Une semaine à la Trappe: Sainte-Marie du Désert

Part 2

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Dès que vous aurez, par les lumières et les conseils d’un sage directeur, reconnu que c’est lui qui vous parle au cœur, ne différez point d’exécuter ce qu’il vous inspire. Souvenez-vous de ce que dit saint Ambroise: «La grâce du Saint-Esprit ne connaît point de retardement.» Cette grâce, comme nous l’enseignent les maîtres de la vie spirituelle, a ses temps et ses moments: si on la rejette par endurcissement, ou si on la néglige par indifférence, elle se retire bientôt et nous abandonne à nous-mêmes. Malheur à ceux qui ne répondent point à l’inspiration divine dans un choix de cette importance! ils doivent craindre de n’être pas trouvés propres au royaume de Dieu. Quel aveuglement de s’exposer ainsi à perdre son éternité! Ayez donc une grande confiance en Celui qui, après vous avoir appelés, ne manquera pas de vous donner le secours de sa grâce pour soutenir une entreprise qu’il vous aura lui-même suggérée. Dites, avec saint Paul: «Je puis tout en Celui qui me fortifie.» Et encore, avec saint Augustin: «Ne pourrais-je donc pas, avec le secours de la grâce, ce qu’ont pu ceux-ci et ceux-là?» Pensez que si le chemin de la croix a ses difficultés, il a bien aussi ses douceurs. «Les hommes voient la croix, dit saint Bernard, mais ils n’aperçoivent pas l’onction de la croix.»

III

Arrivée à la Trappe.

Au désert on étudie la vraie sagesse.

Parti de Toulouse à midi, j’arrivai à Cadours vers trois heures; de là, je m’acheminai seul, à pied, en vrai pèlerin, vers Sainte-Marie du Désert. J’avais quelques heures de chemin à faire pour arriver au couvent; aussi, après m’être arrêté au sommet d’une colline, pour contempler le paysage, je pressai le pas dans les ravins pour regagner le temps perdu, si je puis appeler ainsi les moments précieux que j’employais à admirer les magnificences de la création.

Plus j’avançais, plus je trouvais l’aspect du pays sévère et en harmonie avec la sainte retraite dont il semble s’enorgueillir.

Parfois, sur le penchant des coteaux, se présentaient quelques habitations rustiques animant un peu les sites sauvages, et se trouvant là, comme une dernière borne, entre un monde bruyant qu’on oublie et une solitude où l’on adore mieux son Créateur.

Le soleil baissait à l’horizon, et je touchais au terme de mon voyage, au but tant désiré.

A l’extrémité de la vallée se détachait, dans la pénombre, une grande masse grise et solitaire: c’était le couvent. Je sentis encore augmenter ce respect religieux, cette douce mélancolie, qui s’étaient emparés de mon âme pendant une marche longue et silencieuse.

La porte du couvent étant fermée, j’agitai la clochette. Un frère convers m’ouvrit sans sortir de sa cellule, qui était auprès, comme une loge de portier; mais il se présenta à moi, s’inclina profondément pour me donner le salut de l’hospitalité et me fit entrer. Cet accueil simple et religieux fit sur moi une profonde émotion. Quelques paroles de politesse vinrent expirer sur mes lèvres: je sentais trop vivement l’infériorité de notre étiquette banale; car, je le dis à ma honte, je ne connaissais les Trappistes que par les pamphlets. Pour la première fois je me trouvais en face d’un trappiste. C’était un homme d’environ trente-cinq ans, d’une taille moyenne; un ample capuchon ombrageait sa tête; ses traits, quoique fortement prononcés, avaient une expression douce et prévenante: je me rappelais le tableau du _Moine_; sa robe, qui, pour la forme et la couleur, ressemblait à celle des Capucins, était assujettie par une large ceinture de cuir. En m’abordant, il tenait dans ses mains un chapelet auquel il travaillait.

Tandis que je considérais avec une curiosité respectueuse ce costume si étrange et si nouveau pour moi, il me demanda d’une voix amie et avec cet air d’intérêt et d’amabilité que peut seule inspirer la charité chrétienne, le motif qui m’amenait dans cette solitude.

