Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay

Part 13

Chapter 133,903 wordsPublic domain

Il ne sut pas attendre, et il parla, pendant que tout, chez la jeune fille, le sang de ses veines et chaque fibre de son être, demandait grâce.

XI

RÉPONSE DE KITTY

Le crépuscule jetait ses dernières lueurs lorsque Kitty entra dans la chambre de Mme Ellison, et se laissa choir en silence sur la première chaise venue.

--Le colonel a rencontré un ami à l’hôtel, ce qui lui a fait oublier l’expédition, dit Fanny; il n’y a qu’une demi-heure qu’il est rentré. Mais c’est tout aussi bien. Je suis sûre que vous vous êtes parfaitement amusés. Où est M. Arbuton?

Kitty éclata en sanglots.

--Quoi? est-ce qu’il lui serait arrivé quelque chose? s’écria Mme Ellison en se précipitant vers elle.

--A lui? non! Qu’est-ce qui aurait pu lui arriver? demanda Kitty d’un ton piqué.

--Eh bien, alors, vous serait-il arrivé quelque chose, à vous?

--Je ne sais si cela peut s’appeler ainsi, mais je suppose que vous serez satisfaite maintenant, Fanny. Il m’a demandée en mariage.

Kitty prononça ces derniers mots avec une certaine violence, comme si, puisque la chose devait se dire, elle eût désiré s’en débarrasser au plus vite.

--Oh! ma chère! s’écria Mme Ellison, sans y mettre rien de ce sentiment de satisfaction qu’on devait attendre chez une entremetteuse de mariages qui voit ses plans réussir.

Tant qu’il s’était agi d’un mariage dans la portée abstraite du mot, elle n’avait pas cessé d’y travailler.

Mais, du moment qu’il s’agissait particulièrement de l’union de Kitty avec ce M. Arbuton qui, en réalité, leur était presque inconnu, et pour qui, au fond de son cœur, sa sympathie ne dépassait pas ce qu’elle savait de lui, c’était une autre affaire.

Mme Ellison était effrayée de son triomphe, et elle se prit à songer qu’un échec aurait été plus facile à subir.

Est-ce que les deux jeunes gens se convenaient aucunement?

Aurait-elle consenti à voir sa pauvre Kitty enchaînée pour la vie à cet égoïste impassible, dont le mérite même inspirait de l’éloignement, dont la modestie même semblait vous rabaisser et vous humilier?

Mme Ellison ne pouvait se poser la question avec modération ni dans un sens ni dans l’autre; elle était maintenant injuste envers Arbuton sans aucun doute.

--Avez-vous accepté? murmura-t-elle tout doucement.

--Accepté? répéta Kitty; non!

--Oh! ma chère! soupira de nouveau Mme Ellison, en se disant que ceci n’était guère préférable, et n’osant pas s’aventurer plus loin dans ses interrogations.

--Je suis dans une perplexité extrême, dit Kitty, après avoir attendu une question qui ne venait pas. J’ai besoin que vous m’aidiez à réfléchir.

--Avec plaisir, ma chérie. Mais je ne sais pas de quelle utilité je puis être pour vous. Je commence à m’apercevoir que je ne suis pas très forte sur la réflexion.

Kitty, qui désirait principalement voir la situation se dessiner plus distinctement devant elle, ne fit aucune attention à cet aveu, et se mit à raconter tout ce qui s’était passé.

Le crépuscule lui prêtait sa pénombre; et dans cette obscurité favorable, elle eut le courage de bien représenter tous les faits, même avec leur côté plaisant.

--C’était bien solennel, comme vous devez vous l’imaginer; et j’étais effrayée, dit-elle; mais je me suis efforcée de ne pas me laisser surprendre, en disant _oui_, simplement parce que c’était ce qu’il y avait de plus facile à faire. Je lui ai dit que je ne savais pas,--et c’était vrai; que j’avais à y songer,--et c’était encore vrai. Il n’a pas été bien généreux, et m’a dit qu’il s’était figuré que j’avais déjà eu le temps d’y réfléchir. Il ne paraissait pas bien comprendre--ou bien je n’ai pas su m’expliquer--quelles avaient été mes impressions jusque-là.

--Il pourrait certainement dire que vous l’avez encouragé, remarqua Mme Ellison toute pensive.

--Encouragé, Fanny! Comment pouvez-vous m’accuser d’une pareille indélicatesse?

