Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay
Part 14
Vous traversez d’abord les vieux faubourgs de la ville basse, puis vous prenez la grande route unie et dure, bordée de jolies maisons de campagne, qui conduit au village de Charlesbourg.
Si par hasard vous vous retournez, vous apercevez derrière vous, comme une merveilleuse toile, Québec avec les clochers et les toits aigus de la haute ville, et sa longue et irrégulière ceinture de murailles qui suit l’arête du promontoire.
Plus bas s’entassent les toits et les cheminées de Saint-Roch; puis encore des clochers et des murs de couvents; et enfin les vaisseaux de la rivière Saint-Charles, dont le cours, d’un côté, remonte la vallée en rétrécissant sa surface lumineuse, et de l’autre va se perdre en s’élargissant dans les vastes lueurs du Saint-Laurent.
De paisibles prairies parsemées d’arbres s’étendent depuis les villas suburbaines jusqu’au village de Charlesbourg, où le cocher s’informa de la route à suivre, auprès d’un groupe d’oisifs flânant sur la place de l’église.
Il prit ensuite un chemin de traverse, qu’il quitta peu après pour entrer dans une espèce d’allée de plus en plus rocailleuse, qui bientôt se transforma elle-même en simple chemin de charrette coupé dans les bois, où la forte et riche odeur des pins et des herbes sauvages écrasées sous les roues embaumait l’atmosphère.
Au bord de la route, un paysan accompagné de son petit garçon, les yeux noirs et la bouche ouverte, coupait des harts pour lier le foin.
Le petit garçon consentit à se faire le guide des touristes jusqu’au château, à partir de l’endroit où il leur fallait mettre pied à terre et laisser la voiture.
Le petit _habitant_ et le cocher prirent les paniers de pique-nique, et marchèrent en avant à travers d’épaisses broussailles, jusqu’à un petit cours d’eau si rapide que l’eau n’y gèle jamais, paraît-il, et assez profond pour que les chaleurs de l’été ne le tarissent point.
Un rideau de joncs le protège.
Le ruisseau traversé, une vaste clairière se présente, au centre de laquelle s’élèvent les ruines du château.
La tristesse d’un long abandon plane sur la scène.
Des vestiges de jardins et de dépendances pittoresques se voyaient encore de nos jours; mais, depuis quelques années, la désolation et le désert ont graduellement tout envahi.
La montagne qui se dresse derrière la terrasse du château se drapait dans la rougeur pâlissante des feuilles d’automne tranchant sur le vert sombre des pins qui l’enveloppent jusqu’à la cime.
Un concert d’innombrables grillons remplissait l’air calme du midi.
Les ruines en elles-mêmes ne sont point imposantes par leurs proportions. C’est un château plutôt par l’imagination populaire que par aucun droit réel à cette appellation.
A la vérité, cela n’a jamais été qu’un rendez-vous de chasse de l’intendant royal, Bigot, un individu qui, par ses méfaits a mérité un renom particulier dans l’histoire de Québec.
Il fut le dernier intendant avant la conquête du pays par les Anglais; et, malgré la détresse générale dans la colonie, il s’enrichit en opprimant le peuple et en spéculant honteusement aux dépens de l’armée.
Il avait construit cette maison de plaisance dans les bois; et il s’y rendait pour ses parties de chasse et les orgies qui s’ensuivaient.
Là aussi, paraît-il, vivait secrètement la jeune Huronne qui l’aimait, et qui survit dans la mémoire des paysans sous le nom de la _Sauvagesse assassinée_.
Or, il faut le dire, les preuves du meurtre sont tout aussi douteuses que celles de l’existence de la personne elle-même.
Lorsque le pervers Bigot fut arrêté et envoyé en France, où on lui fit un procès remarquable surtout par l’épaisseur des dossiers, le château passa en d’autres mains.
Un détachement des soldats d’Arnold hiverna là en 1775; et c’est à nos compatriotes que nous devons l’incendie et la destruction du Château-Bigot.
Il s’élève, comme nous l’avons dit, au centre d’une clairière, avec ses deux murs de pignon et un mur de refend encore presque entiers, et qui, ce jour-là, se détachaient avec beaucoup d’effet sur le ciel tendrement azuré du nord.
