai trouvé l’activité et le silence. Jamais aucune parole ne vient se joindre au bruit des mains qui travaillent, aucune distraction ne vient retarder l’ouvrage. Le crucifix se retrouve partout; sa vue soutient et encourage celui que la fatigue serait au moment de vaincre. L’ordre et la propreté règnent dans toute la maison, et le plus grand soin se fait aussi remarquer dans les vastes et beaux jardins de la communauté.

J’ai parcouru, une seconde fois, plein d’admiration, les champs qui avoisinent le monastère. Tous les religieux étaient alors disséminés çà et là dans la campagne; partout j’ai trouvé l’activité d’une grande ruche. Je croyais ne voir dans ce couvent que les habitudes et les pratiques du cloître; je croyais n’y entendre que des cantiques et des prières; je n’y voyais que l’image des travaux champêtres, et je n’y entendais que le bruit et le mouvement de l’industrie agricole. Quelques religieux de chœur, ayant à leur tête le R. P. prieur, arrachaient des pommes de terre et en remplissaient de petits paniers, qu’ils portaient ensuite sur une lourde charrette attelée de deux bœufs. La blancheur de leurs robes tranchait admirablement sur cette terre noire, et formait un contraste frappant au milieu de cette vaste solitude qu’animait seule leur activité; de temps à autre, ils échangeaient des signes de charité et d’affection réciproque; puis, à un signal donné, debout, immobiles, les bras en croix sur la poitrine, les yeux levés vers le ciel, ils adressaient à Dieu de courtes et ferventes prières. Pendant ces moments de silence, il me semblait, comme le dit Chateaubriand, ouïr passer le monde avec le souffle du vent; je me rappelai ces garnisons perdues aux extrémités du monde, et qui font entendre aux échos des airs inconnus comme pour attirer la patrie...

Il est quatre heures, la journée des Trappistes est bien avancée; ils se rendent donc au chœur pour chanter vêpres, car ils ont gagné leur souper.

«Le moine doit vivre du travail de ses mains, dit saint Benoît, bien persuadé que celui qui ne produit pas n’a pas le droit de dépenser. On peut produire néanmoins sans travailler la terre; l’étude n’est pas moins utile à la société que le labour; mais, il faut le dire, la hotte et la bêche conviennent mieux au plus grand nombre que les livres et la plume. L’abbé de Rancé avait raison sous ce rapport contre Mabillon dans la discussion qui s’engagea entre eux pour et contre le travail manuel. Saint Bernard avait dit avant eux: «Il y a beaucoup à profiter à l’école de la nature: un arbre, une pierre, une fleur peuvent quelquefois nous instruire mieux qu’un bon livre et un excellent maître.» Le Bénédictin étudie, et le Trappiste cultive le sol, travaille des mains, à l’exemple des solitaires de la Thébaïde. Tous deux s’occupent aussi utilement l’un que l’autre.»