--Il n’y a pas d’indélicatesse en cela. Les hommes ont besoin d’être encouragés; sinon, ils n’auraient jamais la hardiesse nécessaire. Ils sont naturellement si timides.

--Je ne pense pas que M. Arbuton soit si timide. Il paraissait croire qu’il n’avait qu’à demander pour la forme, et que de mon côté je n’avais rien à objecter. Qu’a-t-il jamais fait pour moi? Ne m’a-t-il pas, au contraire, été souvent fort désagréable? Il n’aurait pas dû parler immédiatement après ce qu’il venait d’entendre. C’était si mal à lui. Et puis, comment peut-il ignorer que les jeunes filles ne peuvent pas être là-dessus aussi certaines d’elles-mêmes que les hommes, ou, si elles le sont, ne peuvent pas le savoir juste au moment où on le leur demande.

--En effet, interrompit Mme Ellison, les jeunes filles sont comme cela. Je pense sincèrement que la plupart d’entre elles--quand elles sont jeunes comme vous, Kitty--ne pensent jamais au mariage comme la conséquence finale de leurs petites trames amoureuses. Tout ce qu’elles ambitionnent, c’est que les attentions galantes et le roman se continuent indéfiniment, et n’amènent rien de plus sérieux. Et l’on ne devrait pas les en blâmer, quoiqu’on le fasse souvent.

--Certainement, dit vivement Kitty, c’est cela; c’est ce que j’étais à me dire. Voilà la raison pour laquelle une jeune fille doit avoir du temps pour se décider. Je suppose qu’on vous en a donné, à vous.

--Oui, deux minutes. Le pauvre Dick retournait à son régiment, et se tenait là, debout, sa montre à la main. Je dis non d’abord, et puis je le rappelai, pour me reprendre. Mais, Kitty, si le roman s’était terminé sans qu’il vous eût rien déclaré, vous n’auriez pas aimé cela non plus, dites.

--Non, avoua Kitty en tremblant; je crois que non.

--Eh bien, alors, voyez-vous, c’est un grand point en sa faveur. Quel délai avez-vous demandé, ou vous a-t-il accordé?

--J’ai promis de lui donner une réponse avant notre départ de Québec, répondit Kitty avec un profond soupir.

--Est-ce que vous n’êtes pas déjà décidée?

--Je ne sais. Voilà ce que vous devez m’aider à trouver.

Mme Ellison fut quelque temps sans parler.

--Eh bien, dit-elle enfin, je suppose qu’il va falloir remonter jusqu’au commencement.

--En effet, soupira Kitty.

--Vous avez senti d’abord un certain attrait pour lui, la première fois que vous l’avez vu, n’est-ce pas? demanda Mme Ellison avec insinuation, tout en s’efforçant d’être systématique et suivie, par un effort mental dont nous ne pouvons donner une idée.

--Oui, répondit Kitty.

Puis elle ajouta plus bas:

--Mais je ne puis m’expliquer quelle sorte d’attrait. Je l’admirais, je suppose, pour sa beauté, son élégance, et pour l’exquise distinction de ses manières.

--Continuez, fit Mme Ellison. Et quand vous l’avez mieux connu?

--Mais nous avons déjà parlé de cela, Fanny.

--C’est vrai, mais nous ne devons rien omettre, reprit Mme Ellison sur un ton d’exactitude judiciaire qui fit sourire Kitty.

Mais celle-ci reprit son sérieux bien vite.

--Plus tard, reprit-elle, je ne puis dire s’il me plaisait ou non, ni même s’il cherchait à me plaire. M’est avis qu’il agissait d’une façon assez étrange pour un homme... épris. Je me sentais troublée et mal à l’aise avec lui. Il paraissait toujours se rendre aimable par pure condescendance.

--C’était peut-être un simple effet de votre imagination, Kitty.

--Peut-être; mais je n’en étais pas moins troublée.

--Et depuis?

--Depuis--c’est-à-dire après notre excursion à l’endroit où Montgomery fut tué--il m’a paru complètement changé. Il s’efforçait d’être agréable, et semblait faire tout en son pouvoir pour se faire aimer. Je ne puis m’expliquer cela. Il était rempli d’attentions pour moi, et se conduisait à mon égard--sans s’en douter probablement--comme s’il eût eu des droits sur ma personne. Cependant c’est peut-être là encore un effet de mon imagination. Il est bien difficile d’analyser ce qui s’est passé entre nous pendant ces deux dernières semaines.

