Chapter 4
Ah! vous êtes heureux, vous! soupira lenfant avec un accent de regret qui toucha le jeune homme.
Il vit alors que ce petit cur égoïste avait une peine, et, adroitement, il fit causer Gilberte sur la vie quelle menait chez son oncle.
Ravi de voir aussi attentif ce beau dédaigneux, Gilberte lui dépeignit avec enthousiasme son existence riante et dorée, ses plaisirs actuels et ceux qui lattendaient dans lavenir.
Il la laissa parler dans linterrompre, puis quand elle eut fini:
Ainsi, dit-il, dans ces journées, longues pourtant, il ny a pas de place pour une heure de sérieux, de travail, de devoir?
Mon oncle éloigne de moi tout ce qui mennuie.
Parce quil vous gâte trop, hélas! sans songer à ce que la vie peut vous réserver plus tard.
Ma vie? oh! elle sera brillante aussi plus tard. Je ferai un beau mariage.
Quoi! vous y songez déjà?
Oh! non, seulement je sais que je nai rien à craindre de lavenir.
Quen savez-vous? Pouvons-nous jamais nous vanter dune chose pareille? Lavenir ne nous appartient pas, il est à Dieu.
Gilberte eut un petit rire sardonique.
Vous croyez en Dieu, vous?
De toute mon âme. Et vous, se peut-il que vous ayez tout à fait oublié?...
Oublié quoi?
Albéric la regarda un instant en silence, puis il continua:
Votre mère était croyante, Gilberte, votre père était un bon chrétien. Votre oncle Simiès, tout dévoué quil vous est, hélas! est un athée; mais vous enfin, vous, ne devriez-vous pas encore savoir prier?
Mon oncle affirme que de nos jours on na plus besoin des principes austères dautrefois; il dit quà présent la religion est démonétisée, je ne veux pas être ridicule.
La religion ne sera jamais démonétisée, Gilberte, et ceux qui prient ne seront jamais ridicules. Oh! mon enfant, nier Dieu, mais cest nier la lumière.
La religion est ennuyeuse, fit Gilberte avec une petite moue.
Ennuyeuse? ah! certainement elle nous défend labus du plaisir et astreint notre nature à certaines gênes, voilà ce qui contrarie messieurs les libres penseurs; mais aussi combien elle est consolante! On voit bien que vous ne la connaissez pas, la vie.
Je ne la connais pas?
Vous ne lavez vue que de son côté rose et séduisant, ma pauvre petite enfant.
Pas si petite, ni si enfant, riposta Gilberte un peu piquée en redressant sa taille menue.
Vous navez jamais pleuré, poursuivit Albéric sans sémouvoir de cette protestation.
Si, jai pleuré.
Quand cela? Il y a longtemps sans doute?
Aux premiers jours de mon entrée chez mon oncle, quand je me suis trouvée si seule à Paris, sans papa ni maman, et que personne ne maimait.
Gilberte prononça ces mots dune voix sombre en jouant nerveusement avec une brassée de fleurs dont elle avait empli son petit tablier.
Eh bien! il y a peu dannées de cela; avez-vous donc le cur si léger que vos plaisirs successifs en aient enlevé tout le souvenir du passé?
Lenfant ne répondit pas, mais elle laissa tomber ses fleurs.
De quel droit me dites-vous cela? fit-elle enfin, un peu farouche.
Parce que jai pitié de vous.
Pitié?...
Elle eut un petit rire orgueilleux.
Pitié, quand tout le monde me porte envie?
Tout le monde? souligna Albéric. Oh! que vous vous faites illusion! Jestime que bien des malheureux, moins favorisés que vous sous le rapport des biens matériels, néchangeraient pas volontiers leur sort contre le vôtre.
Gilberte pensa soudain au petit garçon de Paris auquel elle avait donné des gâteaux et qui, malgré sa pauvreté, paraissait heureux de sa destinée.
Il y a des gens contents de peu, murmura-t-elle.
Ce sont ceux qui espèrent en lautre vie.
