Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay

Part 2

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Cependant le Saint-Laurent méritait d’être regardé, ainsi que l’admettait M. Arbuton lui-même, qui n’aimait pas les paysages américains--contrairement à ses compatriotes, qui les exaltent comme les plus pittoresques du monde.

En quittant Québec avec son rocher couronné de murailles, et en suivant le cours majestueux du fleuve, vous apercevez d’abord la cataracte neigeuse du Montmorency, qui, dans un enfoncement bleuâtre, précipite son éternelle avalanche dans l’abîme.

En face de vous, la magnifique île d’Orléans étend ses rives basses, qui, avec leurs terres cultivées et leurs bouquets de pins et de chênes, sont encore aussi belles que le jour où la vigne sauvage, festonnant la forêt primitive, excita la facile admiration du vieux Jacques Cartier, et lui fit donner à ce charmant séjour le nom d’île de Bacchus.

A deux heures de marche en aval, les deux rives du fleuve se couvrent de populeux villages groupés autour de leur église à la flèche élancée, soit au fond de quelque anse creusée par les eaux, soit plus pittoresquement penchés sur quelque gracieuse colline.

Les côtes, nulle part abruptes et escarpées, semblent taillées pour un de ces fleuves majestueux des pays méridionaux, larges et dormants, reflétant l’azur du ciel, toute la longueur du jour jusqu’au coucher du soleil. Mais nul palmier ne fait miroiter sa brillante silhouette sur ces bords d’un vert clair et uniforme: le pâle bouleau, svelte et délicat, mire seul dans les eaux la blancheur hibernale de son feuillage.

C’est le grand fleuve désolé des terribles pays du Nord!

A mesure que le jour avançait, les montagnes qui, d’un côté, s’éloignaient d’abord presque hors de vue, et que, de l’autre, le lointain estompait d’une teinte de violet sombre, se rapprochaient graduellement du rivage, et à certain endroit, du côté nord, s’avançaient même jusqu’au bord de l’eau. Le fleuve s’étendait devant elles comme un lac.

Sur leurs penchants quelques chaumières, et à mi-côte, au milieu des pins rabougris, un hôtel ceinturé de vérandas annonçait un lieu de villégiature en vogue, au cœur de ce qu’on aurait pris d’abord pour une solitude.

Des huttes d’Indiens construites en écorce de bouleau nichaient au pied des rochers, et brillaient par leurs teintes oranges et pourprées.

Du sommet de ces huttes s’échappait une spirale de fumée bleuâtre; et à l’entrée de l’une d’elles se tenait une sauvagesse en jupon rouge feu.

D’autres, en châles éclatants, étaient accroupies parmi les quartiers de roches, chacune d’elles entourée de chiens et de petits sauvages.

Mais tous ces tons chauds, ne servaient, comme au coucher du soleil d’hiver, qu’à faire ressortir le caractère glacial et désolé de la scène.

Les toilettes légères des dames que l’on apercevait sur la véranda frappaient l’œil froidement; et, sur la figure des habitants oisifs qui flânaient le long de la jetée, le voyageur croyait découvrir je ne sais quelle détermination triste de retenir leurs larmes, lorsque notre bateau les quitterait pour continuer sa route.

L’on mit à terre deux ou trois vieilles villageoises qui furent accueillies sur le quai comme si elles arrivaient d’un long voyage.

Puis les hommes de l’équipage déchargèrent une quantité énorme d’oignons, le seul bagage que ces bonnes vieilles eussent rapporté de Québec. Bottes après bottes de la piquante bulbeuse furent débarquées avec soin par les matelots, et comptées par les propriétaires.

Enfin l’ordre était donné de retirer la passerelle, lorsque l’une des paysannes jette un cri de désespoir en tendant des bras suppliants vers le bateau. Une botte d’oignons avait été oubliée à bord.

L’un des matelots s’empare du précieux article, le porte en toute hâte à terre, et s’en revient poursuivi par les bénédictions de la brave femme.

Les joyeux touristes de séjour à la Malbaie refoulèrent leur chagrin; et, au moment où Arbuton leur tournait le dos, le vapeur, reprenant le large, les laissa seuls en proie à leur ennui fashionable.