«Je viens, lui dis-je, mon frère, visiter votre monastère et passer quelques jours dans la communauté si on veut bien me le permettre.»

Tout en échangeant nos premières paroles, nous traversâmes un jardin, au milieu duquel se trouve une belle statue de l’Immaculée Conception; de là, nous parcourûmes plusieurs corridors, pour arriver dans la salle d’attente réservée aux étrangers. «En attendant, me dit le frère, veuillez lire la carte manuscrite attachée au mur;» et, sur-le-champ, il alla, par trois coups de cloche, donner avis de mon arrivée à deux religieux chargés de recevoir ceux qui viennent visiter la maison.

Je lus cette carte, qui contient les avertissements nécessaires pour se conduire dans la maison:--Il faut éviter, y est-il dit, autant que possible, la rencontre des religieux, n’en questionner aucun autre que l’hôtelier.--Celui que vous auriez connu dans le monde, faites en sorte qu’il ne puisse vous reconnaître; ne troublez point le silence, il est sacré, il est obligatoire comme un serment.--Veuillez bien croire que c’est avec peine qu’on offre aux étrangers une nourriture si simple, mais elle est prescrite par la règle.

Je terminais à peine de lire ces avertissements que deux religieux se présentèrent. Ils avaient la tête entièrement rasée, à l’exception d’une petite couronne de cheveux large d’un doigt; ils étaient dans la fleur de la jeunesse; leurs robes blanches, qui retombaient jusqu’à terre, semblaient encore rehausser la simplicité majestueuse de leur maintien. Ils me firent un profond salut; puis, tombant tout à coup à mes pieds et s’étendant de toute la longueur de leur corps, ils récitèrent une courte prière, la face prosternée contre terre. S’étant relevés, ils me firent signe de les suivre à l’église; c’est le lieu de la prière qu’on fait visiter d’abord aux étrangers. Je m’agenouillai quelques instants près de la porte, le cœur ému de ce que je voyais.

Je fus conduit de nouveau à la salle d’attente, où l’un des deux religieux me lut plusieurs versets de l’_Imitation de Jésus-Christ_; après quoi ils me firent signe de les suivre de nouveau, et me conduisirent au père Elisée (c’est le nom de l’hôtelier), puis ils se retirèrent après avoir prononcé ces saintes paroles de l’Ecriture: _Suscepimus, Domine, misericordiam tuam in medio templi tui._

Le père hôtelier m’offrit ses services et m’introduisit dans une chambre qui, sans être élégante, se faisait remarquer par une propreté parfaite. L’ameublement consistait en un petit lit, une table de sapin et une chaise, modeste comme celle des églises; une petite planche, appuyée au mur, soutenait un vase plein d’eau; un christ en plâtre bronzé était accolé à la muraille; au bas se trouvait une image de l’Immaculée Conception.

«C’est ici que vous serez logé,» me dit ce religieux avec beaucoup de bienveillance. Je lui dis qu’étant venu à la Trappe en visiteur, je désirais, si cela était possible, suivre pendant quelques jours tous les exercices de la communauté. Pour toute réponse, et devinant sans doute ma pensée, ce bon religieux me montra attaché au mur un _règlement_ à l’usage des retraitants, au-dessus duquel étaient écrits ces mots, qui font la joie du Trappiste: _S’il est dur de vivre ici, il est bien doux d’y mourir._ «Veuillez, continua l’hôtelier, disposer de moi pour tout ce que vous pourrez désirer; c’est à moi de vous pourvoir; ce sera m’obliger que de me procurer l’avantage de vous rendre quelque service.» Et il s’en alla.

Sur la table je trouvai plusieurs livres de piété: l’_Imitation_, l’_Evangile médité_, le _Pensez-y bien_, etc. Je suis persuadé que plus d’un voyageur, amené seulement par la curiosité, aura été saisi par la grâce en ouvrant ces livres. Je ne veux pas dire qu’à l’instant il se soit fait trappiste; mais, après sa lecture, et à la vue de ces religieux qui ont l’air de trouver si léger et si doux le joug du Seigneur, à la paix indicible qu’on respire dans cette sainte retraite, il sera devenu meilleur, et il sera rentré dans le monde avec quelques imperfections de moins.

