Chapter 7
On sapprêtait à rire, on bâillait davance, le plus poliment quon pouvait... et voilà que tous firent silence, pris soudain sous le charme de cette splendide voix de baryton, mâle et sonore, dont les notes avaient un velouté et une expression délicieuse.
La surprise fut générale et de sincères applaudissements éclatèrent quand le chanteur termina lhymne chrétienne. Il reçut les louanges froidement, un fin sourire errant sur sa bouche fière.
Se retournant vers Gilberte qui, elle, ne parlait pas, il lui dit avec une pointe de raillerie:
Eh bien! ma cousine, mon chant vous a-t-il déplu?
Elle lui répondit par ces mêmes paroles quil avait dites la veille:
Vous avez une belle voix.
Seulement elle ajouta, car elle était sincère:
Et votre Noël est splendide.
Un instant après, quelques jeunes filles allèrent, avec Gilberte, respirer lair frais sous la galerie.
Sournoise, dit lune delles à Mlle Mauduit, sais-tu que tu caches bien ton jeu?
Quel jeu? fit Gilberte franchement étonnée.
Allons! avoue que la migraine nétait quun prétexte pour te faire escorter, puis dorloter par ce beau ténébreux, ton cousin Daltier.
Par exemple! que vous êtes sottes!
Ma chère, ne ten défends pas, tu nas pas si mauvais goût et lui de même. Nous avons toutes la tête tournée par lui, sans compter ces dames. Cest dommage seulement quil soit si jésuite. En voilà un ridicule quil se donne, et de notre temps!
Vous êtres toutes absolument absurdes. Sachez dabord que je nai pas joué la comédie que vous mattribuez si aimablement. Si javais voulu discourir avec le neveu de mon oncle, il me semble que je pouvais le faire en toute liberté, étant chez moi. Quon se le tienne pour dit: je naime pas à voir contrôler mes actes.
Ma chère, ne te fâche pas, il ny avait là rien que de très naturel et ton cousin vaut la peine...
Quon me laisse en paix avec M. Daltier. Il ne mintéresse pas plus quun autre. Je juge seulement quil est parfaitement libre de vivre à sa guise et de croire ce quil veut.
Elles sen allèrent loreille basse, sauf Odette Vallabrègue, la blondine coiffée à la "Ninon".
Ah! M. Daltier test indifférent? dit-elle en jouant avec son collier dargent; et bien! pas à moi. Il me semble que jaimerais un mari comme lui, seulement...
Il y a donc un seulement?
Oui, tiens, à toi je puis lavouer, Gilberte, il serait trop mon maître, il me subjuguerait et cela me gênerait. Je me sentirais trop au-dessous de lui; on ne doit pas pouvoir le tromper, ton cousin: il a des yeux qui percent lâme.
Tandis que Joannès Fardrin, qui prétend à ta main et que tu encourages ouvertement, ne sera pas ton maître?
Ma foi, non, un bon camarade tout au plus. Les yeux rieurs de Joannès nont pas la puissance de faire baisser les miens comme le regard dacier de messire Albéric. Il me semble quavec ce dernier je ne serais plus la même.
Et tu aurais tort de te changer, mignonne, fit Gilberte en embrassant lespiègle; tu es la plus amusante de notre société et la moins poseuse, ce qui est un point capital.
Tout le reste de la soirée, tandis quon riait et causait bruyamment, Mlle Mauduit, rêveuse, se disait, les yeux fixés sur le jeune ingénieur:
"Je crois quils ont raison, tous: Albéric Daltier nest point fait du même bois que les autres jeunes gens. Mais voilà, quy a-t-il sous cette enveloppe froide? Mon oncle maffirme toujours quil faut se méfier des eaux dormantes et des dévots. Mon oncle se trompe-t-il ou bien Albéric fait-il exception à la règle? Il est tellement supérieur à tous ces beaux diseurs qui papillonnent ici et passent leur vie entre le boulevard, la brasserie et la salle de jeu!"
Et, plus rêveuse encore, elle ajouta:
"Celui-là mérite dêtre aimé vraiment. Car sans cela que serait donc lamour, cette chose chantée à travers tous les siècles, ce soleil qui brille sur tous les pays, pour le riche comme pour le pauvre?"
