Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay
Part 5
--Il se peut, suggéra Kitty, que le guide veuille parler de cette espèce d’encre d’un bleu clair d’abord, et “qui noircit quand on l’expose à l’air,” comme dit l’étiquette.
--Qu’en pensez-vous, monsieur Arbuton? demanda Mme Ellison, avec persistance.
--Vraiment je ne sais pas, répondit Arbuton, qui trouvait ce sujet de conversation fort trivial; je n’en sais rien du tout. Je n’en ai pas pris dans ma main.
--C’est vrai, reprit Mme Ellison avec gravité, et d’un ton de reproche à l’adresse des autres qui n’avaient pas songé à une si simple solution du problème. C’est très vrai.
Le colonel la regarda en face d’un air d’ahurissement bien joué.
--J’espère que l’entorse ne se fait pas sentir au cerveau, Fanny, fit-il en laissant Arbuton seul avec les dames.
Mme Ellison s’occupait peu de ce sarcasme ou d’un autre, pourvu qu’elle parvînt à ses fins; et puisqu’elle avait réussi à faire rire tout le monde, et donné une tournure plus gaie à la conversation, elle était aussi heureuse que si elle ne s’était pas offerte elle-même en holocauste à la cause de l’amusement général.
Elle était en effet à la hauteur de tous les dévouements pour réussir dans son entreprise, et non seulement elle aurait donné à Kitty tout ce qu’elle possédait au monde, mais elle se serait sacrifiée tout entière pour faire triompher ses desseins sur Arbuton.
Elle se remit à parcourir son guide, et laissa les deux jeunes gens causer gaîment et sans interruption.
Ils devinrent sérieux d’abord, comme il arrive presque toujours après un joyeux accès d’hilarité,--ce qui, quand on y songe, a quelquefois son côté étrange et triste.
En outre, Kitty était un peu embarrassée par cette atmosphère de froideur qui semblait régner autour d’Arbuton, tout en ayant l’esprit charmé par l’apparence soignée, les manières parfaites et les airs de grand monde de ce jeune homme si différent de ce à quoi elle avait été habituée jusque-là.
C’était un de ces individus dont la perfection vous fait sentir comme coupable de je ne sais quoi, quand vous les rencontrez, et dont le salut vous fait trouver votre honnête bonjour insignifiant et presque grossier.
Même l’ignorance intrépidement naïve de Kitty et son mépris plus qu’ordinaire des dignités sociales n’étaient pas à l’abri de cette impression.
Elle avait trouvé facile de causer avec Mme March, comme avec ses cousines, chez elle; elle aimait la franchise et la gaieté dans la conversation; elle se plaisait à badiner, à rire, à railler d’une façon inoffensive, et même à parler sentiment sur un ton demi-sérieux.
Être en compagnie d’Arbuton lui semblait agréable; mais elle commençait à ne plus pouvoir prendre avec lui un ton naturel. Elle s’étonnait de la hardiesse légère avec laquelle elle avait osé lui parler au déjeuner, et elle attendait qu’il prît la parole.
Jetant un regard sur le ciel gris dont le Saguenay est toujours couvert, Arbuton fit la remarque qu’il commençait à pleuvoir, et ouvrit l’élégant parapluie de soie qui s’harmonisait si parfaitement avec la distinction londonienne de son vêtement, et l’éleva au-dessus de leurs têtes.
Mme Ellison se plaça de façon à profiter de cet abri, et continua à feuilleter activement son livre, tout en prêtant l’oreille à la conversation.
--Le grand inconvénient de ces sortes de choses, en Amérique, continua Arbuton, c’est qu’il n’y a aucun intérêt humain dans le paysage, si beau qu’il soit.
--Ma foi, je ne sais pas, répondit Kitty, vous avez vu ce petit village autour de la scierie? Ne trouvez-vous aucun intérêt humain dans la vie de ces pauvres gens? Il me semble qu’on peut imaginer d’eux n’importe quoi. Supposez, par exemple, que le propriétaire de cet établissement soit un malheureux désenchanté venu là pour enfouir l’épave de sa vie dans... dans le bran de scie!
--Oh oui! des choses de ce genre-là, certainement. Mais ce n’est pas ce que je voulais dire, je parlais de l’intérêt historique. Il n’y a ici ni passé, ni caractère, ni traditions.