Sur le pignon le plus exposé aux intempéries, le fer enclavé dans la pierre avait, sous l’assaut de bien des tempêtes d’hiver laissé couler des suintements d’un brun rougeâtre; et des touffes de lichen tenace plaquaient çà et là la surface de la muraille.
Mais le reste de la maçonnerie s’élevait, vierge de toute végétation parasite, dans la nudité particulière aux ruines, sous nos climats où nulles plantes grimpantes n’adoucissent le morne aspect de l’abandon et de la décrépitude.
Parmi les broussailles, au pied des murs, croissaient des bouquets sauvages de seringats et de lilas.
L’intérieur était encombré d’herbes folles, de ronces et de framboisiers, où pendaient encore quelques baies.
Les lourdes poutres abandonnées où elles tombèrent il y a cent ans, font preuve de la consciencieuse solidité qui présida à la construction de l’édifice; et l’on peut voir par les pierres des foyers et les chambranles des cheminées, que l’endroit a eu ses prétentions au luxe.
Pendant que les visiteurs étaient debout au milieu des ruines, une inoffensive couleuvre de jardin se glissa d’une crevasse à une autre; un oiseau s’échappa silencieusement de son nid caché dans quelque recoin élevé de la muraille.
A cet instant--si impressionnables sont les dispositions de l’esprit, et si profonde l’influence de l’imagination sur le cœur--le palais des Césars n’aurait pas produit une plus forte impression de solitude et de désolation.
Nos amis recherchèrent avidement les moindres détails pouvant répondre à ce qu’ils avaient lu dans les descriptions de ces ruines, et furent aussi satisfaits d’un débris d’escalier de cave qu’ils découvrirent à l’extérieur, que s’ils avaient trouvé le passage secret de la chambre souterraine du château, ou le trésor que le petit _habitant_ leur assura être enfoui sous les décombres.
Ils se dispersèrent ensuite à la recherche des limites du jardin; et Arbuton s’attira des félicitations générales par la découverte qu’il fit des fondations de l’écurie du château.
Il ne restait plus qu’à procéder aux préparatifs du pique-nique.
Ils choisirent une jolie pelouse à l’ombre d’une hutte d’écorce toute délabrée, laissée là par les Indiens qui viennent camper à cet endroit pour l’été.
Dans les cendres de cet agreste foyer, ils allumèrent du feu,--Arbuton fournissant les branchages, et le colonel déployant une habileté toute particulière à réconcilier cette flamme sauvage avec la cafetière civilisée empruntée à Mme Gray.
Mme Ellison tendit la nappe, combinant l’arrangement des mets, changeant plusieurs fois de place les tranches de langue et les sardines qui flanquaient le poulet rôti, et se demandant avec anxiété si elle devait mettre les gâteaux et les pêches confites immédiatement, ou si elle ne devait pas plutôt les réserver pour un second service.
Les olives au vinaigre la réduisirent au désespoir; elles étaient en bouteille, et pour ne pas rompre la symétrie, il fallait les placer de façon à ce qu’elles servissent de pendant à quelque chose d’aussi important par sa forme.
Des marguerites sauvages, des feuilles vertes et rouges, des ramilles de fougère jaunissante que Kitty avait disposées dans un verre furent saluées avec enthousiasme, mais rejetées bientôt avec répulsion, à cause de quelques fourmis qu’y découvrit Mme Ellison.
Kitty tint tête à l’explosion avec sa patience ordinaire et se mit à cuisiner le café.
Avec ce douloureux et charmant émoi que seuls les amoureux connaissent, Arbuton la regarda casser l’œuf sur le bord de la cafetière, l’y laisser tomber, et puis remuer avec un empressement délicieux.
Cela lui représentait la vie domestique, lui donnait un avant-goût du foyer: c’était l’invitation inconsciente de l’épouse à l’intimité de la vie de famille.
Au fracas de la coquille, il trembla; le clapotement de l’œuf et du café à l’intérieur de la cafetière lui donna des étourdissements.
--Puis-je remuer pour vous, miss Ellison? dit-il d’un ton embarrassé.
--Ah! mais non, répondit-elle, surprise qu’un homme voulût se mêler de brasser le café; mais si vous alliez me cherchez de l’eau au ruisseau, vous m’obligeriez.
Elle lui donna une cruche, et il se dirigea vers le ruisseau, qui n’était qu’à une minute de distance.