Le lendemain, plus matinal que les autres invités des Marnes, Albéric se promenait aux alentours du parc, profitant de sa liberté pour respirer lair pur un peu frais, que lui refusait la chaude Provence.
Non loin de lui il aperçut la ferme propre et plantureuse dont le voisinage ne déparait ni les jardins ni lhabitation de Simiès.
Un spectacle intéressant attira lattention du promeneur: à lextrémité de la cour, un vieillard était assis sur un banc, une écuelle de soupe sur ses genoux; il était aveugle et paralysé des bras, ses mains tremblantes ne pouvaient même porter à sa bouche la cuiller détain. Il était venu demander un morceau de pain à la ferme: on lui avait donné une soupe chaude, mais personne ne poussait la charité jusqu'à lui porter aide.
Par bonheur, une élégante amazone qui passait devant la cour était entrée, descendue de son cheval quelle avait attaché par la bride à un arbre, et, repliant sur son bras gauche la longue traîne de sa robe, elle était venue au vieillard fort embarrassé et pourtant affamé.
Cette jeune femme tournait le dos à lingénieur; il ne voyait delle quune taille svelte un peu frêle, de beaux cheveux châtain fauve tordus sous le petit feutre orné dune gaze flottante. La jupe relevée de côté laissait apercevoir deux petits brodequins moulant un pied exquis; sa main gantée dune longue peau souple allait et venait de lécuelle rustique à la bouche de laveugle avec une adresse parfaite; lautre, quelle avait libre, tenait le pommeau dune cravache mignonne.
Tous près de là, le cheval piaffait doucement.
Quand le frugal repas fut terminé, la charmante amazone posa lécuelle à terre pour que le caniche de laveugle y pût donner un coup de langue, puis elle tira de sa bourse une pièce de cinq francs, et, entrouvrant sans dégoût la vareuse usée et souillée du malheureux, elle y glissa largent.
Le vieux mendiant se répandit en bénédictions que la jeune femme interrompit de sa voix cristalline, tout en détachant sa monture:
Une autre fois, il faudra venir à la maison, mon ami, vous y serez servi, et si je ne my trouve pas dans ce moment, je donnerai des ordres pour quon soccupe de vous.
Albéric reconnut ce timbre de voix musical et un peu bref en même temps; justement lamazone, en se détournant, laissa voir son fin profil dont le voile de gaze ombrait la délicate blancheur.
Cétait Mlle Mauduit.
Elle était bien descendue seule de cheval, mais remonter cétait une autre affaire; elle allait appeler un garçon de ferme qui sortait dune étable, quand Albéric savança et offrit son aide.
Gilberte, qui ne le savait point là, eut un léger froncement de sourcils: il ne lui plaisait pas dêtre vue dans lexercice de sa charité; cependant elle accepta sa main et leffleura rapidement de sa petite bottine en souhaitant le bonjour au jeune homme.
Puis, toute rougissante, elle cravacha sa monture qui sélança sur la route.
Albéric sapprocha du mendiant et joignit son aumône à celle de sa cousine.
Cette jeune fille est bien bonne, nest-ce pas? demanda-t- il à linfirme.
Ah! Monsieur, bonne comme les anges, quoiquelle soit la nièce de M. Simiès. Je ne la rencontre jamais sans quelle madresse une parole encourageante et garnisse mon gousset. Je naime pas trop à aller du côté du château, car M. Simiès nest pas comme Mademoiselle et il rudoie facilement le pauvre monde.
Alors, M. Simiès nest pas aimé dans le pays?
Guère, murmura le vieillard. Ce ne devrait pas être à moi de le dire, puisque sa nièce me secourt, mais je ne puis mempêcher de faire une différence entre les deux.
Elle est bien charitable?
Vous venez de le voir, mon bon Monsieur; y a pas beaucoup de belles dames comme ça qui descendraient de cheval pour, de leurs jolies mains blanches, faire manger la soupe à un pauvre vieux qui nest pas propre tous les jours. Que voulez- vous? quand on na plus ni yeux ni bras, ça nest pas commode de faire sa toilette.
"Que oui, quelle est charitable, la demoiselle! seulement..."
Seulement quoi?
Laveugle prit un air embarrassé.