--Ah! mais le Saguenay a ses traditions, dit Kitty. Sachez qu’un parti de ses premiers explorateurs avaient laissé leurs camarades à Tadoussac pour remonter le Saguenay, il y a quelque trois cents ans, et qu’on n’en a jamais entendu parler depuis. L’apparence même de la rivière nous fait songer à cela. Le Saguenay ne dirait jamais un secret.
--Hum! murmura Arbuton, comme s’il eût contesté au Saguenay le droit d’avoir une légende de cette espèce, et fût disposé à se moquer de cette légende parce qu’elle appartenait au Saguenay.
Après quelques instants de silence, il se mit à causer des grands fleuves de l’Europe.
--Le Rhin ne doit pas manquer de traditions, n’est-ce pas? dit Kitty.
--Non, mais je pense que le Rhin pousse la chose un peu loin. On ne peut s’empêcher de trouver cela un peu mélodramatique, et... commun. Avez-vous jamais vu le Rhin?
--Oh non! Ceci est à peu près la première chose que je voie. Peut-être, ajouta-t-elle gravement, et un peu tremblante de s’apercevoir qu’elle était sur le point de plaisanter avec Arbuton, que si j’avais trouvé trop de traditions sur le Rhin, je n’en trouverais pas assez sur le Saguenay.
--Vous devez admettre qu’il y a une juste mesure en tout, miss Ellison, reprit son compagnon en riant avec indulgence, et ne trouvant pas désagréable d’être taquiné par elle.
--Oui, j’ai peur, ajouta-t-elle, que nous trouvions le cap Trinité et le cap Eternité bien trop gigantesques quand nous y serons. Ne croyez-vous pas que trois mille pieds ne soient une hauteur excessive pour un paysage riverain?
Arbuton avait réellement objection aux exagérations de la nature sur ce continent, et les trouvait de mauvais goût, mais il n’avait jamais exprimé son sentiment là-dessus.
Il n’était pas sûr que ce sentiment ne fût ridicule, maintenant qu’on le lui faisait sentir, mais cette possibilité lui paraissait trop nouvelle pour qu’il l’admît d’emblée.
Néanmoins, quelques instants plus tard, lorsque la rumeur se répandit parmi les passagers que l’on approchait de ces deux principales curiosités du Saguenay, et que la foule commença à se grouper dans les endroits les plus favorables pour jouir du spectacle, il se félicita d’avoir choisi la place qu’il occupait avec Mlle Ellison, et un léger frisson d’émotion sympathique vint mettre sa supériorité dédaigneuse en échec.
Comme ils approchaient, la pluie cessa, et le nuage gris qui avait jusque-là couvert les montagnes de la côte, s’éleva comme à regret, et laissa voir leurs grandissantes altitudes.
Le capitaine fit remarquer à ceux qui l’entouraient le vaste profil romain qui se découpe dans la paroi du rocher, puis la merveilleuse ouverture qui passe pour être l’entrée d’une caverne inexplorée, et dans l’embrasure de laquelle une espèce de menhir s’était dressé durant des siècles, comme une statue, jusqu’à ce que, quelques hivers passés, la gelée qui avait miné sa base, l’eût précipité à travers la glace jusque dans les insondables profondeurs de l’abîme.
La monotone tristesse des pins se trouvait maintenant éclairée par la pâleur des bouleaux, dont les tons blanchâtres donnaient au paysage un indicible caractère de mélancolie et de vieillesse.
Tout à coup le vaisseau doubla les trois gigantesques degrés de mille pieds chacun par lesquels le cap Eternité s’élance du niveau de l’eau, et se mit à côtoyer le côté nu de la terrible falaise.
C’est une muraille de roc vif émergeant verticalement de la sombre rivière, et dressant comme avec effort son flanc désolé, en longs jets de pierre, sillonnés çà et là de profondes crevasses, jusqu’à ce que--à trois mille pieds dans les airs--son vaste front surplombe sourcilleux sous une frange de pins disséminés.
Les parois du rocher sont tachées çà et là par les intempéries ou les suintements, mais la sublimité seule captive l’œil, et c’est après coup seulement que l’on se rappelle ces détails qui, à vrai dire, sont trop peu nombreux pour produire aucun effet d’ensemble.
