Une Pupille Genante

Chapter 7

Chapter 74,188 wordsPublic domain

On s’apprêtait à rire, on bâillait d’avance, le plus poliment qu’on pouvait... et voilà que tous firent silence, pris soudain sous le charme de cette splendide voix de baryton, mâle et sonore, dont les notes avaient un velouté et une expression délicieuse.

La surprise fut générale et de sincères applaudissements éclatèrent quand le chanteur termina l’hymne chrétienne. Il reçut les louanges froidement, un fin sourire errant sur sa bouche fière.

Se retournant vers Gilberte qui, elle, ne parlait pas, il lui dit avec une pointe de raillerie:

— Eh bien! ma cousine, mon chant vous a-t-il déplu?

Elle lui répondit par ces mêmes paroles qu’il avait dites la veille:

— Vous avez une belle voix.

Seulement elle ajouta, car elle était sincère:

— Et votre Noël est splendide.

Un instant après, quelques jeunes filles allèrent, avec Gilberte, respirer l’air frais sous la galerie.

— Sournoise, dit l’une d’elles à Mlle Mauduit, sais-tu que tu caches bien ton jeu?

— Quel jeu? fit Gilberte franchement étonnée.

— Allons! avoue que la migraine n’était qu’un prétexte pour te faire escorter, puis dorloter par ce beau ténébreux, ton cousin Daltier.

— Par exemple! que vous êtes sottes!

— Ma chère, ne t’en défends pas, tu n’as pas si mauvais goût et lui de même. Nous avons toutes la tête tournée par lui, sans compter ces dames. C’est dommage seulement qu’il soit si jésuite. En voilà un ridicule qu’il se donne, et de notre temps!

— Vous êtres toutes absolument absurdes. Sachez d’abord que je n’ai pas joué la comédie que vous m’attribuez si aimablement. Si j’avais voulu discourir avec le neveu de mon oncle, il me semble que je pouvais le faire en toute liberté, étant chez moi. Qu’on se le tienne pour dit: je n’aime pas à voir contrôler mes actes.

— Ma chère, ne te fâche pas, il n’y avait là rien que de très naturel et ton cousin vaut la peine...

— Qu’on me laisse en paix avec M. Daltier. Il ne m’intéresse pas plus qu’un autre. Je juge seulement qu’il est parfaitement libre de vivre à sa guise et de croire ce qu’il veut.

Elles s’en allèrent l’oreille basse, sauf Odette Vallabrègue, la blondine coiffée à la "Ninon".

— Ah! M. Daltier t’est indifférent? dit-elle en jouant avec son collier d’argent; et bien! pas à moi. Il me semble que j’aimerais un mari comme lui, seulement...

— Il y a donc un seulement?

— Oui, tiens, à toi je puis l’avouer, Gilberte, il serait trop mon maître, il me subjuguerait et cela me gênerait. Je me sentirais trop au-dessous de lui; on ne doit pas pouvoir le tromper, ton cousin: il a des yeux qui percent l’âme.

— Tandis que Joannès Fardrin, qui prétend à ta main et que tu encourages ouvertement, ne sera pas ton maître?

— Ma foi, non, un bon camarade tout au plus. Les yeux rieurs de Joannès n’ont pas la puissance de faire baisser les miens comme le regard d’acier de messire Albéric. Il me semble qu’avec ce dernier je ne serais plus la même.

— Et tu aurais tort de te changer, mignonne, fit Gilberte en embrassant l’espiègle; tu es la plus amusante de notre société et la moins poseuse, ce qui est un point capital.

Tout le reste de la soirée, tandis qu’on riait et causait bruyamment, Mlle Mauduit, rêveuse, se disait, les yeux fixés sur le jeune ingénieur:

"Je crois qu’ils ont raison, tous: Albéric Daltier n’est point fait du même bois que les autres jeunes gens. Mais voilà, qu’y a-t-il sous cette enveloppe froide? Mon oncle m’affirme toujours qu’il faut se méfier des eaux dormantes et des dévots. Mon oncle se trompe-t-il ou bien Albéric fait-il exception à la règle? Il est tellement supérieur à tous ces beaux diseurs qui papillonnent ici et passent leur vie entre le boulevard, la brasserie et la salle de jeu!"

Et, plus rêveuse encore, elle ajouta:

"Celui-là mérite d’être aimé vraiment. Car sans cela que serait donc l’amour, cette chose chantée à travers tous les siècles, ce soleil qui brille sur tous les pays, pour le riche comme pour le pauvre?"