Il reprit après une pause:
Je suis sûr que vous ne vous doutez pas des misères qui couvrent le monde, que vous navez pas une idée de la véritable indigence, non de celle qui court les rues, tend la main et étale ses plaies, mais de celle qui vit dans les greniers, qui se cache, qui a honte et qui soufre doublement. Ah! mon enfant, que vous ignorez de choses! Vous navez jamais reposé vos yeux, même ici à la campagne où tout est pour vous nouveau plaisir, sur ces intérieurs misérables, vrais taudis où les bébés grouillent demi-nus dans la poussière, se disputant la soupe et les croûtes de pain dur quon leur mesure parcimonieusement; vous ne savez pas quil y a dans ce Paris que vous aimez tant parce que vous vous y amusez, chaque nuit, des désespérés qui marchent à leau noire du fleuve pour y sombrer avec leurs tortures; vous ne savez pas quil y a de pauvres mortes abandonnées dans la nuit faute dun bras ami pour leur porter secours.
Gilberte lécoutait toute pâle et frissonnante..
Est-ce vrai? est-ce vrai, ce que vous me dites là?
Hélas! oui, trop vrai.
Alors, fit-elle toute révoltée, sil y a un Dieu comme vous lassurez, pourquoi permet-il que la vie soit de plume aux uns, de plomb aux autres? Cest injuste.
Non, ce nest pas injuste, car Dieu rendra du bonheur au centuple dans léternité à ceux qui auront souffert ici-bas. Cest cette pensée qui les soutient, dailleurs, car avec les principes de votre oncle, quel est celui de ces malheureux qui ne viendrait brutalement dire au riche: "Tu ris pendant que je pleure, tu manges pendant que je jeûne, tu dors pendant que je travaille, ce nest pas juste; partageons tes joies; jy ai droit autant que toi."
"Cest pour cela, Gilberte, que celui qui a la richesse doit aider celui qui ne la pas, sil ne veut que léternité lui soit lourde."
Et moi alors? moi qui nai jamais pensé à cela? murmura Gilberte très troublée.
On ne vous en disait rien, donc vous péchiez par ignorance; dautres enfants que vous sont dans le même cas, hélas! Mais désormais vous saurez; vous vous rappellerez mes paroles toutes les fois que vous jouirez: à la table luxueuse de votre oncle où vous gaspillez souvent la nourriture si précieuse à laffamé; dans ces restaurants élégants où vous aimez à voir les places assiégées par les heureux vivants, où le champagne coule sur le parquet sablé, où en un seul repas vous dépensez ce qui nourrirait une famille pauvre pendant un mois.
Oh! cest vrai, murmura lenfant que ces paroles atteignaient en plein cur; et ce nest pas seulement cela, mais au jour de lan on me donne des jouets, des boîtes de bonbons dun prix fou; je regarde à peine les uns et je naime plus les autres.
Et puis, continua Albéric, quand vous ferez une moisson de ces fleurs coûteuses que vous piétinez ensuite, dans ces serres que je vois dici et qui sont réputées magnifiques, vous penserez que, lorsque en hiver on brûle le bois sans compter, pour y entretenir une chaleur égale, des milliers de vieillards grelottent devant un foyer vide. Lorsque vous danserez joyeuse et fière de votre toilette, dans ces salons embaumés où sont semées à profusion les lumières et les plantes rares, vous vous direz que, en bas, peut-être sous la porte cochère de votre maison, pleure de faim et de froid un petit enfant quon a battu parce quil est rentré au logis les mains vides.
Mais alors, sécria Gilberte, pourquoi ny a-t-il pas une loi pour que tous soient égaux; pour que les uns naient pas tout largent et les autres rien?
Ma mignonne, la fortune du plus riche partagée entre tous ne donnerait pas même vingt sous à chacun. Cest, je vous le répète, à celui que le sort a favorisé, à égaliser la balance; à ne se considérer que comme un dispensataire des biens que Dieu lui a confiés. Voilà pourquoi il ne faut pas traverser la vie en samusant uniquement sans jamais réfléchir ni songer aux autres.
Gilberte écoutait son cousin dans cette attitude de langueur pensive qui la rendait si séduisante.
Soudain ils entendirent un bruit de voix et de pas qui se rapprochaient deux en même temps que lodeur des cigares trahissait la présence dimportuns.
Voici mon oncle et des invités, dit Gilberte en fronçant ses fins sourcils, allons-nous-en, voulez-vous. Parlez-moi encore, dites, parlez-moi encore, ajouta-t-elle, adorablement câline en penchant sa jolie tête vers Albéric. Voyez, ils vont du côté des serres; nous, allons à lopposé, vers le bois.