Le rocher paraît avoir pleinement la hauteur qu’on lui attribue.
Le regard suit de jet en jet l’ascension prodigieuse de cette masse à pic, jusqu’à ce qu’il atteigne le sommet nuageux; alors le colosse démesuré, qui semble se balancer dans l’espace et se pencher en avant, vous fait éprouver la même sensation vertigineuse qui s’empare de vous lorsque vous plongez les yeux dans les profondeurs d’un précipice. Tout cela est sévère et effrayant; nulle nuance réjouissante ne trouble l’austère majesté du spectacle.
Au pied du cap Eternité, l’eau qui est d’une profondeur inconnue arrondit sa noire surface au fond d’une anse aux rives indescriptiblement sauvages et désolées, et reprend son cours en contournant la base du cap Eternité.
Cette falaise est encore plus haute que sa sœur jumelle, mais elle s’élève en pente plus douce, et depuis le pied jusqu’à la crête, elle est entièrement couverte d’une épaisse forêt de pins.
Les bois qui jusque-là ont hérissé les côtes de leur frondaison maigre et rachitique, coupée par de longues traînées ravagées par le feu, prennent maintenant des proportions plus étendues, et se groupent en masses compactes sur le flanc de la montagne, en superposant leurs troncs par rangées, jusqu’au sommet qu’ils couronnent majestueusement de leurs panaches vert foncé, touffus, moelleux et magnifiques.
De sorte que l’esprit, surexcité par le spectacle du premier promontoire, se calme et s’apaise à la vue de celui-ci.
La main de l’homme a travaillé, jusque dans l’ombre du cap Trinité, à ramener les esprits à leur état normal; et peut-être personne ne quitte-t-il cet endroit en proie à une émotion complète.
En tous cas, Kitty s’intéressa à certaines œuvres d’art que le rocher laissait voir à fleur d’eau.
Il y avait d’abord un curieux portrait à fresque du général Sherman, avec les insignes de son grade, et puis l’effigie encore plus frappante du général O’Neil, des armées de la république irlandaise, à l’air menaçant, et représenté là, par un effort d’imagination, comme le conquérant du Canada en l’année 1875.
Arbuton n’aimait pas ces empiètements sur la sublimité de la nature, et il ne pouvait s’expliquer, à l’avantage de Mlle Ellison et du colonel, comment ces derniers pouvaient accepter cela joyeusement comme partie agréable de l’ensemble.
Il écoutait assez mécontent leur échange de plaisanteries, lorsqu’il se sentit tout à coup étrangement entraîné par une tentation qu’éveilla chez lui un homme de l’équipage.
Celui-ci venait de placer devant les passagers un seau rempli de petits cailloux d’une grosseur invitante, en disant:
--Maintenant, voyez qui pourra toucher la montagne. Personne ne peut l’atteindre, si près qu’elle paraisse être.
Les passagers se précipitèrent sur ces projectiles, et le colonel Ellison avec plus de zèle que tous les autres.
Personne n’atteignait la falaise, lorsque tout à coup Arbuton fut pris d’un désir aveugle, fou, irrésistible de tenter l’aventure.
Le souvenir de ses jours de collège, de ses jours de jeunesse où il ne craignait point de manier l’aviron et de jouer à la balle, se réveilla chez lui.
Il saisit un galet, pendant que Kitty ouvrait de grands yeux et le regardait muette de surprise; puis, en un tour de bras, il lança la pierre. Celle-ci alla frapper le rocher avec un choc à briser toutes les fenêtres du quartier le plus exclusivement aristocratique de Boston; et notre ami se laissa aller sans gêne à la joie de son bruyant triomphe.
Il semblait avoir secoué pour un instant le joug de ses habitudes, mis de côté les liens de ses allégeances sociales, foulé aux pieds les conventions qu’il avait chéries et respectées toute sa vie.
Dans cet accès de frénésie enthousiaste, il se soupçonna capable de serrer la main de l’Anglais vulgaire à la casquette de Glengary, et d’inviter à la buvette tous les passagers dans l’admiration.
Ceux-ci avaient jeté un cri d’applaudissement au tour de force d’Arbuton, et pour la première fois celui-ci but à la coupe de la popularité.