J’étais à peine installé dans ma cellule, que le père Elisée vint me chercher pour me conduire au réfectoire des étrangers, et m’invita à me mettre à table à côté de deux autres voyageurs. L’un était l’abbé V..., curé à A...; l’autre était un jeune vicaire de Saint-Etienne de Toulouse. Je m’occupai peu, pendant ce premier repas, de mes deux convives, pour lier conversation avec le père hôtelier, dont la physionomie respirait la sérénité et la candeur; son regard, ses manières prévenaient; sa parole était douce et engageante. Sa constitution ne paraissait pas affaiblie par les jeûnes et la pénitence. Il était, comme le frère Matthieu (c’est le nom du frère portier), âgé de trente à trente-cinq ans.

On ne sert jamais aux hôtes qu’un repas frugal, mais très-bon, très-copieux et convenablement assaisonné; le pain y est excellent. La règle défend expressément la viande aux étrangers quels qu’ils soient, à moins cependant que quelque maladie ne l’exige; alors on en servirait, mais seulement à l’infirmerie, jamais dans le réfectoire des hôtes. Pendant tout le repas, un religieux de chœur fait aux convives une lecture pieuse, dans le but d’éviter les conversations frivoles. A ce premier repas, la lecture n’eut pas lieu, parce que j’étais arrivée, ainsi que les deux autres voyageurs, après l’heure de la réfection.

Comme l’hospitalité qu’on exerce à la Trappe n’a pas d’autre signification que celle qu’elle a toujours, on n’exige jamais rien des étrangers, mais on reçoit humblement les dons offerts par les personnes aisées.

Le repas terminé, le père hôtelier m’engagea à prendre l’air dans le jardin. Comme j’étais harassé de fatigue, je préférai le repos; je rentrai dans ma chambre, où je fus seul, seul avec les pensées qui vinrent alors en foule assaillir mon esprit.

IV

Les Trappistes.

«Le Trappiste issu de saint Benoît, adopté par saint Bernard, réformé par Rancé, sauvé par de Lestranges, et dirigé aujourd’hui par le père dom Timothée, abbé de la Grande-Trappe, est au XIXe siècle ce que le Bénédictin était au VIe, le Cistercien au XIIe, moine fervent et laborieux, utile à la religion et à la société, se multipliant comme autrefois, demandé partout, dans chaque diocèse. Il convient à nos mœurs industrielles, plus que tout autre religieux, parce qu’il travaille, il produit, il défriche, ouvre des colonies agricoles, sème et récolte, pour alimenter nos marchés des blés qu’il a récoltés, des troupeaux qu’il a élevés, des étoffes qu’il a tissées, ce qui fait un appoint bien autrement sensible, aux yeux de nos économistes, qu’une somme quelconque de prières ou d’œuvres ascétiques. Il prie néanmoins sans que le travail des mains nuise aux élans de son cœur, sans que ces occupations extérieures troublent jamais son recueillement. Il sait allier toutes choses, l’amour de Dieu, sa sanctification et le soin du prochain; concilier ensemble l’ascétisme, les macérations et la charité; être ange au chœur, anachorète à table et laboureur dans les champs.»

Il n’est pas rare de rencontrer, aujourd’hui, des gens qui, à la seule idée de trappiste, se présentent une agglomération d’individus qui végètent tristement à l’ombre de leurs cloîtres, traînant une existence misérable au gré d’une fatalité déplorable, sans autre guide que le caprice. Une erreur si ridicule ne saurait provenir que de ce qu’on n’a point ou qu’on affecte de ne pas avoir la moindre notion sur cette admirable institution.

