Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay

Part 6

Chapter 63,793 wordsPublic domain

--Naturellement, ceci contrarie beaucoup ma cousine qui déteste Québec et désirerait s’en retourner à Eriécreek le plus tôt possible.

Kitty promit de supporter cette épreuve avec résignation.

--Quant à moi, dit Arbuton--avec assez d’inconséquence, comme le remarqua Kitty--j’ai formé le projet de passer quelques jours à Québec, et j’aurai l’occasion de m’enquérir de la convalescence de Mme Ellison. Au fait, ajouta-t-il, en se tournant du côté du colonel, j’espère que vous me permettrez de vous offrir mes services pour vous rendre à l’hôtel.

Et en effet, quand le bateau fut accosté, Arbuton ne fit rien moins que de retenir une voiture et d’y faire placer les malles et les pardessus de la famille Ellison.

Puis il aida à transporter la malade sur le quai, et à l’installer sur le meilleur siège. Puis il leva son chapeau, et le bonjour était sur ses lèvres, lorsque le colonel lui cria tout surpris:

--Mais, sapristi, vous montez avec nous!

Arbuton pensait qu’il ferait mieux de prendre une autre voiture; qu’il incommoderait Mme Ellison.

Mais celle ci protesta, et en définitive il prit place à côté du colonel.

C’était un nouveau coup du sort.

A l’hôtel, ils trouvèrent une foule qui faisait queue depuis le bureau du contrôleur jusqu’à la moitié de l’escalier extérieur.

--Hello! qu’est-ce que cela veut dire? demanda le colonel au dernier homme de la file.

--C’est une petite procession vers le registre de l’hôtel! Nous avons mis trois quarts d’heure à passer à un point donné, répondit l’individu qui était évidemment de la trempe du colonel.

--Et vous n’y avez pas encore réussi? fit celui-ci sur le même ton. Alors la maison est pleine?

--Oh non! ils n’ont pas encore commencé à jeter les gens par les fenêtres.

--Son humeur se gâte, colonel, dit Kitty.

--Ne feriez-vous pas mieux d’entrer et de vous informer? demanda Mme Ellison.

Taquiner ainsi le colonel en lui suggérant ce qu’il avait à faire constituait une partie du programme plaisant du voyage.

--Vous avez bien fait de me le rappeler, Fanny. J’étais au moment de m’enfuir de désespoir.

Et le colonel disparut à l’intérieur.

Il en sortit longtemps après, tout transporté, mais non pas de joie.

--Pour la raison toute spéciale, dit-il, que j’ai avec moi des dames dont l’une est souffrante, on me promet une chambre au cinquième; nous pourrons l’avoir dans le cours de la journée. Ils assurent que l’autre hôtel est encombré et qu’il est inutile d’y aller.

Mme Ellison était prête à pleurer, et, pour la première fois depuis son accident, elle ressentit quelque dépit contre Arbuton. Ils restèrent tous trois silencieux sur leurs sièges, et le colonel, sur le trottoir, s’essuyait le front sans rien dire.

Arbuton, dans la pauvreté de son imagination, demanda s’il n’y avait point quelque logement garni où ils pourraient trouver à couvert.

--Sans doute, il y en a! s’écria Mme Ellison toute fière de son héros, et appelant par une pression de son pied valide l’attention de Kitty sur l’ingéniosité du jeune homme. Richard, il nous faut trouver une maison de pension.

--Connaissez-vous quelque bonne maison de pension? demanda machinalement le colonel au cocher.

--Un grand nombre, répondit celui-ci.

--Eh bien, conduisez-nous à vingt ou trente des meilleures, commanda le colonel.

Et l’on partit à la découverte.

Le colonel s’informait d’abord des prix, puis visitait les chambres, et sitôt qu’il se prononçait contre certains appartements, Mme Ellison dépêchait de suite Kitty pour y voir et le confondre.

Chaque fois que celle-ci confirmait l’opinion du colonel, Mme Ellison prétendait qu’ils étaient trop difficiles; et jamais ils ne quittaient une porte sans que la pauvre affligée ne s’imaginât voir celles du paradis se fermer derrière eux.

