Une Pupille Genante

Chapter 4

Chapter 44,126 wordsPublic domain

— Ah! vous êtes heureux, vous! soupira l’enfant avec un accent de regret qui toucha le jeune homme.

Il vit alors que ce petit cœur égoïste avait une peine, et, adroitement, il fit causer Gilberte sur la vie qu’elle menait chez son oncle.

Ravi de voir aussi attentif ce beau dédaigneux, Gilberte lui dépeignit avec enthousiasme son existence riante et dorée, ses plaisirs actuels et ceux qui l’attendaient dans l’avenir.

Il la laissa parler dans l’interrompre, puis quand elle eut fini:

— Ainsi, dit-il, dans ces journées, longues pourtant, il n’y a pas de place pour une heure de sérieux, de travail, de devoir?

— Mon oncle éloigne de moi tout ce qui m’ennuie.

— Parce qu’il vous gâte trop, hélas! sans songer à ce que la vie peut vous réserver plus tard.

— Ma vie? oh! elle sera brillante aussi plus tard. Je ferai un beau mariage.

— Quoi! vous y songez déjà?

— Oh! non, seulement je sais que je n’ai rien à craindre de l’avenir.

— Qu’en savez-vous? Pouvons-nous jamais nous vanter d’une chose pareille? L’avenir ne nous appartient pas, il est à Dieu.

Gilberte eut un petit rire sardonique.

— Vous croyez en Dieu, vous?

— De toute mon âme. Et vous, se peut-il que vous ayez tout à fait oublié?...

— Oublié quoi?

Albéric la regarda un instant en silence, puis il continua:

— Votre mère était croyante, Gilberte, votre père était un bon chrétien. Votre oncle Simiès, tout dévoué qu’il vous est, hélas! est un athée; mais vous enfin, vous, ne devriez-vous pas encore savoir prier?

— Mon oncle affirme que de nos jours on n’a plus besoin des principes austères d’autrefois; il dit qu’à présent la religion est démonétisée, je ne veux pas être ridicule.

— La religion ne sera jamais démonétisée, Gilberte, et ceux qui prient ne seront jamais ridicules. Oh! mon enfant, nier Dieu, mais c’est nier la lumière.

— La religion est ennuyeuse, fit Gilberte avec une petite moue.

— Ennuyeuse? ah! certainement elle nous défend l’abus du plaisir et astreint notre nature à certaines gênes, voilà ce qui contrarie messieurs les libres penseurs; mais aussi combien elle est consolante! On voit bien que vous ne la connaissez pas, la vie.

— Je ne la connais pas?

— Vous ne l’avez vue que de son côté rose et séduisant, ma pauvre petite enfant.

— Pas si petite, ni si enfant, riposta Gilberte un peu piquée en redressant sa taille menue.

— Vous n’avez jamais pleuré, poursuivit Albéric sans s’émouvoir de cette protestation.

— Si, j’ai pleuré.

— Quand cela? Il y a longtemps sans doute?

—Aux premiers jours de mon entrée chez mon oncle, quand je me suis trouvée si seule à Paris, sans papa ni maman, et que personne ne m’aimait.

Gilberte prononça ces mots d’une voix sombre en jouant nerveusement avec une brassée de fleurs dont elle avait empli son petit tablier.

— Eh bien! il y a peu d’années de cela; avez-vous donc le cœur si léger que vos plaisirs successifs en aient enlevé tout le souvenir du passé?

L’enfant ne répondit pas, mais elle laissa tomber ses fleurs.

— De quel droit me dites-vous cela? fit-elle enfin, un peu farouche.

— Parce que j’ai pitié de vous.

— Pitié?...

Elle eut un petit rire orgueilleux.

— Pitié, quand tout le monde me porte envie?

— Tout le monde? souligna Albéric. Oh! que vous vous faites illusion! J’estime que bien des malheureux, moins favorisés que vous sous le rapport des biens matériels, n’échangeraient pas volontiers leur sort contre le vôtre.

Gilberte pensa soudain au petit garçon de Paris auquel elle avait donné des gâteaux et qui, malgré sa pauvreté, paraissait heureux de sa destinée.

— Il y a des gens contents de peu, murmura-t-elle.

— Ce sont ceux qui espèrent en l’autre vie.