Le lendemain, plus matinal que les autres invités des Marnes, Albéric se promenait aux alentours du parc, profitant de sa liberté pour respirer l’air pur un peu frais, que lui refusait la chaude Provence.

Non loin de lui il aperçut la ferme propre et plantureuse dont le voisinage ne déparait ni les jardins ni l’habitation de Simiès.

Un spectacle intéressant attira l’attention du promeneur: à l’extrémité de la cour, un vieillard était assis sur un banc, une écuelle de soupe sur ses genoux; il était aveugle et paralysé des bras, ses mains tremblantes ne pouvaient même porter à sa bouche la cuiller d’étain. Il était venu demander un morceau de pain à la ferme: on lui avait donné une soupe chaude, mais personne ne poussait la charité jusqu'à lui porter aide.

Par bonheur, une élégante amazone qui passait devant la cour était entrée, descendue de son cheval qu’elle avait attaché par la bride à un arbre, et, repliant sur son bras gauche la longue traîne de sa robe, elle était venue au vieillard fort embarrassé et pourtant affamé.

Cette jeune femme tournait le dos à l’ingénieur; il ne voyait d’elle qu’une taille svelte un peu frêle, de beaux cheveux châtain fauve tordus sous le petit feutre orné d’une gaze flottante. La jupe relevée de côté laissait apercevoir deux petits brodequins moulant un pied exquis; sa main gantée d’une longue peau souple allait et venait de l’écuelle rustique à la bouche de l’aveugle avec une adresse parfaite; l’autre, qu’elle avait libre, tenait le pommeau d’une cravache mignonne.

Tous près de là, le cheval piaffait doucement.

Quand le frugal repas fut terminé, la charmante amazone posa l’écuelle à terre pour que le caniche de l’aveugle y pût donner un coup de langue, puis elle tira de sa bourse une pièce de cinq francs, et, entr’ouvrant sans dégoût la vareuse usée et souillée du malheureux, elle y glissa l’argent.

Le vieux mendiant se répandit en bénédictions que la jeune femme interrompit de sa voix cristalline, tout en détachant sa monture:

— Une autre fois, il faudra venir à la maison, mon ami, vous y serez servi, et si je ne m’y trouve pas dans ce moment, je donnerai des ordres pour qu’on s’occupe de vous.

Albéric reconnut ce timbre de voix musical et un peu bref en même temps; justement l’amazone, en se détournant, laissa voir son fin profil dont le voile de gaze ombrait la délicate blancheur.

C’était Mlle Mauduit.

Elle était bien descendue seule de cheval, mais remonter c’était une autre affaire; elle allait appeler un garçon de ferme qui sortait d’une étable, quand Albéric s’avança et offrit son aide.

Gilberte, qui ne le savait point là, eut un léger froncement de sourcils: il ne lui plaisait pas d’être vue dans l’exercice de sa charité; cependant elle accepta sa main et l’effleura rapidement de sa petite bottine en souhaitant le bonjour au jeune homme.

Puis, toute rougissante, elle cravacha sa monture qui s’élança sur la route.

Albéric s’approcha du mendiant et joignit son aumône à celle de sa cousine.

— Cette jeune fille est bien bonne, n’est-ce pas? demanda-t- il à l’infirme.

— Ah! Monsieur, bonne comme les anges, quoiqu’elle soit la nièce de M. Simiès. Je ne la rencontre jamais sans qu’elle m’adresse une parole encourageante et garnisse mon gousset. Je n’aime pas trop à aller du côté du château, car M. Simiès n’est pas comme Mademoiselle et il rudoie facilement le pauvre monde.

— Alors, M. Simiès n’est pas aimé dans le pays?

— Guère, murmura le vieillard. Ce ne devrait pas être à moi de le dire, puisque sa nièce me secourt, mais je ne puis m’empêcher de faire une différence entre les deux.

— Elle est bien charitable?

— Vous venez de le voir, mon bon Monsieur; y a pas beaucoup de belles dames comme ça qui descendraient de cheval pour, de leurs jolies mains blanches, faire manger la soupe à un pauvre vieux qui n’est pas propre tous les jours. Que voulez- vous? quand on n’a plus ni yeux ni bras, ça n’est pas commode de faire sa toilette.

"Que oui, qu’elle est charitable, la demoiselle! seulement..."