Naturellement la réaction devait se faire, et elle devait être d’une vigueur correspondante.
Un instant après, Arbuton haïssait tous ses compagnons de voyage, et plus que les autres le colonel Ellison qui l’avait le plus chaudement félicité.
Pendant un moment, il le considéra comme le type de la vulgarité la plus agressive et la plus importune.
Mais il ne pouvait donner cours à ses impressions peu amicales, et puis comme il n’est pas facile de revenir sur des concessions, il se trouva dans l’impossibilité de réparer la brèche faite à sa défensive.
Le hasard lui avait été hostile dès le début; pourquoi ne pas donner hardiment la main au sort pour la courte demi-journée qui restait encore à passer en société de ces gens-là?
Il devait s’en séparer pour toujours le lendemain matin; pourquoi, dans l’intervalle, ne pas chercher à s’amuser en amusant les autres?
Il aurait pu trouver sans doute bien des prétextes pour ne pas céder à ce raisonnement; mais la balance penchait de ce côté, et il se soumit passivement à son sort.
Il fut poli pour Mme Ellison; il fut attentif auprès de Kitty, et, autant qu’il le put, il se plia à l’excentrique tournure de conversation du colonel.
Il ne manquait pas d’intelligence; il avait un genre d’esprit à lui, ainsi qu’une manière élégante de s’exprimer; mais les facéties lui avaient toujours paru de mauvais ton.
Il les applaudissait pourtant dans les dîners de vieux genre, ou chez quelques vieilles femmes de bonne société dont on avait l’habitude de citer les bons mots; il les tolérait même dans les livres; mais il ne savait que faire avec ces personnes qui envisageaient la vie d’une façon si bizarre, et pourtant sans prétentions affectées, et même avec une disposition capricieuse de se prêter de bonne grâce à tout ce qu’elles trouvaient de drôle et de risible.
En revenant, le steamer relâcha de nouveau à Tadoussac. Parmi les spectateurs qui vinrent au débarcadère se trouvait une personne très-jolie, frivole, avec un air de jeune mariée--probablement la belle de la saison dans cette campagne abandonnée--et qui, avant de s’embarquer s’arrêta un instant au milieu d’un groupe de ces Anglais d’Europe et du Canada que l’âge n’empêche pas de papillonner autour des jolies femmes dans les endroits de ce genre.
Elle avait un air de vanité souverainement satisfaite, mais tout à fait inoffensive, et quand elle se fût aperçue qu’elle fixait l’attention des voyageurs tournés vers le rivage, elle parut en proie à une agitation trop vive et trop agréable pour ne pas percer à l’extérieur.
Elle passa sa langue sur ses lèvres roses, tirailla sa mantille, arrangea le nœud de sa cravate, redressa et secoua gracieusement la tête.
--Que feriez-vous de plus, Kitty? demanda le colonel qui avait donné toute son attention à ce manège.
--Ma foi, je taperais du pied, je crois, répondit Kitty.
Et en effet, la charmante étourdie de la rive, ayant réussi à prendre une attitude, frappait nerveusement le sol du bout de son élégante petite bottine.
Après le départ du steamer, une dame canadienne d’un âge mûr, mais d’une vivacité peu en harmonie avec la gravité que l’on aime à rencontrer chez les personnes mariées, se mit à sautiller au milieu de ses amis, qui paraissaient assez flegmatiques, sinon tout à fait indifférents.
--Ils vont le tirer quand nous doublerons la pointe, s’écriait-elle.
Aussitôt une faible détonation--comme si l’on eût déchargé une petite pièce d’artillerie dans les environs de l’hôtel--frappa le brouillard qui s’amoncelait, et la vieille sylphide de battre des mains et de clamer joyeusement:
--Ils l’ont tiré! ils l’ont tiré! et maintenant le capitaine va leur répondre par un coup de sifflet.
Mais le capitaine n’en fit rien, et la dame, après quelques nouvelles démonstrations puériles, le traita de vieux hibou, de vieux gredin, et tomba tout à coup dans un calme si plat et si accablé qu’elle faisait peine à voir.
--Dommage, monsieur Arbuton, n’est-ce pas? dit le colonel.
