Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay

Part 11

Chapter 113,883 wordsPublic domain

Au coin de la rue Saint-Pierre, le drapeau national flottait sur le consulat des Etats-Unis, et sa vue réveilla plus vivement, chez Kitty peu habituée aux voyages, le sentiment de son éloignement du sol natal.

Enfin, ils tournèrent dans la nouvelle rue Saut-au-Matelot, où aboutit la ruelle qui portait autrefois ce nom, et s’acheminèrent lentement dans l’ombre fraîche et le silence de cette voie solitaire.

Kitty était étrangement débarrassée de cette contrainte qu’Arbuton exerçait généralement sur elle. Un certain esprit d’indépendante résistance lui remplissait le cœur. Elle sentait et pensait à sa guise pour la première fois depuis plusieurs jours.

De son côté, Arbuton allait méditant sur le problème que lui présentait cette jeune fille qui méprisait les gentilshommes, et qui pourtant ne cessait point d’être charmante à ses yeux.

Une légère odeur d’étoupe et de poisson salé flottait dans l’atmosphère.

--Oh! soupira Kitty, est-ce que cela ne vous fait pas songer aux mers lointaines? Est-ce que vous n’aimeriez pas à être naufragé pour une demi-journée ou à peu près, monsieur Arbuton?

--Oui, oui, certainement, répondit celui-ci avec distraction.

Puis il se demanda ce qu’elle avait à rire.

Le silence de l’endroit était troublé seulement par le bruit qui sortait des boutiques de tonneliers, lesquels occupaient certainement une maison sur deux.

La solitude n’était animée que par les terreneuves qui s’allongeaient nonchalamment sur le seuil de chacun de ces ateliers.

La succession non interrompue de ces boutiques et de ces chiens mit Kitty en verve, et tout en cheminant à pas lents, elle se mit à plaisanter à ce sujet comme elle avait l’habitude de le faire à tout propos.

--Tiens, dit-elle, voici une porte sans chien. Cela ne peut pas être une véritable boutique de tonnelier--sans chien! Oh! voilà qui explique tout, je suppose, ajouta-t-elle en s’arrêtant devant l’entrée et en lisant l’enseigne: _Académie commerciale et littéraire_, suspendue à une fenêtre du deuxième étage. Un curieux endroit pour un temple de la science! Quel rapport supposez-vous qu’il puisse y avoir entre le métier de tonnelier et l’éducation académique, monsieur Arbuton?

Elle s’était arrêtée et regardait l’enseigne qui avait excité sa gaieté, balançant négligemment son ombrelle à droite et à gauche, tandis qu’un sourire rayonnant se jouait sur sa figure.

Soudain une ombre parut s’élancer entre elle et la porte ouverte; Arbuton se précipita violemment de son côté, et pendant qu’elle faisait des efforts pour ne pas perdre son équilibre sous le choc, elle le vit penché sur un chien furieux cramponné sur sa poitrine, aux revers de son paletot, et dont il serrait la gorge de ses deux mains.

D’un regard il vit la terreur de la jeune fille.

--Je vous demande pardon; n’appelez pas, dit-il.

Mais du fond de la boutique arrivaient des malédictions:

--Miséricorde! c’est le bouledogue du capitaine anglais!

D’affreux cris de détresse se firent entendre, et un petit homme à la figure étrangement sauvage, nu-tête et les yeux hagards, s’élança de la maison.

Il portait un tablier de tonnelier et avait à la main un fer rouge que, tout en criant, il appliqua sur le museau de la terrible bête.

Sans un cri, le chien lâcha prise, et, sautant à terre, se réfugia dans l’obscurité de la boutique aussi silencieusement qu’il en était sorti, pendant que Kitty était là frappée de stupeur, et avant que la foule attirée par les vociférations du tonnelier eût pu voir ce qui s’était passé.

Arbuton se redressa, et jeta un regard menaçant aux spectateurs qui l’entouraient bouche béante.

Ceux-ci commencèrent à retirer une à une leurs têtes des fenêtres, et à regagner le seuil de leurs portes, comme s’ils eussent été coupables de quelque chose de bien pire que d’avoir voulu secourir un de leurs semblables.

--Bon Dieu! dit Arbuton, quelle scène abominable!

Il était pâle comme un spectre.