— Seulement quoi?

L’aveugle prit un air embarrassé.

— Faut pas vous en fâcher, Monsieur, car je devine que vous vous intéressez à elle. Eh bien! Mamzelle Mauduit est généreuse et admirable, mais y lui manque, quoi! un brin ce quéque chose qu’ont les personnes pieuses. Elle ne sait pas consoler, comme on le fait quand on croit au bon Dieu. Y a dans mon village des soeurs religieuses qui ne sont pas riches, mais qui vous relèvent le cœur par de bonnes paroles; après leur visite, on n’a souvent pas beaucoup plus de quoi, mais on supporte mieux la misère.

— Vous avez raison, mon brave. Ce n’est pas la faute de Mlle Mauduit si le sens chrétien lui manque; comme vous lui devez de la reconnaissance, priez pour elle et pour son oncle, cela leur fera grand bien.

Quand Albéric revit Gilberte, avec son tact ordinaire il ne fit aucune allusion à la petite scène dont il avait été témoin, et la jeune fille lui en sut gré: elle avait horreur des flatteries. Il ne parla plus avec elle que de choses insignifiantes jusqu'à son départ qui eut lieu le lendemain.

En descendant de sa chambre pour faire ses adieux à la petite société des Marnes et à son oncle, il rencontra Gilberte dans le vestibule. Elle s’approcha de lui comme pour lui souhaiter un bon voyage et lui tendit la main.

— Quoique je ne les connaisse pas, présentez mes respects à vos parents et mes amitiés à vos soeurs, dit-elle; ce que vous m’avez dit d’eux tous m’a donné l’envie de les connaître.

— Eh bien! répondit Albéric en pressant ses doigts frêles dans sa main robuste, il vous faudra venir faire connaissance avec ma famille; cela ne vous sourirait guère peut-être tout de suite, mais souvenez-vous que du jour où vous souffrirez, où vous aurez besoin d’un lieu calme et propice à rasséréner votre âme, vous pourriez venir à nous. La maison de mes parents vous sera toujours ouverte et l’on saura vous y consoler.

— Je vous promets de me rappeler cela, dit Gilberte gravement; mais combien je ferai tache dans ce milieu si parfait!

— Ne vous inquiétez pas de cela. Au fond, vous êtes cent fois meilleure qu’on ne le croit.

Et, entrant au salon, il laissa Mlle Mauduit toute songeuse.

III

Autour de la table somptueusement servie sur laquelle étincelaient l’argenterie et les cristaux et que décorait au centre un surtout de fleurs délicates, une demi-douzaine d’hommes devisaient et discutaient, pour la plupart grisonnants ou chauves; ils vidaient prestement les fins verres de Bohême alignés devant eux, gravés au chiffre du maître de la maison et à chaque instant remplis des vins les plus exquis. L’atmosphère était chaude, les mets savamment élaborés, la causerie animée; et cependant sur le front de ces convives il y avait comme un signe mystérieux, marque diabolique qui leur enlevait cette majesté naturelle à l’âge mûr.

Ils sonnait dans ces voix mordantes quelque chose de pénible à entendre, dans cette gaîté un écho railleur, métallique; ils avaient à la lèvre un rictus sceptique qui faisait mal à voir.

De quoi s’entretenaient ces hommes? Mon Dieu, de sophismes impies, paradoxes bizarres, erronés, se croisant par-dessus cette table brillante, tous ces discours piqués çà et là d’une raillerie, d’un mot couvert, très cru sous sa périphrase, coupés de rires cyniques, ou relevés d’anecdotes bouffonnes.

Et au milieu de ce groupe de voltairiens à faces démoniaques, assise entre un vieillard aux cheveux blancs, au regard inquiet et cauteleux et un député à la crinière fauve, aux yeux jaloux et durs, une jeune fille demeurait paisible et sereine.

Jolie et gracieuse, elle semblait un ange fourvoyé au milieu d’une horde satanique. Et cependant Mlle Gilberte Mauduit pouvait avoir la beauté d’un ange, elle n’en avait point l’âme; ses traits étaient loin d’en porter l’expression séraphique. Elle écoutait de toute la puissance de ses jolies oreilles rosées les dissertations des invités de son oncle; elle riait en montrant toutes ses dents (de fort jolies dents, ma foi!) aux historiettes de goût médiocre qu’ils lui servaient; elle les trouvait plaisantes, mais au fond elle n’y comprenait absolument rien.