Et le jeune homme prêta vaguement l’oreille, pendant que Kitty bâtissait avec sa cousine un roman sur le compte de cette pauvre dame supposée avoir passé l’été le plus brillant et le mieux rempli de sa vie à Tadoussac, où ses admirateurs s’étaient entendus pour déplorer sa perte par une explosion de poudre à canon.
Elles demandèrent au jeune homme s’il n’aurait pas mieux aimé que le capitaine eût répondu par un coup de sifflet.
--Oh! mais, hasarda Kitty, est-ce que tout cela ne vous frappe pas comme si la chose vous était arrivée à vous-même?
Question à laquelle il ne savait trop que répondre, n’ayant jamais, au meilleur de sa connaissance, commis un acte ridicule de sa vie, et encore moins tenu une conduite comme celle de cette pauvre désappointée.
A Cacouna, où le bateau s’arrêta pour prendre les équipages de quelques excursionnistes retournant dans leurs foyers, la jetée présentait un labyrinthe de voitures de toute sorte et de toute grandeur; et les nombreux chevaux, recouverts de housses et de couvertures aux brillantes couleurs, émaillaient pittoresquement la foule qui s’humectait et fumait sous la pluie lente et fine.
Toutes les trois minutes, un cheval de trait, se frayait un chemin dans cette cohue avec une ennuyeuse régularité, enlevant avec lenteur de lourds paniers de charbon d’une goélette qu’on déchargeait, et la foule se refermait chaque fois par derrière lui, aussi compacte que si l’on eût cru ne jamais revoir ce cheval avant la fin du monde.
Il y avait là des oisifs, dames et messieurs, sous des parapluies, des sauvages et des _habitants_ recevant l’ondée impassiblement, immobiles ou haussant les épaules, et aussi deux ou trois abbés, types de curés qu’on aurait crus empruntés tout d’une pièce à quelque fastidieux roman anglais.
Ces derniers conversaient à demi-voix, la main à l’oreille pour entendre la réponse des dames passagères penchées sur le plat-bord et bâillant à leur tour sans plus s’occuper de l’humidité que si la chose leur eût été complètement inconnue.
Pendant ce temps-là, la vapeur sifflait en s’échappant des soupapes, et l’équipage aidait silencieusement les cochers à embarquer les voitures.
Avec les carrosses, ce n’était qu’une question de muscles, mais pour les chevaux il fallait de l’habileté.
L’un d’eux n’avait pas plus tôt mis le pied sur la passerelle qu’il reculait obstinément sur une masse de spectateurs patients, entraînant dans sa retraite une demi-douzaine de cochers et de matelots.
Alors on lui ramenait sa housse sur les yeux, on le promenait un peu sur le quai, et on le reconduisait à la passerelle, qu’il reconnaissait en la touchant du sabot.
Il reculait, se cabrait, devenait ombrageux, faisait tout ce qu’un cheval rétif a l’habitude de se permettre, jusqu’à ce qu’enfin, un groom sur le dos, un groupe de matelots à la bride, tendrement embrassé de toutes parts par les cochers, on réussît à le pousser ainsi à bord par des moyens moitié affectueux, moitié humiliants pour lui.
Les Canadiens ne paraissaient pas trouver cela amusant; ils regardaient la chose sérieusement, comme une cérémonie de rigueur. Arbuton, de son côté, ne faisait aucuns commentaires.
Mais à la première embrassade que les cochers donnèrent au cheval:
--Ah! pauvre frère longtemps perdu! dit le colonel avec distraction.
Kitty se mit à rire; puis, à mesure qu’on parvenait à vaincre les scrupules d’un des chevaux, elle aidait à donner quelque interprétation burlesque à chaque scène de la comédie, pendant qu’Arbuton se tenait debout près d’elle, l’abritant sous son parapluie.
Une pointe de malice avertissait intérieurement la jeune fille que son compagnon jugeait ces plaisanteries, et surtout la part qu’elle y prenait, très défavorablement.
Cela donnait la saveur du fruit défendu à ses folichonneries, saveur mêlée de crainte cependant, car sa tournure d’esprit taquine n’était pas dominatrice, mais au contraire se laissait aisément contrôler par l’humeur d’autrui.
Elle se dit bientôt qu’elle n’aurait pas dû rire des plaisanteries de Dick, et encore moins y prendre part.