Faut pas vous en fâcher, Monsieur, car je devine que vous vous intéressez à elle. Eh bien! Mamzelle Mauduit est généreuse et admirable, mais y lui manque, quoi! un brin ce quéque chose quont les personnes pieuses. Elle ne sait pas consoler, comme on le fait quand on croit au bon Dieu. Y a dans mon village des soeurs religieuses qui ne sont pas riches, mais qui vous relèvent le cur par de bonnes paroles; après leur visite, on na souvent pas beaucoup plus de quoi, mais on supporte mieux la misère.
Vous avez raison, mon brave. Ce nest pas la faute de Mlle Mauduit si le sens chrétien lui manque; comme vous lui devez de la reconnaissance, priez pour elle et pour son oncle, cela leur fera grand bien.
Quand Albéric revit Gilberte, avec son tact ordinaire il ne fit aucune allusion à la petite scène dont il avait été témoin, et la jeune fille lui en sut gré: elle avait horreur des flatteries. Il ne parla plus avec elle que de choses insignifiantes jusqu'à son départ qui eut lieu le lendemain.
En descendant de sa chambre pour faire ses adieux à la petite société des Marnes et à son oncle, il rencontra Gilberte dans le vestibule. Elle sapprocha de lui comme pour lui souhaiter un bon voyage et lui tendit la main.
Quoique je ne les connaisse pas, présentez mes respects à vos parents et mes amitiés à vos soeurs, dit-elle; ce que vous mavez dit deux tous ma donné lenvie de les connaître.
Eh bien! répondit Albéric en pressant ses doigts frêles dans sa main robuste, il vous faudra venir faire connaissance avec ma famille; cela ne vous sourirait guère peut-être tout de suite, mais souvenez-vous que du jour où vous souffrirez, où vous aurez besoin dun lieu calme et propice à rasséréner votre âme, vous pourriez venir à nous. La maison de mes parents vous sera toujours ouverte et lon saura vous y consoler.
Je vous promets de me rappeler cela, dit Gilberte gravement; mais combien je ferai tache dans ce milieu si parfait!
Ne vous inquiétez pas de cela. Au fond, vous êtes cent fois meilleure quon ne le croit.
Et, entrant au salon, il laissa Mlle Mauduit toute songeuse.
III
Autour de la table somptueusement servie sur laquelle étincelaient largenterie et les cristaux et que décorait au centre un surtout de fleurs délicates, une demi-douzaine dhommes devisaient et discutaient, pour la plupart grisonnants ou chauves; ils vidaient prestement les fins verres de Bohême alignés devant eux, gravés au chiffre du maître de la maison et à chaque instant remplis des vins les plus exquis. Latmosphère était chaude, les mets savamment élaborés, la causerie animée; et cependant sur le front de ces convives il y avait comme un signe mystérieux, marque diabolique qui leur enlevait cette majesté naturelle à lâge mûr.
Ils sonnait dans ces voix mordantes quelque chose de pénible à entendre, dans cette gaîté un écho railleur, métallique; ils avaient à la lèvre un rictus sceptique qui faisait mal à voir.
De quoi sentretenaient ces hommes? Mon Dieu, de sophismes impies, paradoxes bizarres, erronés, se croisant par-dessus cette table brillante, tous ces discours piqués çà et là dune raillerie, dun mot couvert, très cru sous sa périphrase, coupés de rires cyniques, ou relevés danecdotes bouffonnes.
Et au milieu de ce groupe de voltairiens à faces démoniaques, assise entre un vieillard aux cheveux blancs, au regard inquiet et cauteleux et un député à la crinière fauve, aux yeux jaloux et durs, une jeune fille demeurait paisible et sereine.
Jolie et gracieuse, elle semblait un ange fourvoyé au milieu dune horde satanique. Et cependant Mlle Gilberte Mauduit pouvait avoir la beauté dun ange, elle nen avait point lâme; ses traits étaient loin den porter lexpression séraphique. Elle écoutait de toute la puissance de ses jolies oreilles rosées les dissertations des invités de son oncle; elle riait en montrant toutes ses dents (de fort jolies dents, ma foi!) aux historiettes de goût médiocre quils lui servaient; elle les trouvait plaisantes, mais au fond elle ny comprenait absolument rien.
