Une Pupille Genante

Chapter 5

Chapter 54,163 wordsPublic domain

"Sage? oui, à sa manière! ricanait l’athée en lisant ces épîtres; doit-elle leur en faire voir à ces pauvres Carcanne qui ouvrent de grands yeux quand on leur parle opéra ou qu’on prononce devant eux le mot amour! Ah! ah! ah! il me tarde de retrouver mon beau lutin qui s’ennuie fameusement là-bas, quoiqu’elle ne s’en plaigne pas. Voyons, elle va avoir quinze ans, il faudra que je songe à la présenter dans le monde, parce que, ensuite, l’âge viendra m’empêcher de l’y conduire; je ne suis plus un jeune homme, que diable!"

Mais ce dont il ne se doutait pas, le malheureux, c’est que son beau lutin avait supplié ses amis de lui apprendre ses prières, ce qu’ils avaient fait avec bonheur.

Et à mesure que la fillette retrouvait les hymnes de son enfance apprises jadis sur les genoux de sa mère, ses souvenirs, trop longtemps étouffés, sortaient de leurs sépulcres rouverts.

Avec l’ardeur d’une néophyte, elle voulut assister à tous les offices de l’église, donner aux pauvres tout l’or de sa petite bourse bien garnie par les soins de Simiès; enfin, voyant Marie, la fille aînée de M. de Carcanne, se préparer à sa première communion, elle obtint d’accomplir elle aussi cette grande action.

C’était une belle occasion dont il fallait profiter; le curé de Saint-Augustin, consulté et instruit de la position de l’enfant, l’admit aux catéchismes, et Gilberte y montra une assiduité et une intelligence telles qu’elle passa un examen brillant et fut invitée à suivre la retraite avec sa petite amie.

Sa piété était un peu exaltée comme celle des convertis, en général, mais elle était sincère, et, le grand jour arrivé, Gilberte s’agenouilla à la sainte table, souffrant un peu de n’y être suivie par aucun parent tandis que ses compagnes étaient escortées des leurs, et la vision du passé lui revint et la fit pleurer en songeant combien elle était seule sur la terre.

Le lendemain elle fut confirmée, et, six semaines plus tard, son oncle de retour en France l’enlevait à ses amis en remerciant ceux-ci des soins dévoués qu’ils avaient prodigués à l’enfant.

Simiès ramena triomphalement sa nièce à l’hôtel de la rue de Lisbonne, rouvert pour les recevoir; Gilberte ne quitta point les de Carcanne sans un véritable serrement de cœur, mais elle était heureuse de retrouver son oncle et s’imaginait, pauvre illusionnée dans l’enthousiasme de sa foi renouvelée, qu’elle allait convertir le vieil athée à ses idées chrétiennes.

Les de Carcanne eux-mêmes regrettèrent la jolie fillette qui était reconnaissante de leurs bontés et qui ne leur avait donné que de la satisfaction pendant plusieurs mois qu’elle leur avait été confiée. Ils ne devaient plus la revoir souvent, car, peu après, M. de Carcanne fut appelé en Périgord par un héritage inattendu qui lui apportait un beau domaine où il s’installa presque définitivement avec toute sa famille.

Pendant quelque temps les jeunes filles entretinrent une correspondance assez assidue, puis, un beau jour, Simiès détourna les lettres des petites de Carcanne et Gilberte, voyant les siennes demeurer sans réponses, s’en blessa et ne donna plus signe de vie à ses amies.

X

Simiès éprouva du désappointement en retrouvant Gilberte grave et posée.

Comme elle était la franchise même, elle ne voulut rien cacher à son tuteur et lui raconta qu'elle était revenue à la foi et qu'elle désirait continuer à accomplir ses devoirs religieux.

— Vous êtes mécontent, mon oncle, ajouta-t-elle en voyant le pli de colère s'accuser sur le front du vieillard, et vous me reprochez ce changement: ne l'imputez pas à mes amis, c'est moi seule qui l'ai exigé, et ce que j'ai fait c'est moi qui l'ai voulu; or vous savez que, quand je veux une chose, je la veux bien, dit-elle câlinement pour apaiser Simiès qu’elle devinait furieux.

Mais Simiès était habile; il ne manifesta sa rage qu’en s’écriant avec un haussement d’épaule significatif:

— Tu es une imbécile et les de Carcanne encore plus. Je te croyais plus intelligente.