Kitty se tut, et Mme Ellison resta quelque temps silencieuse, puis tout à coup:

--Quand il agissait comme s’il avait eu des droits sur vous, demanda-t-elle, est-ce que cela vous était désagréable?

--Je ne saurais dire. Il y avait là un peu de prétention de sa part. Je ne sais pas pourquoi il agissait ainsi.

--Avez-vous du respect pour lui?

--Mais, Fanny, je vous ai toujours dit que je respectais en lui bien des choses.

Mme Ellison avait les faits devant elle; il s’agissait d’en faire l’addition, et d’en tirer une conclusion. Elle se redressa sur son siège, et se mit à examiner sa tâche.

--Eh bien, Kitty, dit-elle, je vais vous dire: je ne sais vraiment que penser, mais je puis vous affirmer ceci: s’il vous a plu d’abord, et déplu ensuite, et qu’il soit devenu plus agréable subséquemment, et que sa manie d’agir comme s’il eût eu des droits sur vous ne vous a point choquée, et si vous le respectez, sans cependant le trouver charmant....

--Mais il l’est, charmant, à sa façon. Il l’a été dès le commencement. Dans un roman, ses manières froides, dédaigneuses, protectrices auraient été tout ce qu’il y a de plus attrayant.

--Alors pourquoi ne l’avez-vous pas accepté?

--Pourquoi? répondit Kitty entre le rire et les pleurs: c’est que nous ne faisons pas un roman, et je ne sais pas si je l’aime ou non.

--Mais pensez-vous que vous pourriez l’aimer?

--Je n’en sais rien. Sa demande a réveillé en moi tous les doutes que j’avais à son sujet, et m’a fait oublier les deux dernières semaines. Je ne sais pas si je l’aime. Si je l’aimais, est-ce que je n’aurais pas plus de confiance en lui?

--Eh bien, que vous ayez de l’amour ou non, je vais vous dire ce que vous êtes, Kitty, s’écria Mme Ellison, agacée par cette indécision, et soulagée de ce que l’alternative, quelle qu’elle fût, était remise d’un jour ou deux.

--Quoi?

--Vous êtes....

Mais à ce moment psychologique le colonel entra dans la chambre en flânant, et Kitty s’esquiva.

--Richard, dit gravement Mme Ellison et sur ce ton de reproche accusateur qui lui était ordinaire, vous savez ce qui est arrivé, je suppose.

--Non, ma chère, pas du tout; mais ça ne fait rien, je le saurai bientôt sans doute.

--Mon Dieu, je voudrais bien que vous fussiez un peu plus sérieux pour une fois. M. Arbuton a demandé Kitty en mariage.

Dans sa surprise, le colonel laissa échapper un coup de sifflet sec et rapide. Mais il ne hasarda aucune réflexion plus nettement formulée.

--Oui, reprit la jeune femme en réponse au coup de sifflet de son mari, et cela me contrarie horriblement.

--Tiens, mais je pensais que vous aviez de l’affection pour lui.

--Non, je n’avais pas d’affection pour lui; mais je croyais qu’il aurait pu être un bon parti pour Kitty.

--Et ne l’est-il pas?

--Elle n’en sait rien.

--Elle n’en sait rien?

--Non.

Le colonel écouta silencieusement le récit que Mme Ellison lui fit de toute l’affaire, et de l’indécision dans laquelle Kitty se trouvait. Alors il s’écria avec véhémence, et comme dans un accès de surprise envahissante:

--Voilà la chose la plus étonnante du monde. Qui se serait jamais imaginé que ce morceau de glace pût être amoureux?

--Est-ce que je ne vous l’ai pas toujours dit?

--Oui, certainement; mais cela pouvait s’interpréter de deux manières. Vous pourriez découvrir de la passion dans les yeux d’une pomme de terre, vous.

--Colonel Ellison, dit Fanny d’un ton sévère, dans quel but supposez-vous qu’il soit resté ici autour de nous depuis un mois? Pourquoi serait-il encore à Québec? Pensez-vous que c’est par compassion pour moi, ou parce qu’il trouvait votre compagnie si agréable?

--Ma foi, je supposais qu’il nous trouvait tolérables, et prenait quelque intérêt à Québec.

Mme Ellison ne fit aucune réponse, mais regarda son mari avec un air de dédain qui--heureusement pour le colonel--se perdit dans l’obscurité.

