Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay

Part 7

Chapter 73,831 wordsPublic domain

--Tout! Vous savez qu’il est resté à cause de nous; et je ne sache rien de si impoli, de si peu hospitalier, que de vouloir lire sans lui. Appelez-le, Richard, faites!

--Oh non! supplia Kitty; il n’y tient pas. Ne l’appelez point, Dick.

--Mais, Kitty, vous me surprenez. Quand vous lisez si magnifiquement, vous n’avez pas raison d’être timide, je crois.

--Je ne suis pas timide, mais en même temps je ne veux pas lire pour lui.

--Eh bien, appelez-le toujours; il est dans sa chambre.

--Dans ce cas, dit Kitty, avec un air de dignité un peu exagéré, je m’en vais.

--Très bien, Kitty, comme il vous plaira. Seulement Richard est témoin que je ne serai pas à blâmer si M. Arbuton nous trouve indifférents et peu courtois.

--Oh! s’il ne dit pas ce qu’il pense, la différence ne sera pas grande.

--Ne vous semble-t-il pas que c’est faire beaucoup de bruit pour quelqu’un, un simple passant, une connaissance d’un jour? dit le colonel. Allez donc avec Donacona, allez!

Au même instant quelqu’un frappa à la porte. Kitty, toute nerveuse, bondit sur ses pieds et s’enfuit hors de la chambre. Mais ce n’était que la petite bonne française qui avait quelque affaire, et qui ne resta qu’un instant.

--Eh bien, que pensez-vous de ceci maintenant? demanda Mme Ellison.

--Ma foi, je pense que vous savez joliment le français pour quelqu’un qui ne l’a étudié qu’à l’école. Croyez-vous qu’elle vous ait comprise.

--Il s’agit bien de cela! Vous savez que je veux parler de Kitty et de son étrange conduite. Richard, si vous me regardez d’un air aussi stupide, je finirai certainement dans un asile d’aliénés. Vous ne pouvez donc pas voir ce qui vous crève les yeux!

--Sans doute, Fanny, répondit le colonel; mais toujours faut-il qu’il y ait quelque chose. Je vous en donne ma parole, je ne sais pas plus que les millions d’enfants à naître sur quelle piste vous marchez.

Le colonel prit le livre que Kitty avait laissé tomber, et se retira dans sa chambre pour essayer de lire l’histoire de Donacona pour lui-même, pendant que sa femme, toute confuse, s’emparait d’une brochure française achetée avec le reste.

--Après tout, pensa-t-elle, les hommes sont des hommes.

Et elle trouva que cette réflexion n’était pas tout à fait dénuée de consolation.

Quelques minutes après, on entendait un murmure de voix, en dehors, dans une fenêtre du garde-manger, donnant sur le jardin du couvent, où Arbuton, en descendant de sa mansarde, avait trouvé Kitty debout, sa gracieuse silhouette se découpant sur la toiture réverbérescente du monastère, et sur la verdure de quelques plantes domestiques, hauts géraniums, lierre s’arrondissant en voûte, et rosiers délicats.

Elle s’était arrêtée là en passant de l’appartement de Fanny au sien, et regardait dans le jardin, où deux religieuses allaient et venaient silencieusement dans les allées, laissant voir, tantôt leur dos où de lourds voiles de deuil pendaient sur leurs robes noires, et tantôt leurs figures calmes et rigides comme des masques, dans leur encadrement de toile blanche et empesée.

Parfois elles s’approchaient si près qu’on pouvait distinguer leurs traits, et Kitty croyait y voir une expression qu’elle saurait reconnaître plus tard.

Comme elle s’oubliait elle-même, en prêtant dans son imagination un caractère particulier à chacune d’elles, Arbuton lui adressa la parole en se plaçant à ses côtés.

--C’est véritablement une bonne aubaine pour nous, miss Ellison, dit-il, que d’avoir cette petite scène d’opéra sous nos fenêtres.

Et il se mit à sourire en entendant Kitty lui répondre:

--Oui? est-ce vraiment comme un opéra? Je n’en ai jamais vu, d’opéra, mais ce doit être bien beau.

Ils regardèrent un moment en silence, pendant que les deux nonnes, se glissant comme des ombres, s’en allaient en laissant le jardin vide.

