Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay
Part 17
--Oh! s’écria Fanny sur un ton de souverain mépris, j’espère qu’il a été forcé de revenir à pied. Mais je crains bien qu’il n’ait eu que trop de facilité à se faire conduire. Probablement qu’il s’est procuré un cabriolet à l’hôtel.
Kitty n’avait pas eu un mot de reproche à l’adresse de Fanny pour la part qu’elle avait prise à cette malheureuse affaire.
Or lorsque celle-ci, à son retour dans sa chambre, y trouva le colonel, elle lui raconta tout, et commença à se persuader que cela lui était bien dû en partie, et Kitty l’avait ainsi échappé belle, suivant son expression.
--Oui, dit le colonel, lorsque les mêmes circonstances se présenteront, elle saura désormais à quoi s’attendre, si cela peut être une consolation.
--C’est vraiment une grande consolation, reprit Mme Ellison. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’on n’apprend jamais à connaître le monde trop tôt. Et si je n’avais pas un peu manœuvré de façon à les mettre en contact, Kitty serait peut-être partie avec quelque chose au fond du cœur pour lui, et jugez quel malheur c’eût été.
--Affreux!
--Et maintenant elle n’aura pas un seul regret.
--Je le souhaite, fit le colonel, sur un ton tellement abattu que le mot alla droit au cœur de sa femme plus que tous les reproches que Kitty aurait pu lui faire. Vous avez bien agi, et personne ne vous blâme, Fanny. Mais si vous pensez qu’il soit avantageux pour une jeune fille comme Kitty d’apprendre qu’un homme qui a pour lui tout ce que le monde peut donner, et qui, après tout, possède certaines qualités réelles, peut être en somme un si piètre individu, tel n’est pas mon avis, à moi. Cela peut la rendre plus sage, mais plus heureuse, non!
--O Dick, Dick, ne parlez pas si sérieusement; c’est si étrange à vous! Si c’est là votre opinion, pourquoi ne faites-vous pas quelque chose?
--Oh oui, c’est très facile! Nous savons ce qui en est réellement, nous, parce que nous connaissons Kitty mieux que personne; mais tout d’abord on est porté à croire que, vexée des civilités d’Arbuton à l’adresse de ces dames, elle s’est enfuie, et puis n’a pas voulu lui donner l’occasion de s’expliquer. Et puis en définitive que pourrais-je faire dans tous les cas?
--Vous avez raison sans doute, Dick; et je voudrais voir les choses aussi clairement que vous. Mais je pense réellement que Kitty est contente d’être sortie de cette impasse.
--Comment! tonna le colonel.
--Je pense que Kitty, en elle-même, se sent soulagée de voir que tout est fini. Mais vous n’avez pas besoin de m’étourdir.
--Vous pensez que....?
Le colonel fit une pause comme pour se donner la force de répondre.
Mais il attendit vainement, rien ne vint; et il se mit à remonter sa montre.
--Il est vrai, ajouta Mme Ellison toute pensive, après un moment de silence, qu’elle perd beaucoup; et probablement n’aura-t-elle jamais une offre pareille de sa vie.
--J’espère que non, dit le colonel.
--Oh! vous ne prétendrez pas, sans doute, que la haute position et les avantages sociaux qu’il aurait pu lui donner soient à dédaigner.
--Non, insensible mondaine; ni cela, ni la paix du cœur, ni le respect de soi-même, ni les autres sentiments, ni même votre petite plaisanterie.
--Oh! le sentimental ennuyeux!
--C’est ainsi qu’on nous appelait dans le bon vieux temps, quand nous travaillions à l’abolition de l’esclavage, dit le colonel.
Et comme ils étaient seuls, ils scellèrent la paix par un baiser; et, pendant un instant, ils furent aussi heureux que s’ils avaient effacé par là les chagrins et l’humiliation de Kitty.
--En outre, Fanny, continua le colonel, bien que je ne sois pas très fort en fait de religion, je crois que ces choses-là sont écrites.
--Ne blasphémez pas, colonel Ellison! s’écria la jeune femme, qui, dans la famille, représentait l’Eglise, sinon la religion. Comme si la Providence avait quelque chose à faire en matière d’amours!
--Eh bien, n’en parlons plus; mais je vous dirai que si Kitty a tourné le dos à Arbuton et aux avantages sociaux qu’il lui offrait, c’est qu’elle n’était point faite pour eux. Et si la pauvre enfant ne sait pas ce qu’elle perd, eh bien, elle aura moins à regretter. Si elle croit ne pouvoir être heureuse avec un mari qui la brusquerait et l’effraierait après l’avoir tirée de son humble condition, et qui tremblerait chaque fois qu’elle viendrait en contact avec quelqu’un de sa sphère, à lui, cela peut être une triste méprise sans doute, mais nous n’y pouvons rien. Qu’elle retourne à Eriécreek, et tâche de frayer son chemin sans lui. Elle trouvera sans doute à se faire une autre destinée.