On mit le cap sur la rive sud pour débarquer des passagers à Cacouna, petite ville d’eau plus considérable que la Malbaie.

A Québec, la marée, qui s’élève de quinze pieds, n’est produite que par l’impulsion donnée par la mer; l’eau n’y est pas salée. Mais à Cacouna il n’en est pas de même; il ne manque là aux bains de mer que le ressac.

On y voit accourir en grand nombre les Canadiens qui s’échappent de leurs villes pendant l’été court, mais brûlant, des pays du Nord.

Ni le village ni l’hôtel ne sont à portée de vue du débarcadère; mais, ainsi qu’à la Malbaie, toute la société en villégiature encombrait le quai, comme si l’arrivée du steamer eût été pour eux le grand événement de la journée. Cette fois, on y était venu en nombre, les uns à pied, les autres en omnibus ou en cabriolet.

Tout à coup les rangs s’ouvrirent pour laisser passer une procession étrange qui se dirigeait vers le vapeur, musique en tête.

--C’est une noce de sauvages, dit l’un des officiers du bord au monsieur à l’air militaire qui se tenait à côté de lui, près du bastingage.

Et, les musiciens s’étant écartés, Arbuton, qui l’avait entendu, put apercevoir le marié et la mariée.

Le premier était un sauvage ordinaire, à figure impassible; mais sa jeune compagne était jolie et presque blanche, avec une certaine attitude pleine de modestie et de douceur.

Devant eux marchait un jeune Américain coiffé d’un béret de forme écossaise, la figure empreinte de la gravité convenable au maître de cette cérémonie, dont il était probablement l’organisateur.

Bras dessus bras dessous il s’avançait avec un chef indien à forte corpulence vêtu en gros drap noir, la poitrine curieusement ornée de deux rangées de disques argentés.

Derrière les mariés venait tout le village, deux par deux, hommes, femmes et enfants de tout âge, sans en excepter les bébés à la mamelle; le tout en toilettes éclatantes et d’une allure indescriptiblement sérieuse.

Ils étaient accouplés en quelque sorte par rang d’âge et de taille.

Les derniers étaient deux jeunes gens qui paraissaient être, de plus, dans un degré d’ivresse absolument identique.

Ils s’avancèrent en décrivant des zigzags le long de la jetée, et lorsque le reste de la noce voulut couronner la journée par une visite à bord du bateau, ils s’aventurèrent en titubant sur la passerelle.

A moitié chemin, ils prirent une embardée.

Les spectateurs poussèrent un cri; mais nos deux gaillards avaient heureusement biaisé dans une autre direction.

Ils se tenaient fortement grippés l’un à l’autre, et une nouvelle embardée les avait victorieusement jetés à bord comme deux colis.

A peine avaient-ils disparu, que les autres gens de la noce--comme s’ils eussent eu instantanément satisfait leur curiosité à l’endroit du vaisseau--retournèrent à terre dans le même ordre.

Arbuton attendit avec une certaine anxiété pour voir si les deux pochards pourraient répéter leur manœuvre avec succès sur un plan incliné de bas en haut.

Or ceux-ci venaient justement d’apparaître, lorsqu’il sentit une main se glisser sans gêne et pour ainsi dire d’une façon inconsciente sous son bras, et au même instant il entendit une voix qui lui disait:

--Ceux-ci sont deux amoureux désappointés, probablement.

Il se retourna, et aperçut la jeune fille avec la société de qui il s’était promis de n’avoir rien à démêler, une main appuyée sur le plat-bord, et l’autre posée sur son bras, à lui, pendant qu’elle donnait toute son attention à ce qui se passait en bas.

L’espèce de militaire en retraite, le chef de la famille, et tout probablement son parent, s’était éloigné à l’improviste, et elle avait sans s’en apercevoir saisi le bras d’Arbuton.

Cela paraissait clair au jeune homme, mais ce qui lui restait à faire ne l’était pas autant.

Il ne lui appartenait guère, pensait-il, d’avertir la jeune fille de son erreur; et cependant il était peu généreux de n’en rien faire.

Laisser les choses où elles en étaient lui parut toutefois le plus simple, le plus sûr et le plus agréable parti à prendre, car la pression de la jolie personne, légèrement penchée sur son bras, avait quelque chose de confiant qui n’était pas sans charme.

