Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay

Part 15

Chapter 153,835 wordsPublic domain

Elle avança la main de nouveau, mais cette fois ce n’était pas pour le repousser.

Il saisit cette main, la garda un instant dans les siennes, et puis instinctivement la pressa contre ses lèvres.

Le colonel et Mme Ellison, qu’on avait oubliés, avaient suivi tout ce petit manège.

--Eh bien, dit le colonel, voilà, je suppose, le dénouement de la pièce. Je n’aime pas ce mariage-là, Fanny; je n’aime pas cela.

--Chut! murmura Mme Ellison.

Ils furent intrigués lorsque Kitty et son compagnon revinrent près d’eux, l’anxiété peinte sur la figure.

Kitty repassait péniblement dans son esprit toute cette conversation, se figurant qu’elle n’avait pas dit tout ce qu’elle voulait dire, et pourtant qu’elle en avait dit plus, se reprochant d’avoir été à la fois trop exigeante et trop confiante dans sa demande pour un plus long délai.

Est-ce que cela ne donnait pas à Arbuton encore plus de titres sur elle?

Est-ce que cela n’avait pas paru trop hardi?

De quel droit avait-elle fait cette demande? Et maintenant pouvait-elle en conscience le refuser?

Et, pour revenir à ses explications, était-ce bien là ce qu’elle s’était proposé de dire?

Est-ce que cela n’était pas de nature à faire croire au jeune homme qu’elle avait jusqu’ici vécu dans une pauvreté intellectuelle qui n’avait pas réellement existé?

Ne lui avait-elle pas donné à croire--en dépit de ses petites vantardises--qu’elle se sentait humiliée devant lui par un sentiment d’infériorité réelle.

Et d’abord, s’était elle vantée?

Elle n’avait voulu que se faire connaître telle qu’elle était; mais y avait-elle réussi?

Pouvait-il bien comprendre tout cela, avec sa manière de voir si exclusive pour tout ce qui n’appartenait pas à sa propre expérience?

D’ailleurs cela valait-il la peine d’être essayé?

L’aimait-elle assez pour faire les efforts nécessaires pour y arriver?

Avait-elle agi dans son intérêt, à lui? ou par amour pour la vérité? ou bien n’avait-elle eu en vue que sa propre protection?

Ces diverses pensées, avec mille autres, la préoccupèrent tout le long de la route jusqu’à Québec, à chaque pause de la conversation, et même lorsque son tour arrivait de donner la réplique.

Le plus souvent elle répondait à tort et à travers, oui ou non, à tout ce que Dick, ou Fanny, ou Arbuton lui demandaient.

Elle était horriblement agacée par leurs persistances; et cela la tracassait comme de méchantes abeilles qui, à tour de rôle, se seraient relevées pour la piquer et la piquer encore.

Durant toute la nuit, ils la poursuivirent aussi dans ses rêves, alternant fantastiquement, et revenant à la charge sans pitié. Au point du jour elle fut comme éveillée par des voix qui l’appelaient du jardin des Ursulines;--la religieuse fluette et pâle s’écriant avec un accent lamentable que tous les hommes sont faux, et qu’il n’y a d’autre refuge contre eux que le couvent ou la tombe, pendant que la petite sœur grassouillette plaignait Mme de la Peltrie de n’avoir eu à manger pour ses jours d’abstinence que les cerises à grappes du Château-Bigot.

Kitty se leva, fit sa toilette, s’assit à la fenêtre, et regarda le matin descendre dans le jardin au-dessous d’elle.

D’abord, une lueur vacillante au firmament, puis une teinte rose sur les toits et les combles argentés, puis de légers reflets dorés sur les lilas et les roses trémières.

Le petit parterre sous sa fenêtre, avec ses mufliers et ses pieds d’alouette, restait noyé dans la rosée et l’ombre.

Le petit chien était assis sur le seuil et aboyait convulsivement lorsqu’il entendait tinter la cloche de la chapelle où les religieuses disaient les matines.

C’était un dimanche; une douce tranquillité flottait dans l’air frais du matin, dont le contact semblait ranimer les esprits troublés de la jeune fille.

Celle-ci sentait une espèce de nostalgie anticipée se mêler à l’accablement de sa longue nuit d’anxiété.