Elle commençait à croire que leurs pérégrinations seraient infructueuses, lorsqu’ils s’arrêtèrent enfin devant le vestibule d’une maison dont l’extérieur trahissait si peu l’objet de leurs recherches, que la jeune femme conseilla même de ne point sonner.

Elle fit si bien partager son opinion au colonel, que, le coup de sonnette risqué, il fit précéder sa demande de quelques mots d’excuses pour avoir supposé qu’il y avait là des chambres à louer.

Après un coup d’œil donné à celles-ci, il revint à la voiture, déclara que tout était pour le mieux, et qu’on n’avait pas besoin d’aller plus loin.

Mme Ellison répondit qu’elle ne pouvait pas se fier au jugement de son mari; il était si inconséquent.

Kitty visita les chambres, et revint enchantée, ce qui alarma de plus en plus Mme Ellison.

Elle était sûre qu’il valait mieux chercher ailleurs; qu’il y avait une foule d’autres endroits beaucoup plus propices.

Même si les chambres étaient belles et la localité agréable, il ne pouvait manquer d’exister certains inconvénients qu’on découvrirait plus tard. Là-dessus son mari la prit dans ses bras, la descendit de voiture, et, sans réponse ni commentaires, la transporta dans la maison.

Pendant toutes ces courses, Arbuton s’était promis de quitter ses compagnons de voyage aussitôt qu’ils auraient découvert un logement, de passer seulement la journée à Québec, et de prendre le train du soir pour Gorham, échappant ainsi aux ennuis d’un hôtel encombré, et coupant court à des relations qu’il n’aurait jamais dû laisser aller si loin.

Tant que la famille Ellison avait été sans toit, il avait cru de son devoir de ne la pas abandonner. Et même maintenant qu’elle avait heureusement trouvé un abri, n’était-il pas tenu de faire quelque chose de plus? Il se tenait irrésolu près de la voiture.

--N’allez-vous pas entrer pour voir nos quartiers? demanda Kitty hospitalièrement.

--Avec plaisir, répondit le jeune homme.

--Mon cher, dit le colonel rendu au salon, je n’ai pas loué de chambre pour vous. J’ai supposé que vous préfériez courir vos chances à l’hôtel.

--Oh! je pars ce soir.

--Pourquoi donc? c’est fâcheux!

--J’ai peu de dispositions pour un lit de camp dans les salons d’hôtels, voyez-vous. Et cependant j’hésite à vous laisser ici, après vous avoir causé cette calamité.

--Oh! ne parlez pas de cela; je suis le seul à blâmer. Nous nous tirerons d’affaire parfaitement.

Arbuton éprouva comme un vague désappointement.

Il y avait au fond de son cœur je ne sais quel espoir qu’il pourrait être nécessaire à cette famille dans l’embarras, ou sinon, que quelque autre chose le retiendrait et le forcerait de ne pas quitter ses nouveaux amis.

Mais ils paraissaient faire admirablement face à la situation; ils étaient logés bien mieux qu’ils n’espéraient, et n’avaient réellement besoin de rien. La Fortune lui souriait, et lui rendait la liberté.

Ce sourire lui parut toutefois un peu ironique pendant qu’il pesait les choses, debout et sans rien dire.

Le colonel attendait patiemment; Mme Ellison l’examinait du sofa où elle était assise; Kitty rôdait dans l’appartement en détournant la tête--jolie fée du nouvel intérieur, prêtresse présidant à l’installation de ces pénates provisoires.

Arbuton ouvrit la bouche pour faire ses adieux, mais un bon génie parla pour lui--avec l’inconséquence habituelle à la plupart des bons génies:

--Au reste, dit-il, je suppose que vous occupez toutes les chambres disponibles de la maison.

--Oh! quant à cela, je ne sais pas, répondit le colonel sans reconnaître le langage de l’inspiration; il faut s’en informer.

Kitty fit tomber de sa table un album de photographies.

--Eh bien, Kitty! dit Mme Ellison.

Il n’y eut pas un mot de plus jusqu’à l’arrivée de l’hôtesse, qui déclara avoir une autre chambre... à savoir si elle conviendrait.

C’était une mansarde, en arrière, mais possédant une vue magnifique.

Arbuton était persuadé que cela ferait son affaire pour un jour ou deux qu’il passerait à Québec; il s’empressa de la retenir sans la voir.