Il attendit donc le moment où la jeune fille s’étant retournée pour avoir une réponse, et découvrant son erreur, retira précipitamment sa main, avec une expression de physionomie où se mêlaient la stupéfaction et l’envie de rire. Mais même alors il ne sut que dire.

Faire des compliments au sujet de cette méprise eût été inconvenant; une explication était inutile; aux excuses que la jeune fille lui balbutiait, il ne sut répondre que par un salut silencieux.

Elle se sauva dans sa cabine, et Arbuton s’éloigna, laissant nos deux sauvages regagner terre comme ils le pourraient.

Son bras croyait soutenir encore le même poids élastique; une voix semblait murmurer encore dans son oreille: “Ceux-ci sont deux amoureux désappointés, probablement.”

Enfin il trouvait le rôle qu’il avait joué dans cette affaire de plus en plus gauche et stupide; bien qu’il ne fût pas très loin de songer vaguement à la méprise de la jeune fille comme à une espèce d’empiètement sur sa personne.

La nuit tombait lorsque le bateau à vapeur toucha Tadoussac, et entra dans une anse abritée par des hauteurs sur lesquelles perchait un gracieux village s’éparpillant sur une grande route en élégantes maisonnettes d’été.

Au-dessus s’élevaient de hauts escarpements de roc et de sable nus, dont les flancs stériles laissaient percer çà et là quelques pins rachitiques et mourants.

Il avait fait froid et cru toute la journée, le bateau ayant toujours eu le cap au nord-est.

Le fleuve avait pris presque les proportions d’une mer, avec un aspect de plus en plus désolé, quelques îlots brisant par-ci par-là la monotonie de son parcours, et les rives s’abaissant de plus en plus, jusqu’aux environs de Tadoussac, où elles s’élèvent en plateaux couverts d’un épais fourré d’arbres résineux et rabougris.

Là, dans la vaste largeur légèrement encaissée du Saint-Laurent, se décharge un sombre et puissant cours d’eau, étroitement flanqué de hauts mamelons de calcaire, et dont la source se perd dans les tristes régions et les éternelles solitudes du Nord.

C’est le Saguenay.

Et, aux lueurs froides du soir, lorsque le voyageur arrive à cette embouchure, nul paysage ne semble plus abandonné que celui de Tadoussac, où, au commencement du seizième siècle, les commerçants français établirent leur premier poste, et où se voit encore la première église construite au nord de la Floride.

Le steamer fait ici une relâche de cinq heures.

Aussitôt le repas du soir terminé, les voyageurs descendirent à terre, dans l’ombre qui s’épaississait.

Arbuton, seul comme à l’ordinaire, descendit à son tour, surpris de se sentir porté à céder à l’impulsion générale.

Il n’était pas sans désirer voir la vieille église, se demandant presque avec pitié qu’elle pouvait être l’apparence de cette pièce d’antiquité américaine. Et puis il s’était aperçu, depuis l’incident de Cacouna, qu’il était devenu un sujet d’embarras pour la jeune fille qui en avait été la cause.

Il ne l’avait plus revue jusqu’au souper, mais elle avait pris son repas avec un air d’indifférence à son endroit tellement étudié, qu’elle était évidemment hantée par le souvenir de sa méprise.

--Soit, je vais lui laisser toute liberté à bord, tant que nous serons ici, pensa Arbuton en mettant pied à terre.

Il n’avait pas la moindre idée où le chemin pouvait conduire; mais il le suivit, comme les autres, jusqu’au village, à travers les maisonnettes qui paraissaient pour la plupart inhabitées, et enfin jusqu’au bord d’un sombre ravin, au fond duquel, loin au-dessous d’un pont rustique et chevrotant, il entendit les mystérieuses rumeurs et la chute d’un torrent invisible. Devant lui de noires montagnes se dressaient comme des tours dans le ciel nuageux.

Il frissonna sous une impression de tristesse et d’isolement, en proie au vague désir d’avoir auprès de lui quelqu’un de mêmes traditions et conditions sociales, à qui il pût faire partager ce qu’il éprouvait en présence de ce spectacle.

Au même instant, cette pression délicate, ce poids léger qui avait si doucement pesé sur son bras lui revinrent à la mémoire.