Elle souffrait à la pensée que le lendemain il lui faudrait quitter ces sites charmants, qui lui étaient devenus tellement chers qu’elle se figurait malgré elle être née au milieu d’eux.

Il lui fallait retourner à Eriécreek, où elle ne verrait plus de fortifications, à Eriécreek qui n’avait pas dans ses limites une seule maison de pierre, et encore moins de cathédrale ou de couvent.

Quoiqu’elle aimât passionnément ceux qui vivaient sous le toit de son oncle, elle était forcée d’avouer que, en dehors de cet intérieur, il y avait peu de chose dans son village qui pût toucher le cœur ou plaire à l’imagination; qu’il était laid, et que sa population était ignorante, étroite et peu sympathique.

Pourquoi ne serait-elle pas destinée à vivre ailleurs?

Pourquoi ne pas voir un peu plus de ce monde qu’elle avait trouvé si attrayant, et qu’elle se sentait, par ses aspirations, si éminemment propre à apprécier?

Québec avait été pour elle une merveille d’antiquité; mais l’Europe, mais Londres, Venise, Rome, ces villes infiniment plus anciennes et plus historiques, dont elle avait naguère si longuement causé avec Arbuton, pourquoi ne les verrait-elle pas?

A cette réflexion, Kitty eut, rapide comme l’éclair, la mauvaise pensée involontaire d’épouser Arbuton en vue d’un voyage de noces en Europe; et durant une seconde, elle mit de côté l’amour, les convenances et l’incompatibilité des traditions de Boston avec celles d’Eriécreek.

Mais elle rougit aussitôt de ce mauvais sentiment, et s’efforça d’y faire compensation en se disant mille choses à la louange d’Arbuton.

Elle se fit des reproches de l’avoir--comme il le lui avait prouvé la veille--méconnu et déprécié; elle semblait disposée maintenant à lui accorder même plus de magnanimité que n’en avaient montré ses généreuses paroles et sa conduite.

Ce serait odieusement reconnaître sa longanimité que de l’épouser par un sentiment d’ambition mondaine, un homme de sa noblesse de caractère méritant tout ce que peut donner l’amour le plus vrai.

Mais elle le respectait; elle le respectait pleinement et entièrement, et cela, elle pouvait au moins le lui avouer.

Les paroles avec lesquelles il avait, la veille, protesté de son amour revenaient sans cesse se mêler à sa rêverie.

S’il les lui répétait encore après l’avoir vue à Boston, dans le milieu où elle désirait être mise à l’épreuve... elle ne saurait que répondre.

XIII

L’ÉPREUVE

Ils n’avaient formé aucun projet pour le lendemain; mais après l’office religieux, ils se trouvèrent en présence de la plus belle après-midi de tout leur séjour à Québec à dépenser d’une façon ou d’une autre; et, suivant l’opinion du colonel, c’eût été grand dommage de la gaspiller au logis.

Ils passèrent en revue toutes les promenades des environs, et finirent par opter pour Lorette.

La famille Ellison connaissait déjà l’endroit, mais Arbuton n’y était jamais allé, et ce fut par un vague motif de politesse envers lui que Mme Ellison se prononça pour cette promenade; ce qui ne l’empêcha point, plus tard, de se demander tout haut quelle considération avait pu l’engager à faire ce choix.

Quant à Arbuton, il était agité et distrait, répondait au hasard lorsque la conversation exigeait son intervention, donnait avec impatience son assentiment à tout, et attendait avec hâte le moment du départ.

De la barrière Saint-Jean, le chemin de Lorette circule à travers les prairies et les champs d’orge, traversant et retraversant le cours rapide de la rivière Saint-Charles, pour s’élever, à Lorette, au-dessus du niveau de la citadelle.

Le chemin est plus solitaire que celui de Beauport.

Les maisons n’ont pas le même air de confort, ni l’apparence cossue des maisons de pierre de ce dernier village.

Elles n’en sont pas moins charmantes cependant, et les habitants y semblent encore plus éloignés des influences modernes.

De petites paysannes, en robes violettes, avec de larges chapeaux de paille--et non pas vêtues à la mode de l’avant-dernière année--se montraient çà et là.

Auprès d’une vieille chaumière, un vieillard coiffé du traditionnel bonnet de laine rouge de l’_habitant_, retombant sur l’oreille, fumait une courte pipe.

