Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay

Part 4

Chapter 43,845 wordsPublic domain

--Un peu trop d’autobiographie, dit-il à Kitty, en attendant avec elle, à la porte, que le Canadien eût tranquillisé son chien, qui s’exerçait toujours à chasser l’orignal en faisant d’affreux bonds au nez du cheval. La manie que ces gens ont de parler d’eux-mêmes est toujours ennuyeuse. Mais je suppose qu’il est dans l’habitude d’employer ce moyen-là pour s’attirer la sympathie des voyageurs. Vous ne pouvez plus convenablement offrir vingt-cinq sous à quelqu’un qui vous a mis ainsi dans ses confidences. Avez-vous trouvé quelque chose d’assez extraordinaire dans sa maison, miss Ellison, pour le justifier de nous y avoir conduits? demanda-t-il avec cet air qui semble vous dire: “Je sais que vous êtes de mon avis,” et qui vous choque également, que vous le soyez ou que vous ne le soyez pas.

Quant à Kitty, chaque figure qu’elle avait rencontrée dans sa promenade lui avait raconté sa pathétique histoire.

Elle était entrée par la pensée dans chaque maison de la route, rêvant aux humbles drames dont chaque foyer pouvait avoir été le théâtre.

Tout ce que leur hôte avait dit donnait forme et couleur à ce qu’elle s’était imaginé des luttes de la vie dans cette contrée, et elle se sentit blessée de voir ce froid scepticisme jeter son ombre sur les tons sympathiques du tableau qu’elle avait dans l’esprit.

Elle ne sut d’abord que dire; elle jeta un regard de trouble et d’embarras sur son interlocuteur; puis elle répondit:

--Il me semble que je ne suis pas de votre opinion: j’ai été au contraire vivement intéressée.

Et, comme si elle eût regretté cette phrase un peu sèche, elle chercha bientôt une occasion quelconque d’en adoucir l’effet.

Mais pendant le court trajet qu’ils firent jusqu’au bateau-à-vapeur, elle ne trouva rien à faire remarquer, si ce n’est que l’air du matin était délicieux.

--Oui, mais un peu frais, dit Arbuton, dont les sentiments ne paraissaient pas avoir besoin d’aucun émollient.

Et la conversation passa aux autres. Sur le quai, il aida Kitty à descendre de voiture, car le colonel donnait toute son attention à ce que disait le cocher; puis il offrit sa main à Mme Ellison.

En se levant de son siège, celle-ci fit un léger faux pas, et quand elle fut descendue:

--Je crois que je me suis donné une légère entorse, dit-elle en riant; ce n’est rien sans doute.

Et elle s’évanouit dans les bras du jeune homme.

Kitty jeta un cri, et en un instant le colonel eut pris la place d’Arbuton. Ce fut une scène, et rien ne pouvait être plus désagréable à ce dernier que le brouhaha causé par l’accident arrivé à cette pauvre Mme Ellison, parmi les paysans qui se trouvait là, les hommes de l’équipage et les voyageurs penchés sur le plat-bord pour voir ce qui se passait. Peu d’hommes savent se montrer utiles dans les circonstances pressantes de ce genre; et, débarrassé de son fardeau, Arbuton ne savait plus que faire.

Il allait de ci de là avec anxiété et sans aucun résultat, pendant qu’on transportait la malade au grand air, sur l’avant du steamer, où, en quelques minutes, il eut la satisfaction de lui voir rouvrir les yeux.

Ce n’était pas le temps de parler, et il s’éloigna d’un air presque coupable, avec le reste de la foule qui se dispersait.

Mme Ellison adressa ses premiers mots à Kitty, qui se tenait toute pâle auprès d’elle:

--Vous pouvez avoir tous mes effets maintenant, dit-elle, comme si c’eût été là une clause de son testament, sa dernière pensée peut-être en perdant connaissance.

--Mais, Fanny, s’écria Kitty avec un rire nerveux, vous n’allez pas mourir. Une entorse au pied n’a rien de fatal.

--Non; mais je sais qu’une personne qui s’est foulé la cheville ne saurait mettre le pied par terre durant des semaines; et je n’aurai plus besoin que d’une robe de chambre, vous savez, pour rester sur un canapé.