Il tressaillit, et se remit à suivre le chemin qui, par un détour brusque, le conduisit droit en face d’un hôtel, d’où sortait un bruit de jeu de boules mêlé au caquetage et aux éclats de rire d’un groupe de jeunes filles.

Et il se demanda un peu dédaigneusement qui pouvait passer l’été dans un pareil endroit.

Une anse de la rivière fermée abruptement par d’âpres rochers se creusait devant lui, et sur la rive, juste au-dessus de la ligne de haute marée, s’élevait ce que l’ombre d’un passant lui dit être la vieille église de Tadoussac.

Les fenêtres se teintaient sous une vague lueur rougeoyante, comme celle d’un lampion qui aurait brûlé à l’intérieur. Et si tout cela n’eût été trop simple et trop nu pour un homme habitué aux splendeurs de l’ancien monde, Arbuton n’aurait pas manqué de se sentir ému devant cette veilleuse que l’humble sanctuaire garde depuis trois cents ans dans les profondeurs dans cette solitude.

Il y songeait un peu, lorsqu’il entendit la voix de quelqu’un parlant dans l’obscurité, près de la porte de la chapelle, qu’on paraissait avoir tenté d’ouvrir.

--C’est fâcheux que nous ne puissions visiter l’intérieur, n’est-ce pas?

--En effet; mais je suis toujours charmé de ce que j’en vois. Dire que cette construction date du dix-septième siècle!

--L’oncle Jack serait enchanté de regarder cela, n’est-il pas vrai?

--Oh oui, pauvre oncle Jack! il me semble que c’est un plaisir que je lui vole. Il devrait être ici à ma place. Mais en réalité, j’aime cela; et, mon cher Dick je ne sais pas ce que je pourrai jamais dire ou faire pour vous remercier de m’avoir amenée ici.

--Eh bien, Kitty, remettez la chose jusqu’à ce que vous ayez trouvé. Rien ne presse.

Arbuton entendit comme une secousse à la porte--probablement un dernier effort pour l’ouvrir avant de partir--puis les voix s’éteignirent vaguement dans l’obscurité.

Ces voix, il les avait bien reconnues; c’était celle de la jeune fille qui avait pris son bras, et celle de l’homme qui paraissait être son parent.

Il se blâma non seulement d’avoir prêté l’oreille à leur conversation, mais encore d’avoir désiré en entendre davantage, et résolut de les suivre, jusqu’au bateau, à une distance respectueuse. Mais eux s’arrêtèrent si fréquemment, ou lui-même avait-il tellement hâté le pas à son insu, qu’il les rejoignit à l’entrée de la ruelle ménagée entre les maisonnettes de la route. Et il ne put s’empêcher d’entendre de nouveau:

--Oui, cela peut être ancien, Kitty; mais je ne trouve pas cela fort réjouissant.

--Ce n’est pas précisément la gaieté même, je dois l’avouer.

--C’est le plus mortel endroit que j’aie vu de ma vie. N’est-ce pas une escarpolette que je vois là, en face de cette maison? Non, c’est un gibet. Tiens, il y en a partout! Je suppose que c’est pour les locataires d’été, à la fin de la saison. Quelle course au clocher pour y arriver, si par hasard le bateau partait sans les passagers!

Arbuton trouva ce genre de plaisanterie un peu trivial, et s’affermit dans sa résolution d’éviter ces gens-là.

Ils arrivèrent en vue du steamer qui, au fond de la petite baie, brillait de mille feux, laissant échapper de toutes ses portes, fenêtres et autres ouvertures, des gerbes de lumière rougeâtre.

Cet éclat contrastait vivement avec la torpeur obscure du rivage, où quelques faibles lumières perçaient çà et là, aux croisées des chaumières, ou sous le porche du magasin de village, où quelques flâneurs moroses--français ou métis--s’associaient pour tuer leurs misérables loisirs.

Au-delà du steamer bâillait le vide immense du grand fleuve, où le Saguenay s’en allait noyer son cours mélancolique.

--Je n’aime pas beaucoup à remonter à bord, dit la jeune fille. Pensez-vous qu’il y soit retourné? Je tremble de le rencontrer.

--Ne faites pas attention à lui, Kitty. Il pense sans doute que vous avez fait cela sans le vouloir. En tout cas, moi, je suis sûr que vous n’auriez jamais pris son bras si vous n’aviez pas été sous l’impression que c’était le mien.