Il reprit après une pause:

— Je suis sûr que vous ne vous doutez pas des misères qui couvrent le monde, que vous n’avez pas une idée de la véritable indigence, non de celle qui court les rues, tend la main et étale ses plaies, mais de celle qui vit dans les greniers, qui se cache, qui a honte et qui soufre doublement. Ah! mon enfant, que vous ignorez de choses! Vous n’avez jamais reposé vos yeux, même ici à la campagne où tout est pour vous nouveau plaisir, sur ces intérieurs misérables, vrais taudis où les bébés grouillent demi-nus dans la poussière, se disputant la soupe et les croûtes de pain dur qu’on leur mesure parcimonieusement; vous ne savez pas qu’il y a dans ce Paris que vous aimez tant parce que vous vous y amusez, chaque nuit, des désespérés qui marchent à l’eau noire du fleuve pour y sombrer avec leurs tortures; vous ne savez pas qu’il y a de pauvres mortes abandonnées dans la nuit faute d’un bras ami pour leur porter secours.

Gilberte l’écoutait toute pâle et frissonnante..

— Est-ce vrai? est-ce vrai, ce que vous me dites là?

— Hélas! oui, trop vrai.

—Alors, fit-elle toute révoltée, s’il y a un Dieu comme vous l’assurez, pourquoi permet-il que la vie soit de plume aux uns, de plomb aux autres? C’est injuste.

— Non, ce n’est pas injuste, car Dieu rendra du bonheur au centuple dans l’éternité à ceux qui auront souffert ici-bas. C’est cette pensée qui les soutient, d’ailleurs, car avec les principes de votre oncle, quel est celui de ces malheureux qui ne viendrait brutalement dire au riche: "Tu ris pendant que je pleure, tu manges pendant que je jeûne, tu dors pendant que je travaille, ce n’est pas juste; partageons tes joies; j’y ai droit autant que toi."

"C’est pour cela, Gilberte, que celui qui a la richesse doit aider celui qui ne l’a pas, s’il ne veut que l’éternité lui soit lourde."

— Et moi alors? moi qui n’ai jamais pensé à cela? murmura Gilberte très troublée.

— On ne vous en disait rien, donc vous péchiez par ignorance; d’autres enfants que vous sont dans le même cas, hélas! Mais désormais vous saurez; vous vous rappellerez mes paroles toutes les fois que vous jouirez: à la table luxueuse de votre oncle où vous gaspillez souvent la nourriture si précieuse à l’affamé; dans ces restaurants élégants où vous aimez à voir les places assiégées par les heureux vivants, où le champagne coule sur le parquet sablé, où en un seul repas vous dépensez ce qui nourrirait une famille pauvre pendant un mois.

— Oh! c’est vrai, murmura l’enfant que ces paroles atteignaient en plein cœur; et ce n’est pas seulement cela, mais au jour de l’an on me donne des jouets, des boîtes de bonbons d’un prix fou; je regarde à peine les uns et je n’aime plus les autres.

— Et puis, continua Albéric, quand vous ferez une moisson de ces fleurs coûteuses que vous piétinez ensuite, dans ces serres que je vois d’ici et qui sont réputées magnifiques, vous penserez que, lorsque en hiver on brûle le bois sans compter, pour y entretenir une chaleur égale, des milliers de vieillards grelottent devant un foyer vide. Lorsque vous danserez joyeuse et fière de votre toilette, dans ces salons embaumés où sont semées à profusion les lumières et les plantes rares, vous vous direz que, en bas, peut-être sous la porte cochère de votre maison, pleure de faim et de froid un petit enfant qu’on a battu parce qu’il est rentré au logis les mains vides.

— Mais alors, s’écria Gilberte, pourquoi n’y a-t-il pas une loi pour que tous soient égaux; pour que les uns n’aient pas tout l’argent et les autres rien?

— Ma mignonne, la fortune du plus riche partagée entre tous ne donnerait pas même vingt sous à chacun. C’est, je vous le répète, à celui que le sort a favorisé, à égaliser la balance; à ne se considérer que comme un dispensataire des biens que Dieu lui a confiés. Voilà pourquoi il ne faut pas traverser la vie en s’amusant uniquement sans jamais réfléchir ni songer aux autres.

Gilberte écoutait son cousin dans cette attitude de langueur pensive qui la rendait si séduisante.

Soudain ils entendirent un bruit de voix et de pas qui se rapprochaient d’eux en même temps que l’odeur des cigares trahissait la présence d’importuns.

