Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay

Part 16

Chapter 163,812 wordsPublic domain

--Sur la carte du comté, oui; ainsi que la propriété de mon oncle Jack, et même une vue de sa maison, si vous voulez. Tout le monde sera rangé sur le balcon--quelque chose comme celui-ci--quand vous arriverez. Vous reconnaîtrez mon oncle Jack à sa longue barbe grise, ses sourcils en broussailles, ses bottes qui ne seront pas cirées, et son chapeau de paille d’Italie, que nous ne pouvons pas lui faire remplacer. Les cousines seront avec lui--Virginia, la figure tout animée d’avoir préparé le dîner pour vous, et Rachel avec quelque pièce de raccommodage à la main--et toutes deux descendront l’allée en courant pour vous souhaiter la bienvenue. Comment cela vous ira-t-il?

Arbuton sentait bien qu’il y avait un peu de caricature dans ce tableau, et il sourit en homme tout à fait rassuré.

--Cela m’ira parfaitement dit-il, pourvu que vous veniez vous aussi à ma rencontre. Où serez-vous?

--J’oubliais. Je serai en haut, dans ma chambre, épiant à travers la persienne, pour voir comment vous prenez la chose. Puis je descendrai pour vous recevoir avec dignité dans le salon; mais après le repas, il faudra que vous m’excusiez pendant que je m’occuperai de la vaisselle. Mon oncle vous tiendra compagnie. Il vous parlera de Boston. Il aime encore mieux Boston que vous ne l’aimez vous-même.

Et Kitty éclata de rire, en songeant à la différence qui existait entre le Boston de son oncle et celui d’Arbuton, se divertissant malicieusement à la pensée de leur embarras mutuel pour trouver sur le sujet un point de commune entente.

Arbuton avait quitté son siège, et s’était éloigné de quelques pas regardant du côté des chutes, comme s’il eût pu de cette façon retarder la venue du colonel et de Fanny.

Kitty fit trève un moment à son accès de gaieté pour remarquer deux dames qui remontaient le sentier, se dirigeant vers l’entrée où elle était assise.

Arbuton ne les voyait pas.

Les dames montèrent les marches du perron, et jetèrent lentement et languissamment un regard sur les personnes présentes.

Mais en apercevant Arbuton, l’une d’elles s’avança directement vers lui, avec des exclamations de surprise et de joie, pendant que, tout stupéfait et par un mouvement tout mécanique, il se retournait du côté de la nouvelle venue.

C’était une dame d’un âge assez avancé, mise avec une certaine hardiesse de couleur et de tournure plutôt qu’avec mauvais goût; et, dans l’expression de sa surprise, elle avança une petite main merveilleusement gantée.

Ses manières effarouchées étaient celles d’une personne qui aurait combattu avec acharnement pour atteindre une haute position dans la société, et dénotaient une certaine haine sourde contre ceux qui, forcés de lui céder le pas, avaient rendu son succès pénible et humiliant.

Elle était accompagnée d’une jeune fille très jolie, mise avec un goût exquis, justement assez à la mode pour démontrer qu’elle était maître passé en fait d’élégance.

Mais ce n’était pas le style tranchant de New-York.

Une sobriété particulière dans la coupe, une concession toute distinguée à la mode du jour, beaucoup de discrétion dans les accessoires, donnaient à sa toilette entière un cachet qui ne pouvait appartenir qu’à Boston.

L’éclat de ses lèvres, de son teint et de ses yeux étaient incomparable.

Des masses d’admirables cheveux blonds équilibraient d’une façon charmante sa tête délicate.

Elle avait un air d’indépendance innocente, l’expression angélique d’un jeune garçon d’une beauté parfaite, mêlée aux charmes et aux grâces de la femme.

Elle manifesta sa surprise à la vue d’Arbuton en appuyant un peu nerveusement par terre la pointe de son ombrelle, et en rougissant légèrement.

Elle lui tendit la main avec une franchise amicale, et le gratifia d’un éblouissant sourire, pendant que sa compagne plus âgée accueillait le jeune homme avec des marques d’une familiarité pleine d’effusion, l’accablant de compliments, de flatteries et d’exclamations joyeuses.

--Mon Dieu, soupira Kitty, ce sont de ses anciennes amies, et je vais être obligée de faire connaissance avec elles. Après tout, peut-être vaut-il mieux commencer tout de suite.

