Une rencontre: roman de deux touristes sur le Saint-Laurent et le Saguenay

Part 10

Chapter 103,810 wordsPublic domain

--Oh! je ne m’en croirais pas le talent, dit-elle. Ce ne serait pas une histoire bien facile à combiner. Peut-être cet homme ne ferait-il rien d’assez positivement désagréable pour mériter condamnation. Le seul moyen de peindre son caractère serait de la faire s’oublier, elle, jusqu’à lui dire des choses blessantes, dont elle se repentirait ensuite, tandis que lui serait toujours impassiblement irrépréhensible en tout. Et encore serait-il peut-être regardé par les imbéciles comme le plus à plaindre. Ma foi, après tout, M. Arbuton a été très poli pour nous, Fanny, reprit-elle en se levant, à la suite d’une autre pause. Peut-être suis-je injuste. Pardonnez-le-moi pour lui; et je voudrais, ajouta-t-elle avec cet air de désappointement découragé qui lui prenait quelquefois, et pendant qu’elle sentait son cœur se serrer de surprise à chaque mot qui semblait tomber de ses lèvres à son insu, je voudrais qu’il s’en allât.

--Kitty! vous me choquez, dit Mme Ellison en se dressant sur ses coussins.

--Je suis choquée moi-même, Fanny.

--Alors êtes-vous réellement fatiguée de lui?

Kitty, debout près de la chaise qu’elle venait d’abandonner, détourna la tête sans répondre.

Mme Ellison étendit la main vers elle:

--Kitty, approchez! dit-elle avec un élan d’impérieuse tendresse.

--Non, Fanny, je ne veux pas, répondit la jeune fille d’une voix tremblante.

Elle porta à sa bouche le gant que sa main secouait nerveusement de droite à gauche, et en mordit convulsivement le bouton.

--Je ne sais pas si je suis fatiguée de lui, dit-elle--quoique, à coup sûr, ce ne soit pas un homme sur qui on puisse se reposer--mais je suis fatiguée de la chose elle-même. Je suis continuellement dans l’angoisse et le trouble, et je n’y vois pas d’issue. Oui, je voudrais qu’il partît! Oui, il est fatigant. Pourquoi reste-t-il ici? S’il se croit si supérieur à nous, pourquoi tenir à notre compagnie? Il est temps qu’il s’en aille. Non, Fanny, non! s’écria-t-elle avec un petit rire saccadé, en repoussant encore une fois la main qu’on lui tendait, laissez-moi faire la folle toute seule, je vous en prie.

Et, passant rapidement la main sur ses yeux, elle s’enfuit hors de la chambre. A la porte, elle se retourna:

--Fanny, dit-elle, n’allez pas croire que c’est ce que vous pensez, au moins.

--Non, non, ma chère, je vois que vous êtes un peu lasse.

--Car je désire réellement qu’il parte.

Or, justement ce jour-là, Arbuton trouvait plus difficile que jamais de revenir à son intention première de quitter Québec, et de briser une bonne fois avec cette famille.

Il se promettait cela tous les jours d’une façon ou d’une autre, et sa résolution s’évanouissait à chaque soleil levant.

Quelle que fût son opinion sur le compte du colonel et de Mme Ellison, il est certain qu’en ce qui concernait Kitty--considérée au point de vue de ses rapports présents avec elle--il ne voyait pas quel changement dans sa personne eût pu la rendre meilleure à ses yeux.

Il lui trouvait un charme de manières, qui--quoique n’étant pas de son monde à lui--aurait pu s’imposer n’importe où.

Le plaisir enfantin qu’elle trouvait en toute chose, bien qu’il ne pût guère y répondre, avait beaucoup d’attrait pour lui. Il respectait le côté sérieux qu’il découvrait dans les transports de gaîté de la jeune fille.

Il était étonné des connaissances qu’elle avait acquises de côté et d’autres.

Il allait jusqu’à ne pas trouver à redire aux enthousiasmes littéraires qu’il trouvait chez elle aussi naïfs que l’amour d’une petite fille pour les fleurs.

En outre, il appréciait plusieurs des avantages personnels qu’elle possédait: une voix douce et musicale, un regard tendre, voilé de longs cils, une pose d’épaules tombantes, et de mains paresseusement posées l’une dans l’autre sur les genoux, beaucoup de sérénité dans la figure, un rire plein de sonorité légère et franche.