Enfin elle prétendit qu’en fait d’aveuglement les chauves-souris ne sont rien comparées aux hommes, car n’importe quelle chauve-souris aurait vu clair dans ce qui se passait.

--Il est vrai, remarqua le colonel, que j’ai eu une ombre de soupçon, le jour de cette affaire de Montgomery. Ils paraissaient confus tous les deux, lorsque je les rencontrai au bout de la rue, et ni l’un ni l’autre ne savaient que dire. Cependant, plus tard, cela m’avait semblé suffisamment expliqué par cette aventure que vous m’avez racontée. Dans le temps, je n’ai pas fait grande attention à la chose. L’idée qu’il fût amoureux me paraissait trop ridicule.

--Etait-ce si ridicule lorsque vous étiez amoureux de moi?

--Non; et cependant ma présente condition n’est pas une preuve que c’était fort sage, Fanny.

--Oui, voilà bien les hommes! Aussitôt que l’un d’eux est heureusement marié, il s’imagine qu’il ne doit plus y avoir d’amour en ce bas monde, et il ne peut concevoir que deux jeunes gens puissent s’éprendre l’un de l’autre.

--C’est à peu près cela, Fanny. Mais admettant, simplement pour les besoins de la discussion, que maître Boston ait demandé Kitty en mariage, et qu’elle ne sache pas si elle doit l’accepter ou non, qu’avons-nous à voir là-dedans? Je ne l’aime pas assez pour plaider sa cause; et vous? Quand Kitty sera-t-elle prête à répondre?

--Elle doit répondre avant notre départ d’ici.

Le colonel se mit à rire.

--De sorte qu’il est condamné à rester ici dans l’incertitude durant deux jours! C’est un peu dur, cela, Fanny; qu’est-ce qui vous a engagée à vous mêler si activement de cette affaire?

--Activement? je ne m’en suis pas mêlée activement.

--Disons que vous y avez acquiescé avec répugnance; mais pourquoi cela?

--Ma foi, elle a des goûts littéraires si prononcés, et puis elle est...

--Et puis elle est... quoi?

--Vous êtes insultant!--Et puis elle est si intelligente... et le reste. Je croyais qu’elle était destinée à vivre dans un endroit où tout le monde est instruit et porté vers les choses intellectuelles. C’est-à-dire que je m’imaginais cela, si toutefois je m’imaginais quelque chose.

--En somme, dit le colonel, vous pouvez avoir été dans le vrai, mais je ne pense pas que Kitty montre en ce moment une force d’esprit qui la rende particulièrement propre à la vie de Boston. Je suis d’avis qu’il est ridicule de laisser ainsi ce jeune homme en suspens. Elle pourrait tout aussi bien répondre maintenant que plus tard. Ce délai lui impose comme une espèce d’obligation envers lui. Je vais lui parler.

--Vous allez la tuer, si vous lui parlez. Vous ne savez pas jusqu’à quel point cela l’affecte.

--Ne craignez rien, je ménagerai sa sensibilité. C’est mon devoir de lui parler. Et puis, est-ce que je ne connais pas Kitty? Je l’ai presque élevée.

--Vous avez peut-être raison. Vous êtes tous si étranges dans cette famille, que vous pourriez avoir raison. Seulement, soyez prudent, Richard. Vous devrez aborder le sujet avec délicatesse... indirectement, vous savez. Les jeunes filles sont bien différentes des jeunes gens; n’y allez pas brusquement. Sachez manœuvrer au moins une fois dans votre vie.

--Très-bien, Fanny; soyez tranquille, je ne serai ni maladroit, ni brusque. J’irai à sa chambre dans quelques instants, lorsqu’elle sera plus tranquille, et j’aurai avec elle une bonne conversation calme et paternelle.

Le colonel n’eut pas la peine de se déranger, car Kitty avait laissé quelque chose sur la table de Fanny, et elle revint avec une lampe à la main.

Sur sa figure, qu’elle tenait détournée, on pouvait découvrir des traces de pleurs.

Le coin de ses lèvres fermement dessinées était baissé comme si elle eût pris une résolution des plus pénibles.

Fanny, qui était anxieuse, le remarqua; elle fit au colonel un signe qu’une femme aurait certainement pris pour une prière de se taire, ou tout au moins de parler avec la plus grande prudence et toute la tendresse possible.

Le colonel fit appel à sa stratégie, et s’écria joyeusement:

--Eh bien, Kitty, que vous a donc dit maître Boston?