Après avoir ainsi chassé du regard les spectateurs indiscrets, il se retourna vers celui qui l’avait délivré:

--Merci bien, dit-il d’un ton ferme et froid.

Puis il ôta son pardessus déchiré par les dents de l’animal, et irréparablement contaminé par ce brutal assaut.

Il le regarda en frissonnant, avec un air d’indicible dégoût, et fit un mouvement comme pour le jeter dans la rue.

Mais son regard tomba sur la petite personne malpropre du tonnelier qui se tenait immobile, roulant ses mains dans son tablier, et protestant vivement et avec volubilité que le chien n’était pas à lui, mais à un capitaine de navire anglais, qui le lui avait confié.

Il avait songé plusieurs fois à le tuer, disait-il.

Arbuton, qui paraissait ne pas l’entendre ou qui était trop occupé d’autre chose pour se demander si l’individu était coupable ou non, lui adressa tout à coup la parole en français:

--Vous m’avez rendu un grand service, monsieur; je ne peux pas vous le payer; mais prenez toujours ceci, dit-il, en glissant un billet de banque dans la main noire du petit homme.

--Oh! c’est bien trop! s’écria celui-ci. Mais c’est vraiment le fait d’un monsieur comme vous, si brave, si....

--Assez! cela n’est rien, interrompit le jeune homme.

Et jetant son paletot sur l’épaule du tonnelier:

--Faites-moi encore le plaisir de garder ceci, dit-il; peut-être pourrez-vous l’utiliser.

--Monsieur me comble... balbutia l’individu émerveillé.

Mais Arbuton se retourna brusquement du côté de Kitty, qui tremblait de porter comme les autres spectateurs sa part de responsabilité, et lui saisissant la main qu’il plaça et pressa tendrement sous son bras en s’éloignant, il laissa son interlocuteur planté au beau milieu du trottoir le regardant aller, tout ébahi.

Kitty osait à peine lui demander s’il était blessé, ce qu’elle fit cependant d’une voix temblante.

--Non, je ne crois pas, répondit-il en jetant un coup d’œil à sa redingote qui était croisée sur sa poitrine, et intacte.

Il continua à marcher, jetant un regard rapide à toutes les portes où il n’apercevait pas un chien de Terre-Neuve.

Tout cela s’était passé si soudainement et en si peu de temps que la jeune fille aurait pu ne pas entièrement comprendre, quand même elle aurait été témoin de toute la scène.

Arbuton s’en rendait à peine compte lui-même.

Au moment où Kitty s’arrêtait riant et badinant à la porte de la boutique, il avait par hasard aperçu le chien tapi à l’intérieur, et n’avait eu que juste le temps de se précipiter en avant pour recevoir sur sa poitrine le féroce animal qui s’élançait sur la jeune fille.

Il n’avait en agissant ainsi aucunement songé à son propre danger.

Il savait qu’il n’était pas blessé, mais cela lui était égal. Kitty était saine et suave, c’est tout ce qui l’occupait.

En pressant la main de celle-ci contre son cœur, il sentit comme un frémissement d’inexprimable tendresse, comme un sentiment de possession rapide et passionné, une espèce de transport enthousiaste, comme si, en sauvant la jeune fille de cet horrible danger, il l’avait conquise pour toujours.

La perplexité qu’elle lui avait toujours fait éprouver semblait s’être évanouie comme une chimère.

Toutes les froides hésitations et les scrupules gênants qui l’embarrassaient autrefois venaient de s’envoler, et avec eux tous les soucis de son rang.

Son rang? Dans ce moment suprême, il ne connaissait pas d’autre monde que celui qu’il voyait dans les yeux de Kitty, où il plongeait son regard avec une expression que la jeune fille ne savait comment trop interpréter.

Elle pensait que cette aventure avait profondément vexé l’amour-propre de son compagnon; et, persuadée qu’il était homme à songer plus à cela qu’au danger couru, elle craignait d’aggraver la blessure en y faisant allusion.

Ils marchaient rapidement. Elle attendait qu’il prît la parole; mais il n’en faisait rien, bien que, chaque fois qu’il jetait sur elle son regard étrange, il parût prêt à ouvrir la bouche.

Tout à coup elle s’arrêta, et retirant sa main de dessous le bras du jeune homme:

--Mais, nous avons oublié mon cousin, dit-elle.

