Une Pupille Genante

Chapter 6

Chapter 64,102 wordsPublic domain

— Et son indifférence sereine ne te blesse pas horriblement? reprit celle-ci.

Gilberte redressa sa tête orgueilleuse.

— Nullement. Pourquoi en serait-il ainsi?

— Moi, cela me ferait grand mal. Je voudrais avoir son estime, mais voilà, c’est impossible, je suis toute pétrie de vanité et de caprices.

Gilberte ne l’écoutait plus, elle songeait:

"Cependant... sa froideur est ma condamnation, et... autrefois... autrefois... je ne l’ai pas connu ainsi."

— Vois-tu, poursuivit la blondine en relevant son joli visage (un véritable Greuze quand l’animation le colorait plus vivement), vois-tu, moi je m’astreindrais bien volontiers à aller tous les dimanches à la messe pourvu que ce fût au bras de ce beau cavalier; et j’en connais bien d‘autres qui feraient mieux encore.

— Mauvaise langue! répéta Gilberte en riant, va donc te coucher; si tu tardes encore, demain matin, nulle puissance humaine ne pourra te tirer du lit.

Les jeunes filles se séparèrent. Gilberte se déshabilla lentement avec le secours de sa femme de chambre et se livra à de profondes méditations tandis que celle-ci peignait et nattait pour la nuit sa longue chevelure dorée, si épaisse que les dents du peigne n’y mordaient qu’avec peine.

Puis elle se coucha sans qu’un mot de prières vînt à ses lèvres, comme elle le faisait tous les soirs, et elle s’endormit sans que les yeux bleus du séminariste vinssent la visiter en songe.

Au même étage, dans une chambre spacieuse et riche, un vieillard à la bouche railleuse dormait aussi, et il faut croire que le sommeil du juste n’est pas le seul excellent, car celui de Simiès le voltairien était plein de béatitude.

II

On se trouvait en pleins champs à l’ombre des ormeaux lorsqu’on vit venir Albéric Daltier.

Il avait vraiment fière mine, ce cavalier arrivant au trop de son cheval jusqu’à l’endroit où l’on avait dételé. Il mit pied à terre, vint saluer les dames et prit part à la conversation générale.

A midi, on dressa le couvert sous les arbres touffus, sur une longue table rustique qui perdit bientôt son aspect plébéien sous le linge damassé, l’argenterie et les cristaux éblouissants; on joncha la nappe de fleurs champêtres, on s’amusa beaucoup et l’on mangea de fort bon appétit le déjeuner exquis apporté froid du château.

Le champagne pétillait au sortir des seaux de glace et le soleil piquait çà et là un rayon aigu à travers la voûte de feuillage, arrachant une étincelle aux verres taillés à facette, aux couverts de vermeil ou aux diamants qui ornaient les oreilles et les mains blanches des dames.

Albéric Daltier, qu’on écoutait volontiers parler, prouva par son esprit très fin et sa gaieté de bon ton qu’un jeune homme qui va à la messe peut être un agréable causeur.

Gilberte, elle, demeurait sérieuse; elle avait pris la migraine dans sa chevauchée matinale et se trouva si fatiguée dans l’après-midi qu’elle témoigna le désir de rentrer au château pendant que les autres achèveraient l’excursion.

M. Simiès était fort embarrassé: aucune de ces dames ne se fût sacrifiée de bon cœur pour accompagner Gilberte; les serviteurs s’étaient éloignés à leur gré après avoir déjeuné à leur tour et réparé le désordre causé par ce repas en plein air.

Quelques messieurs offrirent leurs services, mais, malgré ses idées larges, M. Simiès ne pouvait confier sa nièce à un homme sur le sérieux duquel on ne pouvait compter.

Tout à coup, tandis qu’il cherchait vainement du regard un cavalier respectable, il aperçut Albéric.

— Du diable si je pensais à cet oiseau-là, fit-il, c’est mon affaire; le séminariste n’est certes pas compromettant. Albéric, cria-t-il, appelant du geste le jeune homme, veux-tu reconduire à la maison ta cousine qui est souffrante?

Albéric accepta flegmatiquement la proposition et il aida Gilberte à se mettre en selle.

Ils firent le trajet en silence, obligés d’arrêter leurs cheveux par intervalles, tant Mlle Mauduit souffrait; aussi n’était-elle pas en humeur de parler, et elle acceptait les soins de son cousin sans même avoir la force de le remercier.