Mme Ellison retomba sur son canapé comme frappée par une balle, et cacha sa tête dans ses mains.

Kitty ne parut pas avoir entendu.

Elle ramassa ce qu’elle était venue chercher, pencha une figure impassible sur son cousin qu’elle regarda sans le voir, et sortit de la chambre sans prononcer une parole.

--Eh bien, sur mon âme! s’écria le colonel, en voilà d’agréables manières de spectre, de somnambule ou de lady Macbeth. Sapristi! Fanny, voilà ce que vous gagnez à vouloir me faire manœuvrer. Si vous m’aviez laissé aller droit à la question... comme un homme...

--Je vous en prie, Richard, ne dites rien de plus, supplia Mme Ellison d’une voix brisée. Ce n’est pas votre faute, je le sais; et dans les circonstances je dois faire de mon mieux. Voyons, mon cher, sortez pour quelques instants, je vous en conjure.

Quant à Kitty, après avoir quitté la chambre de cette fantastique manière, elle se rappela vaguement, à travers les brouillards de sa propre anxiété, l’espèce d’effroi manifesté par le colonel lorsqu’elle l’avait regardé d’une façon si hagarde, et se demanda si elle n’avait pas traité ce pauvre Dick un peu plus tragiquement qu’il ne fallait; et elle se mit à rire silencieusement en elle-même.

Mais, au moment où elle s’arrêtait doucement devant la fenêtre du passage en riant au clair de la lune, qui, amoindrissant l’éclat de la lampe lui jetait sa pâle lueur à la figure, Arbuton descendit l’escalier des mansardes.

Le pauvre amoureux n’était pas un homme d’imagination; mais même à quelqu’un d’un esprit moins poétique et plus positif, la jeune fille aurait bien pu sembler à ce moment quelque créature immatérielle, quelque chose de fantastique, d’impalpable, d’insensible, un rêve, une vision céleste, avec un reflet de malice cependant. Il gémit sur sa beauté, comme s’il eût dû la perdre pour toujours dans cette transfiguration féerique.

--Miss Ellison! murmura-t-il à peine.

--Vous ne devriez pas me parler en ce moment, monsieur, répondit-elle avec gravité.

--Je le sais, mais c’est plus fort que moi. Pour l’amour du ciel, que cela ne me fasse point tort dans votre esprit. Je voulais vous demander si je ne pourrais vous voir demain, vous prier de laisser les choses avoir leur cours suivant les projets qui ont été faits, et comme si je ne vous avais rien dit aujourd’hui.

--Ce sera bien étrange, dit Kitty. Mes cousins savent tout maintenant. Comment pouvons-nous nous rencontrer en leur présence?

--Je ne veux pas partir sans avoir une réponse, et nous ne pouvons rester ici sans nous rencontrer. Il sera moins étrange de laisser les choses se passer comme si de rien n’était.

--Soit.

--Merci!

Il paraissait extraordinairement humble, et encore plus affecté.

Elle l’écouta descendre l’escalier, tirer le verrou de la porte extérieure et la fermer derrière lui.

Puis elle quitta l’espace éclairé par la lune et rentra dans sa chambre, que la lumière de la lampe protégée par d’épais rideaux emplissait tout entière de sa lueur vermeille, laissant voir la jeune fille non plus comme un esprit malicieux, mais comme une pauvre petite bien indécise, bien perplexe et bien anxieuse.

Sur un point au moins, elle était fixée.

Tout cela était l’effet d’un malentendu; il l’avait prise pour ce qu’elle n’était pas; car Arbuton était certainement d’un caractère trop mondain pour choisir comme femme--s’il l’eût connue--une jeune fille de l’origine et dans les conditions de Kitty, bien qu’elle-même en fût fière.

Il avait dû être trompé tout d’abord par les toilettes; et elle décida que son premier pas vers la vérité et la sincérité serait de remettre généreusement tout ce qui appartenait à Fanny, et de s’en tenir strictement à sa propre garde-robe.

--Et puis--ne put-elle s’empêcher de se dire--ma robe de voyage est justement ce qu’il faut pour un pique-nique.

Maintenant, si le sceptique lecteur d’un autre sexe était porté à railler cette méthode de se sacrifier, nul doute que les femmes, au moins, admettront qu’il était très naturel et éminemment convenable que, dans cette circonstance solennelle, elle pensât d’abord à la question de toilette, laquelle a toujours eu une si grande influence sur les affaires du cœur.