Il obéit et se leva.
Etes-vous assez remise pour marcher un peu? lui demanda-t- il.
Oui, répondit lenfant rougissante, je suis tout à fait bien.
Trop petite encore pour atteindre son bras, car Albéric était de haute taille, elle glissa sa main mignonne dans la sienne.
"Comme elle serait bonne et aimable si lon ne sempressait de détruire toutes ses qualités en germe!" pensait le jeune homme en regardant la petite tête blonde queffleurait un rayon de soleil dautomne.
Ils reprirent leur grave causerie tout en suivant lentement les allées au feuillage rougeâtre.
Je métonne que vous mécoutiez si bien, dit tout à coup Albéric en pressant la petite main serrée dans la sienne; moi qui ne vous fais pas de compliments et qui vous dit la vérité... un peu rude, un peu amère.
Cest vrai, répondit naïvement Gilberte.
Je ne fais jamais de compliments à ceux que jestime.
Alors vous mestimez donc? dit-elle, toute joyeuse.
Vous entendez mes reproches et mes conseils sans murmurer ni protester; cest donc que vous sentez le bien et que vous avez le cur et le sens droits.
Si vous étiez toujours ici, murmura-t-elle, je crois que je deviendrais meilleure.
Elle réfléchit une minute.
Cependant, ajouta-t-elle avec son adorable sincérité, cest très agréable davoir la bride sur le cou; cest très agréable que mon oncle soit, comme on dit, lesclave de mes caprices; seulement...
Seulement?...
Eh bien! il me gâte trop, et cela me nuit. Il ne me donne pas non plus le bon exemple et... et quelquefois même il me fait honte.
Comment cela, Gilberte?
Ainsi tenez: un jour il est venu des dames quêter pour les infirmes; si vous saviez ce quil leur a répondu en leur refusant une aumône!
Qua-t-il répondu, Gilberte?
Eh bien! il a dit: "Jai pour principe de ne jamais donner. Notre société est vraiment bien en retard; on devrait défendre laccès de la rue aux misérables qui blessent la vue en étalant leur misère."
Quont répliqué les dames quêteuses?
Elles ont répliqué: "Mon Dieu, Monsieur, cest justement pour cela quil faut leur ouvrir des asiles où ils ne blesseront plus les regards des personnes trop sensibles."
Là-dessus elles sont parties, et moi, je leur ai couru après dans lescalier pour leur donner dix francs qui me restaient de mon mois, car je le dépense toujours très promptement, mon mois.
Ah! fit simplement Albéric en pressant davantage la petite main de sa compagne.
Et puis, je naime pas non plus quand mon oncle semballe en parlant politique. Ainsi il conseille beaucoup une nouvelle guerre; pas difficile, il a passé lâge où lon est enrôlé sous les armes, et il dit que pendant la dernière campagne, étant célibataire et soldat par conséquent, il sest beaucoup amusé; il avait de largent et des protections... Moi je trouve que cest très mal davoir joui quand les autres souffraient.
Et ce républicain forcené prétend aimer sa patrie! ne put sempêcher de sécrier Albéric.
Tous ceux qui viennent à la maison ont à la bouche de grands mots de liberté, de fraternité et dégalité, mais ils pensent tous à eux dabord, à commencer par cet affreux M. Bourgue que je déteste et qui, voulant se faire nommer député, harangue sottement les populations et les flatte par devant pour sen moquer ensuite par derrière. Tenez, comme cela.
Et, ses instincts railleurs reprenant le dessus, Gilberte monta sur un banc et contrefit lorateur, ce qui amena un sourire sur les lèvres dAlbéric.
Puis ils sassirent tous les deux; ils nétaient las ni lun ni lautre de leur sérieux entretien.
Comme vous seriez bonne si..., soupira Albéric en contemplant lexquise tête blonde qui se levait vers lui.
Si jétais élevée autrement, nest-ce pas? Comment être sage aussi, poursuivit lenfant avec une moue expressive, comment être sage quand on est si petite et quon ne dit jamais plus de prières? Mais tenez, à présent au moins il y aura une chose que je pourrai faire: donner tout largent de ma semaine aux pauvres et aussi les gâteaux de mon dessert, nest-ce pas?
Le pourrez-vous seulement?
Puisque je fais mes quatre volontés.