Un observateur plus profond que ceux qui lentouraient eût pu remarquer, cependant, que la fusée joyeuse séteignait sur ses lèvres aussi vite quelle y montait, et que ses yeux foncés, tantôt doux comme du velours ou étincelants comme le diamant, prenaient soudain une expression rêveuse, presque sombre.
Ils avaient aussi, par instants, une lueur méprisante à ladresse des hôtes bizarres que recevait son oncle.
Mais quimportait à ceux-ci lopinion dune enfant de vingt ans? eux, qui ne savaient même pas sarrêter quand une parole âpre et mauvaise létonnait, ni voiler discrètement le récit scandaleux qui lui faisait ouvrir tout grands ses yeux limpides.
Il faut que la jeunesse sinstruise, répétait lamphytrion avec son sourire infernal; nous vivons dans un siècle où lon ne se nourrit plus didéal, de mysticisme; on vit terre à terre, la matière a remporté enfin la victoire sur les sots préjugés, il faut que jeunesse sinstruise.
Par exemple, si quelquun savisait de lancer une bouffonnerie rabelaisienne, une plaisanterie triviale, Mlle Mauduit avait une manière de froncer le sourcil qui coupait net la parole au narrateur inconvenant.
Le dessert achevé, on passa au salon où Gilberte servit le café avec sa grâce tranquille de tous les jours. Puis, quand chacun eut vidé sa tasse de Sèvres et essuyé sa moustache, les messieurs allèrent au fumoir quand Mlle Mauduit les y eut invités.
Alors elle demeura seule dans ce grand salon or et cerise dont les glaces lui renvoyaient sa charmante image. Elle eut un soupir de soulagement: "Ils sont bien amusants, murmura- t-elle, mais je le méprise tous!"
Elle sagenouilla devant le foyer, sur un coussin de velours et rêva un instant, ses prunelles noires fixées sur la flamme ardente. Puis elle se releva, alla à lune des vastes fenêtres bien closes sous les rideaux de soie quelle écarta brusquement et colla son front à la vitre froide.
Au dehors, le ciel était bleu et clair, piqué détoiles luisantes; il gelait dur, sans vent, sans bise. Cétait un temps magnifique, on patinerait ferme le lendemain au bois.
Mais tous ceux qui samusaient ce soir-là, soit dehors, encapuchonnés dans de chaudes fourrures, soit moelleusement assis au coin de leur cheminée bien garnie, songeaient-ils aux malheureux grelottant sous les minces vêtements et dans les mansardes sans feu?
A vrai dire, Gilberte ny songeait pas non plus.
Comme les fumeurs ne rentraient pas encore, elle ouvrit le piano et sapprêtait à jouer une valse en sourdine, quand un bruit de voix arrivant du vestibule len empêcha; on distinguait le timbre cassant de M. Simiès, puis un autre plus timide et plus doux. Celui du premier répétait les épithètes les moins flatteuses, émaillées de jurons grossiers.
Mlle Mauduit ouvrit la porte et parut dans lantichambre.
Quy a-t-il donc? fit-elle mécontente, pourquoi tout ce tapage?
Il y avait que Lazare laissait entrer une femme en haillons, hâve, maigre, éplorée, qui demandait du secours pour son enfant mourant de faim et de froid dans une mansarde au sixième étage de la maison. Et Lazare avait failli à tous ses devoirs en appelant son maître occupé à savourer un délicieux cigare au milieu de ses amis, dans le fumoir gaîment éclairé.
Aussi les mots gracieux de: "butor! imbécile! maroufle!" pleuvaient-ils sur linfortuné domestique. Et, tout en rudoyant celui-ci, M. Simiès malmenait fort la pauvre femme qui, toute tremblante, cherchait à gagner la porte.
M. Simiès était outré. Il faisait bon vraiment lui amener tous les mendiants de la rue, on ne trouvait plus que cela maintenant sur son passage, etc.
Gilberte écoutait, interdite, cet homme qui venait détaler tout à lheure à table de si belles maximes humanitaires, les idées les plus philanthropiques, les principes les plus égalitaires. Selon lui, la différence des castes et des fortunes était une injustice criante, une grande lacune à combler dans léconomie politique; et voilà quil menaçait de renvoyer son valet de chambre parce que celui-ci avait jugé bon dintroduire une malheureuse femme au vestibule?