Arrivé au château, Albéric sauta de sa selle et dut enlever de la sienne la pauvre Gilberte hors d’état de marcher. Il la porta ainsi jusque chez elle où une femme de chambre vint lui offrir son aide.

Demeuré libre, Albéric se mit en devoir de visiter le parc en compagnie des beaux terre-neuve qui gambadaient joyeusement autour de lui.

Aux environs de six heures, las de promener sa rêverie silencieuse dans les allées qui commençaient à jaunir, il rentra. Lorsque ses yeux furent habitués à la demi-obscurité du petit salon, il s’aperçut qu’il n’y était pas seul: à moitié couchée sur une causeuse, la tête renversée sur le dossier, Gilberte dormait ou paraissait dormir.

Elle semblait souffrir beaucoup moins, quoique son visage fût encore très pâle, et ses yeux creusés sous les longs cils qui ombraient sa joue satinée.

Elle avait remplacé son amazone par une robe de batiste écrue simplement serrée à la taille par un ruban caroubier.

Et le jeune homme observait curieusement cette jolie figure encore un peu enfantine, et ces traits délicats dont l’expression n’avait rien de banal.

Quelque chose comme un soupir de soulagement souleva sa mâle poitrine: ce front de jeune fille était pur comme le front d’un baby endormi; sur cette bouche aux lignes parfaites flottait un demi-sourire candide et juvénile; et dans tout cet ensemble charmant il y avait quelque chose d’immaculé et de virginal qui faisait du bien à regarder. Cette enfant, si bizarrement élevée par un oncle voltairien, n’ayant sous les yeux que de vilains exemples, n’entendant que des conversations sceptiques ou mauvaises, ne lisant que des romans à la mode et des journaux d’opinion avancée, enfin fréquentant une société presque dissolue, cette jeune fille s’était conservée pure dans cette atmosphère malsaine.

Elle ouvrit brusquement les yeux, surprenant ainsi Albéric dans sa muette étude, et se souleva sur son siège.

— Ah! dit-elle un peu troublée sous le regard magnétique de ces yeux bleus, je me suis rendormie en vous attendant ici.

— Vous m’attendiez? c’est bien aimable à vous. Vous voilà sur pied? Alors c’est que vous allez mieux.

— Beaucoup mieux, presque bien. Quelques heures de repos ont chassé la migraine.

— Cela vous arrive souvent?

— Au contraire, rarement, mais je le regrette aujourd’hui et je vous remercie de votre dévouement, mon cousin, poursuivit- elle en lui tendant sa main encore fiévreuse, vous m’avez ramenée et je suis cause que vous n’aurez pas du tout joui de notre petite fête.

Il leva imperceptiblement les épaules.

— Ne regrettez rien pour moi, je vous en prie; j’ai passé mon temps d’une manière fort agréable à visiter le parc et les serres qui sont vraiment très belles et ont beaucoup gagné depuis quelques années.

Un autre aurait dit: "Mais je suis trop heureux de l’occasion qui me procure l’insigne bonheur d’abord d’escorter la plus adorable jeune fille, puis de passer avec elle quelques instants en tête à tête, etc., etc."

Albéric ne songeait pas aux compliments, oh! pas du tout, et il paraissait satisfait de sa promenade solitaire. S’il se fût montré obséquieux et flatteur, Gilberte l’eût pris immédiatement en aversion et lui eût témoigné la froideur glaciale qu’elle témoignait aux autres.

Ils se mirent à causer tous les deux, gravement, comme deux bons amis; du côté de l’une, aucune coquetterie de manières ni de langage; du côté de l’autre, aucune parole qui, de près ou de loin, ressemblât à la cour qu’un écervelé n’eût pas manqué de faire en se trouvant seul avec une jeune fille jolie et spirituelle.

Ils parlèrent de banalités d’abord, puis sérieusement.

D’ailleurs, avec Albéric, la conversation ne pouvait être longtemps banale. Il savait donner au moindre sujet un intérêt captivant.