Et la jeune femme posa tendrement la main sur la tête de Kitty, comme une mère inquiète de ce que deviendra son enfant quand elle ne sera plus là.

Elle comparait dans son esprit l’avantage pour Kitty d’avoir une garde-robe complète à sa disposition, avec la perte qu’elle allait faire des petits stratagèmes d’amitié dont elle ne pouvait se passer.

Incapable de se prononcer soit d’un côté soit de l’autre, elle soupira.

--Mais, Fanny, vous ne pouvez pas voyager en robe de chambre.

--Le fait est que je voudrais savoir si je puis voyager du tout. Mais je le saurai dans vingt-quatre heures. Si cela enfle, il me faudra passer quelque temps à Québec; et si cela n’enfle pas, il pourrait y avoir quelque chose de lésé à l’intérieur. J’ai lu que des personnes qui se croyaient tout à fait remises, après certains accidents, se trouvaient tout à coup dans un état très dangereux. Le mauvais côté des lésions intérieures, c’est que vous ne vous en apercevez pas. Non point que je redoute rien de semblable dans le cas actuel; mais à tous hasards quelques jours de repos ne me feront pas de mal. On achète à Québec aussi bien et même un peu moins cher qu’à Montréal. Je pourrai sortir en voiture, vous savez, et passer mon temps aussi agréablement dans un endroit que dans l’autre. Je suis sûre que nous nous y amuserons. Et puis, il n’y a pas de nécessité pour que le colonel soit de retour avant un mois. Je pourrais peut-être aussi parcourir les magasins à l’aide d’une béquille.

Pendant que le monologue de Mme Ellison se poursuivait, à peine interrompu ici et là par Kitty, le mari était allé à la recherche d’une tasse de thé et autres légères douceurs indispensables aux dames après une syncope.

Quand il fut de retour, Mme Ellison demanda des nouvelles d’Arbuton, qui, après être revenu voir si tout était pour le mieux, avait disparu de nouveau.

--Ma foi, notre ami de Boston porte sa part des embarras de ce matin, comme un héros.... ou comme une dame qui s’est donné une entorse, dit le colonel en disposant les rafraîchissements. En voyant le ravage qu’il fait dans le jambon, les œufs et la chicorée, on se convaincrait qu’il n’y a rien pour ouvrir l’appétit comme le regret de voir souffrir les autres.

--Vraiment! et voilà cette pauvre Kitty qui n’a pas encore pris une bouchée! s’écria Mme Ellison. Kitty, allez déjeuner. Vous mettrez ma....

--Oh! non, Fanny, non.... et j’ai réellement faim.

--Alors c’est très bien, dit Mme Ellison, en apercevant un nuage humide dans les yeux de Kitty. Allez-y comme vous êtes, et ne faites pas attention à moi.

Kitty partit en s’armant de courage à chaque pas, et quand elle s’assit en face d’Arbuton son teint était animé, il est vrai, mais elle avait la hardiesse du lion.

Lui, avait maudit son étoile qui l’avait pour ainsi dire poussé de plus en plus en avant dans l’intimité de ces gens-là, comme il les appelait en lui-même. Il se disait que juste vingt-quatre heures auparavant, il les avait rencontrés et s’était promis de n’avoir rien à démêler avec eux. Or, dans cet espace de temps, la jeune fille l’avait amené à s’excuser pour une maladresse qu’elle avait commise elle-même; il avait épié sa conversation; il avait parlé sentiment avec elle jusqu’à minuit; ils avaient fait une promenade du matin ensemble; et pour terminer il avait donné une entorse à Mme Ellison, qui était tombée évanouie dans ses bras. C’était révoltant.

Et pour comble, il se trouvait obligé de prendre une attitude de regret et de prière vis-à-vis de cette Mme Ellison, la personne qu’il aimait le moins de toute cette compagnie.

Il engloutissait donc avec dépit un énorme déjeuner en se laissant aller à une distraction maussade, lorsque Kitty arriva près de lui.

--J’espère, lui dit-il, que Mme Ellison va mieux.

--Oh bien mieux! ce n’est qu’une entorse.

--Une entorse peut devenir quelque chose de très désagréable, dit Arbuton, d’un ton lugubre. Miss Ellison, s’écria-t-il, je n’ai été qu’un sujet de désagrément pour vous tous depuis que je suis embarqué dans ce bateau.