Cette minute pourtant laissa la jeune fille seule, pour la première fois ce jour-là, avec Dick et Fanny, et le silence se fit.
Ils ne pouvaient s’empêcher cependant de s’entre-regarder; et le colonel, pour faire croire qu’il ne songeait à rien, se mit à siffler, ce qui lui valut une réprimande de la part de sa femme.
--Pourquoi pas? demanda-t-il, nous ne sommes pas à un enterrement, je suppose.
--Certainement non! dit Mme Ellison.
Et Kitty, qui avait rougi au point d’avoir envie de pleurer, éclata de rire au contraire, et puis se fâcha contre elle-même, en voyant arriver Arbuton, dans la crainte qu’il ne s’imaginât être l’objet de cette gaîté intempestive.
--Le champagne devrait probablement être rafraîchi, observa Mme Ellison, lorsque le café, suffisamment remué, se mit à bouillir sur la braise.
--Je connais le ruisseau mieux que personne, dit Arbuton, et je sais un remous où il se rafraîchira plus rapidement que partout ailleurs.
--Alors vous allez l’y transporter, reprit l’organisatrice de la fête.
Et Arbuton s’éloigna docilement, la bouteille de champagne à la main.
La cruche qu’il avait remplie était dans l’herbe; un brusque mouvement de la jupe de Kitty la renversa.
Le colonel se précipita à la rescousse; mais Mme Ellison l’arrêta de la main, pendant qu’elle jetait un regard d’ineffable admiration sur la jeune fille.
--Ma foi, dit celle-ci, pour m’apprendre qu’on n’est pas aussi maladroit impunément je vais aller remplir la cruche moi-même.
Et elle se hâta de rejoindre Arbuton.
Ils se parlèrent à peine en allant et revenant; mais la contrainte qu’éprouva Kitty n’était rien comparée à ce qu’elle redoutait en cherchant à échapper à la raillerie tacite du colonel et à l’officieuse protection de Fanny.
Et cependant elle trembla à la pensée que sa vie était déjà tellement identifiée avec celle de cet étranger, qu’elle croyait devoir chercher auprès de lui un refuge contre ses propres parents.
Dans la circonstance présente, ces derniers ne pouvaient rien pour elle. Tout dépendait exclusivement d’elle et de lui; ils devaient se tirer d’affaires du mieux possible par eux-mêmes.
Le cas admettait à peine un intérêt sympathique; et si la chose ne lui eût pas été personnelle, Kitty en aurait été plutôt amusée que troublée.
En dépit de tout, elle se surprenait parfois à sourire en songeant à cette position d’une jeune fille qui, après avoir passé un mois avec un jeune homme dans une intimité ayant toutes les apparences de l’amour, tient, lorsqu’on la demande en mariage, son amoureux en suspens, pendant qu’elle consulte son cœur, et, dans l’intervalle, s’en va pique-niquer avec lui, comme s’il ne s’agissait que d’une simple amourette d’aventure.
De toutes les héroïnes de ses romans, elle n’en connaissait aucune qui se fût trouvée dans une semblable position.
Cependant ses perplexités n’influèrent pas sur l’appétit qu’elle apporta au banquet champêtre.
De sa vie toujours simple et frugale, elle n’avait jamais goûté au champagne, et après avoir trempé ses lèvres dans le pétillant liquide, elle s’écria naïvement:
--Tiens, je pensais qu’il fallait _apprendre_ à aimer le champagne.
--Non, dit le colonel; c’est comme la lecture et l’écriture, la nature nous enseigne cela. Les animaux les moins doués aimeraient le champagne. Les instincts délicats des jeunes filles leur en font apprécier tout de suite la valeur. Il y avait d’excellent champagne dans certaines caves de la confédération du Sud, ajouta le colonel. Le cachet vert était la marque favorite de nos frères égarés. Ce n’était pas là-dessus qu’ils se trompaient. Quant à moi, je le préfère à notre cidre, qu’il vienne de la pomme ou du raisin. Oui, c’est même meilleur que l’eau du vieux puits à tollenon dans l’arrière-cour d’Eriécreek, bien que cela n’ait pas la même fine saveur d’huile lubrifiante.
Le léger refroidissement qu’éprouva Arbuton à la mention d’Eriécreek et de ses rapports avec le pétrole fut passager.