Gilberte le questionna sur sa famille et le jeune homme parla de sa mère, de ses frères et soeurs avec tant d’amour, il dépeignit si bien leur douce vie, la paix qui régnait sur cet intérieur distingué, beaucoup plus calme et plus simple que celui de M. Simiès, que Gilberte se surprit à l’écouter presque passionnément. Elle tenait ses beaux yeux foncés fixés sur son cousin avec avidité, et n’osant l’interrompre de peur de briser le charme.

A la fin il s’arrêta et dit avec un sourire:

— Mais je vous entretiens là de choses qui vous intéressent peu, ma cousine.

— Vous vous trompez, répliqua-t-elle vivement, vous parlez d’une manière admirable, vous parlez comme quelqu’un qui a du cœur et..., ajouta-t-elle en baissant la voix, je ne suis pas habituée à cela.

Elle poursuivit, comme avec confusion:

— Jadis, un jour, j’ai écouté comme cela votre parole..., mais...

— Mais j’ai prêché dans le désert, n’est-ce pas? c’est ce que vous voulez dire? fit-il avec un peu de malice dans ses yeux bleus.

— Non, oh! non, encore une fois vous êtes dans l’erreur; j’ai profité un an de vos conseils, et puis... j’ai tout oublié; seulement, si je ne suis pas devenue pire que ce que je suis, c’est à vous que je le dois.

— A moi, non, puisque je n’ai plus eu place dans votre souvenir pendant sept ou huit années.

Ils gardèrent quelques minutes le silence; il fixait sur elle son clair regard tandis qu’elle se disait:

"Certainement que l’étourderie de mon âge est une excuse suffisante, mais comment ai-je pu oublier un être tel que lui ? Et c’est lui qui revient à moi après mon impardonnable négligence, pour rallumer en moi ce qui était éteint. Hélas! pourquoi vient-il si tard?"

Elle rompit le silence et lui dit soudain:

— Je vois que vous aimez infiniment les vôtres.

— Comment en pourrait-il être autrement puisque j’en suis aimé et qu’ils sont bons?

— Vous êtes heureux, vous! fit Gilberte avec un soupir d’envie.

Il se mit à rire:

— Vous me dites cela comme il y sept ans en regrettant de n’avoir ni soeurs ni frères. Mais, à présent, n’en êtes-vous pas bien consolée? La vie ne pèse guère sur vos jeunes épaules, je crois.

— Et si vous vous trompiez? murmura-t-elle presque bas.

— Allons donc! Vous êtes orpheline, c’est vrai, mais quels sont les enfants privés de leur père et de leur mère qui aient été plus favorisés que vous sous bien des rapports? Vous avez trouvé dans votre grand-oncle, qui vous gâte follement, un second père.

— Ne dites pas cela, dit vivement Gilberte, j’ai peu connu mon père, mais je m’en fais une autre idée que de mon oncle; il ne ressemblait pas à celui-ci.

Les yeux bleus d’Albéric l’interrogeaient, elle reprit tandis qu’un léger incarnat colorait son blanc visage:

— J’aime beaucoup mon oncle, mais je sens que je ne le respecte pas comme je respecterais un père.

— Vraiment?

— Je le respecte même très peu. Je ne sais comment exprimer cela, je ne me rends pas bien compte de mes sentiments à son égard. C’est un vieillard, mais il n’attire ni la vénération ni l’estime, malgré toute la reconnaissance que je puis ressentir pour lui.

"Tant mieux, pensa Albéric, si elle ne laisse pas cette influence pernicieuse l’envelopper, Dieu soit béni!"

— Ce n’est pas seulement de cela que je me plains, reprit Gilberte, ce ne serait là qu’une peine légère. On me fait l’existence la plus rose possible; depuis plus de dix ans on me fait marcher sur un tapis de mousse, on m’a évité tout chagrin; je puis dire que, depuis les premiers jours de mon entrée chez mon oncle, je n’ai jamais pleuré; on cède à toutes mes volontés et pourtant...

— Eh bien?

— Je n’appelle pas cela du bonheur, ou bien je suis trop difficile. Je me reproche souvent dans mon for intérieur d’être trop exigeante, de ne pas savoir me contenter de la félicité présente...

— Parce que vous vivez d’une vie trop factice.

— Peut-être, dit-elle lentement.

— Parce que vous préférez les fruits du monde, autrement dit les fruits de la Mer Morte, à ceux du bonheur calme, tranquille et... sage. Les fruits de la Mer Morte ne satisfont que les yeux, non les lèvres; admirables à l’œil, ils n’offrent au dedans qu’une cendre amère et décevante.