Un observateur plus profond que ceux qui l’entouraient eût pu remarquer, cependant, que la fusée joyeuse s’éteignait sur ses lèvres aussi vite qu’elle y montait, et que ses yeux foncés, tantôt doux comme du velours ou étincelants comme le diamant, prenaient soudain une expression rêveuse, presque sombre.

Ils avaient aussi, par instants, une lueur méprisante à l’adresse des hôtes bizarres que recevait son oncle.

Mais qu’importait à ceux-ci l’opinion d’une enfant de vingt ans? eux, qui ne savaient même pas s’arrêter quand une parole âpre et mauvaise l’étonnait, ni voiler discrètement le récit scandaleux qui lui faisait ouvrir tout grands ses yeux limpides.

— Il faut que la jeunesse s’instruise, répétait l’amphytrion avec son sourire infernal; nous vivons dans un siècle où l’on ne se nourrit plus d’idéal, de mysticisme; on vit terre à terre, la matière a remporté enfin la victoire sur les sots préjugés, il faut que jeunesse s’instruise.

Par exemple, si quelqu’un s’avisait de lancer une bouffonnerie rabelaisienne, une plaisanterie triviale, Mlle Mauduit avait une manière de froncer le sourcil qui coupait net la parole au narrateur inconvenant.

Le dessert achevé, on passa au salon où Gilberte servit le café avec sa grâce tranquille de tous les jours. Puis, quand chacun eut vidé sa tasse de Sèvres et essuyé sa moustache, les messieurs allèrent au fumoir quand Mlle Mauduit les y eut invités.

Alors elle demeura seule dans ce grand salon or et cerise dont les glaces lui renvoyaient sa charmante image. Elle eut un soupir de soulagement: "Ils sont bien amusants, murmura- t-elle, mais je le méprise tous!"

Elle s’agenouilla devant le foyer, sur un coussin de velours et rêva un instant, ses prunelles noires fixées sur la flamme ardente. Puis elle se releva, alla à l’une des vastes fenêtres bien closes sous les rideaux de soie qu’elle écarta brusquement et colla son front à la vitre froide.

Au dehors, le ciel était bleu et clair, piqué d’étoiles luisantes; il gelait dur, sans vent, sans bise. C’était un temps magnifique, on patinerait ferme le lendemain au bois.

Mais tous ceux qui s’amusaient ce soir-là, soit dehors, encapuchonnés dans de chaudes fourrures, soit moelleusement assis au coin de leur cheminée bien garnie, songeaient-ils aux malheureux grelottant sous les minces vêtements et dans les mansardes sans feu?

A vrai dire, Gilberte n’y songeait pas non plus.

Comme les fumeurs ne rentraient pas encore, elle ouvrit le piano et s’apprêtait à jouer une valse en sourdine, quand un bruit de voix arrivant du vestibule l’en empêcha; on distinguait le timbre cassant de M. Simiès, puis un autre plus timide et plus doux. Celui du premier répétait les épithètes les moins flatteuses, émaillées de jurons grossiers.

Mlle Mauduit ouvrit la porte et parut dans l’antichambre.

— Qu’y a-t-il donc? fit-elle mécontente, pourquoi tout ce tapage?

Il y avait que Lazare laissait entrer une femme en haillons, hâve, maigre, éplorée, qui demandait du secours pour son enfant mourant de faim et de froid dans une mansarde au sixième étage de la maison. Et Lazare avait failli à tous ses devoirs en appelant son maître occupé à savourer un délicieux cigare au milieu de ses amis, dans le fumoir gaîment éclairé.

Aussi les mots gracieux de: "butor! imbécile! maroufle!" pleuvaient-ils sur l’infortuné domestique. Et, tout en rudoyant celui-ci, M. Simiès malmenait fort la pauvre femme qui, toute tremblante, cherchait à gagner la porte.

M. Simiès était outré. Il faisait bon vraiment lui amener tous les mendiants de la rue, on ne trouvait plus que cela maintenant sur son passage, etc.

Gilberte écoutait, interdite, cet homme qui venait d’étaler tout à l’heure à table de si belles maximes humanitaires, les idées les plus philanthropiques, les principes les plus égalitaires. Selon lui, la différence des castes et des fortunes était une injustice criante, une grande lacune à combler dans l’économie politique; et voilà qu’il menaçait de renvoyer son valet de chambre parce que celui-ci avait jugé bon d’introduire une malheureuse femme au vestibule?

Gilberte considérait son oncle avec une surprise indignée, et quand celui-ci rentra au fumoir en refermant violemment la porte derrière lui, elle dit à Lazare de sa belle voix tranquille et douce:

— Désormais, Lazare, c’est toujours moi que vous appellerez pour ces sortes de choses. Restez, ajouta-t-elle en s’adressant à l’inconnue qui baissait humblement la tête. Excusez la vivacité de M. Simiès, il n’aime pas qu’on le dérange quand il a du monde. A l’avenir adressez-vous à moi. Quel est votre nom?

— Maria Pontoux.

— Et vous demeurez dans la même maison que moi? Et votre enfant est malade? C’est bien, j’irai vous voir demain et je verrai ce dont vous avez besoin; en attendant, prenez ceci pour subvenir au plus pressé.

Elle mit un billet de vingt francs dans la main de la femme qui s’éloigna en la bénissant.

Gilberte revint au salon et se mit au piano pour chantonner doucement, sans élever la voix, une vieille mélodie un peu démodée, mais expressive dans sa naïveté antique.

Les messieurs, abandonnant le fumoir, se rapprochaient de la musicienne, faisant mine de se boucher les oreilles:

— De grâce, Mademoiselle Gilberte, pas cet air à porter en terre, nous vous en supplions; quelque chose de plus gai; vos chansonnettes de l’autre jour, par exemple.

Gilberte s’exécuta d’assez mauvaise grâce et chanta un fragment d’opérette qui, si elle en avait compris le sens, n’eût point passé par ses lèvres.

Elle amusait son oncle et ses invités, c’était ce qu’il fallait, elle n’y voyait pas plus loin.

Entre onze heures et minuit ces messieurs se retirèrent; Gilberte un peu lasse tendit son front à Simiès comme tous les soirs; mais, l’attirant à lui, le vieillard lui dit:

— Sais-tu que tu es jolie fille? Tous mes invités sont amoureux de toi.

— Je le sais bien, répondit Gilberte en bâillant.

— Ah! ah! tu as conscience de ta beauté, j’aime cela; au moins tu n’es pas de ces petites niaises ingénues qui n’osent se regarder au miroir.

— Il n’y en a pas beaucoup comme cela, mon oncle.

— Si, mignonne, dans les couvents.

— Après tout, fit la jeune fille, s’amusant à effeuiller les pétales parfumés d’un bouquet qu’elle portait au corsage, ce n’est pas nous qui nous donnons notre beauté; pourquoi en serions-nous glorieuses? heureuses, oui, je le comprends, mais fières, c’est sot et ridicule.

Simiès continuait à regarder sa nièce en mâchonnant un cigare éteint.

— Tu seras un bon parti pour le mari qui te prendra, dit-il enfin.

— Moi, un bon parti, mon oncle?... Dites plutôt que je puis faire un beau mariage, cela, oui.

— Quant à ça, c’est sûr, tu épouseras un nabab.

— Oh! un nabab, il faudrait donc me marier pour de l’argent ? une fille comme moi ne fait pas de ces choses viles; l’or peut faire le bonheur d’une sotte, pas le mien.

— Ah! que tu es bien femme avec ta folle imagination! Mais tu seras riche toi-même.

— Pas tant que ça, mon oncle: le petit bien que je tiens de ma mère ne constitue pas une dot brillante.

— Et comptes-tu pour rien ton vieux mécréant d’oncle? Tu as des espérances, ma mignonne, et en attendant de retourner au néant, ce que je me souhaite le plus tard possible, je puis doubler, tripler même ta dot insuffisante.

— Mon oncle, vous êtes bien bon, mais...

Elle hésita une seconde, puis relevant vaillamment sa belle tête blonde:

— Je ne veux pas être prise pour mon argent.

M. Simiès se mit à rire bruyamment.

— Ah! ah! ah! voyez-vous cette petite orgueilleuse qui ne compte que sur ses beaux yeux pour attirer le prince charmant! Mais, ma chère enfant, nous ne sommes plus au temps des cours d’amour, Dieu merci! c’était aussi celui de la tyrannie. Il n’y a plus au monde que les mariages de raison ou de convenance, et non plus de sentiment. Les inclinations, enlèvements, etc., tout cela est hors de raison. Ne t’en déplaise, mignonne, on n’adore plus que le veau d’or, son règne est bien établi, mets-toi cela dans la tête et apprends comme les autres à faire la courbette devant lui.