Elle ne répondit pas, trop préoccupée par le véritable côté de la question, pour s’arrêter à cette fausse manière de l’envisager.

Arbuton, en les suivant à bord, sentit qu’il jouait le rôle odieux de trouble-fête, rôle qu’il aurait voulu éviter par tous les moyens compatibles avec sa dignité.

Il paraissait condamné à priver cette jeune fille du plaisir qu’elle devait attendre d’un voyage assez rare pour elle, suivant toute apparence.

Il aurait désiré qu’elle pensât du bien et non du mal de lui.

Et puis, au fond de tout cela, il éprouvait un certain sentiment de supériorité qu’il aurait pu traduire par ces mots: _noblesse oblige_. En gentilhomme, il sentait qu’il avait un devoir à remplir.

La jeune fille se mit à la recherche de sa cousine, et laissa son compagnon à la porte du salon, roulant un cigare dans ses doigts, d’une main, et de l’autre cherchant une allumette quelque part.

Il allait tourner les talons en frappant sur la poche de son gilet qu’il avait trouvée vide, lorsque Arbuton lui offrit son propre cigare en disant:

--Puis-je vous être utile, Monsieur?

--Oh! oui, merci! répondit l’autre en acceptant cordialement.

Et, tout en balbutiant d’un ton satisfait, il alluma son cigare, et rendit celui d’Arbuton, avec un rapide salut à moitié militaire.

Arbuton fixa un moment les yeux sur lui.

--Je crains, dit-il tout à coup, d’avoir eu le malheur de causer du désagrément à une dame de votre compagnie. Ce n’est rien qui demande des excuses cependant, et je ne sais trop comment lui exprimer mon espoir qu’elle oubliera cet incident, si elle ne l’a pas oublié déjà.

En même temps, obéissant à une impulsion qu’il lui aurait été bien difficile d’expliquer, il offrit sa carte.

Ce procédé eut l’effet habituel de la franchise, et son interlocuteur y vit de la cordialité. Il s’approcha de la lampe, et lut le nom et l’adresse.

--Tiens, dit-il, de Boston! Mon nom, à moi, est Ellison; je suis de Milwaukee, dans le Wisconsin.

Et il se mit à rire de ce rire franc et loyal du bon camarade.

--Oui, en effet, reprit-il, ma cousine s’est cassé la tête toute l’après-midi au sujet de sa méprise; mais, cela ne peut avoir aucune conséquence, vous savez. Après tout, que diable! c’était la chose la plus naturelle du monde. Etes-vous allé à terre? Tadoussac est bien tranquille à cette saison; mais ce doit être gai en hiver! Quel coup d’œil réjouissant on doit avoir de ces cottages ou de cet hôtel là haut! Nous sommes allés voir si nous pouvions entrer dans la vieille chapelle; le commis du bateau m’a dit qu’il y a là des tablettes en plomb que les matelots de Jacques Cartier y ont laissées, vous savez, et qui sont enfouies quelque part. Je n’en crois rien, et je ne suis pas trop désappointé de n’avoir pas pu entrer. J’ai fait mon devoir à l’égard des antiquités de l’endroit; et maintenant nous pouvons partir quand il plaira au patron.

Le colonel Ellison, dans sa bonté de cœur, faisait des efforts pour détourner le sujet de la conversation entamée par le jeune homme, s’imaginant--ce qui n’aurait flatté celui-ci qu’à demi--que son interlocuteur en était fort embarrassé.

Sa bonne nature alla plus loin; et lorsque sa cousine revint avec Mme Ellison, il leur présenta M. Arbuton.

Et puis, tout songeur, il s’en alla se promener sur le pont avec sa femme, sous prétexte de donner à celle-ci l’exercice qu’elle n’avait pu prendre à terre, mais en réalité pour permettre aux deux jeunes gens de vider ensemble leur petit différend.

--Je suis bien fâché, miss Ellison, dit le jeune homme, d’avoir été pour vous la cause d’une méprise, aujourd’hui.

--Et j’ai bien rougi de vous avoir rendu victime de ma maladresse, répondit la jeune fille en baissant les yeux.