— Moi, reprit Gilberte en relevant la tête avec passion, j’aime mieux être heureuse beaucoup et peu de temps que goûter une demi-satisfaction qui dure.

— Vous dites cela maintenant que vous sortez à peine de l’adolescence; dans dix ans vous parlerez autrement.

Il prononça ces mots avec une gravité qui impressionna la jeune fille. Il devait avoir raison, bien certainement. Tout ce qu’il disait n’était-il pas parfaitement juste?

Pour la première fois de sa vie, Gilberte se sentit du respect pour un homme et il lui sembla qu’elle n’était pas digne de rencontrer son regard loyal et profond.

L’ombre gris-rosé du crépuscule les enveloppait peu à peu; ils s’entretenaient là depuis longtemps sans s’apercevoir que l’heure s’écoulait et qu’ils ne se lassaient point de leur causerie.

Certes, il était des moments où ce jeune homme au ton et aux manières princières, sans se départir de la courtoisie dont il usait envers toute femme, fût-elle duchesse ou servante, employait des mots presque durs pour la convaincre, elle, cette enfant gâtée du sort, dont l’oreille délicate était accoutumée à la flatterie du monde.

D’autres eussent envié la chance qui échéait à Albéric de se trouver en tête à tête avec Mlle Mauduit pendant un laps de temps assez long pour lui permettre d’entreprendre une cour en règle. Loin de là, celui-ci prenait avec elle le ton du maître, et elle acceptait cela, buvant cette parole étrange, comme une bouche brûlée par une liqueur trop forte aspire à l’eau fraîche et pure.

— Voyez-vous, mon cousin, reprit-elle après une seconde de rêverie, le monde, vu de trop près, est bien décevant.

— A qui le dites-vous?

— On y rencontre des types navrants, on se fatigue de son bruit si creux, et puis cette existence banale de mondaine ne laisse rien après elle. Ce qui m’en a le plus dégoûtée, c’est son hypocrisie: le monde est tellement prosterné devant le veau d’or que j’y ai vu des exemples qui m’ont remplie d’un indicible dégoût: j’y ai vu des jeunes femmes s’y conduire mal et aucune porte ne se fermer devant elles parce qu’elles étaient millionnaires; j’y ai vu des hommes indignes y être considérés parce qu’ils possédaient à la fois une belle fortune et une haute position.

— Puisque vous reconnaissez la vilenie du monde, pourquoi y demeurez-vous?

Elle ouvrit ses grands yeux interrogateurs.

— Eh! il le faut bien. Comment faire autrement?

— C’est vrai, murmura Albéric avec une sorte de pitié attendrie, comment faire autrement puisque vous coudoyez l’athéisme à chaque minute de votre vie?

— Que voulez-vous dire? fit la jeune fille avec une jolie moue aux lèvres, la religion n’est pas le seul remède à ce mal.

— Si, elle est l’unique remède à une vie dévoyée, dit-il simplement; il n’y a pas de femme qui, sans Dieu, puisse demeurer honnête, bonne et... heureuse dans ce monde où vous vivez.

Elle sentit son cœur se serrer à ces paroles et baissa la tête sans répondre tandis qu’il la considérait avec une indicible compassion.

Il comprenait ce qu’elle ne savait exprimer et ce qu’un être vulgaire n’eût compris ni deviné; il comprenait que ses meilleures aspirations avaient été refoulées, comprimées dans le milieu fatal où elle avait dû s’élever et dont elle ne pouvait se plaindre.

— La vie n’est jamais trop pesante ni trop longue, Gilberte, quand on l’occupe en faisant du bien aux autres.

— Sans doute, mais je ne le puis faire que par caprices, par saccades; je ne m’appartiens pour ainsi dire pas. C’est pourquoi j’ai si souvent le dégoût de moi-même et des autres.

"Tenez, mon cousin, j’aimerais à lutter, je voudrais connaître un peu la bataille, sinon la souffrance."

— La souffrance? eh! pauvre enfant! quelles armes auriez- vous contre elle? quelle force?