Il était léger de cœur, depuis que Kitty semblait lui avoir fait des avances; et dans son laisser-aller du moment, il causa bien, et fournit sans restriction sa quote-part à l’amusement général.
Quand le colonel, avec la répugnance qu’ont d’ordinaire les soldats à raconter leurs histoires de guerre devant les bourgeois, eut consenti, aux instances de sa femme, à relater quelque trait de sa dernière bataille, Arbuton écouta avec une déférence qui flatta cette pauvre Mme Ellison, si bien qu’elle ne comprenait plus rien aux hésitations de Kitty.
A son tour, le jeune homme raconta d’une façon intéressante quelques-unes de ses aventures de voyages, s’excusant avec politesse de leur peu d’intérêt comparés aux récits du colonel.
Il s’en excusa un peu trop même, car celui-ci se demanda avec un léger embarras s’il n’avait pas fait quelque gasconnade.
Mais personne n’eut cette idée, et le repas fut assez joyeux.
Lorsqu’il fut terminé, Mme Ellison, toujours un peu boiteuse, resta à l’ombre de la hutte d’écorce, et le colonel, après avoir allumé un cigare, en féal mari s’étendit sur le gazon devant elle.
Kitty et Arbuton n’avaient rien de mieux à faire que de s’éloigner, et ce fut le parti pour lequel la jeune fille opta.
Ils se dirigèrent en silence du côté du château, et se mirent à examiner les ruines d’une façon distraite.
Sur un petit espace de surface unie, dans un endroit abrité, d’autres voyageurs avaient gravé leurs noms, et Arbuton proposa qu’on y inscrivit aussi les touristes du jour.
--Oh oui! dit Kitty avec une espèce de soupir, en s’asseyant sur une pierre détachée de son alvéole, et laissant, suivant son habitude, retomber ses mains jointes sur ses genoux, écrivez vous-même.
Ils devinrent étrangement rêveurs l’un et l’autre.
--Miss Ellison, dit-il tout à coup, j’ai fait une bévue an écrivant votre nom; j’ai négligé d’y joindre le mot _miss_, et maintenant il n’y a plus de place sur le ciment.
--Oh! cela ne fait rien, répondit Kitty, je suis bien sûre qu’il n’y manquera pour personne.[B]
Arbuton ne releva pas le mot; il ne l’avait pas même remarqué. Il regardait avec émotion le nom que sa main venait de tracer pour la première fois; il se sentait un désir d’y porter ses lèvres.
--Si j’avais le droit, dit-il, de le prononcer comme je l’ai écrit!...
--Je n’y verrais pas d’inconvénient, répondit la jeune fille.... ni de motif, ajouta-t-elle prudemment.
--Je croirais avoir fait un grand pas.
--Je ne vous ai jamais dit, répondit Kitty pour donner le change, combien j’admire votre prénom, monsieur Arbuton.
--Comment le connaissez-vous?
--Il était sur la carte de visite que vous avez donnée à mon cousin, dit Kitty avec franchise, mais sans avouer qu’elle avait conservé cette carte.
--C’est un ancien nom de famille; c’est-une espèce d’héritage que nous tenons du premier des nôtres qui vint s’établir en Amérique. D’une génération à l’autre, quelqu’un de chez nous doit porter ce nom.
--Il est magnifique, s’écria Kitty. _Miles_, Miles Standish, le capitaine puritain! Miles Standish, le capitaine de Plymouth! Je serais bien fière d’un tel nom.
--Vous n’avez qu’à l’accepter, fit-il avec gravité.
--Oh! ce n’est pas ce que je voulais dire, reprit-elle en rougissant.
Puis elle ajouta:
--Vous appartenez à une famille bien ancienne, alors, n’est-ce pas?
--Oui, assez ancienne, répondit Arbuton; mais cela n’est pas très rare dans l’Est, vous savez.
--Je suppose que non. Mais les Ellison ne sont pas une ancienne famille, eux. Si nous remontons plus loin qu’à mon oncle, nous n’arrivons qu’à des trappeurs et à des aventuriers de l’Ouest. C’est probablement à cause de cela que nous ne faisons pas grand cas des vieilles familles. Mais c’est quelque chose de fort important à Boston, n’est-ce pas?