On arriva à l’Ancienne-Lorette, un petit bijou de village.

La route y est bordée à droite et à gauche de mignonnes maisons, pieusement groupées dans les environs de l’église et du cimetière.

Chacune de ces maisonnettes avait son balcon ou sa véranda d’où les gens saluaient poliment nos voyageurs.

Enfin on atteignit Lorette même, que nos amis auraient certainement reconnu pour un village indien, grâce à son aspect négligé, et à la disposition irrégulière des pauvres cabanes le long des ruelles sinueuses, quand même ils ne l’eussent pas déjà vu, et quand même ils n’y auraient pas été accueillis par une bande de petits sauvages, garçons et filles, au teint plus ou moins bronzé.

Les filles offraient en vente des mocassins et de petites aumônières ornées de rassades; les garçons avaient des arcs et des flèches, et s’égosillaient à crier:

--Tir! tir! grand tir! Des sous! nous tirons sur les sous. Grand tir!

Au moment où nos amis mettaient pied à terre en face de l’église, cette marmaille reconnut le colonel, et se remit à crier de plus belle.

--Voyons, Richard, vous n’exigerez pas que ces pauvres petits diables recommencent cette longue cérémonie, n’est-ce pas?

--Il le faut. C’est de rigueur chaque fois que je viens à Lorette; et je ne suis pas homme à négliger une formalité de cette importance.

En même temps le colonel enfonçait un sou dans le sable compact, et les flèches se mirent à bondir alentour.

Enfin le sou sauta en l’air, et un petit garçon à tête blonde et aux yeux bleus le ramassa.

Il gagna de même presque tous les autres sous que le colonel mit au jeu.

--Voilà un aborigène pur sang, remarqua le colonel; ses ancêtres ont dû venir directement de Normandie, il y a deux cents ans. Voilà pourquoi il tire de l’arc bien plus adroitement que tous ces faux sauvages couleur de café.

Ils entrèrent dans la chapelle bâtie sur l’emplacement de l’ancienne église, incendiée il y a quelques années.

Elle est petite; l’intérieur est nu et rustique, avec des ornements tout à fait ordinaires.

A droite et à gauche de l’autel, on remarquait deux statues de bois peint--celle d’un individu quelconque et celle d’un prêtre--bien humble commémoration de ceux qui ont tant souffert pour cette race condamnée à l’extinction, et dont les derniers débris s’étiolent à Lorette, dans une malpropreté et une incurable répugnance pour les mœurs civilisées.

Ils sont chrétiens à leur façon, ces descendants de la puissante nation huronne convertie par les jésuites, et écrasée par les Iroquois dans les solitudes de l’Ouest; mais quels qu’ils soient au fond du cœur, ce sont des sauvages par l’apparence, et ces petits garçons avaient des faces de loups et de renards.

Une partie des gamins suivirent les visiteurs dans l’église, où une vieille femme était seule en prière devant une image au-dessous de laquelle une main et un pied étaient suspendus en ex-voto; mais la dévotion des petits Hurons aux cheveux luisants, un peu inconstante et intéressée surtout, s’adressa plus aux étrangers qu’à la petite maison de Nazareth que deux anges dorés soutenaient au-dessus du maître-autel.

Il n’y avait en ce moment aucune cérémonie, et les visiteurs sortirent de la chapelle au milieu des clameurs des autres petits garçons restés en dehors.

Quelques jeunes filles, habillées à la moderne, se promenaient dans la rue bras dessus bras dessous, épiant du coin de l’œil l’effet produit sur les spectateurs.

De l’une des ruelles du village s’avança un individu à l’air hardiment protecteur. C’était un jeune homme aux yeux noirs et à l’épaisse moustache de même nuance, portant un petit chapeau rond, un pantalon à carreaux bleus, un gilet blanc et un veston à raies bleuâtres boutonné sur la poitrine.

Sa main jouait avec une légère badine.

--Voici le fils du chef Paul Picard, souffla le cocher; c’est un notaire.

--Excusez-moi, monsieur, dit le colonel.

Et le jeune homme salua.

--Auriez-vous la complaisance de nous dire si nous pouvons voir le chef aujourd’hui?

--Oh oui! répondit le notaire en anglais; c’est mon père qui est le chef; et vous pouvez le voir si vous voulez.