--En effet! répondit Arbuton, avec un vague sourire.

Et jetant un regard en arrière, ils aperçurent le colonel debout sur le trottoir, près de l’extrémité de l’ancienne rue du Saut-au-Matelot, les mains dans les poches et les yeux fixés sur eux avec persistance.

Son regard ne perdit rien de sa sévérité lorsqu’ils s’approchèrent, et les premières paroles de Kitty ne furent pas de nature à le remettre en belle humeur.

Oh! Dick, je vous avais entièrement oublié, s’écria-t-elle avec un rire soudain et inexplicable, interrompu et repris comme si quelque drolatique image eût apparu et disparu alternativement dans son esprit.

--Ma foi, cela peut être un compliment, Kitty; mais il m’est guère compréhensible, dit-il en promenant son regard inquisiteur sur le jeune couple. Je ne sais pas ce que vous direz à l’oncle Jack. Ce n’est pas moi seulement que vous oubliez, c’est toute l’expédition américaine contre Québec.

Le colonel attendit en vain la réponse. Kitty n’osait pas entreprendre une explication, et Arbuton n’était pas homme à paraître se vanter de la part qu’il avait prise à l’aventure, en racontant ce qui s’était passé, lors même qu’il eût aimé à le faire en ce moment.

L’ignorance où se trouvait la jeune fille de ce qu’il avait osé pour elle ajoutait du charme au nouveau sentiment qui s’était emparé de lui; et il aurait voulu, autant que possible, ne pas gâter son bonheur en y mêlant chez Kitty un sentiment de reconnaissance, si agréable que cela eût pu lui paraître, dans une autre occasion. Pour l’instant, il préférait ne pas entrer en explications, afin de garder pour lui la compassion naïve de la jeune fille, et lui mieux permettre d’exprimer par son rire joyeux un soulagement dont elle ignorait la vraie nature.

--Je ne comprends rien à cela, dit le colonel, dont l’esprit lourdement masculin commençait à percevoir le vague soupçon de quelque intrigue amoureuse.

Mais rejetant bien vite cette idée comme absurde:

--Enfin, ajouta-t-il, vous avez fait l’oubli, à moi de pardonner. Tout ce que je réclame de vous maintenant, c’est le plaisir de votre compagnie jusqu’à l’endroit où est tombé Montgomery. Fanny ne voudra jamais croire que je l’aie trouvé, si vous ne venez pas avec moi, allégua-t-il sous forme de dernière instance.

--Oh! sans doute, nous irons, dit Arbuton, parlant sans s’en apercevoir, comme s’il eût été autorisé à le faire pour deux.

Ils entrèrent de nouveau dans les rues plus animées du port, traversèrent la place du marché de la basse-ville, au milieu de laquelle s’élève le marché lui-même, ayant, de chaque côté, des magasins et des maisons d’entrepôt.

Ils suivirent la longue rangée d’échoppes couvertes de toile, regorgeant de denrées et de légumes, ainsi que le vaste escalier plongeant dans le fleuve, et par où les produits de la campagne arrivent au marché.

Toute la place était encombrée de paysans en voiture et de citadins à pied. A un certain endroit, un groupe entourait un char peint à grand frais, au haut duquel une espèce de Yankee à figure de charlatan pérorait dans un français de son crû, pour vendre une médecine américaine brevetée, à son auditoire qui riait sous cape.

Comme cela amusait Kitty, Arbuton trouva que c’était la chose la plus drôle du monde; mais il fut encore beaucoup plus intéressé lorsqu’on fit remarquer au colonel un paysan debout dans un coin, près d’un panier de volailles qu’examinait une acheteuse, comme si c’eût été quelque chose d’extraordinaire, pendant que la foule s’assemblait alentour.

--Il faut beaucoup de monde pour conclure un marché ici, remarqua le colonel. Je suppose qu’ils font sortir la garnison lorsqu’ils vendent un bœuf.

En effet, le marchand et l’acheteur semblaient prendre avis des spectateurs qui discutaient en examinant attentivement la marchandise, comme s’ils n’avaient encore jamais rien vu de si rare que des poules.

A la fin, le paysan prit lui-même le paquet de volailles, et le passa en revue avec beaucoup d’attention.

--Ma foi, dit Kitty, on dirait qu’il n’a pas encore vu ses propres poulets.