Alors Arbuton dit quelque chose à Kitty qui répondit simplement:

--Je vais voir si ma cousine n’a pas besoin de moi.

Un instant après, elle se tenait un peu rougissante auprès du canapé de Mme Ellison.

--Fanny, M. Arbuton m’a prié d’aller visiter la cathédrale avec lui; y a-t-il quelque inconvénient à cela?

Mme Ellison sentit son cœur monter triomphant à ses lèvres.

--Allons donc, chère scrupuleuse, innocente petite folle! s’écria-t-elle en pressant Kitty dans ses bras, et en la couvrant de baisers jusqu’à faire rougir de nouveau la jeune fille. Mais non, il n’y a point d’inconvénient. Allez! vous ne pouvez pas rester enfermée ici. Je ne pourrai pas sortir avec vous; et si j’en juge par le bruit qui nous arrive de la chambre du colonel, et qu’il appelle sa respiration, vous ne pouvez pas compter sur lui dans le moment. L’idée de vous inquiéter des convenances!...

En effet c’était la première fois que Kitty songeait à cela, et cette pensée lui faisait éprouver une espèce de contrainte pendant le trajet qu’elle fit gravement jusqu’à la cathédrale, à côté d’Arbuton.

--Vous allez être le cicerone, dit celui-ci, car c’est ma première journée à Québec, vous savez; et vous êtes relativement une habituée.

--Je montrerai le chemin, répondit-elle, pourvu que vous interprétiez les objets. Je pense qu’ils me sont plus étrangers qu’à vous, malgré mon expérience des lieux. Parfois je crains de m’imaginer seulement, comme dit Mme March, que j’admire ces choses, car n’ayant pas visité l’ancien continent, je manque de point de comparaison. Je sais que cela me paraît bien beau, cependant, et c’est là ce que je m’attendrais de voir en Europe.

--Alors vous n’avez pas une haute opinion de l’Europe, sur plusieurs points; bien qu’il faille avouer que ceci soit un très joli pastiche de l’ancien monde.

En quelques pas ils eurent atteint la place du marché où certaines vieilles paysannes, penchées sur leurs paniers remplis de fruits et de légumes depuis longtemps hors de saison aux Etats-Unis, essayaient de prolonger leur petit négoce attardé, avec les ménagères et les bonnes qui marchandaient leurs produits.

Une sentinelle se promenait machinalement devant le portail élevé de la caserne des Jésuites, sur le cintre duquel on pouvait lire encore les lettres IHS sculptées dans la clef de voûte.

Le vieil édifice lui-même, avec sa façade en stuc jaune et ses fenêtres grillées, avait toute l’apparence d’un monastère de France ou d’Italie transformé en caserne.

Une rangée de bizarres maisons en pierre, auberges et boutiques, bordait la partie haute de la place, tandis que les constructions modernes de la rue de la Fabrique, du côté inférieur, représentaient bien ces manifestations du progrès, qui--dans les villes latines--font encore ressortir les antiquités et les ruines environnantes.

Quant à la cathédrale, qui faisait face au vieux couvent, de l’autre côté du square, c’était un échantillon Renaissance, d’une lourdeur à peine dépassée même à Rome.

Un soldat ou deux en habits rouges traversaient la place. Trois ou quatre élégants petits sergents de ville français en uniforme bleu et en casquette de toile blanche; quelques vieux citadins ou paysans, aux yeux bleus et à la figure basanée, assis sur le seuil des maisons, regardaient d’un air distrait, à travers la fumée de leurs pipes, la brillante animation qu’offraient les beaux magasins de la rue de la Fabrique.

Un air de repos serein, que ne troublaient même pas les altercations accidentelles entre les cochers de la longue file de cabriolets et de fiacres échelonnés en face de la cathédrale, régnait sur la place.

Lorsqu’un Américain s’y aventurait, tous ces cochers se précipitaient autour de lui, et on le perdait de vue parmi leurs gesticulations.

Ils n’essayaient pas cependant de se faire concurrence dans les prix, et tous étaient de joyeuse humeur. Aussitôt que l’homme avait fait son choix, la multitude des désappointés retournaient chacun à sa place, sur le bord du trottoir, et le favorisé du sort se mettait en route poursuivi par d’indescriptibles plaisanteries, tandis que les chevaux continuaient à savourer le contenu des musettes de cuir suspendues à leur mors, en levant celles-ci d’un coup de tête pour secouer les grains de maïs récalcitrants.