Et il passa outre d’un air suffisant.

A son arrivée à Québec, le colonel avait acheté dans un magasin d’articles de fabrique indienne la photographie d’un chef sauvage en grand costume de guerre plus ou moins authentique. On l’appelait _Le dernier des Hurons_, et le colonel se vengea de la courtoisie de M. Picard, en lui décernant le titre d’_Avant-dernier Huron_.

--Eh bien, dit Fanny, qui, comme la plupart des femmes, n’était pas fâchée de voir son mari en échec de temps en temps, je ne vois pas pourquoi vous lui avez demandé cela. Je suis bien sûre que personne ne désire revoir ce vieux chef avec son attirail de verroterie.

--Ma chère, répondit le colonel, partout où vont les Américains, ils aiment à se faire introduire à la cour. Voici M. Arbuton qui a sans doute été présenté aux têtes couronnées de l’ancien monde, et qui a grande hâte de rendre ses hommages au souverain de Lorette. D’ailleurs, je fais toujours une visite au prince régnant chaque fois que je viens ici. La froideur de l’héritier présomptif ne me rebutera pas.

Le colonel en tête, on entra dans l’une des principales ruelles du village.

Quelques-unes des cabanes étaient à peu près blanchies à la chaux, mais toutes étaient moins malpropres à l’intérieur, que le dehors n’aurait pu le faire supposer.

Des femmes et des jeunes filles assises aux portes et aux fenêtres confectionnaient des mocassins.

Çà et là une mère de famille rayonnante de santé se montrait avec un enfant dans ses bras.

Toutes avaient des indices de mélange avec la race blanche, de même que les enfants qui s’attroupaient autour des étrangers et demandaient l’aumône sur un ton aussi élevé que les Italiens.

Quelques figures seulement étaient d’un brun clair, comme si elles avaient été teintes dans le jus de noix.

Il est évident que les Hurons s’effacent, si même ils ne s’éteignent pas entièrement.

Les enfants répondaient aux plaisanteries du colonel avec un mélange de vivacité française et d’impassibilité sauvage.

De grands chiens maigres s’allongeaient près des seuils.

C’étaient là, avec les femmes et les enfants, les seuls êtres visibles. Point d’hommes nulle part.

Les maisons n’étaient pas entourées de palissades, excepté celle du chef. Cette dernière s’élevait derrière une jolie pelouse à travers laquelle au moment où nos voyageurs arrivèrent, deux toutes jeunes femmes se promenaient en robe de matin, avec des lorgnettes.

La demeure du chef était une élégante maisonnette aux murs recouverte de papiers tenture et aux planchers tapissés, avec un grand poêle dans le salon, et une table sur laquelle s’étalait cette toilette en verroterie, objet des sarcasmes de Mme Ellison.

Un homme âgé et bien pris, à l’œil noir et vif, à la figure placide et bronzée, se tenait tout près.

Il portait une tunique à moitié militaire, avec des boutons jaunes. C’était le chef Picard.

En apercevant le colonel, il sourit et lui tendit la main.

Puis il lui vendit tout ce que celui-ci désira acheter, mais comme à regret et sans insister.

Il parla des besoins de sa tribu, qui, disait-il, comptait trois cents individus, dont quelques-uns cultivaient la terre, mais dont la plupart étaient chasseurs, et passaient l’hiver dans les bois, au service des officiers de la garnison.

Il parlait l’anglais passablement, mais avec répugnance, et parut assez satisfait de voir partir ses visiteurs qui eux-mêmes ne furent pas fâchés de prendre congé de lui.

Arbuton surtout en était enchanté.

Il désirait se trouver seul avec Kitty, ce qui était impossible tant que l’on rôderait ainsi dans le village.

En repassant à travers les rues, le colonel acheta d’une petite fille un absurde porte-montre pour _une douleur_[C], mais il ne voulut plus consentir à ce que les gamins fissent de nouveau preuve de leur adresse à ses dépens.

--Non, pas de grand tir, cette fois, mes enfants! Allons, les amis, ajouta-t-il, en s’adressant à ses compagnons de promenade, nous avons devant nous la meilleure partie de notre après-midi, avec les chutes de Lorette; qu’allons-nous faire?