Arbuton, qui généralement goûtait si peu les plaisanteries de ce genre, sourit comme si c’eût été la boutade la plus spirituelle et la plus charmante réflexion du monde.

Il fit attendre ses compagnons pour assister à la conclusion du marché; on aurait dit qu’il eût pu rester là indéfiniment.

Mais le colonel avait Montgomery à cœur, et il les pressa d’avancer.

Il les conduisit au-delà du quai de la Reine, le long du chemin des Foulons jusqu’à l’endroit où le flanc escarpé et rugueux du rocher porte un écriteau sur lequel on lit: _Ici tomba Montgomery_,--bien qu’en réalité il ne soit pas tombé à mi-côte, mais au pied même de l’escarpement, sous la batterie qui l’empêcha de faire sa jonction avec Arnold à la barrière Prescott.

Le lieu a encore un certain aspect sauvage, tant le flanc de la falaise sur laquelle s’élèvent les hautes murailles de la citadelle est aride, tant les quelques têtes de sapins qui sortent des crevasses sont rabougries et déchiquetées par les tempêtes hibernales, tant les maisons sont décrépites par l’âge, et portent sur leurs pans les vestiges des fréquents incendies qui désolent la basse-ville.

Vains détails.

Ni les souvenirs de l’endroit, ni l’apparence du lieu ne purent remettre dans la même direction les pensées de ces touristes si curieusement assortis; et le colonel, après quelques tentatives pour ramener le cours des réflexions sur un terrain commun, dut abandonner Arbuton à ses tendres rêveries, et Kitty à son étonnement de voir son compagnon si changé dans ses rapports avec elle.

Ses complaisances l’intimidaient, tant elle y était peu habituée, et peut-être n’était-elle pas éloignée d’en être surprise comme d’un certain manque de dignité.

--Eh bien, Kitty, dit le colonel, m’est avis que l’oncle Jack aurait fait plus de cas de tout ceci que nous n’en avons fait nous-mêmes. Il aurait au moins constaté le caractère de ces rochers au point de vue géologique!

IX

OÙ ARBUTON PERD LA TÊTE

Après sa promenade, Kitty se rendit comme d’habitude dans la chambre de Mme Ellison; mais en s’asseyant auprès du canapé elle tomba dans une profonde rêverie.

--Qu’avez-vous à sourire? demanda Mme Ellison, après avoir laissé la jeune fille un instant à sa distraction.

--Est-ce que je souriais? demanda Kitty en riant. Je ne m’en apercevais pas.

--Qu’est-il donc arrivé de si drôle?

--Ma foi, je ne sais pas si c’est drôle ou non; je suis même d’avis que ça ne l’est pas du tout.

--Alors qu’est ce qui vous fait rire?

--Je ne sais pas. Est-ce que....

--Allons, ne me demandez pas si vous avez ri, Kitty. Ce serait un peu trop fort. Vous pouvez répondre ou ne pas répondre, c’est votre affaire; mais je n’aime point qu’on se moque de moi.

--Oh! Fanny, comment pouvez-vous penser?... Je songeais à tout autre chose. Mais je ne saurais comment vous en faire part sans montrer M. Arbuton sous un jour un peu risible, et ce ne serait pas très loyal.

--Tiens, vous voilà bien scrupuleuse à son sujet tout à coup, fit Mme Ellison. Vous ne paraissiez pas si disposée à l’épargner, hier. J’ai peine à m’expliquer une conversion si soudaine.

Kitty répondit par un accès de fou rire des plus agaçants.

--Maintenant, dit-elle, je vois bien qu’il faut tout vous dire.

Et elle raconta rapidement ce qui était arrivé à son ami.

--Eh bien, Fanny, fit elle en concluant, je n’ai jamais vu autant de bravoure unie à un pareil sang-froid, et je l’admire plus que jamais; mais je ne puis m’empêcher de voir le revers de la médaille, vous savez.

--Quel revers de la médaille? je ne comprends pas.