--C’est vraiment comme en Europe; vos amis avaient raison, dit Arbuton à sa compagne, au moment où ils se faufilaient ensemble dans la cathédrale pour échapper à ces amicales sollicitations. C’est tout à fait une atmosphère étrangère, et vous avez là une idée des impressions du voyageur.

Un prêtre disait la messe à l’un des autels latéraux, assisté par deux répondants sans surplis. En dehors de la balustrade, une femme de la halle, un panier de cerises à grappes à son bras, était agenouillée avec quelques autres pauvres gens.

Au même instant un couple anglais faisait son entrée dans l’église, le jeune homme avec une brillante écharpe des Indes autour de son chapeau, et la jeune femme mise avec beaucoup d’élégance. Ils firent leur génuflexion avec les autres, puis s’en allèrent s’asseoir, et se mirent à prier la tête dans leurs mains.

--Voilà qui est bien européen aussi, murmura Arbuton. C’est tout à fait le nord de l’Italie; et même le sud, à vrai dire.

--Vraiment? répondit Kitty joyeusement; je me l’imaginais.

Et elle ajouta avec ce ton confiant qui lui était personnel:

--Tout cela m’est très familier; il me semble que dans ce voyage, je vois une foule de choses que je connaissais déjà par mes lectures.

Et Arbuton se mit à passer les tableaux en revue.

En fait d’art, Kitty était aussi ignorante que n’importe quelle jeune fille de Rome ou de Florence, qui passe sa vie au milieu des chefs-d’œuvre.

Pour elle c’étaient de merveilleuses peintures, et elle était toute surprise des appréciations d’Arbuton, qui n’avait pas assez d’imagination ou qui était trop consciencieux pour leur attribuer un mérite résultant seulement des souvenirs évoqués.

Il traitait les médiocres tableaux d’autels de la cathédrale de Québec avec cette froide indifférence qu’il aurait accordée à des toiles de second ordre dans une galerie européenne; révoquait en doute l’authenticité du Van Dyck, et n’aimait guère la _Conception_, copie de Le Brun, au-dessus du maître-autel, bien que cette peinture eût l’intérêt historique d’avoir échappé au bombardement de 1759 qui détruisit la cathédrale.

Kitty choisit naïvement le plus mauvais tableau de l’église pour son favori, et fut d’abord piquée, puis effrayée de la froide désapprobation manifestée par son compagnon.

Celui-ci lui fit sentir que ce tableau était très mauvais, et qu’elle-même partageait cette infériorité, et cela sans pourtant lui avoir rien dit de semblable.

En compagnie d’un connaisseur, elle comprit ce que son incompétence avait d’humiliant pour elle, et ce fut avec un nouveau chagrin qu’elle constata combien un habitant de Boston, ayant beaucoup vu l’Europe, devait se trouver dépaysé avec une Américaine naïve n’ayant jamais voyagé.

Pourtant elle se rappela que les March avaient vu l’Europe eux aussi, et qu’ils étaient de Boston; et cependant ils n’allaient pas foulant tout le reste à leurs pieds. Ils paraissaient au contraire s’intéresser à tout ce qu’ils voyaient, accordant à chaque chose, sinon une louange, du moins une attention amicale.

Elle aimait cela. Elle n’aurait pas eu d’objection à voir Arbuton rire ouvertement de son tableau favori, et elle se serait volontiers jointe à lui pour cela; mais le regard qu’il avait jeté sur elle--malgré l’air poliment interrogateur qu’il avait bien voulu donner--à celui-ci l’avait comme reléguée en dehors du monde connaisseur en général, et avait paru condamner son goût sur toute espèce de choses.

En sortant de la cathédrale, elle aurait préféré rentrer chez elle, mais il la pria de continuer leur promenade, si elle n’était pas fatiguée.

Ne pas y consentir aurait été une lâcheté, et Kitty était brave. Ils descendirent donc la rue de la Fabrique, et prirent la rue du Palais. Comme ils passaient en face de l’hôtel Russell, ses bons amis lui revinrent à la mémoire.