Mais Arbuton ne s’approcha pas d’elle.

Il se mit à marcher de long en large avec ces dames, et passa devant Kitty sans paraître l’apercevoir.

Les nouvelles venues dirent qu’elles attendaient leur voiture laissée quelque part durant leur visite à la chute, après recommandation faite au cocher de venir les prendre pour les conduire à l’auberge.

Et la conversation se mit à rouler sur des gens et des choses dont Kitty n’avait jamais entendu parler.

--Avez vous rencontré les Trailings depuis que vous avez quitté New-York? demanda la plus âgée des dames.

--Non, répondit Arbuton.

--Peut être serez-vous surpris alors--ou peut-être ne le serez-vous pas--d’apprendre que nous les avons laissés jeudi sur le sommet du mont Washington; de même que les Mayflowers, à l’hôtel de Glen. Les montagnes sont terriblement envahies. Mais qu’allez-vous faire maintenant? Le continent--elle parlait comme si elle n’eût été séparée de l’Europe que par la Manche--le continent est devenu tellement bourgeois que vous ne pourrez plus voyager de ce côté.

Chaque fois qu’elle s’approchait de Kitty, cette femme dont l’œil observateur avait remarqué Arbuton auprès d’elle, lançait à la jeune fille un regard d’une insolente curiosité, avec une expression d’une si impassive froideur cependant, que, pour tout autre, elle eût paru ne pas s’apercevoir de sa présence.

Kitty frémit à la pensée d’avoir à entrer en relation avec cette personne; puis réfléchissant:

--Je suis une sotte, se dit-elle. Un homme ne peut se permettre de présenter des dames. La seule chose qu’il puisse faire, c’est de s’excuser aussitôt qu’il le pourra sans impolitesse, et de venir me rejoindre.

Car elle éprouvait une étrange impression d’isolement et d’abandon.

Quoique si brave d’ordinaire, elle se sentait tellement écrasée sous ce regard, qu’un simple coup d’œil bienveillant que lui adressa la jeune fille la fit lâchement tressaillir de reconnaissance.

Elle l’admirait, et se disait qu’elle en ferait facilement son amie, si elles se rencontraient dans des conditions égales.

Elle se demandait comment ces deux femmes se trouvaient ensemble, ne sachant pas que la société elle-même, qui ne saurait faire de distinction réelle entre la bonté et la rudesse, n’aurait aucunement pu expliquer physiologiquement l’association de ces deux individualités.

Et les trois personnes passaient et repassaient devant Kitty; et toujours la pauvre enfant se consolait en se disant tout bas:

--Il est embarrassé; il ne peut venir me retrouver si vite; mais il reviendra bien sûr.

La plus âgée des deux dames causait à haute voix de choses et d’autres, de l’été qu’elle venait de passer, des gens qu’elle avait rencontrés, de leurs habitations, de leurs yachts, de leurs chevaux, et de toutes les splendeurs de leur vie désœuvrée.

Kitty entendait avec une sensation douloureuse des fragments de cette conversation, et en saisissait parfois le sens tout entier.

La dame s’excusait avec force expressions d’argot américain d’être venue visiter un endroit aussi vulgaire que Québec, et leva les sourcils avec surprise lorsque Arbuton avoua y avoir fait un aussi long séjour.

--Ah! ah! dit-elle vivement en faisant faire halte au groupe, on ne s’arrête pas un mois dans une indolente petite ville canadienne par amour pour l’endroit seulement. Voyons, monsieur Arbuton, est-ce une Anglaise ou une Française?

Le cœur de Kitty battait rapidement, et elle se disait:

--Oh! maintenant, il va sans doute faire quelque chose.

--Ou peut-être, continua la maligne créature, est-ce quelque belle vagabonde à vous associée pour parcourir les solitudes canadiennes,--quelque jolie compagne de voyage?

Arbuton fit un mouvement comme s’il eût été ébranlé pour un instant par quelque héroïque détermination.

Il leva rapidement et à la dérobée les yeux sur Kitty, et les en détourna tout aussi promptement.

Que lui était-il donc arrivé, à elle, d’ordinaire si élégamment mise?

Hélas! fidèle à sa résolution, Kitty avait, ce matin-là, refusé de nouveau les parures de Fanny, et n’avait endossé que sa propre toilette de voyage,--la robe que Rachel avait faite pour elle, et qui avait paru si magnifique à Eriécreek, que l’oncle Jack avait été appelé pour l’admirer, lorsqu’on l’avait essayée.