--Tenez, vous auriez ri vous-même, si vous aviez vu l’air de grand seigneur avec lequel il renvoya les pauvres diables qui sortaient des maisons voisines pour lui porter secours, la pose superbe qu’il avait en récompensant le petit tonnelier, la manière héroïque dont il s’est séparé de son paletot--qu’il ne peut guère remplacer à Québec--la politesse distraite avec laquelle il s’empara de ma main pour la placer sous son bras, et son départ triomphal avec moi. Mais le comble, Fanny--et elle se courba sous un formidable accès de gaieté longtemps retenue--le comble, c’était le fer, vous savez, le fer rouge du tonnelier; il me semblait voir le chien porter sur son nez, pour le reste de ses jours, la marque qui sert à constater combien chaque tonneau contient de gallons.

--Kitty, ne soyez point... sacrilège, s’écria Mme Ellison.

--Non, je ne suis point sacrilège, répliqua-t-elle, haletante et respirant à peine. Je n’ai jamais autant respecté M. Arbuton; et vous venez d’avouer que je n’ai pas l’habitude d’être aussi scrupuleuse à son égard. Mais, de ma vie, je n’ai jamais été si contente de voir Dick, et d’avoir un prétexte pour rire. Je n’ai pas dit un mot à M. Arbuton, car il n’aurait pas pu, quand même il l’aurait voulu, me laisser rire assez pour en finir. Je marchais péniblement, mais gravement à côté de lui, et ni lui ni moi n’en avons parlé à Dick, conclut-elle, hors d’haleine. Et maintenant je ne vois pas pourquoi je vous conte cela, à vous; cela me paraît méchant et cruel, fit-elle toute contrite et presque pensive.

Ce récit n’avait pas fait rire Mme Ellison.

--Eh bien, Kitty, dit-elle, s’il s’agissait d’une autre jeune fille, je dirais qu’il y a manque de cœur à agir comme vous l’avez fait.

--Je sais que c’est un manque de cœur, Fanny; et vous n’avez pas besoin de faire allusion à nulle autre jeune fille. Je suis sûre cependant de ne pas avoir laissé échapper une seule syllabe qui pût le blesser; au contraire, il s’était montré très désagréable un moment auparavant, et je lui ai tout pardonné lorsque je l’ai vu si mortifié. Vous voyez que je ne manque pas de sentiment.

Mais un instant après, la jeune fille se leva, prit les mains de sa cousine dans les siennes, et s’écria avec explosion:

--Oui, Fanny, j’ai manqué de cœur. Je crains de n’avoir montré ni sympathie ni compassion. J’ai peur d’avoir paru insensible et dure. J’aurais dû songer seulement au danger qu’il avait couru; maintenant il me semble que je n’y ai presque pas pensé. Oh! c’est cruel de ma part d’avoir vu en cela quelque chose de risible. Que puis-je faire maintenant?

--En tout cas, ne perdez pas la tête, Kitty. Il ne sait pas que vous avez ri de lui. Vous n’avez rien à y faire.

--Si fait. Il ne sait pas que j’ai ri de lui; mais il faut vous dire que j’ai ri beaucoup lorsque nous avons rencontré Dick; et que doit-il en penser?

--Il en conclura que vous étiez nerveuse, je suppose.

--Vraiment? vous pensez, Fanny? Oh! je voudrais le croire! Je suis si horriblement mécontente de moi. Hier, à cette même place, je l’accusais de manquer de sensibilité, et dire que j’ai été mille fois pire qu’il n’a jamais été et ne pourrait jamais être! Oh! ma chère, ma chère!

--Kitty, assez! interrompit Mme Ellison; vous me chargez à fonds de train, et me voilà toute confuse de n’être pas plus émue.

--Oh! c’est facile pour vous d’être calme, mais vous ne le seriez pas tant, si vous ne saviez que faire.

--Oui, je le serais, puisque je ne sais que faire, et que je suis calme.

--Mais enfin, comment sortir de là?

Et Kitty retira ses mains de celles de Fanny, et se mit à se les tordre convulsivement.

--Je vais vous dire, ajouta-t-elle tout à coup, en même temps qu’une expression de soulagement s’épanouissait sur sa physionomie; durant tout le temps qu’il demeurera ici, je supporterai tout ce qu’il pourra faire ou dire de désagréable, sans jamais le lui rendre. J’endurerai tout. Je serai si douce! Il pourra me regarder du haut de sa grandeur, me brusquer, me mettre dans le tort tant qu’il voudra. Je ferai si bien qu’il ne pourra point me reprocher ma conduite. O Fanny!