--C’est ici, dit-elle, que nous avons logé la semaine dernière avec M. et Mme March.

--Ces gens de Boston?

--Oui.

--Savez-vous où ils demeurent à Boston?

--Nous avons leur adresse; malheureusement elle m’échappe en ce moment. Il me semble que c’est dans la partie sud de la ville....

--Le _South-End_?

--Exactement. Avez-vous jamais entendu parler d’eux?

--Non.

--Je pensais que vous auriez pu connaître M. March. Il s’occupe d’assurances......

--Oh non! non, je ne le connais pas insista Arbuton.

Kitty se demanda s’il n’y avait pas quelque tache dans la réputation professionnelle de M. March, mais rejeta aussitôt cette idée comme absurde; et, s’apercevant que ses amis étaient dédaignés, elle prétendit bravement qu’ils étaient les plus aimables personnes qu’elle eût jamais rencontrées, et qu’elle regrettait fort leur absence de Québec en ce moment.

Il partagea ce regret en silence, si toutefois il le partagea, et tous deux marchèrent sans rien dire jusqu’à la barrière du Palais.

Une fois en dehors des murs, ils suivirent la rue tortueuse qui conduit à la basse-ville.

Mais la promenade n’était pas précisément agréable pour Kitty.

Des craintes confuses lui montraient vaguement, en matière de bon goût, des écueils qu’elle n’avait jusque-là jamais aperçus ni soupçonnés, non seulement dans le domaine de l’art et de la société, mais encore dans celui des choses de la vie entière.

Celle-ci lui était d’abord apparue comme un horizon souriant, mais se rétrécissait soudainement pour elle en un étroit sentier où le voyageur est plus préoccupé de chacun de ses pas que de l’issue finale de ses pérégrinations. Cette impression était aussi obscure et aussi incertaine dans son esprit, que ce qui y avait donné lieu, et en réalité cela se réduisait à rien du tout.

Cependant elle s’apercevait de plus en plus que son compagnon avait en lui quelque chose de radicalement différent des influences qui avaient présidé à son éducation à elle; et, bien qu’elle n’eût pas d’idée très arrêtée sur ce point, elle en était assez convaincue pour s’en sentir triste.

Le jeune couple se mêla un moment à l’agitation bizarre mais peu bruyante des rues de la basse-ville, et bientôt se trouva en face de la vieille église--la plus ancienne de Québec--construite, il y a près de deux cents ans, pour accomplir un vœu fait à l’occasion de l’échec éprouvé par sir William Phipps dans son expédition contre la ville, et renommée de plus par cette prédiction d’une religieuse, que l’église serait brûlée par les Anglais dans une autre attaque plus heureuse où la ville elle-même devait succomber.

Un tableau représentant la vision de la religieuse fut détruit dans la conflagration même qui justifia la prophétie, en 1759; mais les murs de l’ancienne construction témoignent encore de ce curieux fait historique sur lequel Kitty interrogea furtivement l’un des guides du colonel.

C’était la première fois, depuis sa mésaventure au sujet du tableau de la cathédrale, qu’elle manifestait le moindre intérêt pour quelque chose.

A côté de l’église, il y avait une baraque où l’on vendait de la vaisselle et de la ferblanterie, et sur la place publique, en face, un petit commerce de bric-à-brac au jour le jour s’étalait dans des boutiques ou des échoppes recouvertes en toile, à travers lesquelles circulaient de lourds fardeaux venant du port, de rapides cabriolets à soupente, ou de lentes charrettes de marché à l’allure campagnarde.

Arbuton ne fit aucun mouvement pour entrer dans l’église, et Kitty ne laissa point percer la curiosité qu’elle éprouvait d’en voir l’intérieur.

Comme ils s’arrêtaient un instant, la porte s’ouvrit, et laissa passer un individu avec un petit cercueil sous le bras. Les pleurs obscurcissaient ses yeux et mouillaient son visage; il portait le cercueil avec tendresse, comme si ses caresses eussent pu atteindre l’enfant qu’il contenait.

Derrière lui venait une femme, qui devait être la mère, la figure cachée sous un voile épais.

Le long du trottoir stationnait un cabriolet à l’air misérable, avec un cocher à moitié endormi sur son perchoir.