Il y fit transporter sa malle, puis se rendit au bureau de poste pour voir s’il n’y trouverait pas quelques lettres à son adresse, offrant de rendre le même service au colonel Ellison.

Kitty s’échappa pour aller explorer la chambre qu’on lui avait assignée sur l’arrière de la maison; c’est-à-dire qu’elle ouvrit la fenêtre donnant sur ce que l’hôtesse lui dit être le couvent des Ursulines, et s’y arrêta dans une admiration muette.

Une croix noire s’élevait au centre, et tout autour circulaient les sentiers et les allées du jardin, au milieu des touffes de lilas et parmi les tiges élancées des roses trémières.

Le terrain était fermé par une haute muraille, et en partie par le groupe des édifices du couvent, construits en pierre grise, à hauts pignons, et surmontés de toits aigus, percés de lucarnes, et dont la surface en métal brillant resplendissait sous le soleil du matin déjà haut, tandis que plus bas, des ombrages bienfaisants s’estompaient sous l’épaisse feuillée.

Deux peupliers minces et élancés se dressaient contre l’abside de la chapelle, mariant leurs cimes au-dessus du toit; et tout près, sous le porche, deux religieuses étaient assises au soleil, immobiles, en robes noires, avec des voiles de même nuance tombant sur leurs épaules, leur pâle figure perdue dans l’espèce de camail en toile blanche qui les enveloppait de la poitrine à la tête.

Les mains posées sur leurs genoux, elles ne paraissaient pas apercevoir les autres religieuses, qui se promenaient dans les allées du jardin avec de petites filles, leurs élèves, répondant de temps à autre à leurs éclats de rire, d’une voix aussi douce et aussi innocente qu’elles.

Kitty les regardait d’en haut, le cœur ému.

Ce n’étaient pour elle que les figures d’un tableau représentant quelque chose d’ancien et de poétique; mais elle les aimait, les plaignait, et les admirait tout comme si elles n’eussent réellement pas été autre chose. Il était impossible qu’elles habitassent le même monde que Kitty, qui croyait rêver sur un livre de la chambre de Charlie, à Eriécreek.

Elle posait sa main sur ses yeux pour mieux voir, lorsque le canon du midi gronda sur la citadelle. La cloche de la chapelle fit entendre son appel discordant, et ces masques étranges, ces singuliers oiseaux noirs, gorge et figure blanche, rentrèrent en foule.

Au même instant, sous la fenêtre, un petit chien hurla douloureusement au son fêlé de la cloche; et Kitty, dans son impartiale gaieté, se détourna de la scène romanesquement rêveuse du jardin des nonnes, vers la naïve comédie sur laquelle la lugubre note attirait son attention.

Quand il eut donné cours à son angoisse, l’animal reprit son attitude de petit chien français, paisible s’il en fût jamais, et s’en alla dormir auprès d’un gros chat paresseux dont ni la cloche ni lui n’avaient pu interrompre le somme au soleil.

Un homme à tournure de paysan sciait du bois; un petit enfant était là, tranquille, au milieu des pieds d’alouettes et des œillets d’un tout petit jardin, tandis que par-dessus des pots de fleurs qui s’épanouissaient sur la fenêtre basse de la maison voisine attenante à cet enclos, une figure de jeune mère regardait paisiblement à l’extérieur.

La grande étendue des terrains du couvent laissait à peine un espace respirable aux humbles fleurs de ce jardinet, qui, avec la basse palissade le séparant des cours voisines, semblait un jouet d’enfant ou le décor d’un théâtre de marionnettes.

Dans son genre ce jardinet paraissait à la jeune fille aussi en dehors de la vie réelle que le couvent lui-même.

Quand elle avait aperçu Québec pour la première fois, les murailles et autres appareils guerriers avaient attiré son attention sur la grandeur historique de la ville; mais cet attrait augmentait encore maintenant qu’elle était pour ainsi dire admise dans l’intimité religieuse et domestique de la vieille cité.

Il y avait chez elle un côté romanesque, comme chez presque toutes les bonnes natures de jeune fille; et elle trouvait, dans l’étrangeté de ce qui l’entourait, le même plaisir qu’elle aurait pu trouver à suivre le fil d’un charmant récit.