--Pensez-vous que _notre mauvais génie_ serait une expression trop forte, suggéra Kitty?

--Point du tout; ce serait plutôt un euphémisme--une basse flatterie, de fait. Donnez-moi un nom pire que celui-là.

--Je ne trouve rien. Je dois vous laisser à votre propre conscience. Il est fâcheux que notre promenade se soit terminée ainsi; elle aurait été si charmante!

Et Kitty s’encouragea de l’humeur apparente de son interlocuteur pour faire allusion à ce qui l’avait le plus intéressée pendant la matinée.

--Quel étrange petit nid que cette baie au milieu de ces montagnes à moitié glacées! Et songez donc à l’hiver, aux quinze ou vingt mois d’hiver qu’on doit subir ici tous les ans! Cette pièce de maïs échappée aux premières gelées d’août m’aurait tiré des larmes. Je suppose que c’est une espèce d’été de la Saint-Martin dont nous jouissons en ce moment, et que les froids vont commencer dans une semaine ou deux. Hier au soir, mon cousin et moi, nous prenions Tadoussac pour un endroit tranquille et retiré; mais je suis sûre que Tadoussac va nous faire l’effet d’une métropole, à notre retour. Lorsque je serai chez moi, je crains que l’agitation et le mouvement d’Eriécreek...

--Eriécreek? chez-vous? Je pensais que vous demeuriez à Milwaukee.

--Oh non! ce sont mes cousins qui demeurent à Milwaukee. Moi, je suis d’Eriécreek, dans l’Etat de New-York.

--Oh! dit M. Arbuton déconcerté et presque mécontent.

Milwaukee était déjà assez mal, bien qu’il sût que cette ville avait tiré en grande partie sa population de la Nouvelle-Angleterre, et qu’elle renfermât un grand nombre d’Allemands, ce qui pouvait expliquer le fait, chez ses compagnons de route, de n’être pas entièrement barbares. Mais cet Eriécreek, Etat de New-York!...

--Je ne crois pas avoir entendu parler de cet endroit, dit-il.

--C’est une ville peu considérable, observa Kitty; et je ne pense pas qu’elle soit notée pour rien de particulier. Elle n’est pas même située sur aucune ligne de chemin de fer. C’est plutôt un village, dans le nord-ouest de l’Etat.

--Est-ce que ce n’est pas dans les régions pétrolifères?

--Les régions pétrolifères sont assez nomades, vous savez. C’était dans leurs limites d’autrefois; mais l’huile a été épuisée, et le pétrole s’est gracieusement retiré pour faire place au fromage et au raisin, lesquels ont pris possession des vieux mâtereaux et des chaudières rouillées. A voir les prairies, vous croiriez que toutes les chaudières à vapeur du monde, qui ont fait explosion, sont tombées du ciel dans les environs d’Eriécreek; et chaque champ garde encore son appareil d’exploitation tel que l’ont abandonné le dernier dollar et la dernière goutte d’huile.

Arbuton s’efforça en vain de se mettre dans l’esprit ce que pouvait bien être Eriécreek.

Il n’aimait pas à voir ce nouvel endroit s’introduire dans les limites de ses connaissances géographiques; il lui en voulait presque d’être le pays de Mlle Ellison, qu’il commençait à accepter comme une réalité, sinon parfaitement compréhensible, du moins incontestablement agréable, bien qu’il ressentît encore une certaine disposition à rejeter cette réalité comme inadmissible.

Il ne fit plus aucune question concernant Eriécreek; et bientôt, comme sa compagne se levait pour aller rejoindre ses cousins, il s’en alla fumer un cigare, en réfléchissant au problème que lui posait cette jeune fille, dont le lieu de résidence et l’éducation probable semblaient si peu en harmonie avec ce qu’elle paraissait être elle-même.

Mlle Ellison était douée d’une certaine confiance en elle-même mêlée d’une foi naïve en autrui, ce que Mme Isabel March avait représenté à son mari comme un charme puissant capable de gagner la sympathie de tout le monde, mais qu’il était difficile de faire parfaitement comprendre à Arbuton.