L’homme, toujours pressant son précieux fardeau, grimpa dans la voiture, et le plaça sur ses genoux, tandis que la femme tâtonnait à travers ses larmes et son voile pour trouver le marchepied.

Kitty et son compagnon s’étaient écartés respectueusement, et Arbuton s’approcha pour aider la femme à gagner son siège.

Elle lui adressa un _merci_ triste et enroué, et couvrit avec amour d’un pli de son châle l’extrémité de l’humble bière.

Le cocher encore assoupi fouetta sa bête, et le véhicule partit en cahotant.

Kitty jeta un coup d’œil reconnaissant à Arbuton, et tous deux d’un commun accord entrèrent dans l’église.

En se dirigeant vers le maître-autel, ils passèrent tout près du brancard noir et grossier, avec ses cierges jaunes fumant encore dans leurs chandeliers de bois noir.

Quelques personnes pieuses étaient disséminées çà et là sur les bancs vides, et à l’un des principaux autels latéraux une pauvre femme priait à genoux devant une effigie en bois du Christ mort, reposant sous l’autel dans une châsse vitrée.

La figure était de grandeur nature, peinte de façon à représenter la vie ou plutôt la mort, avec barbe et cheveux naturels, enveloppée de draperies en mousseline laissant les stigmates à découvert.

Cette image était étendue sur une couche jonchée de fleurs artificielles, dans une attitude poignante.

La pauvre âme, tout entière à sa dévotion, priait avec une extatique ferveur, tantôt les bras étendus dans une attitude suppliante, et tantôt les mains jointes et la tête appuyée sur celles-ci, pendant que son corps se balançait de côté et d’autre dans l’abandon de sa prière. Qui pouvait-elle être, et quel si grand besoin pouvait-elle avoir de secours ou de pardon?

Suivant son habitude, Kitty s’identifiait par l’imagination avec cette femme en prière, et prenait part à la trame dramatique de son désir ou de son chagrin.

Néanmoins, de même que tous ceux qui ne souffrent que par sympathie, elle n’était pas sans ressentir quelque consolation inconnue à la pauvre femme; et le soleil de l’après-midi, qui éclairait en s’inclinant la nudité commune de la vieille église et l’attirail de son culte, changea son émotion en sentiment de satisfaction intime, de telle façon que c’était autant dans l’intérêt de sa propre rêverie que par respect pour le chagrin de la malheureuse dévote, qu’elle tremblait qu’Arbuton, d’une manière ou d’une autre, ne dépoétisât le spectacle.

Il est probable que l’intérêt qu’elle y prenait était plutôt esthétique que sentimental. Cela réalisait à ses yeux des scènes d’expiation qu’elle n’avait encore vues qu’en rêves, et peut-être eût-elle désiré que la pénitente fût coupable de quelque grand crime, plutôt que d’une simple infraction à l’abstinence du vendredi, ce qui était probablement là son seul péché.

Quoi qu’il en fût, elle aimait à voir cette malheureuse courbée devant cette pâle image, et elle s’applaudissait de sa bonne fortune, lorsque la vieille s’essuya les yeux, se releva toute chevrotante, et, s’approchant de Kitty, tendit vers elle sa main tremblante pour demander la charité.

Cet incident changea la face de la situation, et donna même un reflet d’idéalisme à l’indifférence d’Arbuton.

Il donna l’aumône qu’on lui demandait, sans repousser les bénédictions dont la vieille le comblait en retour; et Kitty, déjà émue par la bonté dont il avait fait preuve--à la porte--envers la pauvre mère en deuil, oublia que la première partie de sa promenade avait été si désagréable, et remonta vers la haute-ville par la barrière Prescott, plus gaie qu’elle ne s’était encore sentie ce jour-là dans la société de son compagnon de voyage.

Celui-ci n’avait pourtant pas fait grand effort pour la rendre joyeuse; mais l’avantage des tempéraments comme le sien, c’est qu’on n’en attend pas grand’chose, et que partant ils peuvent répandre la joie autour d’eux beaucoup plus facilement que d’autres. Au moindre attendrissement qu’elle découvre chez eux, l’âme s’épanouit dans une gaieté toute spontanée.

Il en résulta que Kitty put jouir avec une satisfaction nouvelle de la beauté pittoresque de la rue de la Montagne.