En effet, la congrégation de la Trappe réalise en elle-même toutes les belles chimères, que nos chercheurs de systèmes ont rêvé en tout temps et qu’ils ne peuvent jamais trouver; elle forme un gouvernement accompli: son mode est essentiellement monarchique; là toutes les volontés, comme tous les cœurs, se réunissent et se concentrent en une seule, celle du supérieur. Celui-ci n’a ce titre que pour être le premier à la peine, le premier à l’office divin, le premier à tous les exercices, le modèle de tous ses frères. Il a toutefois un pouvoir absolu sur tous les membres de sa communauté; mais son pouvoir n’est pas despotique; c’est plutôt une autorité purement paternelle, qui s’exerce avec toute la charité que prescrivent les règles de l’amour le plus tendre; ce pouvoir non plus n’est pas arbitraire, il est réglé et limité par de sages constitutions. Un code de lois détermine et fixe tous ses devoirs; c’est la Règle de saint Benoît, que l’on observe aujourd’hui dans la congrégation, à la lettre et dans toute sa teneur. Comme naturellement toute loi prête plus ou moins aux interprétations, un corps de règlements imprimés en expliquait le véritable sens; mais depuis 1852, par suite de la séparation des deux observances, le corps des règles porte le titre de Livre des Us. Ces règlements sont vus, examinés et augmentés tous les ans, par une autorité compétente: nous voulons dire le chapitre général qui se tient annuellement, et auquel sont obligés de se trouver tous les abbés et les premiers supérieurs de toutes les maisons de la congrégation. Quoique l’abbé gouverne son abbaye par lui-même et selon sa seule volonté, il est comptable de son administration envers ses supérieurs majeurs; c’est durant le chapitre général, en particulier, que se fait cette revue.

De plus, le révérendissime vicaire général fait chaque année la visite de toutes les maisons de l’ordre, qui sont sorties de la Grande-Trappe. Ainsi Sainte-Marie du Désert est visitée de droit par l’abbé d’Aiguebelle; ce n’est que par délégation de ce dernier que dom Timothée peut en faire la visite régulière. Après avoir tout examiné avec la plus exacte sollicitude, il voit chaque religieux en particulier, recueille les observations de chacun, les plaintes qu’il pourrait avoir à formuler, et il en fait ensuite son profit, dans l’intérêt de la gloire de Dieu et pour le plus grand bien de la congrégation.

Dans la communauté, il y a un grand nombre d’emplois; l’occupation de chacun est de faire goûter et prévaloir en tout la volonté de l’abbé, et celui-ci puise dans l’esprit de Dieu même les communications qu’il transmet à ses subalternes. Une protection divine réside visiblement sur cette administration; aussi, tant que la régularité et la ferveur s’y maintiennent, la paix et la félicité en sont les compagnes inséparables.

Les religieux de la Trappe sont partagés en deux classes: les religieux de chœur et les frères convers. La première classe de ces religieux comporte généralement les hommes dont l’éducation a été soignée, bien qu’il y ait aussi de ces hommes à qui l’humilité a fait préférer le titre de frère convers; les religieux de chœur ont pour destination spéciale de chanter l’office divin; ils sont consacrés au Seigneur par les trois vœux de religion, et de plus par le vœu de stabilité; on leur donne le nom de Pères.

Les frères convers sont plus particulièrement occupés aux travaux manuels; cependant ils assistent à une grande partie des offices de nuit et de jour, et quand ils sont occupés au travail pendant l’heure des offices, soit dans l’intérieur du couvent, soit aux champs, ils s’acquittent ensemble et à voix haute des devoirs religieux que les pères pratiquent en même temps dans l’église. Du reste, ils sont soumis, à peu de chose près, aux mêmes règlements que les religieux de chœur.

Qu’on ne se figure pas que l’homme, quelque éclairé et instruit qu’on le suppose, se dégrade, parce qu’il met la main à l’œuvre et vaque quelquefois à de pénibles travaux; la noble fierté de l’ancienne Rome ne se crut jamais offensée parce que ses plus illustres sénateurs labouraient leurs champs des mêmes mains qui avaient dirigé avec tant d’habileté les rênes de l’Etat; si c’eût été une dégradation, les noms de ces fameux dictateurs qu’on allait arracher à leur charrue pour en faire les sauveurs de la république, ne seraient jamais passés à la postérité.