Elle devait ce charme en partie à la nature et en partie à son ignorance de la vie. C’était l’assurance jamais détrompée d’un cœur qui n’avait pas encore soupçonné chez les autres l’instinct des différences sociales, ou qui n’avait jamais songé qu’on pût le mépriser pour autre chose qu’une faute.

Si Kitty entretenait des idées aussi erronées sur les relations de la bonne société, l’oncle Jack en était le premier responsable.

Dans l’ardeur démocratique de sa révolte contre les traditions virginiennes, il avait enseigné à sa famille que cette croyance dans toute autre distinction que celle de l’intelligence et de la vertu, était une mesquine et cruelle superstition.

Il avait réussi à ancrer si profondément cette idée dans l’éducation de ses enfants, qu’elle se reflétait sur leur existence; et Kitty, quand vint son tour, en retrouva les vivants effets dans le caractère de ceux qui l’entouraient.

Le fait est qu’elle acceptait les théories extrêmes d’égalité à un degré qui enchantait son oncle, lequel, après avoir nourri et choyé ces théories durant de longues années, commençait peut-être à sentir ses convictions s’ébranler, et se trouvait heureux de pouvoir les retremper dans la foi d’autrui.

Socialement aussi bien que politiquement, Eriécreek jouissait d’une organisation démocratique presque complète, et Kitty voyait peu de chose autour d’elle qui pût contrecarrer les enseignements du docteur.

Les courtes visites qu’elle avait faites à Erié, à Buffalo, et--depuis le mariage du colonel--à Milwaukee, n’avaient pas été suffisantes pour la détromper.

Personne ne lui avait manqué d’égards, excepté certains êtres grossiers et ignorants.

Avec les gens bien élevés, elle s’imaginait toujours se trouver en communauté de sentiments et d’esprit; et elle avait fait la connaissance d’Arbuton avec d’autant plus de confiance que, étant de Boston, il devait nécessairement avoir une âme cultivée.

La vie de réclusion qu’elle menait forcément à Eriécreek lui laissait beaucoup de loisirs qu’elle consacrait à la lecture, dans un âge où les autres petites filles vont encore à l’école.

Le docteur avait des goûts littéraires, un peu ponsifs, mais sérieux.

Sa bibliothèque était assez bien garnie d’anciens auteurs anglais, poètes, publicistes et romanciers, avec un historien par-ci par-là, et Kitty les lisait comme une enfant, se nourrissant l’esprit de choses qu’elle ne comprenait pas encore, mais dont la beauté se révélait à elle petit à petit, à mesure qu’elle avançait en âge.

Mais ce qui lui plaisait infiniment plus que ces vieux classiques un peu surannés, c’étaient les livres plus modernes qu’avait laissés son cousin Charles--l’espérance et l’orgueil du docteur--mort un an avant l’arrivée de Kitty dans la maison.

Il portait le nom de son père, à elle, et l’oncle Jack semblait retrouver à la fois, dans sa nièce, son fils et son frère.

Lorsque le goût de la jeune fille pour la lecture commença à se révéler sérieusement, le vieillard ouvrit un jour certains rayons dans une petite chambre, en haut, lui en donna la clef, en lui disant avec une fierté triste et avec ce ton un peu solennel des gens de la Virginie, qu’il avait toujours conservé:

--Ces livres appartenaient à mon fils, qui aurait été un jour un grand écrivain; maintenant ils sont à toi.

Plus tard, quand le docteur mettait la main sur certains livres de cette collection, que Kitty laissait par hasard sur quelque meuble de l’appartement, il s’endormait en les regardant; ou bien, en apercevant quelque note écrite en marge, il remettait doucement le volume où il l’avait pris, et sortait précipitamment de la chambre.

--Kitty, tu ferais mieux de ne pas laisser les livres de ce pauvre Charlie où l’oncle Jack peut les voir, disait alors l’une des cousines, Virginia ou Rachel; je ne crois pas qu’il s’intéresse beaucoup à ces écrivains-là, et la vue de ces livres lui fait saigner le cœur.

De sorte que Kitty garda les livres pour elle seule, et la plupart du temps s’enferma avec eux à l’étage supérieur, dans la chambre qui avait appartenu à Charles Ellison.