— Voici mon oncle et des invités, dit Gilberte en fronçant ses fins sourcils, allons-nous-en, voulez-vous. Parlez-moi encore, dites, parlez-moi encore, ajouta-t-elle, adorablement câline en penchant sa jolie tête vers Albéric. Voyez, ils vont du côté des serres; nous, allons à l’opposé, vers le bois.

Il obéit et se leva.

— Etes-vous assez remise pour marcher un peu? lui demanda-t- il.

— Oui, répondit l’enfant rougissante, je suis tout à fait bien.

Trop petite encore pour atteindre son bras, car Albéric était de haute taille, elle glissa sa main mignonne dans la sienne.

"Comme elle serait bonne et aimable si l’on ne s’empressait de détruire toutes ses qualités en germe!" pensait le jeune homme en regardant la petite tête blonde qu’effleurait un rayon de soleil d’automne.

Ils reprirent leur grave causerie tout en suivant lentement les allées au feuillage rougeâtre.

— Je m’étonne que vous m’écoutiez si bien, dit tout à coup Albéric en pressant la petite main serrée dans la sienne; moi qui ne vous fais pas de compliments et qui vous dit la vérité... un peu rude, un peu amère.

— C’est vrai, répondit naïvement Gilberte.

— Je ne fais jamais de compliments à ceux que j’estime.

— Alors vous m’estimez donc? dit-elle, toute joyeuse.

— Vous entendez mes reproches et mes conseils sans murmurer ni protester; c’est donc que vous sentez le bien et que vous avez le cœur et le sens droits.

— Si vous étiez toujours ici, murmura-t-elle, je crois que je deviendrais meilleure.

Elle réfléchit une minute.

— Cependant, ajouta-t-elle avec son adorable sincérité, c’est très agréable d’avoir la bride sur le cou; c’est très agréable que mon oncle soit, comme on dit, l’esclave de mes caprices; seulement...

— Seulement?...

— Eh bien! il me gâte trop, et cela me nuit. Il ne me donne pas non plus le bon exemple et... et quelquefois même il me fait honte.

— Comment cela, Gilberte?

— Ainsi tenez: un jour il est venu des dames quêter pour les infirmes; si vous saviez ce qu’il leur a répondu en leur refusant une aumône!

— Qu’a-t-il répondu, Gilberte?

— Eh bien! il a dit: "J’ai pour principe de ne jamais donner. Notre société est vraiment bien en retard; on devrait défendre l’accès de la rue aux misérables qui blessent la vue en étalant leur misère."

— Qu’ont répliqué les dames quêteuses?

— Elles ont répliqué: "Mon Dieu, Monsieur, c’est justement pour cela qu’il faut leur ouvrir des asiles où ils ne blesseront plus les regards des personnes trop sensibles."

Là-dessus elles sont parties, et moi, je leur ai couru après dans l’escalier pour leur donner dix francs qui me restaient de mon mois, car je le dépense toujours très promptement, mon mois.

— Ah! fit simplement Albéric en pressant davantage la petite main de sa compagne.

— Et puis, je n’aime pas non plus quand mon oncle s’emballe en parlant politique. Ainsi il conseille beaucoup une nouvelle guerre; pas difficile, il a passé l’âge où l’on est enrôlé sous les armes, et il dit que pendant la dernière campagne, étant célibataire et soldat par conséquent, il s’est beaucoup amusé; il avait de l’argent et des protections... Moi je trouve que c’est très mal d’avoir joui quand les autres souffraient.

— Et ce républicain forcené prétend aimer sa patrie! ne put s’empêcher de s’écrier Albéric.

— Tous ceux qui viennent à la maison ont à la bouche de grands mots de liberté, de fraternité et d’égalité, mais ils pensent tous à eux d’abord, à commencer par cet affreux M. Bourgue que je déteste et qui, voulant se faire nommer député, harangue sottement les populations et les flatte par devant pour s’en moquer ensuite par derrière. Tenez, comme cela.

Et, ses instincts railleurs reprenant le dessus, Gilberte monta sur un banc et contrefit l’orateur, ce qui amena un sourire sur les lèvres d’Albéric.

Puis ils s’assirent tous les deux; ils n’étaient las ni l’un ni l’autre de leur sérieux entretien.