Aussi, à son retour au salon où la malade reposait, quand Fanny lui demanda:

--Eh bien, Kitty, tout cela vous va-t-il?

Elle répondit avec un irrépressible soupir de contentement:

--Oh oui! peut-il y avoir rien de plus beau?

Et son œil enthousiasmé s’arrêtait sur les plafonds bas, la vaste et profonde cheminée disant éloquemment les larges attisées qui devaient y rugir, les fenêtres françaises aux curieuses et massives espagnolettes, et tous ces petits détails qui faisaient de l’endroit quelque chose de rare et d’attrayant.

Fanny éclata de rire en voyant l’extatique distraction où se perdait la physionomie de sa cousine.

--Pensez-vous que cet endroit soit assez beau pour un héros et une héroïne? demanda-t-elle avec malice.

Il faut dire que Kitty avait, par quelques tentatives enfantines sur le domaine de la fiction où elle avait passé une grande partie de sa vie, conquis dans la famille une de ces réputations dont il est si difficile de se débarrasser; et Mme Ellison, qui était aussi peu idéaliste qu’il soit possible de l’être, l’admirait avec cette ferveur que les gens à peu d’imagination entretiennent toujours à l’endroit de leurs amis dont les dispositions sont tournées vers les créations littéraires.

Elle croyait sincèrement sa cousine toujours plongée dans les mystérieuses combinaisons de quelque roman.

--Oh! répondit Kitty en rougissant un peu, pour ce qui est des héros et des héroïnes, je ne sais pas; mais j’aimerais à y vivre moi-même. Oui, continua-t-elle, s’adressant à elle-même plutôt qu’à son interlocutrice, je crois vraiment que j’étais faite pour cela. J’ai toujours désiré habiter parmi de vieilles choses, dans une maison en pierre, avec des lucarnes. Mais il n’y a pas une seule lucarne à Eriécreek, et loin d’y avoir des maisons en pierre, il n’y en a pas seulement une seule en brique. Oh oui, assurément! j’étais née pour vivre dans un vieux pays.

--Eh bien, alors, Kitty, vous n’avez qu’à épouser un homme de l’Est, et vous établir dans l’Est; ou bien trouver un mari riche qui vous emmène vivre en Europe.

--Ou à Québec. C’est tout ce que je demanderais; et il n’aurait pas besoin d’être bien riche pour cela.

--Mais, ma pauvre enfant, quelle espèce de mari trouverez-vous qui veuille s’établir dans cette nécropole?

--Oh! mais, je suppose, quelque artiste, ou quelque homme de lettres.

Ce n’était pas là le genre de mari auquel Mme Ellison songeait comme devant réaliser le rêve de Kitty d’aller vivre dans un vieux pays; mais elle n’était pas fâchée de laisser le sujet de côté pour le moment, et pleine d’une reconnaissance sereine envers la Providence qui avait conduit deux jeunes gens à marier sous le même toit, et sous sa surveillance, elle se pelotonna parmi les coussins du canapé, disposée à conduire de là la campagne contre Arbuton avec vigueur et persévérance.

--Ma foi, ce sera une injustice si vous n’êtes pas heureuse en ce monde, Kitty; vous êtes si peu exigeante, dit-elle à la jeune fille qui, tournée vers la fenêtre, laissait sa rêverie s’égarer parmi les figures qui passaient au-dessous d’elle dans la rue.

Ces figures étaient nouvelles, et pourtant étrangement familières, car elle les avait vues souvent au pays des fictions.

Les paysannes qui passaient avec leurs chapeaux de feutre ou de paille, les unes à pied avec des paniers aux bras, les autres dans leurs légères charrettes de marché--soit qu’elles fussent ridées et courbées par l’âge ou fraîches de vigueur et de jeunesse--étaient toutes des amies d’enfance qu’elle avait connues dans plus d’un conte de France ou d’Allemagne.

Les prêtres en robe noire qui se croisaient avec les passants sur l’étroit trottoir en bois, s’écartant de temps à autre avec politesse, ou saluant, graves et le sourire aux lèvres, en soulevant leur chapeau à larges bords, étaient pour elle des connaissances plus récentes, mais non moins intimes. Ils faisaient partie des vieux romans italiens et espagnols, qui lui étaient familiers.