--Oui et non. Ce serait long à expliquer; et je ne sais si je me ferais bien comprendre, à moins que vous n’eussiez vu par vous-même quelque chose de la société de Boston.
--Monsieur Arbuton, dit Kitty, allant droit au cœur du sujet qu’ils n’avaient fait qu’effleurer jusque-là, j’ai terriblement peur que ce que vous m’avez dit--ce que vous m’avez demandé hier--ne soit entièrement l’effet d’un malentendu. Je crains que vous ne vous soyez un peu mépris et sur moi et sur ma condition, et que, jusqu’à un certain point, j’aie sans le vouloir contribué à votre erreur.
--Je ne me trompe certainement pas, répondit-il sérieusement, en disant que je vous aime!
Kitty ne leva pas les yeux, ni ne répondit à cette explosion, qui la flattait tout en lui faisant peine.
--Je me suis méprise moi-même pendant si longtemps, dit-elle, et je m’en suis aperçue si tard, que je crois devoir vous faire connaître l’espèce de personne dont vous avez demandé la main, avant que....
--Quoi?
--Rien. Mais je veux que vous sachiez ceci: sous bien des rapports, ma vie a été différente de la vôtre. Vous allez me croire aussi forte en autobiographie que notre cocher de la baie des Ha-Ha, mais il faut que vous soyez au courant de tout. La première chose dont je me souvienne, c’est notre vie au Kansas, où nous avons immigré de l’Illinois. Nous possédions à peine ce qu’il fallait pour vivre et nous vêtir, et je me rappelle encore ma mère gémissant sur nos privations. A la fin, lorsque mon père fut tué, dit-elle en baissant la voix, presque sur le seuil de notre porte....
Arbuton fit un soubresaut:
--Tué?
--Oui, ne le saviez-vous pas? Mais non; comment l’auriez-vous su? Il est tombé sous les balles des Missouriens.
Etait-ce parce qu’il n’était pas radicalement contraire au bon ton d’avoir un beau-père fusillé par les Missouriens?
Etait-ce parce qu’il s’imaginait pouvoir aisément engager Kitty à supprimer cette partie de son histoire?
Mais la jeune fille lui paraissait bien jolie, assise ainsi, son regard honnête levé sur lui; et tout cela passa sur l’esprit d’Arbuton sans y laisser de traces.
--Mon père appartenait au parti des Etats-Libres, continua Kitty avec fierté, bien qu’il eût d’autres opinions lorsqu’il était parti pour le Kansas, ajouta-t-elle simplement, pendant qu’Arbuton continuait à associer dans son esprit ces différents noms avec les vagues souvenirs qui lui restaient d’une lutte maintenant oubliée. Il était vivement agacé par le caractère désagréable de tout cela, et il se disait pourtant que Kitty était bien jolie.
--Mon père s’était rendu là dans l’intention de publier un journal en faveur de l’esclavage. Mais, lorsqu’il se fut aperçu, plus tard, de ce qu’étaient réellement les aventuriers exclavagistes de la frontière, il se tourna contre eux. Il en avait longtemps voulu à mon oncle de s’être fait _abolitionniste_, et s’était même querellé avec lui à ce sujet. Nous lui écrivîmes du Kansas; la réconciliation se fit, et, avant de mourir, mon père put dire à ma mère qu’elle trouverait un refuge chez mon oncle. Mais elle était déjà malade, et ne lui survécut que d’un mois. Lorsque mon cousin arriva pour nous chercher, quelques instants seulement avant la mort de ma mère, c’est à peine s’il restait un morceau de pain dans notre humble demeure. Eriécreek fut un paradis pour moi. Et pourtant, même à ce dernier endroit, nous avons un genre de vie qui, je le crains, ne vous conviendrait en aucune façon. Mon oncle ne possède que juste de quoi vivre, et nous sommes des gens ordinaires. Je suppose, continua doucement la jeune fille, que je n’ai jamais eu ce que vous appelez de l’éducation. Mon oncle m’a indiqué d’abord ce qu’il me fallait lire, et puis je me suis guidée seule. Cela me semblait venir naturellement; mais ce n’est pas une éducation, cela, qu’en dites-vous?
--Je vous demande pardon, dit Arbuton, en rougissant.
Il avait complètement perdu le fil du récit, en écoutant la voix musicale de la jeune fille hésitant sur les détails de cette humble histoire.