Gilberte considérait son oncle avec une surprise indignée, et quand celui-ci rentra au fumoir en refermant violemment la porte derrière lui, elle dit à Lazare de sa belle voix tranquille et douce:
Désormais, Lazare, cest toujours moi que vous appellerez pour ces sortes de choses. Restez, ajouta-t-elle en sadressant à linconnue qui baissait humblement la tête. Excusez la vivacité de M. Simiès, il naime pas quon le dérange quand il a du monde. A lavenir adressez-vous à moi. Quel est votre nom?
Maria Pontoux.
Et vous demeurez dans la même maison que moi? Et votre enfant est malade? Cest bien, jirai vous voir demain et je verrai ce dont vous avez besoin; en attendant, prenez ceci pour subvenir au plus pressé.
Elle mit un billet de vingt francs dans la main de la femme qui séloigna en la bénissant.
Gilberte revint au salon et se mit au piano pour chantonner doucement, sans élever la voix, une vieille mélodie un peu démodée, mais expressive dans sa naïveté antique.
Les messieurs, abandonnant le fumoir, se rapprochaient de la musicienne, faisant mine de se boucher les oreilles:
De grâce, Mademoiselle Gilberte, pas cet air à porter en terre, nous vous en supplions; quelque chose de plus gai; vos chansonnettes de lautre jour, par exemple.
Gilberte sexécuta dassez mauvaise grâce et chanta un fragment dopérette qui, si elle en avait compris le sens, neût point passé par ses lèvres.
Elle amusait son oncle et ses invités, cétait ce quil fallait, elle ny voyait pas plus loin.
Entre onze heures et minuit ces messieurs se retirèrent; Gilberte un peu lasse tendit son front à Simiès comme tous les soirs; mais, lattirant à lui, le vieillard lui dit:
Sais-tu que tu es jolie fille? Tous mes invités sont amoureux de toi.
Je le sais bien, répondit Gilberte en bâillant.
Ah! ah! tu as conscience de ta beauté, jaime cela; au moins tu nes pas de ces petites niaises ingénues qui nosent se regarder au miroir.
Il ny en a pas beaucoup comme cela, mon oncle.
Si, mignonne, dans les couvents.
Après tout, fit la jeune fille, samusant à effeuiller les pétales parfumés dun bouquet quelle portait au corsage, ce nest pas nous qui nous donnons notre beauté; pourquoi en serions-nous glorieuses? heureuses, oui, je le comprends, mais fières, cest sot et ridicule.
Simiès continuait à regarder sa nièce en mâchonnant un cigare éteint.
Tu seras un bon parti pour le mari qui te prendra, dit-il enfin.
Moi, un bon parti, mon oncle?... Dites plutôt que je puis faire un beau mariage, cela, oui.
Quant à ça, cest sûr, tu épouseras un nabab.
Oh! un nabab, il faudrait donc me marier pour de largent ? une fille comme moi ne fait pas de ces choses viles; lor peut faire le bonheur dune sotte, pas le mien.
Ah! que tu es bien femme avec ta folle imagination! Mais tu seras riche toi-même.
Pas tant que ça, mon oncle: le petit bien que je tiens de ma mère ne constitue pas une dot brillante.
Et comptes-tu pour rien ton vieux mécréant doncle? Tu as des espérances, ma mignonne, et en attendant de retourner au néant, ce que je me souhaite le plus tard possible, je puis doubler, tripler même ta dot insuffisante.
Mon oncle, vous êtes bien bon, mais...
Elle hésita une seconde, puis relevant vaillamment sa belle tête blonde:
Je ne veux pas être prise pour mon argent.
M. Simiès se mit à rire bruyamment.
Ah! ah! ah! voyez-vous cette petite orgueilleuse qui ne compte que sur ses beaux yeux pour attirer le prince charmant! Mais, ma chère enfant, nous ne sommes plus au temps des cours damour, Dieu merci! cétait aussi celui de la tyrannie. Il ny a plus au monde que les mariages de raison ou de convenance, et non plus de sentiment. Les inclinations, enlèvements, etc., tout cela est hors de raison. Ne ten déplaise, mignonne, on nadore plus que le veau dor, son règne est bien établi, mets-toi cela dans la tête et apprends comme les autres à faire la courbette devant lui.