Le garçon boucher, perçant la foule dans sa course en zigzags, sortait de n’importe quel récit de Dickens, et elle croyait reconnaître, dans le petit auget de bois à quatre mains qu’il portait sur l’épaule, le plateau du charcutier qui figure dans toutes les descriptions que les romanciers font de la foule qui se presse dans les rues de Londres.

Il y avait plusieurs autres types, tels que des mères de famille françaises avec leurs paniers de marchés; de très jolies petites écolières de même nationalité avec leurs livres sous le bras; de petits villageois à l’air effarouché avec des framboises dans des _cassots_ en écorce de bouleau; des religieuses se glissant doucement, avec leurs capuchons blancs et leurs figures baissées. Kitty les groupait tous, chacun à sa place respective, dans le monde de son imagination.

Un jeune ministre anglican, figure douce ornée de besicles, ne subit pas une seconde d’hésitation, et passa immédiatement à travers toute la série des romans d’Anthony Trollope, livres ennuyeux qu’elle avait tous lus, je regrette de le dire, et qu’elle aimait.

Puis ce furent les héros de Thackeray qui défilèrent sous ses yeux.

Le caporal de service, avec sa casquette sans visière, crânement portée, une légère badine dans une main, un document officiel au large cachet dans l’autre, avait aussi--suivant elle--dans la poche de sa tunique, une de ces courtes et rares missives que le lieutenant Osborne envoyait à la pauvre Amelia.

Un long officier à l’air gauche jouait le rôle du major Dobbin. Et quand une jolie femme, conduisant un petit carrosse à poneys avec un valet de pied en livrée perché derrière elle, tirait les rênes du côté du trottoir, et qu’un jeune et joli capitaine en brillant uniforme la saluait et commençait à causer avec elle sur un ton langoureux et affecté, c’était Osborne infidèle à sa fiancée, dont il roulait, en conversant, un des tendres billets entre ses doigts.

Presque tous les passants avaient des papiers ou des lettres à la main; le fait est qu’ils sortaient du bureau de poste où les malles du midi venaient d’être ouvertes.

Ainsi allait-elle, transformant la réalité en fantômes--à moins que, à véritablement parler, la chair et le sang ne soient une illusion--et, je dois l’avouer, se rattachant, dans plusieurs cas, aux plus légers prétextes pour ces transformations magiques, lorsque son regard tomba sur un individu qui s’avançait à quelque distance.

Au même instant celui-ci quitta des yeux une lettre qu’il venait d’ouvrir, promena ses regards sur la rangée de maisons qu’il avait en face, jusqu’à ce qu’ils arrêtassent sur la fenêtre où regardait Kitty.

Il sourit, et la salua du chapeau.

Elle reconnut Arbuton, et sentit un certain frémissement passer dans son cœur à travers les tumultueuses impressions qui y dominaient.

Jusque-là le jeune homme avait apporté près d’elle tant de froide réserve et tant de hauteur, que l’émotion éprouvée parfois en sa présence, la journée précédente--émotion que les événements du matin avaient entièrement dissipée--se réveilla dans l’âme de la jeune fille; et le nouvel aspect sous lequel le jeune homme lui apparaissait--assez étrange cependant pour qu’elle eût peine à reconnaître l’acteur de ce nouveau rôle--lui sembla être le seul sous lequel il se fût jamais présenté à son esprit.

Cela dura jusqu’à ce qu’Arbuton, s’étant approché de la jeune fille, remît dans sa main impatiente une lettre des cousines d’Eriécreek et du docteur Ellison.

Alors elle oublia tout, et se retira pour lire sa lettre.

V

ARBUTON SE MONTRE AGRÉABLE

Le premier soin du colonel Ellison avait été de mander un médecin pour savoir à quoi s’en tenir sur le compte de l’entorse qui avait fait boiter ses projets.

Le cas n’était pas grave, mais Mme Ellison avait par ses imprudences de la veille aggravé son mal, et--pour au moins une semaine, et peut-être deux ou trois--elle était condamnée à ce repos absolu que les médecins prescrivent avec tant d’indifférence pour les intérêts et les devoirs de leurs patients.

