Une Pupille Genante

Chapter 9

Chapter 94,163 wordsPublic domain

"Bon! se dit-il, essayant de se tromper lui-même, elle veut me faire peur, la rusée, en se montrant dramatique comme une jeune première des Français, mais je parie qu’en ce moment elle déjeune de fort bon appétit chez les Arcane ou les Millagri, ses amis qui rient avec elle du tour qu’elle me joue. Mais moi aussi je vais lui en jouer un et je rirai aussi."

Il eut un petit rire aigu, en effet, et déplia sa serviette pour prendre son chocolat; mais ce matin-là, par hasard, il n’avait pas faim et cette place vide en face de lui l’exaspérait.

Depuis un mois environ la dernière institutrice de Gilberte avait été remerciée; Simiès n’avait pas le don de retenir chez lui les demoiselles de compagnie et les gouvernantes; et comptant bientôt marier sa nièce, il n’avait pas voulu introduire de nouveau une étrangère dans sa maison pour si peu de temps.

Aussi n’y avait-il pour le renseigner que Mme Dutel, la femme de charge, qui accourut toute mielleuse et hypocritement désolée à l’appel de son maître.

Simiès, d’un air qu’il tentait vainement de rendre négligent, s’enquit de l’heure où Mademoiselle Mauduit avait quitté sa demeure.

— Je ne sais pas au juste, Monsieur, mais il faisait nuit et Mademoiselle a fait charger sa malle sur une voiture pour se faire conduire à la gare.

— Sa malle? A la gare? Quelle gare?

— Je ne sais pas, Monsieur, c’est la concierge qui a assisté au départ, et Monsieur sait que la brave femme n’a pas la mémoire longue.

— C’est bien, allez-vous-en.

Mme Dutel s’éloigna en feignant d’essuyer une larme; mais, une fois la porte refermée, elle murmura:

— Tu ne la retrouveras pas de si tôt, vieux fou, et moi je m’en réjouis, car je vais être maîtresse au logis à présent.

Sans faire atteler sa voiture, Simiès s’habilla et, arrêtant une voiture au passage, il se fit conduire successivement à la gare Saint-Lazare, à la gare du Nord, de l’Est, de Lyon où enfin on le renseigna: en effet, la veille au soir, une jeune et jolie demoiselle avait pris un billet pour Marseille et était partie toute seule par l’express du soir.

"A Marseille? si disait Simiès en remontant en voiture; que diable irait-elle faire là-bas? C’est une erreur de cet animal d’employé."

Mais tout à coup il se frappa le front:

— Tonnerre! s’écria-t-il, et les Daltier que j’oubliais!... Parbleu! c’est chez eux qu’elle est!

Son mauvais sourire railleur reparut sur ses lèvres flétries:

— Ah! pour le coup, c’est là qu’elle va s’amuser! Autant entrer au couvent. Je parie ma tête qu’elle me revient avant trois jours.

Heureusement qu’il ne pariait qu’avec lui-même, le pauvre Simiès, car il risquait fort de perdre.

En chemin, ses réflexions s’assombrirent encore cependant: les jolies amazones qu’il rencontrait, allant au bois ou en revenant, lui rappelaient la fugitive.

— L’ingrate! murmurait-il, oubliant que c’était lui qui l’avait chassée de sa maison, l’ingrate!

Lazare, qui, à midi, lui servit son déjeuner, reçut plus d’une rebuffade. Simiès trouvait mauvais et interminable ce repas que n’assaisonnaient pas les joyeuses saillies de Gilberte; elle était si amusante, cette petite; elle ne restait jamais à court pour répondre; elle savait si bien contrefaire les gens ridicules ou poseurs!

Son café pris, Simiès alla fumer son londrès au salon selon son habitude, mais le salon aussi lui parut vide et glacial et il eut envie de briser le clavier encore ouvert où l’absente avait si souvent promené ses mains savantes.

Ce dont il ne se souvenait plus, c’est que ce jour était son jour de réception, et à l’heure du five o’clock survinrent des visiteuses auxquelles le malheureux ne put fermer sa porte, quelque désir qu’il en eût.

Il songea un instant à prétexter une indisposition, une migraine de sa nièce pour cacher cette absence intempestive, mais il pensa que tôt ou tard on saurait tout et il raconta qu’une petite altercation ayant eu lieu entre sa pupille et lui, elle en avait profité pour aller voir des parents qu’elle avait en Provence.

— Votre nièce est un caractère, Monsieur Simiès, dit quelqu’un.

— Bah! qu’appelez-vous un caractère? Ma nièce Gilberte a toujours aimé l’inaccessible, l’extraordinaire; ces jeunes filles, voyez-vous, ça a des idées, des idées!...

On pensa que Mlle Mauduit avait eu en tête quelque fantaisie pour un freluquet quelconque et que son oncle n’avait pas voulu permettre ce mariage.

On en profita pour déblatérer par derrière contre le tuteur et sa pupille.

Ce fut avec un soupir de soulagement que le vieillard vit ses visiteurs s’éloigner.

Demeuré seul, il regarda le feu et pensa à l’enfant, à l’ingrate, à la révoltée.

Il se souvint qu’un jour, aux Marnes (il y avait six ou sept ans de cela), il l’avait grondée, injustement, c’est vrai, car on l’avait induit en erreur, et Gilberte était partie du château, le même soir, s’en allant à travers la nuit dans la grande avenue, son petit paquet sous le bras, bien décidée à quitter son oncle plutôt que de subir ses reproches immérités.

Alors il avait couru à sa poursuite, lui avait presque adressé des excuses et ne l’avait ramenée à la maison qu’à force de caresses.

"Je n’aurais pas dû lui parler d’héritage, pensait-il, la petite est si fière! Cette parole échappée à ma colère l’a cinglée comme un coup de fouet, elle ne me pardonnera pas cela. Et puis j’ai été un peu sot de vouloir la forcer à épouser Mahoni; après tout, ce n’est pas un beau type... Gilberte vaut mieux que cela... Aurait-elle par hasard un faible pour quelque autre?... Non, parbleu! elle me l‘aurait dit ou bien je l’aurais deviné. Aimera-t-elle seulement jamais? Ma pupille est une énigme, tantôt feu, tantôt neige. Je crois qu’elle a des aspirations indéfinies dont je n’ai pu la guérir; ça ne m’étonnerait pas si elle reniait tout ce que je lui ai enseigné. Ah! ce n’est pas moi qui changerai!... Si jamais on me voit croire à quelque chose, c’est que j’aurais bu du haschich ou que je serai tombé dans l’enfance!"

Simiès essaya d’occuper sa soirée comme il put, il alla au théâtre; on jouait une pièce qu’il connaissait de longue date et qu’il trouva insipide.

Il prit sa lorgnette et examina les groupes occupant les loges et les fauteuils; il se retira dégoûté de son examen.

Qu’y avait-il là, en effet, à part quelques personnes de distinction: des couples interlopes, des créatures stupides à la tournure de bouchères endimanchées, étalant leurs diamants et leurs costumes éclatants; des banqueroutiers, des voleurs, des Juifs, des imbéciles; des petits jeunes gens fats, vulgaires et avachis, incapables de prononcer une phrase en français, occupés à lorgner impertinemment toute la salle.

— Qu’a donc le vieux Simiès? se demandait-on au foyer; il a l’air tout chose, on dirait qu’en une journée il a pris vingt ans de plus.

Simiès, en rentrant, trouva un télégramme lui annonçant que sa nièce était saine et sauve à Marseille. Un juron lui échappa; en s’étendant dans son lit, ce soir-là, il constata qu’il avait trouvé le temps long.

"Bah! se dit-il, laissons les ingrats de côté et jouissons encore; au fond, il fait meilleur être sur la terre que dessous."

Mais ce vieillard devait avoir le châtiment de sa vie inutile : après avoir goûté à toutes les ivresses, l’ennui allait le surprendre; il avait gâché sa jeunesse, il devait mourir seul, sans un parent, sans un mai sincère pour lui rendre la mort douce.

VII

Ce soir-là, le salon des Daltier présentait un gracieux tableau d’intérieur; on y voyait encore suffisamment pour se passer de lumière, malgré les rideaux de dentelle épaisse abaissés devant les fenêtres pour garantir du mistral qui soufflait avec rage.

Sur un divan, Albéric, le fils aîné, causait avec abandon avec sa mère; un autre jeune homme d’une quinzaine d’années, Henri, racontait une histoire à deux petites filles, ses nièces, car la fille aînée de Mme Daltier était mariée et avait, ce jour-là, laissé ses enfants rue Montgrand. Au piano, deux jeunes filles de dix-huit à vingt ans jouaient à quatre mains, tandis que, derrière elles, Gustave, le jumeau d’Henri, battait la mesure à tour de bras, comme s’il se fût agi de diriger un orchestre complet.

La porte s‘ouvrit; on crut que c’était un domestique qui apportait les lampes; c’était Joseph, en effet, mais il introduisait simplement une visiteuse, annonçant: "Mademoiselle Mauduit." A ce nom, Albéric se leva brusquement, fort étonné. Les pianistes cessèrent leur jeu et Mme Daltier, qui ne connaissait pas l’arrivante, s’avança au devant d’elle avec un sourire de bienvenue.

— Gilberte? murmurait Albéric qui ne pouvait en croire ses yeux.

La jeune fille fit quelques pas vers Mme Daltier:

— Ma tante, n’est-ce pas? dit-elle timidement tandis que toute cette jeunesse parsemée dans le petit salon l’observait curieusement.

— Votre tante, oui, ma chère enfant, votre tante qui est charmée de faire votre connaissance; et voici vos cousins et vos cousines, ajouta-t-elle en désignant ses enfants. D’ailleurs, Albéric, plus heureux que nous, a déjà eu le plaisir de vous rencontrer. Asseyez-vous, Gilberte, et dites- nous par quel hasard vous êtes à Marseille, vous que nous croyions à Paris.

Mais Gilberte n’usa point de l’invitation; elle resta debout et, d’un geste rapide, releva la gaze soyeuse qui lui voilait le visage, ce joli visage qu’Albéric avait eu seul le loisir de considérer déjà. Il remarqua seulement que le teint en était beaucoup plus pâle et l’expression profondément triste.

Gilberte reprit en levant ses beaux yeux sur lui:

— Mon cousin m’a dit, un soir, pendant son rapide passage aux Marnes: "Le jour où vous souffrirez, où vous aurez besoin d’aide, venez nous trouver à Marseille, vous y serez bien reçue." Or, aujourd’hui, je me trouve toute seule dans la vie, toute seule au monde, et je viens.

En disant cela, il y avait comme un sanglot dans sa douce voix.

— Mais... votre oncle... M. Simiès, est-ce que vous l’avez perdu? demanda Mme Daltier en jetant un regard surpris sur les vêtements de Gilberte qui, quoique de moire sombre, ne parlaient pas de deuil.

— Il est mort pour moi, répondit Gilberte, puisqu’il m’a chassée de sa maison.

— Chassée?...

Mme Daltier plongea ses yeux scrutateurs dans les yeux de Gilberte: elle se demandait, troublée, de quelle faute avait pu se rendre coupable cette jeune fille pour encourir une telle disgrâce, et si elle, la prudente mère de famille, avait raison d’ouvrir ses bras à cette fugitive.

Mais ce rapide examen la rassura: il n’y avait que du chagrin sur ce jeune visage et pas de confusion; les prunelles gardaient leur limpidité avec quelque chose de mélancolique, d’un peu révolté même, ce front de vingt ans ne se courbait pas sous la honte.

— Soyez la bienvenue chez moi, dit Mme Daltier, en prenant la main de Gilberte qu’elle fit asseoir à côté d’elle, et croyez que nous ferons notre possible pour vous remplacer ce que vous perdez.

Elle ajouta avec un soupir:

— Comme vous ressemblez à votre mère!

Gilberte releva ses yeux soudain adoucis:

— Vous avez connu ma mère?

Elle poursuivit avec une point d’amertume:

— Si elle vivait encore, je ne viendrais pas vous importuner de ma présence, au moins.

— Ne parlez pas d’être importune, ma chère enfant, nous aurons grand plaisir à vous posséder tout le temps que vous voudrez. Préférez-vous causer avec moi ou vous reposer? Vous avez fait un long voyage, vous êtes pâle et fatiguée...

— Je n’ai pas besoin de me reposer, dit vivement Gilberte; je me suis arrêtée quelques heures au Terminus pour ne point me présenter avec la poussière du chemin. J’aime mieux vous raconter tout de suite ce qui a motivé mon bannissement immédiat de la maison de mon oncle.

Gilberte avait l’oreille délicate; elle démêlait dans l’accent et même dans l’affabilité de Mme Daltier comme un effort, une contrainte; elle tenait à la rassurer.

L’excellente femme n’ignorait pas la bizarre éducation que l’athée Simiès avait donnée à sa nièce; il était donc tout simple qu’elle s’alarmât secrètement et hésitât à admettre dans l’intimité de ses enfants une jeune fille élevée si différemment d’eux-mêmes.

— Mes chéries, dit-elle aux musiciennes, allez vous occuper de votre cousine: qu’on prépare la chambre bleue; veillez à ce que rien n’y manque; emmenez les petites avec vous et vos frères aussi; ils peuvent vous aider.

Douée d’un tact parfait, Mme Daltier jugeait inutile que toutes ces jeunes oreilles prissent part aux confidences de la voyageuse. Les enfants obéirent, saluant d’un sourire au passage leur nouvelle parente.

Albéric se levait de son côté pour laisser sa mère et Gilberte en tête à tête, mais cette dernière le retint:

— Vous pouvez entendre ce que je vais dire, mon cousin; vous connaissez mon oncle Simiès, et c’est grâce à vous que j’ai pensé à la seule famille à laquelle je pouvais demander asile.

Il se rassit et elle poursuivit, tandis qu’une émotion contenue faisait trembler sa voix:

— Il y a huit jours, j’étais encore bien heureuse et insouciante dans la vie. En peu d’heures cela a changé par le subit caprice de mon tuteur.

— Qu’y a-t-il donc eu entre vous? peut-être le mal n’est-il pas sans remède? Vous avez été sans doute trop prompts tous les deux? Peut-être votre oncle regrette-t-il à l’heure qu’il est une sévérité...

Gilberte secoua la tête:

— Non, ma tante, ne croyez pas cela. Il ne me pardonnera jamais d’avoir désobéi à ses ordres, de lui avoir résisté formellement et de préférer être à jamais bannie de chez lui que d’accéder à son désir.

— Et qu’exigeait-il donc que vous ne pussiez satisfaire?

Une faible rougeur monta aux joues de Gilberte.

— Il voulait me faire épouser un homme que j’estime pas.

Il y eut un instant de silence: Mme Daltier semblait soulagée d’un grand poids. Albéric examinait attentivement sa cousine.

— Et qu’a donc fait cet homme pour mériter une si forte antipathie de votre part?

— Ma tante, je ne sais; il me déplaît souverainement; il est vulgaire et j’ai horreur de la vulgarité; je ne parle pas d’une absolue stérilité d’esprit qui le rend encore plus insupportable. Bref, puisque je ne l’aime pas, je ne peux pas l’épouser.

Mme Daltier attira Gilberte à elle et mit un baiser sur ce joli visage irrité.

Cette enfant avait au moins gardé, dans le milieu dévoyé où elle avait vécu, une grande fraîcheur de sentiments.

Quant à Albéric, si Mlle Mauduit l’eût regardé cet instant, elle eût vu un sourire s’esquisser sous sa moustache brune.

— Et pourquoi votre oncle y tenait-il tant, à ce mariage?

— M. Mahoni possède onze millions, alors!...

Mme Daltier sourit à son tour.

— Et cela ne vous a point tentée, Gilberte?

Gilberte se mit à rire d’un joli rire cristallin et frais.

— Aucunement, ma tante.

Puis elle rougit, hésita un peu et reprit:

— Mon oncle, qui... qui est légèrement... enfin qui a des idées très arrêtées et très bizarres quelquefois, se figure que l’argent peut seul faire le bonheur en ce monde et qu’une jeune fille arrive à la félicité la plus parfaite en contractant une union qui lui apporte une grosse fortune, beaucoup de diamants et une corbeille magnifique.

— Et vous ne pensez pas comme lui?

— Oh! non, la tante, fit Gilberte en levant ses grands yeux francs sur Mme Daltier. Aussi ai-je résisté à mon oncle, doucement, poliment, mais avec fermeté. Je l’ai supplié, j’ai tenté de l’adoucir: il m’a répondu par une insulte.

Les yeux d’Albéric et de sa mère l’interrogeaient:

— Il m’a dit, s’écria Gilberte indignée, il ma dit que je n’avais au cœur que de l’ingratitude et que je ne désirais rester chez lui que pour...

— Pour?...

— Pour soigner mon héritage. Or, reprit-elle avec feu, je n’en veux point de son argent, je n’ai jamais songé qu’il pourrait me léguer sa fortune, et, à présent, j’aimerais mieux mendier mon pain que de lui demander la moindre chose. Alors je suis partie de chez lui le jour même qu’il m’en a chassée. Je ne savais où aller. J’ai beaucoup d’amies, mais, sans que je puisse définir pourquoi, il me répugnait de me réfugier chez elles. Certainement elles sont fort gentilles, cependant nous ne saurions sympathiser ensemble de près comme de loin. C’est alors que je me suis souvenue des bonnes paroles de mon cousin et vous voyez que j’en ai profité puisque je suis venue tout droit à vous.

— Et vous ne pouviez mieux faire, ma chère enfant, dit Mme Daltier en attirant Gilberte contre elle. Marie et Edmée seront charmées de vous avoir pour compagne; elles vous aiment déjà, j’en suis sûre, et moi j’aurai une fille de plus.

Ces mots fondirent l’âme encore un peu fermée de Gilberte. Jusqu'à présent elle n’avait pu pleurer; cette fois elle appuya sa tête sur l’épaule de sa tante et pleura amèrement.

Toute son énergie était soudain tombée et elle était prise d’un tremblement nerveux qu’elle ne pouvait réprimer.

Mme Daltier pria son fils d’aller chercher un verre d’eau pour Gilberte; celle-ci profita de l’absence du jeune homme pour murmurer à l’oreille de sa tante:

— Vous êtes bonne, oh! vous êtes bonne et je vous aimerai tant! Mais je ne vous imposerai pas longtemps ma présence, allez! A présent que je suis pauvre, je veux travailler, je ne souffrirai de me voir à la charge de personne. Je travaillerai.

— Et à quoi, grand Dieu! pauvre enfant?

—Ne craignez pas, laissez-moi faire. Quand j’aurai recouvré ma tranquillité d’esprit, dans quelques jours, j’aurai mûri mon plan et je chercherai de l’occupation. On peut faire beaucoup de choses à mon âge et, par bonheur, mon instruction est bien complète.

"Non, pas complète, pensa Mme Daltier, soignée peut-être, complète non. Il y a un point capital qui a été négligé."

— Sais-tu ce que me dit ta cousine? ajouta-t-elle en voyant rentrer Albéric. Eh bien! elle parle déjà de partir, à peine arrivée. Elle ne veut pas nous rester longtemps, elle veut gagner sa vie au dehors.

Elle s’attendait à une protestation de la part de son fils, mais il ne répondit pas.

Mme Daltier rappela les enfants; Marie et Edmée accaparèrent leur cousine et l’entourèrent de soins et d’attentions.

Elles la conduisirent à la chambre qui lui avait été préparée, simple, mais confortable.

— C’est trop bon pour moi, dit Gilberte à Mme Daltier qui les avait suivies. Le coin le plus modeste de votre maison m’eût suffi.

— Nous ne l’aurions pas souffert, mignonne; d‘ailleurs vous ne trouverez pas ici le luxe auquel vous étiez habituée à Paris.

— Eh! que m’importe? Croyez-vous que j’y tienne tant que cela? Je serai si bien ici!

Gilberte demeura seule quelques instants pour échanger son costume de voyage contre un autre plus frais, puis ses cousines vinrent l’aider à vider sa malle et à ranger ses effets, tout en la distrayant par leur gai babil.

Pendant ce temps, Mme Daltier racontait à son mari, qui rentrait avec son gendre et sa fille aînée, comment Mlle Mauduit allait désormais partager leur vie de famille.

M. Daltier approuvait toujours les décisions de sa femme; ce soir-là, il eut un léger froncement de sourcils.

— Croyez-vous, dit-il, que cette jeune fille, élevée si différemment de nos enfants, ne puisse être pour eux un exemple pernicieux, un sujet... d’étonnement, sinon de scandale? car, enfin, elle doit professer les théories de son oncle, et...

— Mon ami, voyez-la et vous jugerez. Gilberte m’a paru simple et bonne, douée de trop de tact et d’intelligence pour exposer sa profession de foi devant nos enfants. Si cela arrivait cependant, contre mes prévisions, il serait toujours temps de lui faire entendre que nous ne pouvons le subir.

Lorsque Mlle Mauduit vint tendre la main à son oncle, celui- ci fut conquis tout de suite par sa grâce dénuée d’artifice et son air triste, et il dissimula l’admiration que lui inspirait ce beau visage.

Certes, les demoiselles Daltier étaient bien jolies avec leurs yeux rieurs de méridionales, leur teint chaud et leurs tailles rondes, mais elles n’atteignaient pas à l’exquise beauté de leur cousine et ne songeaient pas à l’envier.

Gilberte fut présentée à M. et Mme Martelli dont elle avait déjà caressé les gentils babies, et l’on se mit à table.

Gilberte parla peu et mangea moins encore, non qu’elle se sentît gênée dans ce milieu cordial, mais elle avait encore le cœur un peu gros.

Cette réunion de famille, égayée par les saillies des jeunes gens, était rendue intéressante par la causerie intelligente des grandes personnes; là pas un mot n’était prononcé qui pût faire rougir les jeunes oreilles; un accord amical régnait entre tous, et les petits garçons, suivant l’exemple de leurs aînés, témoignaient une sorte de courtoisie gracieuse aux dames. Pas une phrase ne sonnait faux, n’était déplacée dans la conversation, et Gilberte se sentit surprise d’y trouver un charme extrême.

Sans le souvenir de sa récente humiliation, elle eût été presque heureuse.

Le dîner terminé, M. Martelli lui offrit le bras; on prit le café au salon et l’on envoya les petits jouer à la salle d’étude.

On pria Gilberte de se mettre au piano, car on la savait bonne musicienne.

Un instant Albéric se demanda avec effroi si elle n’allait point gratifier ses auditeurs d’une de ces lestes chansons qu’il l’avait entendue chanter aux Marnes. Mais Gilberte déclina l’invitation, prétextant sa fatigue, et comme elle était fort pâle et semblait, en effet, à bout de forces, Marie et Edmée, sur le conseil de leur mère, la conduisirent à sa chambre pour qu’elle se couchât.

Gilberte avait grand besoin de repos après deux journées agitées et une nuit passée en wagon; elle s’endormit rapidement, mais son sommeil fut pénible et hanté de cauchemars. Le lendemain, elle s’éveilla avec la fièvre et ne put parvenir à se tenir debout.

Ce malaise dura plusieurs jours, ce qui fit que, le dimanche suivant, comme elle était encore faible et incapable de sortir, nul ne s’étonna de ne point la voir escorter la famille Daltier aux offices.

Pendant cette réclusion forcée, Gilberte fut à même d’apprécier, d’abord l’exquise bonté de sa tante qui la soigna avec une sollicitude touchante, puis le dévoûment de ses gentilles cousines qui se privèrent de promenades et de plaisirs pour lui tenir compagnie.

Albéric seul demeurait un peu froid; il serrait la main de Gilberte soir et matin, s’enquérait avec soin de sa santé, mais ne semblait pas, comme les autres, prendre à tâche de consoler la pauvre exilée.

La santé revint vite à celle-ci; elle retrouva ses fraîches couleurs et sa gaîté, mais non plus cette gaîté mordante et sceptique qu’elle avait chez M. Simiès.

VIII

Il y a plus de six mois que Mlle Mauduit fait pour ainsi dire partie de la famille Daltier. Ce n’est plus la jeune fille athée, railleuse et frivole qu’a élevée M. Simiès.

Gilberte est croyante, Gilberte est presque fervente; le miracle s’est opéré doucement, lentement, dans ce milieu adorablement bon et pur.

Le deuxième dimanche après son arrivée à Marseille, Gilberte vit entrer chez elle ses cousines prêtes à partir pour la messe.

— Tu n’es pas habillée? Nous t’avions bien dit que l’office est à dix heures. Dépêche-toi.

— Je sais bien, mais...

Et devant le regard candidement étonné des fillettes, Gilberte, rouge et confuse, a pris son chapeau, ne voulant pas être pour elles un sujet de scandale.

Elle n’osait pas non plus, le soir, à l’heure de la prière faite en commun, s’éclipser sans bruit comme une païenne qu’elle était. Elle s’agenouillait aussi, et, si elle ne priait pas, du moins elle n’étonnait personne.

Puis, un jour, il lui tomba sous la main le premier volume de ce bel ouvrage de Bougaud: "Le Christianisme et les temps présents". Un sourire incrédule aux lèvres, elle l’ouvrit machinalement au chapitre: "De la vraie nature de Dieu" et elle lut. Et ces vérités si nettement expliquées, et cette logique impossible à nier, et ce style noble et élevé, tout cela l’entraîna si loin qu’elle passa plusieurs heures à dévorer ces pages, et quand Mme Daltier, inquiète de son absence prolongée, vint la trouver:

— C’est beau, lui dit Gilberte sans relever la tête, c’est beau.