Elle releva fièrement la tête:

— Plus que vous ne croyez. Oh! je sais ce que vous pensez. Vous vous figurez que je serais faible pour vaincre parce que je n’ai pas de religion. Je ne suis ni dévote, ni croyante, c’est vrai, mais je puis vous affirmer que j’aurais autant de courage qu’une autre.

Albéric ne répondit pas pour ne point la vexer.

— Pourquoi appelez-vous le malheur? dit-il après un silence, il viendra toujours assez tôt. Etes-vous donc lasse de votre douce vie?

— Lasse? je ne sais, mais je sens que mon existence est... nulle et vide.

— Elle ne le sera pas toujours: une heure viendra, bientôt sans doute, où de sérieux devoirs vous incomberont sans vous enlever les joies du monde que vous aimez; vous deviendrez épouse, peut-être mère.

Elle haussa légèrement les épaules.

— Est-ce que je sais? Ce ne sera peut-être jamais.

— Je croyais que, entourée, adulée comme vous l’êtes, vous n’aviez qu’à choisir...

— Je ne choisis rien du tout, dit Gilberte presque en colère. On demande souvent ma main à mon oncle parce qu’on sait que, grâce à sa générosité, je serai riche. Nous ne sommes pas pressés de nous séparer. J’ai refusé toute demande jusqu'à présent. Tous me déplaisent.

— Quoi! tous?

— Vous ne voyez donc pas que ces jeunes gens si empressés auprès de moi n’en veulent qu’à ma dot. Ils ne valent pas plus les uns que les autres; il n’y a pas un atome de raison sous leur chevelure soigneusement frisée. Vous en avez un échantillon sous les yeux et vous avez pu juger les hôtes de mon oncle. Cependant je ne les raille pas, je ne leur fais point trop mauvais visage parce que, le monde étant pavé de ces êtres-là, il faudrait s’enfermer dans une île déserte pour leur échapper.

— Vos amies vous offrent-elles autant de ressource?

Gilberte fit une mine dédaigneuse.

— Mes amies? D’abord ce nom ne convient pas aux petites poupées fades qui m’entourent. "Qui a trouvé un ami a trouvé un trésor", dit quelque sainte écriture. Vous voyez qu’on se souvient un peu des grandes maximes, si l’on a oublié son catéchisme. Eh bien! je n’ai jamais pu mettre la main sur le trésor en question. Je ne connais qu’une troupe de petites écervelées qui ne rêvent que chiffons, bals, se jalousent entre elles et me jalousent bien certainement, et qui ne songent, comme elles l’ont vu faire à leurs mères, qu’à s’éclipser mutuellement. Elles me font toutes leurs confidences, mais ne reçoivent pas les miennes.

Elle ajouta avec une nuance de mélancolie:

— J’avais une amie, une vraie alors, elle était bonne, simple et généreuse, elle avait des sentiments élevés, elle m’était bien supérieure; celle-là, elle est perdue pour moi et l’on n’en fait plus comme elle.

— Vous me paraissez bien prématurément misanthrope.

— Que voulez-vous? Je rencontre trop de vilains types, pas assez de beaux. Ne me prenez pas pour une dédaigneuse: je ne me prise pas beaucoup plus haut que tous ceux dont je vous parle. Ensuite, je suis philosophe et je me dis qu’il faut prendre les humains tels qu’ils sont puisqu’il faut vivre avec eux.

— Eh bien! moi, je ne les vois pas tout à fait au même point de vue que vous et je suis plus indulgent qu’il ne semble.

— Vous ne coudoyez pas ceux que je coudoie, ou bien vous grandissez votre prochain à votre taille. D’après la peinture que vous m’en avez faite, je vois que votre intérieur, votre entourage est l’élite des intérieurs de famille.

— Je connais beaucoup de gens dans le même cas que moi.

Gilberte reprit, timidement, après une pause:

— J’aimerais à connaître votre mère et vos soeurs. Je crois qu’elles m’attireraient infiniment.

Albéric Daltier sourit avec finesse:

— Notre vie très simple vous ennuierait bien vite. Nous préférons nos modestes plaisirs à ceux auxquels vous êtes habituée. Nous sommes gens paisibles que le monde n’émeut guère, que son tourbillon n’emporte pas.

— Qu’importe! il y a dans l’existence d’autres jouissances que le théâtre, le bal et les fêtes de ce Paris si fou.