Peinée et blessée, Gilberte ne répliqua point.

En lui-même l’athée se disait:

"Bah! tout beau, tout nouveau; je ne m’en inquiète guère; l’enfant devait inévitablement tomber dans la bigoterie de ces gens-là; mais j’ai mon plan et je parie que d’ici quelques mois j’aurai retrouvé ma Gilberte d’autrefois, mon gentil démon!"

Il avait son plan, en effet, le misérable, et son plan était infernal: il ne tourmenta point Gilberte, il ne l’empêcha point d’aller à la messe le dimanche ni de faire sa prière soir et matin; il fermait les yeux avec une tactique habile, se contentant de railler.

Il lui donna pour institutrice une Américaine absolument dénuée de piété, qui avait pour unique qualité de parler fort bien l’anglais; il lui mit entre les mains des livres qu’il choisit progressivement mauvais et sceptiques; enfin soit à Paris, soit aux Marnes, soit à Nice, soit à Biarritz, bref dans tous les lieux où il la conduisit, il eut soin de la lancer dans le monde de telle sorte que le tourbillon des plaisirs entraîna et grisa la jeune fille si bien que sa vie dissipée ne trouva plus de place pour la prière.

Un jour vint où Gilberte avait tout oublié: les souvenirs de sa première communion, les recommandations des de Carcanne, les conseils d’Albéric et l’existence de tous les Daltier du monde.

Simiès avait donc bien réussi, et, avec son rire de démon il se frottait les mains en murmurant:

— Je savais bien que je ressusciterais l’ancienne Gilberte. Mort et damnation! Si elle était restée ce qu’elle était il y a deux ans, en sortant de chez ces idiots de Carcanne, je ne l’aurais pas gardée; mais à présent il n’y a plus rien à craindre; cette cire molle gardera mon empreinte.

Il y avait une chose cependant que Simiès n’avait pu enlever de l’âme de Gilberte: son amour pour les pauvres vers lesquels la portait sa générosité habituelle.

De même qu’elle ne pouvait voir un animal blessé sans le soulager à l’instant, de même elle ne pouvait voir un malheureux souffrir sans y apporter du remède.

Elle, autrefois si hautaine, prenait à présent en pitié les vagabonds exposés aux rudes caresses du vent ou aux morsures du soleil; les gens du peuple, les travailleurs au front mouillé toujours courbé vers un sol ingrat pour lui arracher un morceau de pain noir, sans autres jouissances qu’un rayon chaud en hiver et un peu d’ombre en été, sans fêtes, sans plaisirs, sans musique, sans repos, souvent enfin sans récompense.

Parfois, dans ses chevauchées aux Marnes, Gilberte, arrêtant sa monture, causait avec eux de la moisson, de la vendange et des espérances de l’année; il y avait souvent une éloquence étonnante sur les vieilles lèvres flétries des paysans et des paysannes, et une grande leçon dans leur résignation héroïque.

Ce qui surprenait douloureusement la jeune fille, c’était de voir son oncle, si imbu de principes égalitaires, refuser une pièce de monnaie à l’affamé, lui qui mettait deux francs dans ses moins bons cigares.

Aussi se moquait-il de sa nièce quand il la voyait vider sa bourse dans les mains du premier vagabond venu.

— Ma mère aimait à me voir donner aux malheureux, elle me l’enseignait lorsque j’étais petite, répondait Gilberte un peu attristée de ses sarcasmes.

— Ta mère était une femme d’esprit et de grande beauté, je ne le conteste pas, mais elle manquait absolument de sens pratique, répliquait Simiès de son ton railleur.

Mais Gilberte n’en continuait pas moins à secourir les misérables, autant qu’elle pouvait en trouver le temps dans son existence affairée de mondaine.

— Vois-tu, lui disait encore son excellent oncle, pourquoi se dépouiller pour autrui? ce qu’on donne, on ne l’a plus, donc autant le garder. En ce monde, il faut le plus possible tirer la couverture à soi, comme on dit. Il serait excessif d’affirmer, je le veux bien, que toutes les femmes pieuses adonnées aux bonnes oeuvres soient niaises, mais combien les autres sont plus amusantes!

— En général pourtant, mon oncle, ripostait Gilberte vexée pour son sexe, en général les femmes frivoles et égoïstes ne sont pas douées d’intelligence transcendante.

— Bah! j’estime qu’une femme n’est spirituelle et intelligente qu’autant qu’elle s’amuse et amuse les autres.

— Cependant... regardez Mme Hermès.

— Tu me cites là une exception. Que diras-tu de son mari, grands dieux, alors? Ce pauvre Hermès, un vrai poupard!

— Il est très bon, rétorqua Gilberte; l’habit ne fait pas le moine, ni l’air la chanson.

— Toi d’abord, Gilberte, tu as l’esprit de contradiction jusqu’au bout des ongles; allons, viens me chanter quelque chose et ne garde pas rancune pour ses taquineries à ton vieux scélérat d’oncle qui t’adore.

Là-dessus Gilberte se mettait au piano et, ayant perdu chez les de Carcanne le goût des couplets d’opérette lestes ou égrillards, elle entonnait une rêveuse ballade qu’elle disait avec beaucoup d’expression.

— Trop d’âme! oh! trop d’âme! s’écriait Simiès en simulant un frisson. Très joli peut-être, mais trop triste. Brrr! Tu me ferais pleurer pour la première fois de ma vie.

Alors la jeune fille prenait en soupirant la partition de la Mascotte ou de Giroflé-Girofla.

C’est ainsi qu’elle recouvra l’habitude de chanter ce que ne chante pas une femme qui se respecte.

C’est ainsi que s’éteignirent peu à peu toutes les bonnes pensées, toutes les pieuses résolutions de Gilberte Mauduit.

Qu’était-elle devenue, cette étincelle divine tombée du ciel dans l’âme de cette enfant au jour de sa première communion?

Le souffle empoisonné de l’athéisme allait-il flétrir tout à fait cette innocence ou bien ceux qui veillaient sur elle de là-haut allaient-ils l’en préserver?

A dix-huit ans, Gilberte Mauduit était une ravissante créature, blanche comme la neige avec de magnifiques cheveux couleur vieil or et une regard de velours; à l’éclat magique, au sourire enchanteur, à la taille svelte et souple. Simiès en était plus fier que jamais.

A son retour d’Amérique, il avait été frappé de son changement, car il avait laissé une fillette encore maigre et pâlotte; et il retrouvait une adorable jeune fille, presque une femme.

Rien de plus délicieux, en effet, de plus séduisant que ce visage rêveur ou mutin, selon l’impression qui l’animait.

Aussi, partout où la conduisait son oncle, recevait-elle un tribut d’admiration à laquelle, habituée de trop bonne heure, elle ne prêtait plus attention; à Aix-les-Bains, à Bade en été; à Nice en hiver; à Biarritz où elle passait le mois le plus chaud de l’été et où, au moment où la foule élégante se donne rendez-vous à la plage, on la regardait nager; blanche dans l’eau bleue ou verte, comme si elle fût de marbre.

Elle avait cependant des jours de mélancolie, de lassitude intense, comme si un ange miséricordieux fût venu toucher son front d’une pensée plus haute au milieu du tourbillon mondain dans lequel s’égrenaient ses années de jeunesse.

Aux bains de mer, Gilberte contracta, un été, une de ces liaisons éphémères, mais assez intimes pour laisser un souvenir au cœur: elle s’était attachée à une famille espagnole dont les jeunes filles, Mercédès, Sixta, Callista, toutes gentilles et aimantes, menaient à la fois joyeuse existence et pieuses pratiques de religion; un matin elles entraînèrent Gilberte avec elles à l’église: on y célébrait un service funèbre pour un de leurs parents mort peu auparavant.

Gilberte n’avait jamais assisté à semblable cérémonie depuis qu’elle avait perdu sa mère, et à ce moment-là elle était si jeune et elle pleurait tant qu’elle n’en avait gardé aucune mémoire. Cette fois-ci elle fut étonnée et profondément impressionnée de la beauté de cette fête triste. Au retour, comme son oncle lui proposait gaiement une partie folle à San Sebastian, elle lui dit pour toute réponse, le regard perdu dans le vague:

— Mon oncle, lorsque je mourrai, je veux que l’on m’enterre chrétiennement et je veux qu’on chante le Dies irae à ...

— Est-ce que tu deviens folle? s’écria Simiès en se retournant brusquement.

Le lendemain, il emmenait Gilberte à Arcachon, avec une troupe folle de Parisiens rencontrés à Bayonne.

Mais, souvent, une vision plus grave passa devant les yeux de la jeune fille dans ses heures solitaires, heures bien rares, il est vrai, et, tandis que le chant du Dies irae et la douce plainte du Pie Jesu revenait à son oreille, elle murmurait:

— Je ne veux pas, si je meurs, que l’on m’enterre civilement, je veux que ce soit comme pour ma mère.

Mais le lendemain un plaisir nouveau venait s’offrir à elle, et dans son esprit mobile la romance amoureuse d’un opéra en vogue remplaçait le Pie Jesu.

DEUXIEME PARTIE

I

On était aux Marnes, dans la riante propriété que possédait M. Simiès en Dauphiné; le château, de style tout à fait moderne, était une construction plus gracieuse qu’imposante, étagée au milieu d’un parc fleuri; plus loin, s’apercevaient les champs, et les vignes tristement rongées par le phylloxera.

Gilberte Mauduit n’avait pas la passion de la campagne, mais son oncle tenait à y passer une partie de l’été, et, ma foi, le temps finissait toujours par s’y écouler gaîment.

Les voisins des Marnes étaient nombreux et d’agréable relation; on organisait des jeux de cricket et de lawn- tennis, des parties en auto, à cheval, en bateau; des comédies de salon fort bien conduites par la jeunesse qui ne s’offusquait de rien et s’emparait plus volontiers des vaudevilles risqués que des pièces classiques de l’Odéon.

A l’époque des chasses, c’était moins divertissant: il fallait subir les interminables et plantureux dîners de province, que Gilberte, en Parisienne qu’elle était, déclarait assommants.

Un samedi matin que M. Simiès, au milieu d’une douzaine d’amis et amies invités aux Marnes pour plusieurs jours, dépouillait sa correspondance après le déjeuner, il eut une exclamation ironique en lisant une lettre sur le papier de laquelle s’étalait une écriture masculine, franche et hardie.

Gilberte, l’enfant gâtée, prit sans façon la missive des mains de son oncle. Quand elle l’eut parcourue:

— Eh bien! qu’y a-t-il d’étonnant? un hôte nous arrive? Ce n’est pas chose rare ici.

— Très bien, et je suis flatté de ce qu’il daigne s’arrêter aux Marnes en traversant le pays, répondit le vieillard de son même ton sarcastique. Mesdames, poursuivit-il en se tournant vers la petite société intriguée par cette scène, je vous annonce l’arrivée d’un neveu à moi, neveu assez éloigné, à la mode de Bretagne, il n’est en réalité que mon cousin et se croit obligé, par respect, de m’appeler: "mon oncle". Oh! un jeune homme exemplaire, un saint Louis de Gonzague, un demi-séminariste qui va à la messe, à confesse et vit d’une vie presque monacale. Avis aux mères de famille qui cherchent des gendres angéliques.

Il y eut quelques petits ricanements. Seule, Gilberte fronçait son fin sourcil brun.

— Pourquoi parler ainsi de mon cousin Albéric? dit-elle; vous allez lui donner l’hospitalité, mon oncle, et vous le raillez d’avance.

M. Simiès ne tint aucun compte de l’observation de sa nièce et continua ses plaisanteries sceptiques.

Une des jeunes filles présentes, blondine au nez retroussé, aux yeux hardis sous ses cheveux ébouriffés et coupés "à la Ninon", demanda tout bas à Mlle Mauduit:

— Est-ce que tu le connais, ton cousin Albéric?

— Je ne l’ai jamais vu qu’une fois dans mon enfance, et je ne m’en souviens même pas.

— Alors pourquoi le défends-tu?

— Je n’aime pas qu’on déblatère contre les absents.

La blondine haussa les épaules.

— Dis donc, reprit-elle, nous allons rire, s’il ose, devant tous, dire son bénédicité et ses grâces. On nous faisait faire cela à la pension, mais j’ai laissé de côté toutes ces simagrées.

Gilberte ne répondit point et se leva pour donner quelques ordres relativement à l’arrivée du jeune Daltier.

Le soir de ce jour, le temps était un peu à l’orage; toute la société se promenait devant la maison quand la voiture amenant le voyageur s’arrêta au bas du perron.

Un homme jeune, grand, d’une prestance superbe en descendit.

— Eh bien! mon neveu, dit M. Simiès en lui secouant le bras, et de son accent caustique, vous vous décidez donc à venir voir votre vieil athée d’oncle?

— Il y a longtemps que je l’aurais fait, mon oncle, mais vous n’ignorez pas que je suis le plus laborieux des ingénieurs.

— Tu es en vacances?

— Pour peu de jours; je me suis donné congé afin de m’occuper à Grenoble de l’héritage d’une vieille amie de ma mère; elle ne peut voyager et n’entend rien aux affaires.

— Tu es donc toujours l’ange du dévouement, mon pauvre Albéric? dit M. Simiès plus gouailleur encore.

Albéric releva les yeux et dit tranquillement:

— Il n’y a pas d’abnégation là, mon oncle, j’évite une corvée à mon père, voilà tout, d’autant plus qu’il est sous l’impression d’un petit accès rhumatismal. Au reste, ce court voyage ne m’est pas désagréable; j’aime à changer de place.

Cela dit, il aperçut Gilberte qui l’écoutait, secrètement remuée par le son de cette voix chaude et harmonieuse.

— Embrasse donc ta cousine Gilberte Mauduit, cria le vieillard en riant; c’est comme cela qu’on refait le mieux connaissance.

Gilberte n’eut pas la peine de se reculer en fronçant ses jolis sourcils: Albéric n’avança point vers sa joue ses belles moustaches brunes, il se contenta de tendre sa main gantée à Mlle Mauduit en s’inclinant correctement.

Gilberte y posa la sienne une seconde et se sentit intérieurement reconnaissante de ce que le jeune homme n’usât point de l’autorisation.

— Il est bien élevé au moins, celui-là, pensa-t-elle.

M. Simiès présenta son neveu à ses hôtes, puis le fit conduire à l’appartement qui lui était destiné.

Le dîner fut gai; personne n’eut à railler in petto ou en commun le nouveau venu; il ne jugea pas à propos d’afficher ses habitudes pieuses devant cette société antireligieuse qui se faisait gloire de son impiété.

Après le repas, on se promena dans le parc; l’orage s’était dissipé sans éclater sur les Marnes.

Mêlé au groupe où se trouvait Mlle Mauduit, Albéric Daltier causait tranquillement; on l’écoutait, tout étonné de ce que la parole d’un homme "qui n’était pas de son siècle" eût tant de charmes, de profondeur et même d’esprit. Albéric Daltier pouvait toucher à tous les sujets et se montrer captivant sur chacun d’eux.

Quand la nuit devint trop sombre, l’air trop frais, on rentra au salon; une jeune femme fut priée de chanter, ce qu’elle fit avec beaucoup de brio, disant hardiment une chansonnette à la mode et fort leste qui fut vivement applaudie.

Deux fillettes exécutèrent ensuite un brillant caprice à quatre mains, puis Gilberte, à la demande de tous, se leva à son tour. Un gentleman assez bon pianiste se mit en devoir de l’accompagner; elle fouilla dans le casier et en retira une partition au hasard. C’était le Petit Duc et elle y choisit un passage qu’elle chanta avec une rare perfection. Assurément, c’était moins libre que la chansonnette dite précédemment, néanmoins ces paroles étaient déplacées dans cette jeune bouche.

Quand elle eut dit les couplets deux fois bissés, elle coula un regard malicieux sur son cousin Albéric; celui-ci n’avait ni applaudi ni bissé; il feuilletait un album de photographies où les portraits de famille se mêlaient sans vergogne aux portraits des actrices en vogue. Gilberte prit le siège vacant auprès de lui.

— Est-ce que vous n’aimez pas la musique, mon cousin? dit- elle.

— Au contraire, beaucoup.

— Et vous ne me félicitez pas? fit-elle un peu railleuse.

— Vous avez une jolie voix, répondit-il brièvement.

Elle demanda, hardie et provocante:

— Est-ce que ma romance vous aurait choqué par hasard?

Cette fois, il leva sur elle ses yeux bleus profonds et sévères:

— Oui, dit-il d’un ton net.

Gilberte fit une petite moue et rejoignit ses amis qui tenaient plus loin une conversation frivole.

Un peu avant onze heures, M. Simiès dit à son nouvel hôte:

— Mon cher Albéric, nous allons regagner tous nos chambres à coucher; ne t’étonne pas s’il n’y a point de veillée ce soir : nous devons demain nous lever à cinq heures du matin; apprécie le courage de ces dames; il est entendu que tu en feras autant. Nous avons projeté une partie sous bois. Nous déjeunerons dans une de mes fermes où les domestiques transporteront tout ce qu’il faut, et nous ne reviendrons que pour le dîner de sept heures. Le sexe laid est dispensé du smoking. Tu es bon cavalier?