Il n’y avait rien de bien rare dans toutes ces qualités; et, combinées d’une façon différente, il les avait remarquées mille fois chez d’autres.

Et pourtant, chez Kitty, il y trouvait une étrange fascination.

Elle avait de ces petites minauderies qui provoquent des soins doux et caressants; mais il s’était aperçu aussi qu’elle tenait assez du petit chat pour se défendre contre les actes de condescendance excessive; et jamais elle ne le séduisait plus que lorsqu’elle montrait toute l’élévation de son caractère, en lui résistant le plus énergiquement.

Ici et pour le moment, tout était parfait; mais il se devait à son avenir, et sa conscience ne le laissait pas en repos.

Le charme de se rencontrer avec elle si familièrement sous le même toit, l’entraînement de sa présence habituelle, lui devenaient intolérables.

Il ne pouvait pas s’y soumettre plus longtemps. Dans son intérêt, il fallait en finir.

Mais d’une heure à l’autre, il sentait sa résolution s’amollir, et il restait.

Les jours qu’il passait en hésitations, à la pensée de l’immense distance qu’il y avait entre lui, Kitty et la famille de celle-ci lui apportaient aussi des moments d’heureux oubli, pendant lesquels toutes ses craintes s’évanouissaient devant la beauté douce de la jeune fille, et la grâce enfantine que, sans le savoir, elle déployait dans chacun de ses mouvements.

Il se blâmait eu vain de laisser le temps s’écouler de cette façon; une semaine, deux semaines avaient fui comme un rêve, et il attendait que le hasard vînt se placer entre lui et sa folie.

Mais enfin, cette fois, il était décidé à partir; et le soir, après être allé fumer un cigare sur la terrasse Durham, il frappa à la porte de Mme Ellison pour lui annoncer que le surlendemain il se mettrait en route pour les montagnes Blanches.

Il trouva la famille en train de projeter pour le jour suivant une expédition, dont il devait lui aussi faire partie.

Mme Ellison avait déjà pris sa part des préparatifs, car, étant toujours en disponibilité dans sa chambre, et n’ayant point d’autre occupation, elle s’était faite presque volontairement victime de la passion du colonel pour la science de seconde main, et en était arrivée à connaître peut-être mieux que n’importe quelle femme des Etats-Unis l’expédition d’Arnold contre Québec en 1775.

Elle savait dans quel but cette attaque avait été projetée; à travers quelles difficultés et avec quelle héroïque persévérance elle avait été mise à exécution; comment cette invincible petite armée de carabiniers s’était ouvert un chemin à travers les forêts inexplorées du Maine et du Canada, et avait tenu assiégée la vieille forteresse grise sur son roc, jusqu’à ce que l’hiver eût succédé au rouge automne, et comment, pendant cette fatale dernière nuit de l’année, ils se précipitèrent sur les redoutes, furent repoussés en laissant la moitié de leurs prisonniers, Montgomery tué, Arnold blessé, et malheureusement destiné à survivre.

--Oui, dit le colonel, si nous prenons en considération le temps où ils vivaient, tout ce qui leur manquait des progrès modernes, au mental, au moral et au physique, il faut avouer qu’ils ont fait beaucoup. Ce n’était point, il est vrai, sur une bien grande échelle, mais je ne vois pas qu’ils eussent pu être plus braves, chaque homme eût-il été multiplié par dix mille. Le fait est que--ainsi qu’il en sera dans cent ans d’ici--je ne sais pas si je n’aimerais pas mieux avoir été l’un de ceux qui ont essayé cette fois-là de prendre Québec, que l’un de ceux qui ont pris Atlanta. Il est vrai, monsieur Arbuton, que, pour le moment et à cause surtout de l’affliction qui en résulterait pour ma famille, je consens à rester ce que je suis. Mais examinez un peu ce que ces gaillards-là ont fait!

Et le colonel tira de sa fidèle mémoire, où Mme Ellison les avait entassés, les faits héroïques de l’expédition d’Arnold, dont il fit une intéressante peinture.

--Et maintenant, ajouta-t-il, nous irons visiter demain le théâtre de l’assaut du 31 décembre. Kitty, chantez-nous quelque chose.

Dans un autre moment, peut-être Kitty aurait-elle hésité, mais elle se trouvait ce soir-là dans un état d’esprit si calme à l’endroit d’Arbuton, elle s’occupait si peu de son approbation ou de son blâme, qu’elle se plaça de suite au piano, et chanta nombre de romances probablement aussi indignes d’une oreille cultivée, qu’aucune autre déjà entendue par le jeune homme. Mais, quoique chantées avec une voix peu exercée et un talent musical assez problématique, elles eurent le don de plaire, ou plutôt ce fut la chanteuse elle-même qui charma.

La courageuse simplicité de cœur avec laquelle elle s’exécutait aurait suffi pour cela; et Arbuton n’avait aucune raison de se demander comment la chose lui plairait à Boston, s’il était marié, et si c’était sa femme qui chantât de cette façon.

Néanmoins, lorsqu’un jeune homme regarde une jeune fille, ou qu’il l’écoute, mille fantaisies prennent possession de son esprit--vagues imaginations, fantasmagories capricieuses.

Mais cette question qui se présentait indirectement à son esprit, comme la douleur en rêve, se perdit bientôt dans les modulations de la chanteuse, et la rêverie d’Arbuton n’en fut que plus calme.

Après avoir dit bonsoir à la famille Ellison, il se rappela qu’il avait oublié quelque chose: c’était de leur annoncer son départ.

VIII

LE LENDEMAIN MATIN

Québec s’illuminait sous les doux rayons obliques d’un soleil hyperboréen, au moment où nos amis traversaient, le lendemain matin, la place du marché de la haute-ville, se dirigeant vers la barrière Hope, où le colonel devait les rejoindre un instant plus tard.

S’il est aisé pour le touriste le plus attentif de perdre son chemin dans Québec, on comprendra sans peine qu’il fut facile à nos voyageurs de s’égarer, eux qui n’étaient ni pressés ni fort attentifs.

Mais la rue dans laquelle ils s’aventurèrent, si elle ne conduisait pas directement à la porte Hope, avait au moins le mérite d’être tout à fait caractéristique.

Des deux côtés de cette rue, la plupart des maisons étaient basses et construites en brique replâtrée, avec deux lucarnes à chaque versant du toit, toutes garnies de pots de fleurs.

Les portes étaient d’une couleur un peu plus gaie que le reste; à chacune d’elles brillait un bouton en cuivre bruni avec un large heurtoir ou une sonnette mécanique de même métal luisant, ainsi qu’une plaque portant le nom du propriétaire et son titre professionnel, lequel, lorsque ce n’était pas celui d’_avocat_, était à coup sûr celui de _notaire_, tant Québec est amplement pourvu de ces estimables hommes de loi.

A côté de chaque maison, il y avait une porte cochère, et dans celle-ci une autre ouverture de plus petite dimension.

Les marches d’entrée et le seuil des portes étaient recouverts de linoléums nets et brillants; le trottoir en bois était très propre, de même que le pavé raboteux de la chaussée qui allait en pente.

Au pied de la descente, on apercevait un pan des murailles de la ville, percé de meurtrières: et en contournant l’encoignure d’une maison, on avait sous les yeux les canons à moitié cachés dans les embrasures.

Ce passage avait le charme des vieilles rues que les voyageurs aiment à explorer en Europe, et dans lesquelles le présent et le passé, les ruines et les restaurations, la paix et la guerre, se sont donné la main pour produire un effet qui, non seulement séduit l’œil, mais encore--si illogique que cela puisse être--touche le cœur.

Au-dessus du parapet, se déroulait un paysage comme aucune rue de l’ancien monde, à notre avis, n’en a jamais commandé.

Le Saint-Laurent vaste et bleu, une partie du riant village de Beauport échelonné sur la rive; puis une large étendue de prairie d’un vert pâle s’élevant graduellement dans le lointain, puis des monts teintés de violet, et enfin par-dessus tout, le ciel et ses nuages.

Dans cette bienheureuse rue, était assis à mi-côte ce même artiste que nos amis avaient rencontré dans la cour de l’Hôtel-Dieu.

Il dessinait quelque chose, et faisait l’objet de la curiosité de tout le voisinage. Deux collégiens portant l’uniforme du Séminaire, flânant sur le trottoir, le regardaient travailler.

Un groupe d’enfants l’entourait.

Une petite fille, les cheveux attachés avec un ruban bleu, penchée à une fenêtre, parlait de lui à quelqu’un qui se trouvait à l’intérieur.

Une jeune personne ouvrait sa croisée et lui jetait un coup d’œil furtif.

Dans une porte toute grande ouverte, une vieille dame regardait, la main sur ses yeux.

Une femme en grand deuil pencha la tête en passant.

Un cabriolet portant un Québecquois obèse vint en collision avec une charrette conduite par une paysanne coiffée d’un chapeau à larges bords; tant on était curieux de voir ce qui se passait.

Un homme s’arrêta même au haut de la rue, comme s’il eût pu de là apercevoir quelque chose.

Au moment où Kitty faisait son apparition avec Arbuton, l’artiste la regarda et sourit en homme qui paraît savoir à qui il a affaire, et Kitty suivit des yeux le regard qu’il ramena sur son dessin, lequel représentait un vieux toit, avec un balcon fermé de persiennes vertes, au-dessus duquel une balustrade en bois brut, délabrée par les intempéries, laissait passer un géranium à travers ses barreaux; une lucarne avec son loqueteau et son espagnolette, à côté d’un belvédère de forme orientale, surmonté d’un dôme en fer-blanc reluisant au soleil;--une confusion pittoresque d’objets apparemment réunis par le hasard et à différentes époques, et formant malgré tout un ensemble harmonieux.

Cette bizarre accumulation de toits les uns sur les autres, dépassant considérablement le niveau des maisons environnantes, se détachait altièrement sur les blancheurs du matin. Des pigeons blancs voltigeaient en cercles autour du belvédère, ou bien se perchaient en roucoulant sur l’allège de la fenêtre, où l’on voyait une jeune fille occupée à coudre.

--Mais c’est Hilda dans sa tour, dit Kitty, certainement! Et c’est justement l’espèce de rue qui convient à ses regards. Tout ce monde semble échappé d’un roman et prêt à y rentrer. Et ces drôles de petites maisons! on dirait qu’elles sont faites exprès pour des scènes d’imagination.

Arbuton sourit avec condescendance--à ce que pensa Kitty--devant cette explosion d’enthousiasme, mais elle n’y fit pas attention.

Au bout de la rue, elle se retourna un instant pour jeter encore un coup d’œil sur le charmant spectacle, pendant qu’Arbuton lui-même manifestait son admiration et trouvait que l’artiste faisait un joli travail.

--Ce qui me surprend, dit-il, c’est que Québec ne soit pas assiégé par les peintres d’un bout de l’été à l’autre. On les voit partout sur nos grèves et nos grandes routes à la recherche d’un lambeau de paysage pittoresque; s’ils venaient ici, ce serait pour eux la manne dans le désert.

--Je suppose qu’il y a, à trouver de la grâce et des beautés de détails dans des sujets qui y prêtent peu, un plaisir que l’on n’éprouverait pas en présence d’autres sujets plus complets. En tout cas, si j’avais à écrire un roman, j’aimerais à choisir les événements les plus simples, à leur donner pour scène l’endroit le plus prosaïque, et j’en tirerais parti de mon mieux. Tenez, un livre que j’aime, c’est une histoire intitulée: _Détails_. Tout simplement la vie--durant une semaine--de deux jeunes gens qui se rencontrent dans une vieille maison de campagne de la Nouvelle-Angleterre. Rien d’extraordinaire; les petites choses de l’existence quotidienne racontées avec un charme exquis; et tout se terminant d’une façon naturelle--sans résultat particulier;--en un mot, un tableau simple et vrai de ce qui se passe dans la vie réelle.

--Mais ne croyez-vous pas qu’il soit assez triste de voir tout finir sans résultat particulier? demanda le jeune homme, atteint sans savoir ni où ni comment. En outre, j’ai toujours trouvé que l’auteur de ce livre attribuait trop de signification aux moindres choses. Cela est certainement vrai aux yeux des hommes; mais les femmes jugent probablement les choses différemment; elles doivent voir beaucoup plus que nous dans un petit espace:

Si l’homme n’a pas l’œil microscopique, C’est que l’homme, aussi, n’est pas un moustique.

--Ni la femme, dit Kitty en riant. Avez-vous lu les autres livres du même auteur?

--Oui.

--Délicieux, n’est-ce pas?

--Ils sont très bien; et j’ai toujours été surpris qu’il ait pu les écrire. On ne dirait pas cela à le voir.

--Est-ce que vous l’avez jamais vu?

--Il demeure à Boston, vous savez.

--Oui, oui, mais...

Kitty s’arrêta; elle ne pouvait pas avouer qu’elle s’imaginait que les auteurs ne se mêlaient pas aux autres créatures mortelles; et Arbuton, toujours en contact avec une société qui croyait faire beaucoup d’honneur aux écrivains en leur donnant l’occasion de rencontrer des hommes comme Arbuton lui-même, était loin de soupçonner ce que la jeune fille avait dans l’esprit.

Il attendit un moment, et puis:

--C’est un homme bien ordinaire, dit-il; pas exactement ce qu’on pourrait appeler un homme distingué; et pourtant ses ouvrages n’ont rien qui sente la boutique, qui dénote le littérateur de profession. On dirait qu’ils ont été écrits par quelqu’un d’entre nous.

Kitty jeta sur lui un rapide coup d’œil pour voir s’il plaisantait; mais Arbuton était peu porté à l’ironie de sa nature, et dans ce moment il était sérieusement occupé à passer son léger pardessus, qu’il avait jusque-là porté sur son bras avec ce soin scrupuleux qui chez lui était moins de la vanité que du respect de soi.

Comme pardessus, il ne paraissait pas s’en occuper bien fort, mais comme le pardessus d’un homme de sa condition, c’était pour lui un précieux objet; et à ce moment, bien que le soleil fût assez chaud dans les endroits découverts, ce vêtement devenait utile au fond de ces rues étroites.

Dans une autre circonstance, Kitty aurait pris plaisir à voir le soin avec lequel le jeune homme ajustait sur lui l’élégant paletot; mais la profanation que venait de subir son plus cher idéal la rendait sérieuse, et son pouls battait plus vite, lorsqu’elle reprit:

--J’ai bien peur de ne pouvoir partager vos sentiments là-dessus, monsieur. On ne m’a pas enseigné à toujours respecter les idées de ce qui s’appelle un gentilhomme. Mon oncle exprimait souvent cette opinion que, pour ne pas dire plus, c’était là une pauvre excuse pour n’être pas parfaitement bon, brave et honnête, et quelquefois un faux prétexte pour être tout autre chose. Si j’étais homme, je ne voudrais probablement pas être un gentilhomme. En tout cas, j’aimerais certainement mieux être l’auteur de ces livres--qu’un gentilhomme aurait pu écrire--que tous les gentilshommes du monde qui ne les auraient pas écrits.

Pendant cette petite explosion de son indignation, elle avait sans le savoir entraîné si rapidement son compagnon, qu’elle parlait encore lorsqu’ils arrivèrent à la porte de la ville, ce qui interrompit la rêverie du colonel Ellison, qui, appuyé paresseusement le dos à la muraille, contemplait la sentinelle dans sa guérite.

--Vous ne devriez pas vous échauffer si matin, dit-il tranquillement à sa cousine, en remarquant l’animation de sa physionomie. L’expédition que nous entreprenons n’est pas un badinage.

Maintenant qu’on a démoli la barrière Prescott, sous laquelle tant de milliers d’Américains ont passé depuis l’échec des soldats d’Arnold, il n’est rien resté à Québec de plus pittoresque et de plus caractéristique que la porte Hope, et je doute que l’on puisse trouver en Europe un morceau d’architecture militaire dont l’aspect soit plus moyen âge.

Le couloir est en lourdes assises noircies par le temps, et la porte elle-même, qui n’a probablement pas été fermée depuis le commencement du siècle, est en charpente massive fortement boulonnée et chevillée de fer.

Le mur ici longe le bord de l’escarpement sur lequel la ville est construite.

Une côte dont un parapet en pierre suit les courbes et les angles, conduit de la haute à la basse-ville qui n’était, en 1755, qu’un simple sentier côtoyant le Saint-Laurent.

On a considérablement empiété sur le fleuve depuis; et plusieurs rues ainsi que de nombreuses jetées s’étendent maintenant entre le fleuve et la falaise. Ce qui n’empêche pas l’ancienne rue Saut-au-Matelot de ramper encore tortueusement au-dessous des murs de la ville et du roc qui surplombe avec ses épaisses touffes d’herbes et ses abondants suintements.

Ce doit être une glacière en hiver, et probablement le dernier endroit du continent où l’été pénètre; mais une fois qu’il en a pris possession, alors le vieux Saut-au-Matelot prend un air de loisir et d’abandon méridional, qu’on ne rencontre nulle part ailleurs qu’en Italie.

La perspective que l’on aperçoit de la saillie de rocher sur laquelle s’appuie la porte Hope, et derrière laquelle les Américains défaits vinrent chercher un refuge contre le feu de l’ennemi, est presque unique pour sa malpropreté pittoresque et son luxe de couleurs sauvages.

Ce ne sont qu’étables et hangars effondrés, que boutiques délabrées de toutes les descriptions, déroulant à la file leurs toitures inégales, et s’appuyant le long du rocher dans toutes les positions imaginables de l’incurie et de la décrépitude.

De maigres passerelles en bois mettent ces masures en communication avec le deuxième étage des maisons qui tournent le dos à la ruelle.

Au-dessus de ces passerelles, sur un enchevêtrement de cordes à linge, flotte une variété d’articles de toilette de toutes les couleurs, de tous les âges, de tous les sexes et de toutes les conditions. Sur le trottoir pullulent les commères, les fumeurs, des volailles errantes, des chats, des enfants, pêle-mêle avec de gros et indolents terreneuves.

--Ce fut par cette ruelle que les soldats d’Arnold s’avancèrent presque jusqu’à la rue de la Montagne, où ils devaient se joindre à Montgomery pour surprendre la barrière Prescott, dit le colonel avec son érudition de seconde main, qui ne lui faisait jamais défaut.

“Vous tous qui me suivez dans cette tentative,

attendez que vous leur voyiez le blanc des yeux, et alors tirez bas!” et ainsi de suite. A propos, pensez-vous qu’on en ait fait autant à Bunker Hill? Allons, vous êtes de Boston, dites-moi. D’après ce qu’on m’a rapporté, les recrues ne se sont guère préoccupées du blanc des yeux de l’ennemi; au contraire, on dit qu’elles ont fait feu en l’air avant de l’apercevoir. Voyons, est-ce que vous ne venez pas? demanda-t-il, en s’apercevant que ni Kitty ni Arbuton n’osaient avancer.

--Le pavé n’est pas très propre, Richard, hasarda Kitty.

--Ma parole! est-ce là la nièce de votre oncle? Jamais je n’oserai raconter cela à Eriécreek.

--Il me semble que je vois d’ici la ruelle dans toute sa longueur; il n’y a que des poules et autres animaux de basse-cour.

--Très-bien, cousine, dit le colonel; quand l’oncle Jack--votre oncle!--vous demandera compte de chaque pouce de ce terrain fatal aux soldats d’Arnold, j’espère que vous saurez comment lui répondre.

Kitty se mit à rire, et dit qu’elle essayerait d’avoir un peu recours à l’invention, dans le cas où l’oncle Jack pousserait les choses aussi loin.

--A votre aise, Kitty; vous pouvez suivre la rue Saint-Paul, là. M. Arbuton et moi, nous explorerons l’ancienne rue Saut-au-Matelot, et nous vous rejoindrons couverts de gloire à l’autre bout.

--J’espère que ce sera de gloire, dit Kitty, en jetant un coup d’œil sur la ruelle; mais il est plus probable que vous serez couverts de plumes et de débris de paillasses. Au revoir, monsieur Arbuton.

--Pas du tout, répondit le jeune homme; je vais avec vous.

Le colonel feignit une surprise indignée, et, vivement, il s’engagea seul dans la vieille rue Saut-au-Matelot, pendant que ses compagnons s’acheminaient dans la même direction par la rue Saint-Paul, à travers le va-et-vient mercantile du port.

Ils passèrent en face des banques et des grandes maisons de commerce, rencontrant sur leur route les figures hâlées de matelots de toutes les nations.