Elle avait terriblement peur d’avoir commis quelque inconvenance; ce qui la rendit pensive et silencieuse pendant la promenade distraite qu’elle fit après le souper.
Après cette promenade, elle alla s’asseoir en songeant avec une certaine perplexité à ce qui s’était passé pendant cette journée, qui lui parut longue.
L’Anglais aux habits râpés arpentait le salon avec sa femme et sa sœur. Bientôt ils vinrent s’asseoir près de la table, en face de Kitty.
La femme âgée, avec une familiarité polie, lui adressa quelques lieux communs, et tous quatre se mirent à converser vivement; car Kitty avait fort bien accueilli cette avance de la part de personnes qui avaient déjà piqué sa curiosité.
Le monde était si neuf pour elle, qu’elle trouvait certain plaisir à connaître de près ces gens de théâtre, bien qu’elle dût s’avouer bientôt que leur conversation n’était ni spirituelle ni très sérieuse, et que ce qu’ils avaient de plus intéressant était leur bonne nature.
Le colonel se tenait assis près de la table un journal à la main; Mme Ellison s’était retirée; Kitty commençait à trouver ses nouvelles connaissances assez ennuyeuses, et cherchait un prétexte pour s’en débarrasser, lorsqu’elle aperçut Arbuton traversant le salon comme pour venir à son aide.
Il la cherchait, c’était évident; mais elle le vit réprimer un mouvement involontaire pour s’approcher d’elle, et il passa rapidement près de leur groupe sans y jeter un coup d’œil.
--Brrr!... fit la blonde anglaise en ramenant son châle de tricot sur ses épaules, voilà ce qui s’appelle du froid!
Et elle et ses amis se mirent à rire.
--Mon Dieu! pensa Kitty, je ne les croyais pas si impolis. Je regrette d’avoir à vous dire bonsoir, ajouta-t-elle tout haut, un moment après, et elle s’éclipsa, plus troublée que personne à bord.
Elle les entendit rire encore après sa disparition.
IV
UNE INSPIRATION D’ARBUTON
Le lendemain matin, à son réveil, Arbuton s’aperçut qu’un temps clair avait remplacé le brouillard de la nuit.
Une forte brise soufflait; le large fleuve roulait des vagues qui faisaient tanguer le steamer, et de temps en temps frappaient violemment sa proue en jetant l’embrun de leurs crêtes écumantes à la figure des promeneurs du gaillard d’avant.
Le soleil, à travers les trouées des nuages, lançait d’immenses et splendides jets de lumière sur les villages et les fermes qui émaillaient la surface unie du paysage, ainsi que sur la cime et dans le creux des lames.
L’air frais apporta une certaine gaieté dans l’esprit méfiant du jeune voyageur.
Involontairement il chercha des yeux ces personnes avec lesquelles il s’était promis de n’avoir rien à démêler, afin de pouvoir en appeler aux sentiments sympathiques de l’une d’elles au moins, dans l’émotion que lui faisait éprouver cette admirable matinée.
Mais un grand nombre de passagers s’étaient embarqués pendant la nuit à la Malbaie, où la courte saison d’été tirait à sa fin, et la famille Ellison était perdue dans la foule.
Au déjeuner, il s’aperçut que quelqu’un s’était emparé de sa place, et personne ne fit attention à lui, lorsqu’il passa tout près, à la recherche d’un autre siège.
Kitty et le colonel déjeunaient seuls, et semblaient préoccupés.
Au sortir de table, Arbuton s’approcha d’eux et s’informa de Mme Ellison, qui avait pris sa part de presque tous les amusements de la journée précédente, se transportant de ci de là en boitant avec élégance, et qui--suivant l’expression de son mari--n’avait certainement point retardé les repas.
--Ma foi, dit le colonel, j’ai peur que son pied ne soit plus mal ce matin, et qu’il ne nous faille passer au moins quelques jours à Québec.
Arbuton accueillit cette triste nouvelle avec une apparence de gaieté assez inexplicable chez quelqu’un qui n’était pas étranger au malheur de Mme Ellison.
Il sourit au lieu de paraître affligé, et se mit à rire lorsque le colonel ajouta en manière de plaisanterie: