Une Pupille Genante

Chapter 8

Chapter 84,225 wordsPublic domain

Gilberte contemplait son amie, sans prier, ses mains serrées l’une contre l’autre. Très impressionnée, elle rentra chez elle toute frémissante, se débarrassa de ses vêtements de sortie et demeura le reste de la journée à songer mélancoliquement au coin de son feu.

Toujours passait et repassait dans son esprit ce corps tordu par la douleur, cette tête nimbée de cheveux d’or, ces yeux fixes, grands ouverts, quoique sans vie.

Elle se voyait elle-même tombant un jour dans le grand silence de l’éternité comme cet être jeune et charmant qu’on appelait Odette, doux oiseau gazouillant qui semblait convié dans l’existence à une fête éternelle.

Elle se rappelait avoir vu entrer du monde auprès de la trépassée; nul ne s’était agenouillé, nul n’avait su dire un mot encourageant à la pauvre mère; et, au souvenir de l’effroyable indifférence de ces gens qui se disaient des amis, son cœur se sentait triste à mourir.

Elle aussi n’avait su murmurer aucune parole de consolation aux infortunés parents, elle n’avait rien trouvé dans son esprit ordinairement fécond.

Et maintenant elle avait le cœur lourd comme du plomb, pauvre âme! La mort lui semblait horrible chose, à elle aussi, qui ne voyait au delà que le néant.

Elle eut envie de faire prier son oncle de dîner seul, mais elle crut de son devoir de ne point l’abandonner et de secouer sa mélancolie, et elle se rendit à la salle à manger quand le repas fut annoncé.

Mais à table elle était aussi pâle que la morte à laquelle elle songeait, et elle touchait à peine aux mets qu’on lui présentait.

— Qu’as-tu, fillette? es-tu malade? lui demanda M. Simiès.

— Non, mon oncle, mais vous savez que j’ai vu mourir aujourd’hui Odette Vallabrègue et cela me peine profondément.

— Bah! ma chère, s’il fallait se préoccuper de tous ceux qui nous quittent, on n’y tiendrait pas. Malheureusement nous n’y pouvons rien et le mieux est d’oublier.

— Puisque nous n’y pouvons rien, murmura Gilberte songeuse, c’est donc qu’il y a une puissance supérieure à laquelle nous devons nous soumettre bon gré mal gré.

— Mon enfant, c’est la nature. La machine humaine se dissout de même qu’elle s’est formée, encore plus vite même, et dans ce monde tout a une fin.

— Qu’est-ce que la mort? reprit lentement la jeune fille.

— Je te le dis: la dissolution des molécules formant le tout qu’on appelle un corps, machine dont tous les rouages...

Gilberte fit un geste d’impatience.

— Je le sais bien, mais comment concevez-vous qu’un être qui a pensé, agi, lutté, aimé, ne soit plus en quelques minutes qu’une chose inerte, même repoussante?

— Je le conçois, je le conçois... c’est-à-dire... que veux- tu, fillette, c’est la loi. Je sais bien que cette idée est peu compatible avec vos jeunes imaginations, Mesdemoiselles; c’est ainsi pourtant, et le plus sage est de n’y point penser jusqu'à l’heure où il faudra retourner au néant. Tant pis pour ceux qui s’en vont trop tôt! Voilà pourquoi je dis: jouir, jouir le plus vite et le plus possible, car l’existence est malheureusement courte. Vois-tu, mignonne, je te le répète souvent, la vie est un théâtre, pas autre chose; c’est à l’homme à se montrer bien comédien. Tu me dis que les Vallabrègue font mal à voir, tant ils se désolent? cela se comprend, ils n’avaient que cette fille. Bah! ils sont riches, on les plaindra moins; l’argent n’est-il pas le baume qui guérit toutes les blessures?

Gilberte écoutait ces théories débitées sur un ton cynique, et un flot de tristesse lui noya le cœur. Décidément elle n’était pas l’élève accomplie du voltairien Simiès. Il avait bien cultivé cet esprit précoce, le pauvre athée, mais il n’avait pu encore le façonner à son image.

A la fin la mélancolie et le mutisme de sa nièce l’impatientèrent.

— Est-ce que ça te prend souvent? dit-il, gouailleur, en quittant la table et en allumant un cigare. En ce cas, je supplierai tes amies de veiller soigneusement sur leur santé, car je n’aime pas à voir une figure patibulaire à mes côtés lorsque la vie leur joue le mauvais tour de les quitter.

Gilberte tressaillit, mais ne répondit pas; il avait des instants où les défauts grossiers de cet homme ne se déguisaient plus, et elle se demandait avec une secrète épouvante si cet oncle pour lequel elle professait un culte admiratif et reconnaissant avait en lui quelque chose ressemblant à un cœur.

En rentrant dans sa chambre, elle tremblait comme prise de fièvre et se sentait envahie d’un froid mortel.

Toute la nuit elle rêva de la pauvre morte dont le râle d’agonie la poursuivait jusque dans son sommeil.

Le lendemain, elle pria M. Simiès de l’accompagner chez les Vallabrègue.

— Moi, bon Dieu! s’écria le vieillard en reculant, si je mets les pieds dans cette maison je serai obligé d’entrer dans la chambre mortuaire; or, je n’ai pu, de ma vie, supporter la vue d’un mort.

Gilberte ouvrit de grands yeux:

— Quoi! vous, mon oncle?

— Oui, fillette, affaire de nerfs; et comme c’est un spectacle malsain pour la jeunesse, outre qu’il est peu récréatif, je te défends expressément de retourner là-bas.

— Mais, mon oncle, moi...

— C’est entendu, n’en parlons plus. Au reste, voilà deux jours que tu m’entretiens de ces agréables choses; je désire qu’il n’en soit plus question. Ton amie n’est plus, j’en suis fâché pour elle et pour toi, mais la vue des cadavres ôte la gaîté et l’appétit, je ne veux pas que tu tombes malade.

Gilberte obéit à regret. Elle ne comprenait plus son oncle, cet esprit fort qui tremblait devant un corps sans vie, lui qui traitait si légèrement de la dissolution de la machine.

Puis, comme à cet âge et sur les natures peu éprouvées, le chagrin glisse sans laisser de traces, Gilberte reprit bientôt ses plaisirs, et les succès qu’elle remporta dans le monde, de même que l’existence frivole et dorée qu’elle menait, effacèrent de son cœur le souvenir de la journée où elle avait vu mourir son amie.

V

Un matin que Gilberte entrait à la salle à manger, fraîche et souriante dans son négligé de peluche, elle trouva M. Simiès qui dégustait savamment son déjeuner. Après lui avoir serré la main, elle versait le chocolat bouillant dans sa petite tasse d’argent niellé, quand son oncle, qui la regardait en dessous, dit soudain:

— Combien y a-t-il de tes invités qui ont répondu?

— Soixante-quatre, mon oncle.

— Très bien, ce sera une petite fête intime. Sais-tu, mignonne, pourquoi je la donne, cette fête?

— Mais, mon oncle, je croyais que c’était à l’occasion de mon vingtième anniversaire, et je vous en remercie encore. Vous ne cesserez donc jamais de me gâter?

— Si fait, ma fille, je cesserai, ou plutôt je permettrai à un autre de te gâter avec moi et cet autre sera ton mari.

— Oh! alors, ce ne sera pas de si tôt.

— Tu te trompes, fillette, et justement tu crois que notre soirée de samedi est uniquement donnée en l’honneur de tes vingt printemps?

— Pourquoi alors? fit Gilberte inquiète en posant sa cuiller sur la table.

— Nous annoncerons tes fiançailles à nos amis ce jour-là.

— Mes fiançailles?

Gilberte ouvrit de grands yeux.

— Ne fais pas la sournoise; tu as très bien que depuis quinze jours l’Australien Mahoni te fait une cour assidue.

— Il n’est pas le seul. Qu’est-ce que cela prouve?

— Cela prouve, Mademoiselle l’ingénue, que, pas plus tard que cette après-midi, il va surgir en grande tenue, pour me demander ta main, et nous la lui accorderons d’emblée.

— Mon oncle, vous plaisantez? dit Gilberte qui suffoquait presque.

— Je plaisante? nullement. Hein! as-tu de la chance? Madame Mahoni, cela ne sonne pas mal. Et tu épouses onze millions, tu entends: onze millions.

— Mon oncle, ce n’est pas sérieux?

— On ne peut plus sérieux. Je dis bien, onze. Je croyais que c’était huit seulement, mais j’étais dans l’erreur.

— Qu’importe cela? Je ne veux pas de ce mariage.

— Voyez-vous cela? Elle veut faire la récalcitrante. Cette fortune ne te suffit pas?

Gilberte fit un geste d’impatience.

— Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, mon oncle.

— Voyons donc?

— Sérieusement, vous voudriez me donner pour femme à ce... cet homme?

— Parfaitement. Oh! je sais qu’il n’est pas de première jeunesse, mais il ne porte pas ses cinquante-deux ans; et s’il n’est pas beau, du moins il est bon enfant et c’est un point capital; tu lui feras faire tout ce que tu voudras. Avec un mari vieux, enfin, et peu doué de charmes extérieurs, ma fille, une femme jeune et jolie a cent manières de se consoler.

— Mais, mon oncle, cet homme était à peu près ivre, si vous vous souvenez bien, au dîner des Mornaze; c’est hideux, cela.

— Pardon, à peu près ivre, tu vas trop loin; gris seulement, un peu allumé; eh bien! le beau malheur! tu lui feras passer cette mauvaise habitude.

— Non, mon oncle, je vous le répète, je n’épouserai pas cet homme, il me déplaît, pour ne pas dire plus. Je ne puis l’aimer.

— Et qui te parle d’aimer, petite sotte?

— Mais, alors...

— Est-ce que par hasard vous auriez quelque inclination pour un freluquet quelconque, ma nièce?

— Non, mon oncle, répondit nettement Gilberte, je n’ai d’inclination pour personne.

— A la bonne heure. Je hais le sentimentalisme, vous savez; c’est d’ailleurs chose absolument démodée de nos jours. Qu’importe que vous ne chérissiez pas Mahoni, au fond je le comprends, mais avec sa fortune vous serez la première femme de Paris.

— Je n’y tiens pas.

— Comment! tu ne serais pas fière de porter le sceptre de la beauté et de la richesse, car enfin l’une fait ressortir magnifiquement l’autre. Tu éclipseras toutes tes amies.

— Mon oncle, vous me prêchez toujours l’égalité.

— Certainement, certainement, ma nièce; mais rien ne vous empêche de profiter des biens que le hasard jette entre vos mains.

— Mon oncle, je vous en prie, éconduisez M. Mahoni, ce soir. Je ne saurai paraître devant lui. Vous lui direz ce que bon vous semblera.

— Du tout, du tout, vous répondrez oui. Vous mettrez, après déjeuner, votre robe de drap bleu; elle vous sied à ravir. D’ailleurs, il est inutile de vous faire prier; j’ai encouragé Mahoni et lui ai presque donné ma parole, lui affirmant que ses voeux seront acceptés. Je ne réponds même pas de ne pas le voir arriver avec l’écrin de fiançailles en poche. Or, tu sais, petite, les diamants qu’il t’offrira ne seront pas du strass. Il m’a insinué gentiment que la corbeille fera l’ébahissement de Paris. Eh bien! tu ne manges pas? ton chocolat refroidit.

— Je n’ai pas faim, répondit Gilberte en repoussant la tasse d’argent.

Elle était toute pâle et sa main tremblait sur la table d’ébène.

— Mon bon oncle, reprit-elle enfin d’une voix douce, je vous affirme que non seulement je n’éprouve aucune sympathie pour votre ami d’Australie, mais il m’inspire... de l’aversion, positivement.

— Je vous ai déjà priée de me taire ces grands mots. Je ne sais où vous prenez ces airs tragiques; vous n’avez pas été élevée au couvent, cependant. De grâce, respectez ma tranquillité et ne troublez pas mon déjeuner. J’exige, vos entendez, j’exige que vous épousiez Mahoni. Je veux votre bonheur en dépit de vous-même. J’entends être obéi. Jusqu'à présent, je vous ai laissée faire vos volontés, aujourd’hui je veux être écouté.

— Mon oncle, croyez que je me rappelle toutes vos bontés et je vous reste soumise et reconnaissante, mais je ne puis lier mon existence à celle d’un homme que je n’estime pas. Vous vous figurez, pauvre cher oncle, que mon bonheur est là? Point du tout, et puisque vous ne demandez qu’à me voir heureuse, ne me parlez plus de M. Mahoni.

Gilberte crut avoir fléchi M. Simiès. Quels furent son étonnement et même son effroi quand elle vit la face du vieillard, habituellement colorée, devenir pâle et contractée, et son poing retomber violemment sur la table dont les porcelaines s’entrechoquèrent avec bruit.

— Je ne veux point de résistance à mes ordres, cria-t-il, d’une voix furieuse. Vous épouserez Mahoni et me ferez grâce de vos simagrées. Réfléchissez à mes paroles et donnez-moi un oui décisif d’ici quelques heures, sinon vous resterez enfermée chez vous jusqu’à ce que vous obéissiez; si vous persistez dans votre stupide obstination, je vous chasse de ma maison.

Sur ces mots il sortit en frappant violemment les portes. Gilberte était sur le point de défaillir, mais elle était vaillante et, malgré son chagrin, son parti fut bien vite pris: elle se rendit dans son appartement et y demeura toute la journée.

A midi elle fit prier son oncle de déjeuner sans elle sous prétexte qu’elle se sentait souffrante.

"Bouderie d’enfant gâtée, pensa le voltairien qui n’en perdit pas un coup de dent; et il ajouta en ricanant: pas si bête que de résister aux séductions de onze millions quand on est femme. Elle me remerciera un jour."

L’après-midi l’Australien se fit annoncer: c’était un homme déjà âgé, de tournure épaisse et d’une grande vulgarité de langage.

Il portait des bagues à tous les doigts et des brillants d’un prix fou en boutons de chemise, mais il n’en paraissait que plus laid.

M. Simiès fit appeler Gilberte.

Mlle Mauduit fit répondre qu’elle ne pouvait se rendre au salon. C’était un refus formel.

M. Simiès devint jaune et son compagnon s’étonna.

— Mon cher, lui dit le premier, les jeunes filles sont parfois fantasques. Nous avons eu ce matin une petite altercation, ma nièce et moi, elle me garde rancune.

— Etait-ce à mon sujet? demanda Mahoni déjà effrayé.

— Pas tout à fait, dit M. Simiès avec son aimable sourire. Je suis désolé de vous avoir dérangé inutilement. Revenez donc dans deux jours et je vous promets que votre jolie fiancée ne se fera pas prier pour vous voir. Excusez-la, aujourd’hui elle est un peu nerveuse.

L’Australien se retira légèrement dépité, mais confiant encore aux belles promesses de son ami.

Le reste de la journée Gilberte eut de formidables battements de cœur: elle s’attendait à chaque instant à voir paraître son oncle furieux, comme elle l’avait vu le matin.

Il n’en fut rien; M. Simiès ne parut pas. Il lui envoya simplement un billet par lequel il la priait de demeurer dans sa chambre jusqu'à ce qu’elle devînt raisonnable, la prévenant que M. Mahoni se présenterait derechef à la maison le jeudi suivant.

Elle avait donc le temps de réfléchir.

Gilberte tint bon, et, malgré la peine que lui causait moins sa réclusion que la colère de son oncle, elle ne fit point parvenir à celui-ci le oui attendu.

Le jeudi, à deux heures, on entendit le ronflement d’une superbe automobile admirée de tout Paris, qui s’arrêtait devant la maison de M. Simiès.

Avant que le visiteur fût introduit au salon, le tuteur de Gilberte entrait chez sa nièce.

Elle l’attendait. En le voyant elle se leva, très pâle, mais très résolue. Il ne parla point, mais il braqua sur elle son petit œil gris interrogateur.

— Mon oncle, dit-elle nettement, je suis fâchée de vous faire de la peine; je n’ai pas besoin de vous affirmer encore toute mon obéissance et ma tendresse, mais ce que vous me demandez je ne le puis.

M. Simiès la regarda froidement:

— Trêve de grands mots, répliqua-t-il, vous ne voulez pas devenir Mme Mahoni?

— Non.

Il ne fut point attendri par le regard suppliant de ses beaux yeux, ni par cette pâleur, ni par ces fraîches lèvres roses qui se tendaient à lui comme pour implorer un baiser de réconciliation. Il ne songea qu’à sa propre défaite, à l’humiliation qu’il allait subir dans le salon où l’attendait le malheureux prétendant.

Sa colère fut terrible, mais froide.

— Je n’ai pas besoin de vos protestations oiseuses. Je sais maintenant que vous n’avez pas l’ombre de cœur et cela me suffit. Oh! pas de scène, je vous en prie, j’ai les phrases en horreur. Vous allez quitter ma maison aujourd’hui même pour n’y plus revenir.

— Mon oncle! supplia Gilberte.

— Je vous chasse.

— Où voulez-vous que j’aille?

— Où vous voudrez. Vous êtes assez bien douée pour vous tirer d’affaire, ajouta-t-il avec son ricanement sceptique. Si vous préférez le couvent, vous y trouverez au moins la sensiblerie que vous aimez.

— Je resterai avec vous, mon bon oncle; que ferions-nous l’un sans l’autre? Je vous soignerai bien, vous savez comme je vous aime.

— Parbleu! fit le vieillard avec un rire brutal, vous voulez veiller sur votre héritage. Croyez-moi, n’y comptez pas, je vais refaire mon testament ce soir même, et vous serez déshéritée.

Gilberte avait pâli sous l’insulte. Elle se redressa, et, sans colère, mais avec une grande dignité:

— Assez, mon oncle, je n’ai jamais songé à hériter de vous; il est probable que vous vivrez aussi longtemps que moi et je vous le souhaite. Je n’ai jamais une minute pensé à ce que votre mort pourrait me rapporter un jour. Vous me chassez de votre toit, c’est bien, je n’y resterai pas. J’emporte néanmoins le souvenir de vos bontés passées que n’efface point votre dureté actuelle. Adieu, mon oncle, soyez heureux et ne pensez plus à moi puisque vous me traitez d’ingrate.

C’est ainsi que se séparèrent sans se toucher la main, sans un mot de regret, ces deux êtres qui avaient vécu plus de dix ans dans la plus grande intimité.

Une fois la porte refermée sur M. Simiès, Gilberte s’affaissa sur une chaise et se couvrit le visage de ses mains.

— Chassée! murmura-t-elle, et je ne sais où aller.

Comme elle n’était pas fille à s’éterniser sur des regrets superflus, elle se fit apporter sa malle et commença à y empiler son trousseau et quelques menus objets.

Elle endossa un costume de voyage simple et élégant, mit dans sa bourse ses économies de jeune fille qui se montaient environ à quinze cents francs plus un peu de menue monnaie, et suspendit à sa ceinture une légère sacoche contenant ses bijoux, assez nombreux d’ailleurs, puisqu’elle possédait ceux de sa mère.

Elle fit descendre son bagage chez la concierge et sortit; elle avait besoin de marcher, de se secouer, car elle se sentait comme sous l’influence d’un rêve pénible.

— Où aller? où aller? se répétait-elle le long du chemin.

Certes, elle ne manquait pas d’amies. Malheureusement, elle se voyait obligée de n’aller frapper à la porte d’aucune d’elles. Son histoire eût vite fait le tour de Paris. Et que dire? Qu’elle était chassée de chez son oncle? Elle eût avoué son étrange position, et de grand cœur, si elle eût connu une seule personne capable de la bien conseiller.

Mais, parmi ces jeunes femmes ou ces jeunes filles si aimables en visites, elle n’avait pas une confidente, pas une véritable amie, ainsi qu’elle l’avait confié à Albéric Daltier.

Non, personne, Gilberte était bien absolument seule et abandonnée dans ce grand Paris, dans l’univers entier, même.

Elle fuyait d’instinct les rues fréquentées; il lui eût été pénible de rencontrer en ce moment quelque rieuse compagne ou quelque ami de M. Simiès, qui se fussent étonnés de voir pour la première fois Mlle Mauduit parcourir seule à pied les rues de Paris.

Après une heure de marche inconsciente, Gilberte fut lasse, bien lasse.

Où se reposer? Elle avait besoin de penser loin du bruit de la foule.

Elle descendait la rue Blanche et vit à sa droite l’église de la Trinité.

"Si j’entrais là?" se dit-elle.

Un scrupule lui vint: elle qui ne mettait jamais le pied à l’église, il lui semblait malséant de venir s’y asseoir ainsi que ces mendiants et ces vagabonds qui raillent les choses saintes, mais cherchent ce lieu de repos et de chaleur, l’hiver, sous les voûtes sacrées.

Eh! mon Dieu! n’était-elle pas vagabonde, elle aussi, la pauvre Gilberte? Savait-elle seulement où, ce même soir, elle reposerait sa tête?

Faisant taire sa délicatesse ombrageuse, elle franchit le porche, et, sans prendre d’eau bénite, sans s’agenouiller pour faire au moins un acte d’adoration, elle s’assit à l’ombre d’une nef déserte, gardant là comme ailleurs sa tenue correcte, avec une nuance de respect instinctif.

Elle ne savait pas offrir sa peine à Dieu, la pauvre enfant, elle ne savait pas lui crier: "Inspirez-moi, car je souffre et je ne sais à quoi me résoudre." Seulement Celui qui l’appelait secrètement du fond du tabernacle veillait sur cette âme dévoyée par une fausse éducation et qui renfermait cependant de hautes aspirations.

Il lui envoya une pensée soudaine.

— Les Daltier! je n’y songeais pas! pourquoi n’irai-je point à eux? Je suis sûre qu’ils ne me repousseront pas.

Cette inspiration lui était soufflée par son bon ange ou par sa mère, certainement. Qui sait? pour son salut sans doute; pour son malheur aussi peut-être.

Il était tard, nul office n’avait lieu et l’église demeurait plongée dans la solitude et l’ombre mélancoliques qui portent à la prière.

Mais Gilberte ne savait plus prier depuis qu’elle avait oublié l’année bénie de sa première communion et passé de nouveau sous la tutelle fatale du voltairien Simiès.

Elle rêva seulement; quand elle fut reposée et que sa résolution fut bien arrêtée, elle quitta l’église comme elle était entrée, se jeta dans une voiture qui passait à vide et se fit conduire rue de Lisbonne.

On hissa sa malle à côté du chauffeur et Gilberte jeta un dernier regard à cette demeure où elle avait vécu insouciante et heureuse et qui lui montrait encore sa fenêtre riant sous le store rose.

A la gare de Lyon, en attendant l’heure du train, elle se fit servir un léger repas au buffet; puis, quand le moment du départ fut venu, elle s’installa dans le coin d’un compartiment de dames.

Elle avait encore l’air d’une enfant, cette jeune fille jolie et distinguée; un peu triste aussi, et voyageurs et employés regardaient avec quelque étonnement cette Parisienne de vingt ans qui partait sans une compagne, sans un ami, sans un parent pour l’escorter et lui souhaiter bon voyage.

Malgré son aplomb habituel, Gilberte se sentait gênée; c’était la première fois qu’elle se mettait seule en route, et le trajet devait être assez long.

Alors, les pieds sur la bouillotte, la tête appuyée aux coussins gris du compartiment, elle ferma les yeux, feignant de dormir; en réalité, elle pensait et sa pensée n’était pas riante.

Elle n’arriva à Marseille que le lendemain matin.

VI

Après l’algarade très vive qu’il avait fait subir à sa nièce, Simiès, rouge encore de sa colère, se rendit au cercle où il joua, perdit et gagna, ce qui le mit en meilleure humeur. Il écouta la conversation que tenaient quelques habitués assez près de lui; on parlait de l’australien Mahoni et ce que l’on disait n’était pas à son avantage.

Simiès dîna au cercle et ne rentra que le soir, un peu penaud des propos qu’il venait de recueillir sur celui qu’il désirait tant pour neveu.

"La petite aurait-elle eu plus de flair que moi? se dit-il, ou bien me suis-je laissé berner comme un imbécile? Bah!... nous lui trouverons un autre mari, et elle fera la paix avec son vieux grognon d’oncle. Je parie qu’elle n’a pas pris mes menaces au sérieux et qu’elle dort maintenant sur ses deux oreilles dans son nid capitonné."

Il essayait de se le persuader, le pauvre Simiès; mais, avant d’entrer chez lui, il alla frapper à la porte de Gilberte.

"Elle dort, se dit-il, n’entendant point de réponse; demain elle aura tout oublié."

Mais, en dépit de lui-même, il était inquiet et, tandis que Lazare le déshabillait en silence, il n’osa l’interroger, appréhendant ce qu’on pourrait lui apprendre.

Le lendemain il sonna son valet de chambre le plus tard possible; néanmoins il s’éveilla de bonne humeur; quand on est M. Simiès et qu’on a gagné la veille au poker une somme assez ronde, cela fait oublier bien des soucis.

Cependant, il observa sur la figure de Lazare une gravité inusitée et, dès qu’il fut habillé, il courut à la salle à manger dans l’espoir d’y trouver une Gilberte un peu pâle, un peu boudeuse, mais enfin Gilberte.

Il n’en fut rien et sur le grande table ovale une seule tasse attendait devant le chocolat fumant.

Alors le vieillard devenu tout tremblant s’en alla à l’appartement de sa nièce; il le trouva vide; le lit n’avait pas été défait et le foyer restait froid.

Il frissonna en refermant la porte; cette chambre lui fit l’effet d’un tombeau.