Maintenant elle s’apercevait que sa toilette était campagnarde, et la tournure démodée de celle-ci la frappa.

Elle se sentit campagnarde elle-même.

--Oui, s’avoua-t-elle en rencontrant le regard d’Arbuton, je ne suis qu’une gauche paysanne à côté de cette jeune fille.

C’était injuste; mais à la vérité, ce n’était pas dans cette toilette qu’Arbuton avait rêvé de l’introduire dans son cercle, qu’il avait été assez sincère pour mépriser à cause d’elle, lorsqu’il en était éloigné.

Confronté avec le grand monde dans la personne de ces dames qui en étaient les représentantes, il ressentait sans doute, plus qu’il ne l’avait ressenti jusque-là, la grandeur de son sacrifice, la difficulté de son entreprise; et il n’aurait même pas été très étrange qu’en ce moment, la jeune fille lui eût apparu à travers ce prisme dur et froid qui masque l’œil de l’homme du monde, plutôt qu’à travers le rayonnement de l’amour qu’elle lui avait inspiré.

Elle sentit la bonne intention d’Arbuton, quelle qu’elle fût, vaciller et s’éteindre dans le regard qu’il détacha graduellement du sien.

Et elle resta là, assise, seule, pendant que les trois autres personnages passaient et repassaient devant elle, les dames effleurant ses pieds du bas de leurs robes.

--Où peuvent donc être Dick et Fanny? gémit-elle silencieusement. Pourquoi ne viennent-ils pas me délivrer de ces gens-là?

Et, immobile comme une statue, elle écoutait leur conversation qui lui semblait ne devoir jamais finir.

Leurs voix résonnaient à son oreille comme ces voix que l’on entend en rêve, et leurs éclats de rire avaient l’implacabilité d’un cauchemar.

Cependant elle voulait être juste pour Arbuton; elle ne voulait pas le condamner à la légère.

Elle s’avouait, avec une lueur de sa gaieté habituelle, que sa toilette devait le mettre singulièrement à l’épreuve; et elle se blâmait presque du scrupule qui la lui avait fait endosser.

Si elle avait pu prévoir cette aventure, elle aurait peut-être, pensa-t-elle, consenti à revêtir la grenadine de Fanny.

Elle donna un nouveau coup d’œil au groupe qui maintenant s’éloignait d’elle.

--Ah! dit la plus âgée des dames, en faisant faire une nouvelle pause à ses interlocuteurs au milieu de la piazza, voici la voiture enfin! Mais pourquoi ce stupide animal s’arrête-t-il? Je suppose qu’il n’a pas compris, et qu’il s’attend de nous conduire au pont. C’est vexant, mais il est inutile d’attendre; mieux vaut aller au-devant de lui. Il est évident qu’il ne se dirige pas de notre côté. Monsieur Arbuton, voulez-vous nous accompagner jusqu’à notre voiture?

--Qui?... moi! Oui, certainement, répondit-il avec distraction.

Et, pour la seconde fois, il jeta un regard furtif à Kitty qui s’était levée à moitié dans l’espoir qu’il s’approcherait d’elle avant de partir.

Ce fut un regard d’appel, de prière ou de protestation, suivant qu’elle voulut bien l’interpréter,--mais un regard seulement.

Elle retomba sur son siège, pâle et détournant les yeux, et ne fit pas un mouvement, pendant qu’il s’éloignait d’un pas rapide et agité.

Depuis que ces dames étaient arrivées, il n’avait pas voulu s’apercevoir ouvertement de la présence de sa fiancée, et maintenant il la quittait sans lui adresser une parole.

Celle-ci était bien forcée de croire ce qu’elle ne devinait que trop; et elle resta clouée là, pendant que les trois autres acteurs de cette scène se dirigeaient vers la voiture.

Alors elle sentit les larmes lui monter aux yeux; elle baissa son voile, et, l’âme en proie à une tempête de chagrin, de douleur et d’amour-propre blessé, elle se dirigea en courant vers les abords de la chute.

Elle repoussa le petit garçon qui faisait payer les gens à la barrière.

--Je n’ai pas d’argent, lui dit-elle fièrement. Je cherche mes amis qui doivent être par ici.

Mais elle ne vit ni Richard ni Fanny.

En revanche, comme elle courait follement de tous côtés à leur recherche, elle aperçut Arbuton qui, ne l’ayant pas retrouvée à son retour à l’auberge, venait au-devant d’elle, la figure toute bouleversée.

Elle avait presque espéré ne jamais le revoir ici-bas; mais puisqu’il fallait s’y résigner, elle s’arrêta et l’attendit, étrangement calme.

Il s’approchait en songeant aux paroles qu’il avait prononcées la veille pour faire taire les doutes de la jeune fille: “Je n’ai qu’une réponse à tout cela, c’est que je vous aime!”

Les craintes de Kitty, si tôt et si fatalement vérifiées, lui revenaient à la mémoire comme une terrible accusation.

Et que pouvait-il dire?

S’il eût été possible que--par une espèce de miracle--elle ne se fût aperçue de rien, le regard qu’il osa lever sur elle lui démontra immédiatement qu’il ne pouvait entretenir cet espoir; et, comme elle attendait qu’il lui adressât la parole, il ne put trouver une seule phrase à dire parmi toutes celles qui lui semblaient flotter dans l’air.

--Je suis surprise que vous soyez revenu, dit-elle, après un moment qui dura un siècle.

--Revenu? répéta-t-il machinalement.

--Vous paraissiez avoir oublié mon existence!

Le fait est que tout le mal, si mal il y avait, ne consistait qu’en un péché d’omission, et Arbuton avait plusieurs raisons à donner pour démontrer qu’elle se chagrinait sans motif véritable, et qu’il n’avait pu agir autrement.

N’avait-elle pas admis elle-même qu’il se trouvait dans une position embarrassante?

--Qu’ai-je donc fait, hasarda-t-il? Qui vous fait penser...? Pour l’amour du ciel, écoutez-moi! s’écria-t-il.

Et, comme elle tournait vers lui sa figure attentive et muette, il s’arrêta de nouveau comme quelqu’un qui aurait perdu le fil de son discours, et ferait des efforts pour se rappeler ce qu’il allait dire.

--Quel à propos, quelle nécessité, reprit-il enfin, comme s’il eût continué quelque discussion antérieure, quelle nécessité, quel à propos y avait-il de mettre ces personnes au courant de nos relations? Je ne croyais pas d’abord qu’elles nous eussent vus ensemble!....

Il s’interrompit; et le fait est que ses explications ne valaient pas grand’chose, ainsi traduites par de simples paroles.

--Je ne m’attendais pas qu’elles resteraient si longtemps. Je les croyais à chaque instant sur le point de partir. Et puis, après cela, il était trop tard pour faire la chose d’une façon naturelle.

Ceci était mieux.

Il s’arrêta de nouveau pour attendre un signe d’acquiescement de la part de Kitty, mais il rencontra un regard fixé sur le sien avec une expression qui lui sembla pleine de surprise méprisante.

Il baissa les yeux, embrassa d’un coup d’œil la malencontreuse toilette, puis les releva en ajoutant comme par une inspiration nouvelle:

--J’aurais désiré vous faire connaître à mes amis, dans un moment où vous eussiez eu tous les avantages de votre côté.

Cette phrase lui parut sonner si juste qu’il reprit courage:

--Et vous auriez dû avoir en moi assez de confiance, reprit-il, pour croire que je n’aurais jamais voulu vous faire injure. Si vous connaissiez mieux le monde.... Si votre expérience sociale était plus considérable, vous auriez compris.... Oh! mais, s’écria-t-il avec désespoir, n’avez-vous rien à me dire?

--Non, répondit Kitty simplement, mais avec une tranquillité languissante, ne voulant pas trop parler, de crainte d’éprouver de nouvelles angoisses. Vous avouez que vous avez rougi de ma toilette devant ces personnes; je le savais déjà. Que voulez-vous que je vous réponde?

--Si vous m’en donnez le temps, je vous expliquerai tout cela bien clairement.

--Mais vous le niez pas.

--Quoi nier? Je....

Mais ici tout l’échafaudage de la plaidoirie d’Arbuton s’écroula.

C’était un homme scrupuleusement vrai, aucunement habitué à se tromper lui-même ni à tromper les autres.

Il avait rougi d’elle: il ne l’aurait pas nié, même pour sauver cet amour qui lui était maintenant plus cher que l’existence.