Là-dessus, Mme Ellison promit de la gronder fort pour ces absurdités, l’attira à elle pour l’embrasser, lui assura qu’elle n’avait encouru aucun blâme, mais que, néanmoins, elle approuvait cette détermination de respecter à l’avenir les faiblesses et les préjugés d’Arbuton.

Nous ne savons jusqu’à quel point Kitty aurait mis ses héroïques dispositions en pratique; les déterminations si facilement prises ne sont pas toujours aussi facilement exécutées.

Elle passa la nuit sans dormir, toute à ses bonnes résolutions et à ses projets d’expiation.

Mais, heureusement pour elle, les faiblesses et les préjugés d’Arbuton s’étaient étrangement modifiés.

Le changement qui s’était opéré chez lui, ce jour-là, persista.

C’était toujours Arbuton, mais avec une différence.

Il ne pouvait pas refaire entièrement un caractère qu’il devait à la nature et à son éducation; et peut-être d’ailleurs eût-il été impossible de l’entamer sérieusement sans détruire l’individu lui-même.

Il resta désespérément supérieur au colonel et à Mme Ellison; mais il est difficile d’aimer une femme sans tâcher--au moins avant le mariage--de plaire à ceux qui lui sont chers.

Arbuton avait disputé pas à pas le terrain à sa passion; il avait fait face avec fermeté à cette magie qui, dans les commencements, le charmait chez Kitty.

Plus tard il n’avait rien fait de plus que de se conformer aux exigences de la plus stricte politesse.

Il avait été excessivement tourmenté de savoir si elle pourrait lui convenir, à lui et à son rang dans la société.

Il n’était pas encore sûr que les parents de la jeune fille, inconnus pour lui, ne fussent des gens horriblement vulgaires.

Il était même dans une ignorance complète de la condition sociale et des circonstances où elle avait vécu. Mais il ne la voyait plus que dans le rayonnement de ce qu’il avait osé pour elle, et qu’au reflet du dévouement par lequel il lui semblait l’avoir conquise.

Et il agissait auprès d’elle avec l’abnégation d’un amoureux, ou quelque chose d’analogue, comme qui dirait une tolérance absolue, une patience pleine de tendresse, dans laquelle il aurait été difficile de découvrir une ombre de condescendance cachée.

Il était devenu passablement intime dans la famille.

La blessure de Mme Ellison, malgré de nombreuses imprudences, allait décidément mieux, et quelquefois la malade se payait le luxe, avec l’aide de quelqu’un, de descendre dîner dans la salle à manger.

Mais elle prenait toujours le thé près de son canapé, et Arbuton en faisait autant avec le reste de la famille.

Peu d’heures du jour s’écoulaient sans qu’ils se rencontrassent dans cette intimité familière qui s’établit entre les personnes passant les loisirs de l’été sous le même toit.

Le matin, il retrouvait la jeune fille plus fraîche et plus gaie qu’aucune des fleurs du jardin épanouies sous leurs fenêtres, et gardant encore dans son regard le doux reflet de ses rêves ingénus.

Le soir se passait près d’elle, à la lueur de la lampe qui éclairait ce petit monde intérieur en reléguant dans l’ombre le grand monde du dehors, et qui semblait être le suave rayonnement de la présence de cette jeune fille qui causait, tricotait ou lisait, comme l’ange idéal du foyer.

Quelquefois il l’entendait causer avec Mme Ellison, ou rire à demi-voix après avoir dit bonsoir à celle-ci.

Une nuit il s’éveilla: elle paraissait être à sa fenêtre, regardant le jardin des Ursulines au clair de la lune, et fredonnant des lambeaux de romance.

La rencontrer sur les escaliers ou dans les passages et lui faire place avec un geste, une rougeur, un léger émoi; s’asseoir à table près d’elle trois fois par jour--tout cela exerçait sur lui une fascination puissante.

Il y avait du ravissement dans son châle retombant sur le dossier de sa chaise.

Ses gants reposant sur la table comme des feuilles mortes, et conservant encore la forme de ses mains, étaient pleins d’enchantement; et, chose extraordinaire, ils lui touchaient le cœur d’autant plus qu’il y avait en eux quelque chose de négligé, et que le bout des doigts en était délicieusement usé.

Il trouvait de l’intérêt même dans les conversations à la dérobée qu’elle avait avec Fanny sur l’assemblage des objets et l’assortiment des couleurs.