— Comme vous seriez bonne si..., soupira Albéric en contemplant l’exquise tête blonde qui se levait vers lui.

— Si j’étais élevée autrement, n’est-ce pas? Comment être sage aussi, poursuivit l’enfant avec une moue expressive, comment être sage quand on est si petite et qu’on ne dit jamais plus de prières? Mais tenez, à présent au moins il y aura une chose que je pourrai faire: donner tout l’argent de ma semaine aux pauvres et aussi les gâteaux de mon dessert, n’est-ce pas?

— Le pourrez-vous seulement?

— Puisque je fais mes quatre volontés.

Albéric ne répondit pas: il se disait que le misérable Simiès pourrait bien ici exercer son autorité, lui qui n’en faisait pas usage quand il le fallait.

— Savez-vous, reprit-il en caressant les cheveux soyeux de la petite fille, savez-vous que votre oncle m’a chargé de vous annoncer quelque chose.

— Quoi? fit-elle, ouvrant tout grands ses yeux foncés. Pourquoi mon oncle ne me l’apprend-il pas lui-même?

— Il le redoute; cette nouvelle va vous peiner.

— Qu’est-ce donc? fit Gilberte anxieuse.

— Eh bien! votre oncle va se séparer de vous pendant quelques mois.

— Pourquoi cela?

— Il faut qu’il parte pour un long voyage.

— Où?

— A New-York, où il a des placements importants; selon qu’il reste ou qu’il y aille, ses capitaux seront perdus ou triplés.

— Alors, qu’il parte, murmura Gilberte songeuse; mais que ne m’emmène-t-il avec lui?

— C’est un voyage trop fatigant pour une fillette de votre âge, Gilberte, et que feriez-vous là-bas pendant qu’il serait tout aux affaires? D’ailleurs ne craignez pas, il ne sera pas seul: mon frère aîné, qui a en Amérique les mêmes intérêts, doit l’accompagner.

— Ah! Mais moi, que deviendrai-je pendant ce temps? Mon oncle ne veut jamais que je reste toute seule avec Fräulen qui est nulle et qui n’a aucun empire sur les domestiques.

— M. Simiès désire que vous ne quittiez point Paris. Mais voilà, la pension vous effraie.

— Pour ça oui; qu’on ne m’en parle pas. Je n’en veux à aucun prix.

— Alors, il n’y a d’autre moyen que de vous confier à des amis.

— Lesquels? je ne vois pas...

— J’ai cru que vous en aviez beaucoup.

— Oh! de simples connaissances, oui; mais de véritables amis... c’est autre chose.

— Votre oncle a parlé, je crois, d’une famille Lémo.

— Bien trouvé! Mme Lémo me déteste parce que je suis plus jolie que sa fille qui louche et qui a le nez trop court. Mme Lémo est une coquette et Olympe une pimbêche.

— Gilberte!

— Est-ce que je fais quelque chose de mal? J’ai l’habitude de dire ce que je pense. Je vous jure que c’est vrai.

Elle prit une petite mine sérieuse.

— Tenez, je suis sûre que vous m’approuveriez si je demandais à aller chez les de Carcanne.

— Je ne les connais pas.

— Je sais bien, mais ce sont des cléricaux; ils ont même une piété peu ordinaire.

— Ce serait le cas de vous retremper l’âme dans un milieu plus chrétien, Gilberte. Mais votre oncle ne doit pas avoir ces gens-là en haute estime.

— Ca c’est sûr; seulement il me laissera aller chez eux, d’abord parce qu’ils sont affables et me recevront avec plaisir, puis parce que j’y rencontrerai des enfants de mon âge.

— Alors tout est pour le mieux. Ce voyage doit s’arranger dans le plus bref délai.

— L’absence de mon oncle va durer combien de temps?

— Un an au plus.

— C’est affreux. Douze mois sans rentrer chez nous!...

— Pas si affreux que vous le croyez. A votre âge le temps passe si rapidement! Promettez-moi donc de demander à votre oncle de choisir les de Carcanne pour vous garder pendant cette année; vous ne sauriez croire combien cela vous sera salutaire.

— Je vous le promets; au fond, je préfère ceux-ci à nos autres amis.

— Eh! eh! eh! voyez donc Gilberte qui se fait raconter des histoires par son grand cousin! s’écria Simiès en apparaissant tout à coup avec ses compagnons de promenade. Elles ne doivent pas être bien gaies, ces histoires, mignonne, car tu es sérieuse comme un cierge.