Ni Mme Ellison, ni Kitty, ni Arbuton n’en savaient rien, ce qui ne les empêcha pas de passer en flânant devant la chapelle et de se diriger vers le moulin en pierre que met en mouvement le cours pittoresque de la rivière.

Au-dessus du chemin, celle-ci se précipite en deux ou trois cascades, et s’élance éperdue sur une pente rapide en forme de croissant, pour aller cacher sa blancheur écumante sous les feuillages sombres d’un ravin profond.

C’est une merveille de gracieux mouvement, de jeux délicieux de lumière et d’ombre; un bijou de paysage qu’on dirait animé d’une vie consciente.

Sa beauté, comme celle de toutes les curiosités naturelles de ce continent, se présente sur une vaste échelle.

Les spectateurs, après l’avoir admirée, du côté du moulin, traversèrent la rivière à la recherche d’un autre point de vue, et là, le colonel et Fanny s’étant un peu écartés le long de la berge, Kitty et Arbuton se trouvèrent seuls.

La position des deux jeunes gens, vis-à-vis l’un de l’autre, était tellement indécise, que lorsqu’il s’agissait de la définir, ou même de s’en rendre compte ouvertement, il y avait d’aussi bonnes raisons pour l’affirmative que pour la négative.

En outre, cela intéressait Kitty d’être là, seule avec Arbuton, et elle se disait que, si tout était arrangé et qu’ils fussent fiancés, ce sauvage et charmant endroit était bien celui qu’elle aurait choisi pour savourer les délicates émotions de récentes fiançailles.

Elle se mit à rêver une félicité telle, qu’il eût été étrange à elle de ne pas désirer en jouir, et ce fut avec un sentiment moitié hésitant moitié satisfait qu’elle permit à son compagnon d’aborder un sujet que tous les deux avaient déjà dans l’esprit.

--Il me semble, dit-elle en protestant faiblement, que nous étions convenus de ne rien dire là-dessus pour le moment.

--Non, vous ne m’avez pas défendu de vous dire que je vous aime; j’ai consenti seulement à attendre votre réponse; mais aujourd’hui je romps ma promesse; je ne puis pas attendre: je crois que les conditions imposées me déshonorent, dit Arbuton avec une impétuosité qui la domina.

--Oh! comment pouvez-vous parler ainsi? demanda-t-elle charmée qu’il trouvât ces conditions humiliantes, et pleine de regret de les avoir imposées. Vous savez bien pourquoi j’ai demandé du délai; et vous savez que... si... j’avais fait quelque chose qui eût pu vous blesser, je ne me le pardonnerais jamais.

--Mais vous avez douté de moi, cependant.

--Vraiment? j’ai cru que c’était de moi-même que je doutais.

Elle fut frappée d’un soudain pressentiment d’avoir été mal comprise; elle sentait que ses paroles avaient une portée inconnue pour elle.

--Mais pourquoi douter de vous-même?

--Je... je ne sais pas.

--Non, dit-il amèrement, parce que c’est de moi que vous doutez. Que pouvez-vous donc avoir remarqué en moi qui vous fasse supposer que je puisse changer à votre égard? dit-il avec une humilité qui la toucha. Je suis porté à croire que vous ne me croyez pas digne de vous.

--Pas digne de moi! Je n’ai jamais songé à rien de semblable.

--Mais me soupçonner d’une vilenie....

--Oh! monsieur Arbuton....

--D’une vilenie comme celle à laquelle vous avez fait allusion hier, c’est plus que je ne puis supporter. J’y ai pensé toute la nuit; il me faut une réponse immédiate, quelle qu’elle soit.

Elle ne répondit pas, car chaque mot prononcé par elle n’avait servi qu’à lui fermer toute issue. Ne sachant que faire, elle leva les yeux sur lui pour implorer sa pitié.

--Pourquoi douter ainsi de moi? demanda-t-il d’un ton pathétique et doux.

--Je ne doute pas de vous, répondit-elle d’une voix aussi faible qu’un souffle.

--Alors vous êtes à moi sans retard et pour toujours! s’écria-t-il en l’attirant vers lui dans un embrassement brusque et rapide.

--Oh! dit-elle simplement, sur un ton de doux reproche en s’attachant involontairement à lui, pendant une seconde, comme pour demander protection contre lui-même.