Il vit tout cela dans une stupéfiante clarté; et, fait inexorable qui le confondit autant qu’il en fut effrayé, il s’aperçut que, dans toute cette déplorable scène, Kitty avait joué le beau rôle, et lui le rôle vulgaire.

Comment cela pouvait-il être arrivé à un homme comme lui?

En repassant les circonstances dans sa mémoire, il se trouva avoir été le misérable jouet d’un affreux hasard.

Et maintenant il fallait agir; les choses ne devaient pas se passer ainsi; c’était là un aveu trop terrible, il ne pouvait le laisser subsister.

Cent protestations montèrent à ses lèvres, mais, comme elles étaient toutes aussi compromettantes que le silence, il ne les laissa pas échapper.

Il voulait parler, mais il n’en avait pas la force.

Il ne pouvait que rester silencieux et attendre, le cœur serré, en regardant trembler d’angoisse et de douleur les lèvres de la jeune fille.

Lui-même avait l’air si malheureux, qu’elle le prit presque en pitié, et sentit comme une espèce de respect pour la sincérité dont il faisait preuve.

--Vous aviez raison; je pense qu’il ne me sera pas nécessaire d’aller à Boston, dit-elle avec un pâle sourire. Adieu. Tout n’a été qu’une malheureuse méprise.

Même sous le coup de cette humiliation, Arbuton était d’un caractère à ne pas songer un seul instant qu’il lui fût possible de perdre Kitty.

Il n’avait pas rêvé un seul instant qu’après une réparation quelconque, elle pût refuser d’être à lui.

--Oh! non, non, non! s’écria-t-il en se précipitant vers elle; ne dites pas cela! cela ne peut pas être; cela ne sera pas! Vous êtes mécontente maintenant, mais je suis sûr que vous verrez les choses autrement plus tard. Ne soyez pas si prompte avec moi, avec vous-même. Je ferai tout, je dirai tout ce que vous voudrez.

Il avait des larmes dans les yeux, des larmes amères.

--Vous ne sauriez rien dire qui n’envenimât les choses, fit-elle. Vous ne pouvez défaire ce qui est fait, et c’est là seulement une petite partie de ce qui ne saurait être réparé. Le mieux maintenant est de nous quitter, c’est la seule alternative qui nous reste.

--Non, toutes les autres alternatives du monde plutôt que celle-là! Attendez.... songez donc.... Oh! je vous en conjure, ne soyez pas si.... irréfléchie.

Ce mot maladroit la vexa davantage; il impliquait qu’elle perdait beaucoup sans le savoir.

--Je ne suis pas irréfléchie en ce moment, dit-elle; mais je l’étais beaucoup, il y a une demi-heure: je ne recommencerai pas. Oh! s’écria-t-elle, avec explosion, il ne s’agit pas tant de ce que vous avez fait; mais ce que vous êtes et ce que je suis, voilà le grand obstacle! Je pourrais vous pardonner facilement ce qui est arrivé,--si vous le demandiez;--mais je ne saurais modifier nos deux existences ou changer ma nature. Et vous ne sauriez changer la vôtre non plus. Peut-être essaieriez-vous,--mais nous n’y réussirions pas, et nous serions désappointés pour la vie. J’ai appris beaucoup depuis que j’ai entrevu ces dames pour la première fois.

En somme, Arbuton s’apercevait que cette jeune fille, qu’il avait voulu élever jusqu’à lui, le dépassait tout à coup, et le cœur lui manqua.

--Ce serait folie de vouloir démontrer cela, ajouta Kitty, mais rien n’est plus vrai; et vous devez me laisser partir.

--Je ne puis point vous laisser partir, répondit-il avec une expression telle que la jeune fille eut au moins le désir de donner un caractère plus amical à cette séparation.

--Vous pouvez me rendre la chose pénible, répondit-elle, mais elle se fera quand même.

Il resta un moment silencieux.

--Je ne vous la rendrai point pénible, dit-il en pâlissant.

Elle aussi était pâle, et sa main arrachait les feuilles rougies d’une branche qui se penchait vers elle.

Il se retourna, fit quelques pas, puis revint brusquement.

--Je désire vous exprimer mes regrets, commença-t-il sur un ton cérémonieux, et avec son ancienne manière de faire tout ce qu’il croyait devoir à sa qualité de gentilhomme, si j’ai pu involontairement vous blesser....