Chaque ordre a un costume, invariable, historique et souvent pittoresque. Le Prémontré vêtu de blanc nous rappelle saint Norbert; le Mineur ceint d’une corde, François d’Assise; le Trinitaire aux trois couleurs symboliques, blanc, rouge et bleu, Jean de Matha; le Carme déchaussé, sainte Thérèse; le Capucin à la longue barbe, Matthieu de Baschi; le Trappiste au scapulaire noir, Rancé; le Jésuite, Ignace de Loyola.

L’habit des religieux trappistes de chœur se compose, pour le temps du travail, été et hiver, d’une robe de gros drap blanc, d’un scapulaire noir, le tout serré par une ceinture de cuir, et dans le reste du temps, ils ajoutent une tunique à manches larges et pendantes de gros drap blanc comme la robe, assez semblable pour la forme à la toge romaine; cette tunique est surmontée d’un capuchon ou capuce pour couvrir la tête; c’est là proprement dit l’habit monacal, auquel on donne aussi le nom de _coule_[5].

[5] Des hommes de haute distinction se sont revêtus de la coule des Trappistes. On a compté parmi les frères, les comtes de Santena, de Rosembert et de Thalouet, le chevalier de Charny, le baron de la Motte, le baron de Géramb, chambellan de l’empereur d’Autriche, etc.

Les frères convers portent la même robe, mais de grosse étoffe brune, recouverte d’une sorte de grand manteau appelé _chape_. Les frères convers et les religieux de chœur portent une chemise de serge grossière.

Sous cet habit si simple, que d’hommes éminents dans la noblesse, dans l’armée, dans les lettres, se sont déjà ensevelis! Il n’y a plus rien là des vanités du monde; on n’y conserve pas même son nom, qu’on change en y entrant contre celui de frère Martin, frère Dominique, frère Hilarion, etc. Grâce à l’éternel silence qui règne à la Trappe, ces hommes peuvent passer là toute leur vie sans se connaître.

Il y a ensuite à la Trappe, outre ces deux classes de religieux profès, des aspirants, des novices et des frères donnés ou familiers.

Les aspirants sont ceux qui, se sentant portés à la vie monastique, ont demandé à faire partie des religieux. Ils suivent pendant quelque temps les exercices de la maison; puis, s’ils persévèrent, ils passent au rang des novices et prennent l’habit.

Les novices, partagés en novices de chœur et novices convers, selon leur destination à devenir religieux pères de chœur ou religieux frères convers, font une année de noviciat, après laquelle, s’ils persistent dans leur vocation, ils prononcent des vœux définitifs.

Les frères familiers, sans se lier par des vœux et sans s’engager dans la profession religieuse, se donnent à la maison et deviennent membres de la famille. Mais ils ne portent point d’habit; ils ne sont point soumis à des règles aussi sévères, et peuvent se retirer quand il leur plaira, à moins pourtant qu’ils ne veuillent devenir frères ou pères, et se soumettre pour cela aux épreuves du noviciat.

«Le Trappiste va au désert pour y étudier la vraie sagesse; il va y chercher le bonheur que le monde ne saurait lui offrir; pour cela, il embrasse un plan de vie un peu pénible à la nature et dont les commencements offrent bien quelques difficultés; mais il ne tarde pas à y trouver des douceurs qu’il n’échangerait pas pour les plus grandes délices de la terre. Son occupation est de soumettre la chair à l’esprit, de réformer son cœur, de ne lui permettre que des affections légitimes, de faire mourir l’amour, la volonté et l’esprit propres, qui sont des ennemis éternels de notre repos, et les saints exercices de la Trappe sont des spécifiques puissants pour obtenir ces résultats.»

Notre ordre, dit saint Bernard, c’est l’humiliation même. Et ceux qui, une bonne fois, connaissent le secret de s’humilier sans cesse, trouvent assez de force pour tout faire. En entrant à la Trappe on doit être prêt à dompter son corps et à ne plus rien vouloir que ce que les supérieurs demandent de vous; dans ces dispositions on est sûr de persévérer. On demande surtout aux postulants une bonne volonté et la constance dans la volonté, un bon esprit, qui sait recevoir les reproches, les corrections; et ainsi on vit en paix et union avec le monde. Les personnes qui se découragent aux premières difficultés, ou qui ne peuvent supporter les humiliations et qui sont inconstantes, ne sont point propres à la vie de trappiste.