Elle leva les yeux sur lui, toute pâle, cherchant à se rendre compte de cette violence pleine de tendresse et d’exaltation; puis sa joue devint brûlante, et des pleurs montèrent à sa paupière.

--J’espère, dit-elle, que vous ne le regretterez jamais!

Puis:

--Allons-nous-en, ajouta-t-elle, dans son désir instinctif de s’éloigner, de changer d’endroit.

Son cœur avait été surpris, elle ne savait trop comment.

Cette scène lui avait communiqué comme un effluve de tendresse, toute nouvelle.

Elle permit au jeune homme de lui offrir son bras; et alors elle se sentit fière de ce qu’il était grand, de ce qu’il était beau, de ce qu’il était tout à elle.

--Mais, se disait-elle en marchant, j’espère qu’il ne le regrettera jamais.

Elle lui répéta la même chose en souriant. Il lui pressa la main contre son cœur, et rencontra le regard qu’elle leva sur lui par un regard plein de protestation et de promesses, et qui devint de plus en plus tendre.

--Quels beaux yeux vous avez! dit-il; j’ai remarqué ces longs cils en mettant le pied sur le bateau du Saguenay, et je ne pouvais plus m’en débarrasser l’esprit.

--Oh! je vous en prie, ne parlez pas de cet affreux voyage! s’écria-t-elle.

--Non! pourquoi donc?

--Oh! parce que... c’était si absurde pour moi d’aller m’appuyer ainsi sur votre bras par inadvertance. Je fus la plus malheureuse des femmes durant tout le jour qui suivit.

Il la regarda d’un air de surprise et d’interrogation.

--Je pense, ajouta-t-elle, avoir été impertinente avec vous durant toute la journée--et pourtant je ne crois pas qu’il soit dans ma nature d’être impertinente avec personne--vous prenant à partie à propos de points de vue, vous taquinant au sujet du Saguenay, de ses paysages et de ses légendes, comme vous savez. Mais je me figurais que vous cherchiez à me rabaisser--vous avez un peu cet air-là parfois--et je vous admirais malgré moi, ce qui m’agaçait beaucoup.

--Oh! dit Arbuton.

Il se rappelait vaguement, comme un détail se rapportant à une existence antérieure, que ce jour-là, en effet, il avait trouvé dans Kitty quelque chose qui ne lui avait pas plu, mais il calma les remords de la jeune fille par un sourire, et une nouvelle pression de main.

--Alors, dit-il, puisque vous ne voulez pas que nous nous rappelions cette circonstance, remontons plus loin, et parlons du jour où nous nous sommes rencontrés sur le pont de Goat-Island, à Niagara.

--Oh! m’avez-vous vue là? Je ne le croyais pas, mais je vous avais vu, moi. Vous portiez une cravate bleue.

Et Arbuton, sur un ton aussi naturel que s’il eût réellement suivi le même cours d’idées, reprit aussitôt:

--Vous ne croirez plus qu’il soit nécessaire d’aller à Boston maintenant, n’est-ce pas?

Et il sourit d’un air de triomphe.

--Il me semble, ajouta-t-il, que je suis maintenant plus en droit de vous y introduire que vos amis de _South-End_.

Kitty sourit aussi.

--Je veux bien vous attendre, dit-elle. Mais ne croyez-vous pas que vous feriez mieux de visiter Eriécreek avant de vous engager trop solennellement? Je ne puis consentir à ce qu’il y ait rien de vraiment sérieux entre nous, avant que vous m’ayez vue chez moi.

Ils avaient marché au hasard, et ils se trouvèrent en face de l’auberge, où pour une petite somme on vend aux étrangers le droit d’admirer les chutes, d’un certain point de vue, et ils allèrent s’asseoir sur la véranda, un peu à l’écart.

--Oh! dit Arbuton, je visiterai Eriécreek avant longtemps; mais ce ne sera pour mettre personne à l’épreuve, ni vous ni moi. Je ne veux pas vous voir chez vous avant d’aller vous y réclamer comme ma femme.

Kitty soupira:

--Ah! vous êtes plus généreux que je ne l’ai été.

--J’en doute.

--Oh! oui, vous l’êtes. Mais je me demande si vous saurez trouver Eriécreek.

--Est-ce sur la carte?