Le colonel avait encore trop du soldat pour se révolter contre les ordres du docteur, mais il était d’un tempérament trop actif pour s’y soumettre lui-même passivement.

En conséquence il ne se proposa rien moins que la conquête de Québec--au point de vue historique s’entend--et dès avant son dîner, il commença ses préparatifs de campagne.

Il sortit donc et fit une descente chez tous les libraires qu’il put découvrir dans chaque recoin de la haute et de la basse ville, et revint à la maison avec toute une cargaison de guides de Québec et d’opuscules sur les épisodes de l’histoire locale, comme en produit beaucoup le goût littéraire de ceux qui vivent loin des grands centres.

Le colonel--qui s’était livré activement aux affaires en quittant l’armée après la guerre--avait toujours quelque journal sur lui, mais il ne lisait pas un grand nombre de livres.

De tous les volumes qui composaient la bibliothèque du docteur, il n’avait jamais, dans sa jeunesse, ouvert volontiers que le théâtre de Shakespeare et Don Quichotte, dont il savait de longs passages par cœur.

Il avait abordé par-ci par-là certains autres ouvrages, mais, pour la plupart des auteurs favoris de Kitty, il professait une aussi sincère indifférence que pour les architectes des constructions préhistoriques dont nous avons parlé.

Il avait lu un livre de voyages: _Innocents Abroad_, œuvre tellement supérieure, suivant lui, qu’il ne croyait pas avoir besoin de lire autre chose sur les différents pays qui s’y trouvent décrits.

Lorsqu’il rentra avec sa bizarre collection de brochures, Kitty et Fanny surent tout de suite à quoi elles pouvaient s’attendre; car le colonel était aussi bien disposé à profiter des recherches littéraires toutes faites qu’il l’était peu à recourir lui-même aux sources originelles.

Il s’était de cette manière enrichi d’une foule de connaissances utiles; sans compter qu’il était très fort pour découper des extraits de journaux contenant des faits instructifs qu’il conservait fidèlement au fond de sa mémoire.

Il avait déjà certaines notions sur l’histoire de la localité, et ses récentes conversations avec le docteur Ellison avaient encore rafraîchi et raffermi ses souvenirs.

En outre, dans le cours du présent voyage, il s’était muni, grâce aux lectures que sa femme et sa cousine avaient faites dans les guides des voyageurs, d’un stock de noms et de dates qu’il désirait beaucoup, avec leur aide, rattacher aux véritables localités.

--Lectures légères pour les heures de loisir, Fanny, dit Kitty en jetant un coup d’œil oblique sur le bagage littéraire du colonel, au moment où elle s’asseyait auprès de sa cousine, après dîner.

--Oui; et surtout commencez par le commencement, Mesdames. Commencez par Jacques Cartier, ancien navigateur de Saint-Malo, en l’année 1534. Point de partialité dans vos recherches; n’abordez point Champlain ni Montcalm prématurément; ne vous égarez pas dans des conquêtes subséquentes ou des détails secondaires. Tenez-vous-en à la découverte du pays et aux noms de Jacques Cartier et de Donacona. Allons, faites quelque chose pour gagner honnêtement votre existence.

--Qu’est-ce que c’est que Donacona? demanda Mme Ellison d’un ton indifférent.

--Voilà justement ce que ces charmants petits livres vont vous apprendre. Kitty, lisez à notre malade quelque chose sur Donacona;--on dirait un nom irlandais, ajouta le colonel en se laissant aller dans un fauteuil.

Kitty prit un petit abrégé de l’histoire de Québec, et en l’ouvrant, tomba dans cette absorption d’esprit qui la saisissait chaque fois qu’elle mettait la main sur un livre; et elle se prit à lire quelques pages à voix basse.

--Mais, ma parole! dit le colonel, j’aimerais autant lire l’histoire de Donacona moi-même, pour le bénéfice qui m’en revient!

--Oh! Dick, j’oubliais. Je ne faisais que jeter un coup d’œil. Attention, je commence.

--Non, pas tout de suite, s’écria Mme Ellison en se dressant sur son coude; où est M. Arbuton?

--Qu’a-t-il à faire avec Donacona, ma chère?