Il faut à la Trappe une volonté plus ferme et plus déterminée que dans aucun autre ordre religieux. On veut des âmes cherchant Dieu et Dieu seul. Ce qui éloigne aujourd’hui les postulants des maisons de trappistes, ce ne sont pas tant les pénitences corporelles que les renoncements du cœur et les abaissements de l’esprit.

«A la Trappe, par-dessus tout, on est à l’école du paradis; on s’y forme aux vertus qui doivent y conduire, on y fait un apprentissage de la vie éternelle. Sans doute, on ne peut pas savoir quelle est l’occupation des bienheureux dans le ciel, mais on tâche de s’y modeler sur ce qu’on a pu en soupçonner de plus raisonnable. Ainsi, la vie des bienheureux est toute d’intelligence, toute spirituelle: dans leur monastère, les religieux font une guerre continuelle à toute sorte de sensualités; ils tâchent de spiritualiser toutes leurs œuvres. Dans le ciel, les saints chantent continuellement les louanges du Très-Haut; la première occupation des moines est de louer le Seigneur, et pour ne pas voguer à l’aventure, ils se règlent sur le prophète-roi, qui se levait pendant la nuit pour rendre ce devoir à son Créateur et le louait encore sept fois le jour. Enfin, les glorieux habitants des cieux sont tout absorbés en Dieu et ne pensent plus à la terre; les moines, de même, vivent séparés du monde et se purifient tous les jours de l’attache qu’ils ont eue pour les créatures.»

Du reste la vie des religieux de la Trappe n’a rien de bien extraordinaire; ils font ce que d’ailleurs ils seraient obligés de faire s’ils étaient demeurés dans le monde, et ce qu’y font, mais avec plus de difficultés, ceux qui veulent s’y sauver; ils observent toute la loi de Dieu avec le plus d’exactitude qu’il est possible. Ils voudraient entrer un jour en possession des huit béatitudes, et ils savent qu’il n’y a pas d’autres moyens que ceux que notre Sauveur indique lui-même: ce sont là les motifs qui les entretiennent dans des voies de pénitence.

Prier, méditer, veiller, jeûner, travailler, telle est la vie des religieux trappistes. Quelques détails feront mieux connaître les saintes occupations qui partagent leurs moments, et donneront en même temps une idée de la vie qu’on mène à la Trappe.

V

Silence et solitude.

La solitude est la patrie des forts, le silence leur prière.

Je n’ai point l’intention de faire une ample description de la solitude en parlant de Sainte-Marie du Désert. Les saints ont toujours regardé la solitude comme un asile où la vertu est à l’abri de tout danger.

Jésus-Christ a voulu se transfigurer sur une montagne, après s’être éloigné de la foule, n’amenant avec lui que trois de ses disciples, nous montrant par là que la solitude n’est autre chose que la fuite, qu’un éloignement du commerce des hommes et le commencement de notre gloire. C’est en effet ce qui a porté tous les saints Pères à élever la vie solitaire ou érémitique jusqu’au troisième ciel, et ils se sont surpassés eux-mêmes par l’éloquence de leurs cœurs. L’amour qu’ils ont eu pour la solitude a été un feu dans leur volonté qui l’a embrasée de désirs pour elle, et une lumière dans leur esprit pour leur faire connaître ses avantages.

«La solitude, dit saint Jérôme, est une école où une doctrine toute céleste est enseignée; c’est un paradis de délices, tout éclatant de l’éclat des roses de la charité, de la blancheur des lis de la chasteté; en un mot, l’ornement de toutes les vertus. Ma cellule, ajoute ce grand saint, est à mon égard une grande ville, et ma solitude c’est mon paradis.»

C’est dans la solitude que Moïse a reçu le Décalogue; c’est dans la solitude qu’Elie a joui de la présence de Dieu.