Là, parmi ces témoins des rêves ambitieux du jeune homme défunt, elle devint rêveuse, et l’on aurait dit que, en héritant des lieux qu’il avait occupés pendant sa vie, elle avait en même temps hérité de son esprit fin et délicat.

Le docteur, ainsi que l’insinuaient ses filles, ne s’occupait guère des auteurs modernes qui avaient fait les délices de son fils.

Ainsi que bien d’autres hommes au cœur simple et naïf, il croyait que depuis Pope, il n’avait existé qu’un grand poète, Byron, et pour lui Tennyson, Browning et les autres poètes modernes étaient de l’hébreu.

Parmi les Américains, il avait une haute opinion de Whittier, mais il préférait Lowell à tous les autres, parce qu’il avait écrit les _Biglow Papers_, et encore ne voulut-il jamais avouer que les dernières séries fussent aussi bonnes que les premières.

Ces auteurs, ainsi que les autres principaux poètes de notre nation et de notre langue, se trouvaient dans la bibliothèque dont Kitty avait hérité de son cousin, en même temps qu’une collection complète des différents romanciers contemporains, lesquels, en somme, lui plaisaient encore plus que les poètes. Elle tirait aussi parti des différentes publications périodiques auxquelles son cousin avait été abonné, et la maison était remplie de journaux de toute espèce, depuis le _Courrier_ d’Eriécreek jusqu’au _Tribune_ de New-York.

Enfin, avec les allées et venues des visiteurs excentriques dont nous avons parlé, ses lectures continuelles, ses courses à la campagne en compagnie de l’oncle Jack, l’éducation de Kitty s’était faite rapidement, et tout cela avait au moins eu pour effet de donner à la jeune fille beaucoup de vivacité d’esprit et certaines opinions bien arrêtées.

Ajoutons que si quelque chose eût pu lui faire perdre son heureuse simplicité et lui donner de l’affectation, l’air vif et sain que l’on respirait dans l’intérieur de la famille Ellison lui eût servi de contre-poison.

Il y avait une telle bonté dans la discipline de cette maison, que Kitty ne se rappelait pas y avoir jamais été froissée en quoi que ce fût.

C’était à cette époque un moment de gaieté pour elle que de s’asseoir avec ses cousines, pour travailler à quelque ouvrage, s’abandonnant avec elles à un caquetage, libre, rapide, désordonné, avec une pointe de raillerie à l’adresse de quiconque s’approchait d’elles,--tout cela tempéré par un excès de bonne humeur un peu drôlatique, ou par une légère teinte de mélancolie native.

Le dernier visiteur original, quelque cancan du voisinage, quelque folie de jeunesse ou quelque prétention de Kitty, certains de leurs actes, une gaucherie des garçons--s’ils se trouvaient à la maison et venaient flâner à l’intérieur--leur servaient de thème à broder les plus curieuses drôleries du monde, excepté toutefois quand l’oncle Jack était présent, et qu’elles le plaisantaient à n’en plus finir sur ses travers ou ses théories caractéristiques.

Mais à ces personnes, à ce genre de vie, Arbuton n’aurait rien compris, s’il les eût connus.

Sous certains rapports c’était un excellent homme, et il méritait le respect pour ses qualités.

Il était très sincère; son esprit avait beaucoup de pureté et de droiture; il était scrupuleusement juste, au meilleur de sa connaissance.

Il y avait chez lui plusieurs traits de caractère qui auraient convenu, on ne peut mieux, à la carrière qu’il avait d’abord eu l’intention d’embrasser, car il avait fait des études préliminaires de théologie.

Mais, au dire de ceux qui ne l’aimaient pas, c’était justement la noblesse de ses croyances qui l’avait détourné de cette vocation; on prétendait qu’il n’aurait jamais pu frayer avec la plèbe des élus.

--Arbuton, disait un jeune homme joufflu que l’on considérait comme le loustic de la classe, Arbuton pense qu’il y a des personnes de basse extraction dans le ciel, et il ne peut se faire à cette idée-là.

Arbuton n’aimait pas ce gouailleur, ni aucun de ses compagnons d’études, trop pauvres pour porter des gants ou suivre la mode; leurs pensions et logements mesquins, ainsi que leur manière de vivre des legs pieux et des bontés du voisinage, offensaient ses instincts aristocratiques.