Il y eut un instant de silence. Puis, comme si elle eût pu tout à coup se faire étrangère au sujet, et dégager sa personnalité de cette absurdité inextricable, elle se mit à rire presque aussi cordialement que son cousin, en disant:

--Mais c’est une des choses les plus impossibles dont j’aie entendu parler. Qu’y faire? je n’en sais rien.

--En effet, c’est embarrassant, et je ne sais trop que dire moi-même. J’aime mieux attendre, pour me fixer là-dessus, que la chose soit arrivée de nouveau.

Arbuton avait à peine laissé échapper cette phrase--assez bien tournée suivant lui--qu’il se la reprochait, tant il était loin de songer à s’aventurer dans une intrigue amoureuse.

Mais l’obscurité, l’entourage, la beauté de la jeune fille, la confiante et candide sympathie qu’elle lui manifestait par sa franchise, tout cela le troublait.

Il tâcha de se retrancher encore dans sa froideur habituelle, et finit par quelques lieux communs sur le paysage, qui devenait en réalité bien solitaire et bien sauvage, depuis que le bateau à vapeur remontait le Saguenay, laissant s’éteindre dans le lointain les quelques lumières de Tadoussac.

Par une étrange impression, il se sentait pour ainsi dire seul au monde, là, avec cette jeune fille; et il se permit de jouir un peu de ce sentiment, assurément exempt de tout danger.

Mlle Ellison et lui venaient de Niagara, paraît-il.

Ils causèrent de cet endroit, se gardant bien, quant à elle, de révéler qu’elle avait, là, remarqué Arbuton pour la première fois.

Tous deux ils avaient descendu les rapides du Saint-Laurent, et tous deux ils avaient passé une journée à Montréal.

Ces coïncidences contribuaient à les intéresser l’un à l’autre d’une façon toute particulière; et cet intérêt s’accrut encore quand ils apprirent que leur commune expérience s’arrêtait là,--elle ayant passé trois jours à Québec, et lui, comme on le sait, étant venu directement de Montréal.

--Avez-vous beaucoup admiré Québec, miss Ellison?

--Oh! oui, vraiment! C’est une ancienne ville magnifique, et remplie d’une foule de choses, que je connaissais par la lecture, mais que je n’espérais jamais voir. Vous savez que c’est une place forte?

--Oui. Mais j’avoue que je l’avais oublié jusqu’à ce matin. Y avez-vous trouvé tout ce que vous vous étiez imaginé d’une forteresse?

--Plus, si c’est possible. Nous avions avec nous des gens de Boston qui nous ont dit que c’était exactement comme en Europe. Ils en soupiraient, car cela leur rappelait bien des souvenirs de l’ancien continent. Ils venaient de se marier.

--Est-ce là ce qui leur faisait trouver une ressemblance entre Québec et l’Europe?

--Non, mais je suppose que cela contribuait à leur faire voir les choses par le côté le plus agréable. Mme March--March est le nom du jeune couple--ne voulait pas me permettre de dire que je trouvais Québec beau, attendu que, n’ayant jamais visité l’Europe, je ne pouvais pas bien apprécier Québec. “Vous croyez l’admirer, disait-elle souvent, mais ce n’est que l’effet de votre imagination.” Malgré tout, je tiens à mon illusion. Je ne sais trop, cependant, si j’admirais plus Québec que les charmants villages qui l’environnent. Tout le paysage semble un rêve d’Evangeline.

--Vraiment! J’arrêterai certainement à Québec à mon retour. Il me tarde de voir un paysage américain qui me fasse songer à quelque chose. En attendant, qu’est-ce que votre imagination peut faire du présent point de vue?

--Je ne crois pas avoir besoin de l’aider, répondit la jeune fille un peu piquée par le ton de supériorité que prenait son compagnon.

Elle se retourna et plongea ses regards sur la rivière triste et solitaire.

La lune montrait un peu sa face voilée dans les profondeurs du ciel gris, laissant tomber sur les flots noirs les vagues reflets d’une lumière mélancolique.

De chaque côté, la rive inhabitable étalait sa grandiose désolation; les rochers inhospitalliers se couvraient de maigres touffes de pins dont les obscures silhouettes se découpaient le long des crêtes, ou plongeaient dans des gorges et des ravins.