Qui peut prétendre,--soyez honnêtes pour une fois, ô hommes vains et remplis de vous-mêmes,--que la coupe, la couleur, l’ensemble élégant de la parure, n’ont pas joué le rôle le plus important dans son premier rêve d’amour?

Est-ce que certains petits bouts de dentelle, certains nœuds de ruban, n’y ont pas pris autant de part que n’importe quel sourire ou quel regard tendre?

Est-ce que la longue expérience des femmes ne leur a pas enseigné qu’une jolie toilette constitue la moitié de leur art de plaire?

Elles le savent évidemment; et quand Kitty prit le parti de renoncer aux avantages qu’elle tirait des robes de Fanny, elle gagnait la plus rude bataille qu’elle eût à livrer pour être franche envers Arbuton.

Elle ne s’arrêta pas là, sans doute.

Elle ne dormit pas, méditant les moyens de le désabuser entièrement, en le persuadant qu’elle n’était pas la femme qui pût lui convenir.

XII

PIQUE-NIQUE AU CHÂTEAU-BIGOT

--Eh bien, dit Mme Ellison--qui s’était glissée dans la chambre de Kitty, le lendemain matin, afin d’avoir une meilleure lumière pour disposer les boucles de son chignon--ce ne sera pas plus insensé que le reste. Si vous pouvez vous y soumettre, nous n’y trouverons pas à redire, quant à nous.

--Je ne vois pas comment nous pourrions éviter cela, Fanny. Il l’a demandé; et à dire le vrai, je n’en suis pas fâchée, car je n’aimerais pas à avoir la migraine de convention qu’ont toutes les jeunes filles qui ne veulent pas se montrer. Au surplus je ne vois pas comment nous pourrions passer la journée d’une façon plus rationnelle qu’en ne dérangeant rien au programme. Mais au fond, peut-il y avoir une situation plus risible? Maintenant que le côté mélodramatique de l’affaire s’efface, et que celle-ci prend une couleur plus sérieuse, cela me fait rire. Ce pauvre M. Arbuton va s’imaginer toute la journée que je l’examinai d’un œil sans pitié, qu’il ne doit pas faire ceci, qu’il ne doit pas dire cela, de peur de me déplaire. Il ne saurait s’échapper, car il a promis d’attendre ma décision. C’est une position absurde pour lui, mais ce n’est pas ma faute. Je pourrais bien lui dire _non_ tout de suite, mais je préfère attendre.

--Pourquoi donc avez-vous mis cette robe? interrompit soudainement Mme Ellison.

--Parce que je ne veux plus porter vos toilettes, Fanny. C’est un cas de conscience. Je me sens coupable d’inspirer de l’amour sous une parure qui ne m’appartient pas. Et c’est peut-être en punition de ma duplicité, que je me trouve si embarrassée de toute cette affaire et du rôle que j’y joue. Il me semble toujours qu’il s’agit d’une autre; et, si absurde que cela soit, je crois parfois m’intéresser à une tierce personne.

Mme Ellison essaya de répondre, mais elle rencontra la résolution inébranlable de Kitty; elle ne put réussir à lui faire ajouter même un bout de ruban à ses cheveux.

Ce ne fut que plus tard dans l’avant-midi que les préparatifs du pique-nique furent terminés. Nos amis montèrent tous quatre dans la même voiture, et l’on se mit en route.

Dans la nécessité où chacun se trouvait de tirer le meilleur parti possible des circonstances, l’ignorance affectée du colonel était peut-être exagérée, mais les petits stratagèmes de Mme Ellison eurent un succès merveilleux.

Sa tournure d’esprit s’adaptait parfaitement à la situation, et personne n’eût pu découvrir chez elle la moindre chose qui ne tendît au but qu’elle se proposait, la moindre parole qui, dans le ton ou l’expression, fût trop vivement accentuée.

Arbuton, dont elle s’était emparée, et qui la savait au courant de tout, s’avoua qu’il ne lui avait jamais rendu justice, et seconda les efforts de la jeune femme avec une espèce d’admiration sympathique.

De son côté, Kitty, par certains regards reconnaissants jetés à sa cousine en détournant la tête, rendait un ardent hommage aux efforts de tact déployés par elle, et après quelques instants de trouble durant lesquels l’angoisse de toute sa nuit la mordit au cœur, elle finit, en dépit de tout, par trouver la situation passable.

Le chemin qui conduit au Château-Bigot est charmant.