Tous deux admirèrent l’énorme épaulement de roc, près de la porte de la ville, avec sa couronne de peupliers et sa ceinture de mortiers, la gueule tournée vers le ciel.

Kitty ne réussit pas à faire apprécier à son compagnon le côté grotesque du spectacle sous la forme des affiches de cirque placardées à mi-côte; mais celui-ci toléra la légèreté des remarques qu’elle fît sur le sujet, ainsi que les boutades qu’elle se permit sur les choses et les passants. En somme il ne dit ni ne fit rien qui empêchât la jeune fille de rentrer chez elle en toute satisfaction d’esprit.

--Eh bien, Kitty, dit l’hôte du canapé, au moment où sa cousine s’approchait, avec le colonel, de la table mise pour le souper auprès du sofa, vous avez fait une jolie promenade, n’est-ce pas?

--Oui, très jolie. C’est-à-dire que la première partie n’en a pas été bien agréable; mais nous avons fini par trouver à la basse-ville une vieille église fort intéressante, et là il paraît que la gaieté est revenue et que tout a tourné pour le mieux.

--Voyons, dit le colonel, qu’avez-vous trouvé de si intéressant dans cette église?

--Ma foi, il y avait d’abord les funérailles d’un enfant, et puis une vieille femme entièrement écrasée sous le poids de quelque chagrin, priant devant un autel, et puis....

--Il paraît qu’il ne faut pas grand’chose pour vous égayer, dit le colonel. Tout ce que vous exigez de vos semblables c’est le deuil, le chagrin, l’agonie dévote, et de suite vous voilà joyeuse. D’autres exigeraient des sacrifices humains, mais pas vous.

Kitty regarda son cousin tout interdite. L’absurdité de la chose lui sautait aux yeux, et elle sentit des larmes prêtes à lui venir.

Elle ne répondit pas; mais Mme Ellison, qui ne voyait là qu’un obstacle au désir qu’avait Kitty de babiller un peu, vint à son secours.

--Ne répondez pas un mot, Kitty, pas un seul mot, dit-elle. Je n’ai jamais rien vu de plus vexant entre cousins; et je le dirais devant une cour de justice!

Un éclat de rire de Kitty, qui se cacha la tête dans ses mains, vint interrompre la tirade de Mme Ellison.

--Eh bien, reprit celle-ci un peu piquée par la désertion de Kitty, j’espère que vous vous comprenez l’un l’autre, car moi je ne vous comprends pas.

Telle était l’attitude de Mme Ellison devant la famille de son mari, laquelle à la vérité n’avait jamais pu s’expliquer le choix du colonel que comme une plaisanterie, et se demandait parfois s’il n’avait pas poussé la plaisanterie un peu loin.

Et pourtant elle leur était chère à tous à cause de sa générosité passionnée et de son esprit d’abnégation personnelle poussé jusqu’au sublime.

--Ce que je voudrais savoir maintenant, dit le colonel, aussitôt que Kitty voulut le laisser parler--et je vais essayer de m’exprimer aussi poliment que possible--est simplement ceci: qu’est-ce qui a fait la première partie de votre promenade si désagréable? Vous n’avez pas rencontré une noce, n’est-ce pas? Vous n’avez pas vu sauver un enfant d’une mort terrible, ni repêcher un homme qui se noyait, ni autre chose de ce genre-là, j’espère?

Le colonel aurait mieux fait de ne rien dire.

Sa persistance et la privation du plaisir innocent que promettait le récit de la promenade de Kitty avec Arbuton, avait rendu sa femme maussade. Kitty elle-même ne voulait plus rire.

Devenue sérieuse et pensive, elle prit un livre, et se retira dans sa chambre où elle se mit un moment à la fenêtre, promenant ses regards sur le jardin des Ursulines.

La pleine lune, suspendue dans un ciel sans nuage, rendait les arbres et les sentiers encore plus mystérieux, et allumait de pâles reflets aux angles des cheminées et des toits argentés du couvent.

Des senteurs passagères de feuilles et de fleurs montaient du jardin; mais Kitty n’en percevait la douceur, comme elle n’admirait les splendeurs qui l’environnaient, qu’avec des sens pour ainsi dire voilés.