Et cela rend heureux?
Si lon sait faire, oui, Mademoiselle, et la femme sait toujours faire si elle est adroite et rusée. Monter toujours, senrichir le plus possible et jouir à satiété de tout ce que lexistence, qui ne nous est pas donnée deux fois, offre de plus agréable, voilà la seule vie sensée, parce que tout sera fini dès que la machine sera détruite.
Cest-à-dire à la mort, mon oncle?
Oui. Un mauvais moment à passer, je lavoue, mais bast! pourvu quon ait profité de ce qui vient avant et quon ait bu à pleines lèvres à la coupe des ivresses!
Et aussi pourvu quon ait rendu heureux les autres, mon oncle?
M. Simiès ricana sèchement:
Ma chère, souviens-toi de cette maxime fort juste au fond, quoique son origine soit sotte: "Charité bien ordonnée commence par soi-même."
Mais, mon oncle, cest la devise des égoïstes.
Eh! parbleu! ma nièce, il ny a dheureux en ce monde que ceux qui nont pas de cur. Ceux qui soccupent du bonheur dautrui avant le leur propre ne sont que des imbéciles. Va te coucher, fillette, et nous te découvrirons bien un mari facile que tu mèneras par le bout du nez, et qui soit surtout plusieurs fois millionnaire.
Cette perspective ne parut pas éblouir Gilberte qui se dirigea vers son appartement dun air soucieux.
Cet appartement était un joli nid rose quelle avait fait arranger à son gré et qui encadrait fort savamment sa beauté de blonde.
Des deux côtés de la cheminée se voyaient les portraits de son père et de sa mère à laquelle elle ressemblait beaucoup.
Gilberte saccouda sur le marbre et examina, dans la glace qui reflétait le feu des bougies, son gracieux visage blanc et rosé, éclairé de beaux yeux sérieux. Ces yeux se regardèrent profondément, comme si elle eût voulu lire dans ses propres prunelles jusqu'à son âme.
Mon oncle est dans lerreur, murmura-t-elle toute rêveuse, largent ne fait pas uniquement le bonheur, cela cest dans tous les livres; avant lui il y a lamour, un sentiment que je ne connais pas, que je ne saurai peut-être jamais. Je ne manque de rien, je mène une vie luxueuse et... il y a en moi quelque chose qui nest jamais satisfait, qui demande avidement à être comblé.
"Mon oncle est aussi dans lerreur en affirmant que les égoïstes seuls sont heureux: jaurais honte de ne penser quà moi et je ny trouverais pas de jouissance. Saimer avant tout napporte quune félicité relative; le cur humain ne peut se suffire à soi-même; moi, je ne me suffis pas."
Elle se détourna lentement et soupira:
Où trouver ce qui me manque?
Puis elle se mit à détacher ses beaux cheveux ondés et se coucha sans un mot de prière à Dieu, comme tous les soirs.
Gilberte ne savait pas prier.
IV
Elle avait demandé à voir Gilberte Mauduit et Gilbert y avait couru; cétait celle de ses amies quelle préférait, quoique ce ne fût encore quune enfant. Et voilà que cette jolie Odette, ayant pris froid au sortir du bal, se mourait dune phtisie galopante.
Gilberte vint la voir plusieurs fois, mais, à la fin, Odette la reconnaissait à peine et criait, désespérée, quelle ne voulait pas mourir. Cétait navrant à voir et à entendre.
Le dernier jour, Mlle Mauduit arriva au moment de lagonie; ce fut atroce; la moribonde nétait plus reconnaissable; sa figure était effrayante; elle suffoquait, ses bras battaient lair, et sa pauvre poitrine oppressée cherchait un souffle qui narrivait plus à ses lèvres. Puis, après quelques minutes de convulsions épouvantables, rien ne bougea plus sur cette physionomie vieillie au moins de dix ans; un silence solennel succéda au râle et aux mouvements désordonnés, et le corps raidi simmobilisa, semblable à une statue de pierre.
Le désespoir des parents fut dautant plus violent quils navaient, pour se soutenir, ni la résignation chrétienne, ni la pensée du revoir dans un monde meilleur.