XIV
CONCLUSION
Mme Ellison connaissait toute l’histoire de Kitty, et le lecteur la connaît aussi, moins un petit incident qui arriva le lendemain, et qui nous semble digne d’être rapporté.
La malle d’Arbuton fut transportée à l’hôtel Saint-Louis pendant la nuit, et nos amis ne revirent plus le jeune voyageur.
Quand Kitty s’éveilla le lendemain, une pluie fine et froide tombait sur les passe-roses languissantes du jardin des Ursulines, que l’automne semblait avoir frappé dans chaque feuille et dans chaque fleur.
Toute la matinée, les allées du jardin furent désertes; mais sous le porche, près des peupliers, assises la main dans la main, se tenaient la petite religieuse grassouillette avec sa pâle et fluette compagne.
Elles étaient immobiles et paraissaient silencieuses.
La pluie froide et fine tombait encore au moment où Kitty et Fanny descendaient en voiture la côte de la Montagne, se dirigeant vers l’embarcadère, où le colonel les avait précédées avec les malles, car ils quittaient Québec.
A mi-côte leur véhicule se trouva engagé dans un encombrement d’autres voitures qui montaient; et le cocher arrêta son cheval pour les laisser passer.
Au même instant, Kitty vit s’avancer sur le trottoir un individu qui avait une ressemblance grotesque avec Arbuton.
C’était lui, mais plus petit, plus malingre et plus chétif.
Ou plutôt, ce n’était pas lui, mais seulement un paletot comme le sien enveloppant un petit être autour duquel il pendait en plis flasques--une caricature du précieux pardessus d’Arbuton, ou plutôt l’article lui-même présentant un misérable et comique rapprochement.
--Pourquoi ce petit vaurien se permet-il de vous fixer ainsi, Kitty? demanda Fanny.
--Je ne sais pas, répondit Kitty, d’un ton distrait.
L’individu s’était mis à sourire et à gesticuler avec véhémence. Kitty se rappela l’avoir déjà vu; puis elle reconnut le tonnelier qui avait délivré Arbuton du chien furieux, sur la rue Saut-au-Matelot, et auquel il avait abandonné son paletot endommagé.
Le petit être déboutonna gauchement le pardessus, et tira d’une poche intérieure quelques lettres qu’il présenta à Kitty, en parlant français avec volubilité.
--Que fait il, Kitty?
--Qu’est-ce qu’il dit, Fanny?
--Quelque chose au sujet d’un chien féroce se ruant sur vous, et un jeune homme, brave comme un lion, se précipitant au-devant de l’animal, et vous sauvant la vie.
Mme Ellison n’était pas femme à laisser sa traduction manquer de couleur, bien que le texte ne fût pas fort remarquable sous ce rapport.
--Faites-le lui répéter.
Et lorsque l’homme eut fini:
--Oui, dit la jeune fille en soupirant, c’était le jour de notre expédition au lieu où tomba Montgomery; mais je n’ai jamais su, avant aujourd’hui, ce qu’il avait fait pour moi. Fanny, s’écria-t-elle avec un sanglot, c’est peut-être moi qui ai été cruelle! Et pourtant ce qui est arrivé hier me fait considérer comme si peu de chose le fait de m’avoir sauvé la vie!
--Ce n’est rien du tout, répondit Fanny, moins que rien.
Mais le cœur lui manqua.
Le petit tonnelier s’était éloigné en saluant, et montait la côte, le bas du paletot d’Arbuton lui battant à chaque pas sur les talons.
--Quelles sont ces lettres? demanda Fanny.
--Oh! de vieilles lettres appartenant à M. Arbuton, et qui étaient restées dans les poches de l’habit. Le tonnelier s’est imaginé probablement que je les remettrais à leur propriétaire.
--Qu’entendez-vous en faire?
--Je devrais les lui envoyer, répondit Kitty. Puis, après une pause qui dura jusqu’à leur arrivée au bateau, elle remit les lettres à Fanny.
--Dick pourra les envoyer lui-même, dit-elle.
FIN
NOTES:
[A] Espèce d’airelle. (Notes du trad.)
[B] Le mot _miss_ (mademoiselle) et le verbe _miss_ (manquer) forment ici un calembour qu’il est impossible de traduire, même par un équivalent. (Note du traducteur.)
[C] Expression dont se servent quelquefois les Canadiens, en plaisantant, pour dire _un dollar_. (Note du Trad.)