Ils continuèrent à causer ainsi. Gilberte se laissait aller à se confesser, avec sa vie de mondaine, ses pensées, à cœur ouvert, à cet homme qu’elle ne connaissait que d’hier et que probablement elle ne reverrait pas souvent.

Mais aussi il était si différent des autres! Certes elle n’eût, pour un empire, dit la centième partie de ce qu’elle murmurait là dans l’ombre du petit salon, aux gandins qu’hébergeait le toit hospitalier de M. Simiès.

M. Simiès! ah! qu’il aurait ri s’il les eût écoutés tous les deux, et qu’il eût été surpris des théories que mademoiselle sa nièce cachait au fond de son petit cœur bizarre et indiscipliné!

Le crépuscule les enveloppait de son ombre rosée; ils conversaient encore, elle allongée dans son fauteuil dont ses fines mains blanches tourmentaient machinalement les glands; lui correctement assis sur sa chaise, dans la tenue que garde un homme qui se respecte et respecte la femme avec laquelle il se trouve.

Une douce tiédeur tout embaumée régnait dans la pièce un peu obscure. Gilberte pensa qu’elle jouissait ainsi beaucoup plus que si elle eût terminé sa journée en bruyante compagnie, à chevaucher dans la poussière des routes.

Animés qu’ils étaient dans leur causerie, ils n’entendirent pas rentrer la cavalcade. La porte du salon fut brusquement ouverte; on entendit un tapage assourdissant de petits talons frappant les dalles, de voix aiguës, de rires, de chansons ébauchées sur les lèvres roses.

Quand les yeux se furent habitués à l’obscurité, on fut fort surpris de trouver en tête à tête la malade et le séminariste.

Albéric se leva précipitamment et regarda, un peu confus, les dames qui, leur longue jupe sur le bras, le considéraient d’un air railleur.

Les messieurs, bottés, la cravache à la main, lui jetaient des regards jaloux.

— Eh! eh! mon neveu, ricana M. Simiès, vous allez bien! Je vous confie ma nièce comme au plus raisonnable des jeunes gens, et voilà que je vous trouve en train de lui conter fleurette.

"Nous te croyions dans ton lit, fillette, ajouta le caustique vieillard, ta migraine a passé comme par enchantement."

Albéric riposta fort spirituellement à cette sortie plus ou moins adroite. Quant à Mlle Mauduit, elle fronça ses fins sourcils et répliqua sèchement:

— J’ai, en effet, soigné ma migraine, puis je me suis levée, il y a une heure, me sentant mieux. Mon cousin, qui s’est promené tout l’après-midi dans le parc, m’a trouvée là; il ne me contait pas fleurette, car nous philosophions, ce que j’aime cent fois mieux que d’entendre des fadeurs.

Ceci à l’adresse des jolis cavaliers qui, de dépit, mordirent leur moustache, et qui, ayant absorbé pas mal de champagne, eussent peu été en état de philosopher, quelque désir qu’ils eussent de plaire à Mlle Mauduit.

On oublia l’incident pour faire à celle-ci le récit de la partie dont elle avait été privée.

Puis, les amazones coururent changer de costume, les messieurs revêtirent d’autres habits et l’on soupa.

La soirée sa passa à faire de la musique, tout le monde étant trop las pour sortir.

Chaque possesseur d’une voix agréable ou d’un certain talent sur le piano ou sur le violon fut mis à contribution.

Gilberte ne quitta pas sa place, elle était encore fatiguée et se contentait d’écouter.

On demanda à Albéric s’il se sentait de force à déchiffrer la partie basse d’un duo passablement égrillard dont chantait fort gentiment la partie haute une dame des moins collets montés.

Le jeune homme déchiffrait très bien, mais il déclina l’offre.

Quelques personnes eurent un sourire malin.

— Peut-être, mon neveu, dit alors M. Simiès, pourriez-vous nous faire entendre un chant sacré, cantique, hymne d’église, je ne sais comment vous appelez cela?

Quelques ricanements s’étouffèrent sous les éventails.

— Mais très volontiers, mon oncle, répondit le jeune ingénieur sans rien perdre de son gracieux sang-froid.

Il se leva avec son aisance de grand seigneur, déployant sa riche taille, et s’assit au clavier; il préluda par quelques accords graves et entonna ces couplets si connus et si beaux :

Minuit, Chrétiens, c’est l’heure solennelle.