— Assez bon.

— La jument baie sera à ta disposition, les vieux iront en voiture ainsi que les dames qui ne goûtent pas l’équitation, les jeunes seront à cheval. Hein! une jolie caravane! Donc, à cinq heures sois sur pied.

— Demain, mon oncle? mais c’est dimanche.

— Oui, parbleu! puisque nous sommes aujourd’hui samedi.

Albéric se tourna vers Mlle Mauduit, et, très froidement:

— A quelle heure la première messe?

— La première messe?

— Oui.

Gilberte ouvrit de grands yeux, et l’on entendit du côté des jeunes femmes un bruit de rires étouffés.

— Je ne sais pas, répondit Mlle Mauduit, mais on peut s’en informer.

Elle sonna. Un domestique parut et fut interrogé.

— Je crois qu’il y a un office à huit heures, dit-il, et un plus long à dix heures.

— C’est bien, reprit Albéric Daltier, je décline donc votre invitation pour demain, mon oncle; il m’est impossible de manquer la messe, mais ne vous inquiétez pas de moi, je saurai fort bien employer mon temps.

— Satané jésuite! grommela l’oncle entre ses dents.

— Mais, dit Gilberte qui était une maîtresse de maison accomplie, il y a un moyen de tout arranger. Mon cousin nous rejoindra bien tout seul: au sortir de l’église il trouvera Baptiste avec un cheval. Ce ne sera pas difficile de nous retrouver, il n’y a qu’à suivre la route de Vizille jusqu’au premier chemin de gauche; là, mon cousin, on vous apprendra où est la ferme des Blaies, d’ailleurs Baptiste vous renseignera.

— C‘est convenu. Ma nièce a de l’esprit comme un ange, conclut M. Simiès.

Et l’on se sépara.

"Quel imbécile que ce garçon! pensait le châtelain en remontant chez lui. Il a été élevé dans les stupides principes de l’ancien régime par sa bigote de mère. Ah! si on l’avait mis quelques jours sous mon égide, je vous l’aurais dégourdi! C’est grand dommage, car ce blanc-bec ferait sa trouée dans la vie, il est intelligent. Mais aussi, je vous demande un peu, un ingénieur qui va à la messe! non, c’est désopilant."

"Quel malheur que ce jeune homme ne soit pas dans nos eaux! se disaient in petto les mères de famille; que cela ferait un gendre agréable! tandis que les mauvais sujets qui nous restent sur les bras sont à regarder à deux fois. Un beau- fils léger et dissipateur est inquiétant, mais un beau-fils sermonneur est ennuyeux."

Une blonde fillette, très lancée malgré ses dix-sept ans, aidait Gilberte à détacher ses beaux cheveux soyeux, tout en lui disant:

— Tu sais, ma chère, ton cousin Daltier a beau être un clérical enragé, il a au moins le courage de son opinion, vertu qui ne court pas les rues à l’heure qu’il est. Et puis, il est très séduisant, vraiment.

— Tu le trouves?

— Ma chère, tu ne l’as pas regardé. Bloc de marbre, va! Je te prie de croire que ces dames et ces demoiselles ne se sont pas gênées pour le dévisager. Tu comprends, M. l’ingénieur est un beau parti; il aurait tous les dons pour lui, s’il était seulement un brin moins dévot. Il a l’air d’un prince, d’un roi, bref, d’un homme qui sent ou qui voit de grandes choses que nous ne sentons ni ne voyons, nous. Il est beau d’une beauté mâle et forte et non de cette beauté efféminée et bête de ces petits messieurs de la haute gomme qui nous entourent, des débauchés, des boulevardiers... Ouf! dire qu’il nous faudra choisir un mari là-dedans! Tu sais, ce n’est pas un flatteur que ton cousin ténébreux.

— Au moins il n’est pas fade, répliqua sèchement Gilberte.

— Oh! non, il n’est pas fade, tu as raison. Et puis, tu sais, ma chère, il a été évidemment frappé de ta beauté, mais il ne l’a pas laissé voir.

— C’est toi, maintenant, qui es une petite flatteuse, dit Gilberte en donnant un léger coup d’éventail sur la joue satinée de la fillette.