Gilberte bondit de son siège et courut caresser son chien favori qui arrivait en flairant sa trace.

Simiès se glissa vers son neveu:

— Eh bien! lui dit-il tout bas, comment a-t-elle pris la chose?

— Un peu tristement, mais avec soumission.

— Sans trop trépigner?

— Point du tout. Cette séparation lui coûte, mais elle l’accepte, puisqu’elle est nécessaire.

— Je ne la reconnais plus. Il faut, pour lui faire avaler cette pilule, que vous la lui ayez enveloppée de confitures.

— Nullement.

— Et que pense-t-elle des arrangements à prendre à son égard?

— Cela, elle vous le dira elle-même, mon oncle; je la crois, au fond, très raisonnable.

— Hum! hum! jeune homme, vous vous faites illusion, car c’est le diable en jupons, mais avouez qu’elle est étourdissante, adorable.

— Charmante, en effet, quand elle le veut bien.

Simiès rejoignit ses autres invités, et Gilberte, après avoir recouvré pour quelques minutes sa pétulance habituelle, redevint grave et garda ses lèvres muettes. Simiès, qui aimait les phrases creuses et ronflantes, buvait avec délices le nectar de la flatterie que lui versait mielleusement un parasite assidu aux Marnes, un de ceux que sa nièce ne pouvait souffrir.

Quant à Albéric, silencieux comme sa petite complice, il suivait des yeux cette jolie créature qui marchait un peu plus loin, légère comme un faon et en laquelle il venait de découvrir une noble nature, ce qui était pour lui une véritable surprise.

De son côté, Gilberte se disait:

"Comme il est peu comme les autres, mon grand cousin Albéric! Comme il dit simplement ce qu’il pense et comme cela lui donne du charme. Combien il est au-dessus de ce Fébris, par exemple, qui a tant de succès dans le monde, mais qui n’est occupé que de la généalogie de ses chiens de chasse, ou de lord Firm qui ne pense qu’à l’engraissement de ses terres! Albéric Daltier, lui, est quelqu’un. On sent que cette bouche, qui a un sourire à la fois si grave et si doux, n’a jamais menti. Qu’est-ce qu’il doit penser de moi qu’il a vue moqueuse, volontaire, égoïste, jeter mes allusions ironiques sur mon prochain? J’ai honte quand ses yeux bleus, calmes et pensifs s’arrêtent sur moi. Oui, honte, moi, Gilberte Mauduit, qui, dit-on, n’a peur ni de Dieu ni du diable. Lui seul ne m’admire point, ne me flatte point, et je l’ai écouté parce qu’il m’a dit la vérité."

Elle soupira, se sentant amoindrie à ses propres yeux, et se sentant ce soir-là une souffrance inconnue jusqu’alors, une inexprimable lassitude lui étreindre le cœur.

Mais ce n’était encore qu’une fillette, et, retournant sur l’oreiller son joli visage ensommeillé, elle s’endormit profondément pour rêver de l’Amérique et des de Carcanne.

IX

Le lendemain, Gilberte apparut, ravissante dans un petit costume d’automne, mais fort grave, et ce jour-là on ne l’entendit ni chanter ni rire.

A peine à déjeuner eut-elle un éclair de sa gaîté mordante habituelle, en trempant sa lèvre rose dans le champagne mousseux.

Simiès, avec son rire satanique et sans égard pour son clérical de neveu, comme il appelait le jeune Daltier, se remit à philosopher et à tourner en dérision toute divinité et toute religion.

Il savait Albéric réfractaire à ses principes anti-chrétiens et prenait plaisir à assombrir ce beau visage calme et noble.

Albéric le réfutait en quatre paroles, mais il ne laissait pas la discussion monter à l’état de dispute, trop courtois et trop respectueux comme hôte et comme neveu du châtelain des Marnes, pour manifester son dédain.

Mais, en regardant Gilberte, l’envie lui prenait de l’emporter dans ses bras pour l’enlever à ce milieu funeste où, goutte à goutte, on versait le poison dans son âme innocente.

"Enfin, se disait-il, dans quelques jours elle sera à l’abri. J’augure bien de son séjour dans une famille chrétienne, et ensuite... eh bien! ensuite, que Dieu la garde!"