--Je veux dire, reprit Kitty, que je crains d’être incomplète. Je suis terriblement ignorante sur certaines choses. Je n’ai aucuns talents de société; je ne connais que les quelques notes de chant et de piano que vous avez entendues. Je ne saurais distinguer une belle peinture d’une mauvaise. Je n’ai jamais entendu d’opéra. Je ne sais pas ce que c’est que le beau monde. Et maintenant, ajouta-t-elle avec un mouvement de sublime désintéressement, imaginez une jeune fille comme celle-là dans Boston!
Arbuton ne-put s’empêcher de sourire à ce ton de conviction profonde. Elle continua:
--Chez nous, mes cousines et moi, nous faisons une foule de travaux que les dames de votre connaissance confient à d’autres. D’abord nous vaquons à l’ouvrage de la maison, ajouta-t-elle, en croyant s’apercevoir tout à coup que ce qu’elle disait là était beaucoup plus ridicule qu’héroïque, mais imposant bravement silence à cette impression. Ma cousine Virginia est gouvernante, Rachel fait la couture, et quant à moi je suis une espèce de factotum.
Arbuton écoutait respectueusement, cherchant vainement à retrouver chez Mlle Ellison quelque ressemblance avec les nombreuses femmes de chambre qui, durant sa vie, avaient reçu sa carte sur un plateau, ou l’avaient introduit dans un salon.
Echouant dans ceci, il essaya de se la peindre sous les dehors d’une jeune fille de fermier prenant des pensionnaires pour l’été, et qui fait son propre ouvrage.
Mais évidemment la famille Ellison n’appartenait pas à cette catégorie.
Il n’y songea plus, et demeura silencieux ne sachant que dire, pendant que Kitty, un peu piquée, poursuivait:
--Nous ne rougissons pas de notre manière de vivre, vous comprenez; on peut être fier de ne l’être pas; et c’est là ce que nous sommes, ou plutôt ce que je suis; car les autres sont trop dignes pour jamais penser à ces détails: moi-même je n’y songeais pas autrefois. Enfin, voilà le genre de vie auquel je suis habituée; et, bien que mes lectures m’aient fait entrevoir autre chose, j’ai été élevée de cette façon, comprenez-vous? Je n’en sais rien, mais il est très possible que je ne puisse jamais aimer ni respecter votre monde, plus qu’il ne m’aimerait ou me respecterait lui-même. Mon oncle nous a inculqué des idées bien différentes des vôtres; et si je n’étais point capable de m’en défaire....
--Il n’y a qu’une chose que je sache et que je sente, c’est que je vous aime, dit Arbuton avec enthousiasme.
Il fit un pas vers la jeune fille, mais elle étendit la main et le repoussa du geste.
--Il pourrait vous arriver d’avoir à rougir de moi en présence de gens que vous sauriez m’être inférieurs--des gens à l’esprit vulgaire et étroit, mais ayant de l’éducation sociale, accoutumés à la fortune et aux belles manières. Cela m’humilierait devant eux, et, jamais je ne vous le pardonnerais.
--J’ai une réponse à tout cela, c’est que je vous aime!
Kitty se sentit prise d’admiration pour cette magnanimité; et, avec plus de tendresse qu’elle n’en avait encore ressenti pour lui:
--Je regrette, dit-elle, de ne pas pouvoir vous répondre immédiatement comme vous le désirez, monsieur Arbuton.
--Mais vous répondrez demain?
Elle secoua la tête.
--Je ne sais pas. Oh! je ne sais pas. J’ai pensé à quelque chose. Mme March m’a invitée à visiter Boston; mais nous y avons renoncé à cause de notre séjour ici. Si j’en faisais la demande à mes cousins, ils consentiraient sans doute à retourner chez eux par cette voie. C’est cruel de vous faire attendre encore; mais il faut que vous me voyiez à Boston, ne serait-ce que pour un jour ou deux, après votre retour au milieu de vos connaissances, avant que je puisse vous donner une réponse définitive. Je suis dans une grande perplexité. Il faut que vous attendiez, ou je serais forcée de dire non.
--J’attendrai, dit Arbuton.
--Oh merci! soupira Kitty, toute reconnaissante pour cette condescendance, et non parce qu’elle espérait triompher de l’épreuve. Vous êtes bien généreux.