--Aussi il y renonce, n’est-ce pas? dit le même plaisant en apprenant son départ de l’école. Si Arbuton eût pu être un apôtre accrédité par Dieu lui-même auprès de la meilleure société, tenu de sauver seulement des âmes bien alliées, bien élevées et appartenant à d’anciennes familles, il aurait pu embrasser l’état ecclésiastique.

Cela était un peu exagéré, sans être entièrement inexact. Il y avait longtemps qu’Arbuton avait abandonné l’idée de se faire pasteur; et depuis il avait voyagé, il avait fait son droit, il était devenu un homme de société et de cercles; mais il conservait encore certains des traits caractéristiques qui avaient failli déterminer sa vocation.

D’un autre côté il était resté imbu des préjugés qui passaient pour l’en avoir détourné. Il était exclusif par instinct et par éducation.

Il accordait bien une certaine somme d’intelligence au commun des mortels, et il aurait pu même, s’il eût été en relation avec d’autres classes que la sienne, reconnaître certains mérites et certaine valeur là où il ne les avait pas encore soupçonnés, mais nous ne croyons pas que son cœur en eût été touché pour cela.

Ses doutes concernant ces gens de l’Ouest étaient très naturels, sinon absolument justifiables; et quant à Kitty, s’il eût mieux connu tout ce qui la concernait, je ne vois pas comment il eût pu croire en elle un seul instant.

Quoi qu’il en soit, après avoir fumé son cigare, il se mit à la recherche de ses trois compagnons, et les trouva sur la promenade d’avant.

Lorsque Kitty s’était éloignée, il était d’assez bonne humeur, bien que la jeune fille se dît, à son grand amusement, qu’il n’avait rien fait pour mériter de l’être, si ce n’est d’avoir donné une entorse à Mme Ellison.

Au moment où il apparut, celle-ci venait de faire la remarque que cela commençait à enfler un peu, preuve qu’il n’y avait point de mal à l’intérieur; et Kitty, qui avait compris, aussi facilement que si elle le lui eût dit, que la jeune femme voulait parler de son pied, s’était affligée et réjouie avec elle, et l’on avait déclaré que le colonel était la cause de tout.

Ceci rendait les excuses d’Arbuton assez inutiles; mais elles n’en furent pas moins gracieusement reçues.

III

RETOUR À QUÉBEC

Cependant le vapeur descendait la rivière, et chacun regardait attentivement le paysage.

La longue file de sommets arrondis, couverts de pins, et échelonnés sur les deux rives, commença à se dérouler un peu après que la baie des Ha-Ha eût disparu derrière un promontoire, nulle part interrompue--à l’exception d’un seul endroit--jusqu’à ce que le steamer rentrât dans les eaux du Saint-Laurent.

Les bords de la rivière sont à peu près inhabités.

Les côtes émergent perpendiculairement de l’eau; et, si elles sont coupées par quelque étroit ravin, ce n’est que pour montrer à l’œil des solitudes plus tristes encore.

Dans une des gorges, on voit une scierie mécanique, entourée de misérables cabanes, avec un chemin désert qu’on aperçoit à peine du bateau, et qui serpente dans la vallée, jusqu’à des régions auxquelles la dévastation de la forêt donne une apparence encore plus abandonnée.

Çà et là une île abrupte comme les rives, brisant la monotone horreur de la rivière par des massifs de rocs couverts de sombres sapins, se dressait devant eux, comme pour leur défendre la sortie de ces eaux lugubres, au-dessus desquelles aucun oiseau ne voltigeait, et qu’on aurait pu croire évitées même des poissons.

Mme Ellison, le pied confortablement, et non sans grâce, appuyé sur un tabouret, n’était pas assez souffrante pour ne pas feuilleter de temps en temps un des guides, dont le colonel avait fait une abondante provision, et qu’elle paraissait vouloir chicaner sérieusement pour toute description entachée d’exagération.

--Il dit ici que l’eau du Saguenay est aussi noire que de l’encre. Croyez-vous cela, Richard?

--Elle paraît l’être.

--Oui, mais si vous en preniez dans votre main?

--Peut-être ne serait-elle pas aussi noire que l’encre de Maynard et Noyes, mais elle le serait assez pour n’importe quelle fin pratique.