--Oh! ne parlons point de cela, interrompit Kitty avec amertume; tout est fini maintenant.

Et le ton de supériorité qui caractérisait la dernière phrase d’Arbuton attira à celui-ci un congé légèrement cavalier:

--Adieu! voici mes cousins qui viennent.

Elle le regarda s’en aller, sous les rayons du soleil filtrant à travers le feuillage, jusqu’à ce qu’il fût sorti du bosquet.

La cataracte mugissait sept fois plus fort à l’oreille de la jeune fille, et semblait danser sous ses yeux.

Tout se confondait devant elle, au moment où son cousin et sa cousine apparurent à son regard troublé.

--Où est M. Arbuton? demanda Fanny.

Kitty jeta ses bras autour du cou de cette pauvre étourdie dont elle ne pouvait soupçonner l’affection, et se mit à sangloter amèrement.

--Parti! dit-elle.

Et Mme Ellison eut, cette fois, la sagesse de ne rien demander de plus.

Le soir elle apprit tout sans avoir recours aux questions; et, tout en maugréant, elle approuva Kitty, et la couvrit de louanges et de condoléances.

--Le fait est, Fanny que je ne tenais pas à connaître ces gens-là. Pourquoi y aurais-je tenu? Mais ce qui m’a blessée, c’est qu’il m’a sacrifiée à leurs préjugés, c’est qu’il m’a complètement ignorée devant elles, et qu’il m’a laissée là, sans une parole, lorsque j’aurais dû être pour lui tout au monde, et la première entre toutes. Il me semble que lorsque j’étais assise, là, tout m’est revenu à l’esprit comme aux personnes qui se noient, et j’ai vu clair en tout ceci mieux que je n’avais encore jamais vu. Nous étions trop éloignés l’un de l’autre par notre passé, et par ce que nous sommes habitués à croire et à respecter, pour jamais pouvoir nous harmoniser parfaitement. Et, m’eût-il donné la plus haute position du monde, c’est là tout ce que j’aurais eu. Il n’aurait jamais pu aimer ceux qui ont été bons pour moi, et que je chéris si ardemment; il ne m’aurait aimée qu’en autant qu’il aurait pu me détacher d’eux. S’il a pu me mettre de côté si froidement aujourd’hui, qu’en aurait-il été plus tard des miens, et de moi-même? Voilà l’idée qui m’a frappée. Du reste, je ne crois pas que faire un splendide mariage soit aussi désirable que d’être fidèle à un amour venu de longue main, et de vivre honnêtement de sa vie ordinaire, sans inquiétude et sans crainte. Ainsi, ajouta Kitty en fondant de nouveau en larmes, vous avez peut-être tort de vous apitoyer autant sur mon sort, Fanny. Si vous l’aviez vu, vous auriez pensé qu’il était peut-être le plus à plaindre des deux. Moi-même j’ai eu pitié de lui, tout cruel qu’il avait été pour moi. Lorsqu’il s’est retourné d’abord pour aller au-devant d’elles, vous l’auriez cru condamné à mort, ou sous l’empire de quelque cauchemar effrayant; et, pendant qu’il se promenait avec cette affreuse vieille ridicule,--la jeune fille ne parlait presque pas--il faisait des efforts inouïs pour lui répondre sensément et pour paraître ignorer mon existence; c’était la chose la plus amusante du monde.

--Comme vous êtes étrange, Kitty!

--C’est vrai; mais ne vous imaginez pas que j’étais insensible. Il me semblait que j’avais à ce moment deux personnes en moi, l’une à l’agonie, et l’autre examinant froidement ce qui se passait. Mais, s’écria-t-elle en éclatant de nouveau, comment a-t-il pu faire cela? Comment a-t-il pu agir ainsi envers moi? et justement au moment où je commençais à le croire si généreux et si noble! Tout cela me semble trop affreux pour être vrai!

Kitty embrassa de nouveau sa cousine, qui pleura un moment avec elle sur cette confiance si tôt perdue; puis, après lui avoir souhaité bravement le bonsoir, elle se retira dans sa chambre pour pleurer encore sur son oreiller.

Mais auparavant elle appela Fanny à sa porte, et tâchant de sourire à travers sa physionomie bouleversée:

--Comment pensez-vous qu’il soit revenu? demanda-t-elle. Je n’y avais pas encore songé.