— Et cela rend heureux?

— Si l’on sait faire, oui, Mademoiselle, et la femme sait toujours faire si elle est adroite et rusée. Monter toujours, s’enrichir le plus possible et jouir à satiété de tout ce que l’existence, qui ne nous est pas donnée deux fois, offre de plus agréable, voilà la seule vie sensée, parce que tout sera fini dès que la machine sera détruite.

— C’est-à-dire à la mort, mon oncle?

— Oui. Un mauvais moment à passer, je l’avoue, mais bast! pourvu qu’on ait profité de ce qui vient avant et qu’on ait bu à pleines lèvres à la coupe des ivresses!

— Et aussi pourvu qu’on ait rendu heureux les autres, mon oncle?

M. Simiès ricana sèchement:

— Ma chère, souviens-toi de cette maxime fort juste au fond, quoique son origine soit sotte: "Charité bien ordonnée commence par soi-même."

— Mais, mon oncle, c’est la devise des égoïstes.

— Eh! parbleu! ma nièce, il n’y a d’heureux en ce monde que ceux qui n’ont pas de cœur. Ceux qui s’occupent du bonheur d’autrui avant le leur propre ne sont que des imbéciles. Va te coucher, fillette, et nous te découvrirons bien un mari facile que tu mèneras par le bout du nez, et qui soit surtout plusieurs fois millionnaire.

Cette perspective ne parut pas éblouir Gilberte qui se dirigea vers son appartement d’un air soucieux.

Cet appartement était un joli nid rose qu’elle avait fait arranger à son gré et qui encadrait fort savamment sa beauté de blonde.

Des deux côtés de la cheminée se voyaient les portraits de son père et de sa mère à laquelle elle ressemblait beaucoup.

Gilberte s’accouda sur le marbre et examina, dans la glace qui reflétait le feu des bougies, son gracieux visage blanc et rosé, éclairé de beaux yeux sérieux. Ces yeux se regardèrent profondément, comme si elle eût voulu lire dans ses propres prunelles jusqu'à son âme.

— Mon oncle est dans l’erreur, murmura-t-elle toute rêveuse, l’argent ne fait pas uniquement le bonheur, cela c’est dans tous les livres; avant lui il y a l’amour, un sentiment que je ne connais pas, que je ne saurai peut-être jamais. Je ne manque de rien, je mène une vie luxueuse et... il y a en moi quelque chose qui n’est jamais satisfait, qui demande avidement à être comblé.

"Mon oncle est aussi dans l’erreur en affirmant que les égoïstes seuls sont heureux: j’aurais honte de ne penser qu’à moi et je n’y trouverais pas de jouissance. S’aimer avant tout n’apporte qu’une félicité relative; le cœur humain ne peut se suffire à soi-même; moi, je ne me suffis pas."

Elle se détourna lentement et soupira:

— Où trouver ce qui me manque?

Puis elle se mit à détacher ses beaux cheveux ondés et se coucha sans un mot de prière à Dieu, comme tous les soirs.

Gilberte ne savait pas prier.

IV

Elle avait demandé à voir Gilberte Mauduit et Gilbert y avait couru; c’était celle de ses amies qu’elle préférait, quoique ce ne fût encore qu’une enfant. Et voilà que cette jolie Odette, ayant pris froid au sortir du bal, se mourait d’une phtisie galopante.

Gilberte vint la voir plusieurs fois, mais, à la fin, Odette la reconnaissait à peine et criait, désespérée, qu’elle ne voulait pas mourir. C’était navrant à voir et à entendre.

Le dernier jour, Mlle Mauduit arriva au moment de l’agonie; ce fut atroce; la moribonde n’était plus reconnaissable; sa figure était effrayante; elle suffoquait, ses bras battaient l’air, et sa pauvre poitrine oppressée cherchait un souffle qui n’arrivait plus à ses lèvres. Puis, après quelques minutes de convulsions épouvantables, rien ne bougea plus sur cette physionomie vieillie au moins de dix ans; un silence solennel succéda au râle et aux mouvements désordonnés, et le corps raidi s’immobilisa, semblable à une statue de pierre.

Le désespoir des parents fut d’autant plus violent qu’ils n’avaient, pour se soutenir, ni la résignation chrétienne, ni la pensée du revoir dans un monde meilleur.