Gilberte avait obtenu de son oncle de choisir le toit des de Carcanne pour le temps où elle se trouverait sans lui à Paris, et elle avait fait part de son succès à son cousin.

Simiès annonça ses projets à ses amis, et naturellement on nomma les de Carcanne.

L’athée goûtait peu leur compagnie pour lui-même, mais il était bien aise de leur confier sa nièce, ce qui ne l’empêchait pas de déblatérer contre eux.

— M. et Mme de Carcanne, dit-il de son ton âpre, sont incontestablement de bonnes gens, agréables sous certains rapports; sous d’autres ils se montrent fort ridicules; figurez-vous qu’ils se gardent depuis quinze ans une fidélité conjugale qui fait sourire; de notre temps, un mari et une femme ont assez l’un de l’autre au bout de trois mois; ceux- ci sont tels qu’au premier jour. Philémon et Baucis n’étaient rien auprès d’eux.

— Mon oncle, dit gravement Gilberte, pourquoi vous moquez- vous d’eux au moment où vous allez leur demander un service qu’ils ne vous refuseront pas, bien certainement?

— Cette petite fille ose tout dire vraiment, grommela le vieillard un peu vexé de l’observation de l’enfant.

Aussi continua-t-il, comme par bravade:

— M. de Carcanne est un utopiste qui élève ridiculement les enfants dans la crainte du Seigneur; il en fait de petites nonnes et des séminaristes en herbe.

— Et Madame? demanda quelqu’un.

— Madame? il la prête à tout le monde, elle est la femme de tous, elle rend service à tous et l’on s’adresse à elle des quatre coins de l’univers; elle est confite en dévotion et n’a certainement jamais lancé un coup d’œil à son miroir ni dit un oui pour un non. Or, une femme n’est plus une femme si elle n’est coquette et rusée.

— Je ne suis pas de votre avis, mon oncle, dit Albéric d’une voix très ferme, et je n’estime une femme qu’autant qu’elle est modeste et sincère.

— Mon neveu, répondit mielleusement Simiès, vous êtes un idéaliste, vous; ici nous n’aimons pas l’idéal; nous n’avons pas la même manière de voir, c’est convenu. Ainsi vous vivez comme ce bon M. de Carcanne, moi j’adore le plaisir et j’en use; que voulez-vous? c’est ma façon, à moi, d’aller en paradis.

— Mais j’aime aussi le plaisir, mon oncle, riposta Albéric, seulement j’ai horreur de la débauche! La religion que vous me reprochez de pratiquer ne défend pas toutes les distractions; elle est indulgente.

"Et il se croit heureux au milieu du perpétuel étourdissement de sa vie! pensa le jeune homme en regardant Simiès avec une pitié profonde. Combien est plus belle la part que j’ai choisie! Pauvre Gilberte! que deviendra-t- elle aux côtés de cet impie malgré sa noble nature? Oh! malheur, malheur à qui enseigne à l’enfant la science du mal ! que je plains mon oncle s’il l’entraîne quelque jour avec lui dans la fange où il vit! Moi je suis impuissant, je ne puis que prier pour eux."

Huit jours après, Gilberte, le cœur un peu gros en se séparant du vieillard qui la gâtait tant, entrait chez les de Carcanne.

Les excellentes gens n’avaient pas accueilli avec beaucoup d’empressement la proposition de Simiès, mais leur compassion et leur bonté prenant le dessus, ils y répondirent affirmativement et reçurent à bras ouverts l’orpheline, petite brebis égarée qu’ils n’espéraient pas beaucoup voir revenir à des sentiments chrétiens.

Mais ils ne se doutaient pas que l’enfant était encore tout imbue des sages conseils de son cousin Albéric, reparti pour Marseille le lendemain de sa grande conversation avec la fillette.

Gilbert avait bonne mémoire et bonne volonté; elle tenait aussi à contenter M. et Mme de Carcanne qui la traitaient comme leur propre fille.

Frappés de la profonde innocence de ses yeux, ils comprirent que cette enfant, qui entendait de si singuliers propos dans la maison de son oncle, était aussi candide au fond que leurs petits anges aimés.

Pendant onze mois, Simiès reçut de sa nièce les lettres les plus élogieuses sur les Carcanne: elle était chez eux, aimée, gâtée, choyée, elle se portait bien et était sage.