Albéric ne répondit pas: il se disait que le misérable Simiès pourrait bien ici exercer son autorité, lui qui nen faisait pas usage quand il le fallait.
Savez-vous, reprit-il en caressant les cheveux soyeux de la petite fille, savez-vous que votre oncle ma chargé de vous annoncer quelque chose.
Quoi? fit-elle, ouvrant tout grands ses yeux foncés. Pourquoi mon oncle ne me lapprend-il pas lui-même?
Il le redoute; cette nouvelle va vous peiner.
Quest-ce donc? fit Gilberte anxieuse.
Eh bien! votre oncle va se séparer de vous pendant quelques mois.
Pourquoi cela?
Il faut quil parte pour un long voyage.
Où?
A New-York, où il a des placements importants; selon quil reste ou quil y aille, ses capitaux seront perdus ou triplés.
Alors, quil parte, murmura Gilberte songeuse; mais que ne memmène-t-il avec lui?
Cest un voyage trop fatigant pour une fillette de votre âge, Gilberte, et que feriez-vous là-bas pendant quil serait tout aux affaires? Dailleurs ne craignez pas, il ne sera pas seul: mon frère aîné, qui a en Amérique les mêmes intérêts, doit laccompagner.
Ah! Mais moi, que deviendrai-je pendant ce temps? Mon oncle ne veut jamais que je reste toute seule avec Fräulen qui est nulle et qui na aucun empire sur les domestiques.
M. Simiès désire que vous ne quittiez point Paris. Mais voilà, la pension vous effraie.
Pour ça oui; quon ne men parle pas. Je nen veux à aucun prix.
Alors, il ny a dautre moyen que de vous confier à des amis.
Lesquels? je ne vois pas...
Jai cru que vous en aviez beaucoup.
Oh! de simples connaissances, oui; mais de véritables amis... cest autre chose.
Votre oncle a parlé, je crois, dune famille Lémo.
Bien trouvé! Mme Lémo me déteste parce que je suis plus jolie que sa fille qui louche et qui a le nez trop court. Mme Lémo est une coquette et Olympe une pimbêche.
Gilberte!
Est-ce que je fais quelque chose de mal? Jai lhabitude de dire ce que je pense. Je vous jure que cest vrai.
Elle prit une petite mine sérieuse.
Tenez, je suis sûre que vous mapprouveriez si je demandais à aller chez les de Carcanne.
Je ne les connais pas.
Je sais bien, mais ce sont des cléricaux; ils ont même une piété peu ordinaire.
Ce serait le cas de vous retremper lâme dans un milieu plus chrétien, Gilberte. Mais votre oncle ne doit pas avoir ces gens-là en haute estime.
Ca cest sûr; seulement il me laissera aller chez eux, dabord parce quils sont affables et me recevront avec plaisir, puis parce que jy rencontrerai des enfants de mon âge.
Alors tout est pour le mieux. Ce voyage doit sarranger dans le plus bref délai.
Labsence de mon oncle va durer combien de temps?
Un an au plus.
Cest affreux. Douze mois sans rentrer chez nous!...
Pas si affreux que vous le croyez. A votre âge le temps passe si rapidement! Promettez-moi donc de demander à votre oncle de choisir les de Carcanne pour vous garder pendant cette année; vous ne sauriez croire combien cela vous sera salutaire.
Je vous le promets; au fond, je préfère ceux-ci à nos autres amis.
Eh! eh! eh! voyez donc Gilberte qui se fait raconter des histoires par son grand cousin! sécria Simiès en apparaissant tout à coup avec ses compagnons de promenade. Elles ne doivent pas être bien gaies, ces histoires, mignonne, car tu es sérieuse comme un cierge.
Gilberte bondit de son siège et courut caresser son chien favori qui arrivait en flairant sa trace.
Simiès se glissa vers son neveu:
Eh bien! lui dit-il tout bas, comment a-t-elle pris la chose?
Un peu tristement, mais avec soumission.
Sans trop trépigner?
Point du tout. Cette séparation lui coûte, mais elle laccepte, puisquelle est nécessaire.
Je ne la reconnais plus. Il faut, pour lui faire avaler cette pilule, que vous la lui ayez enveloppée de confitures.
Nullement.
Et que pense-t-elle des arrangements à prendre à son égard?
Cela, elle vous le dira elle-même, mon oncle; je la crois, au fond, très raisonnable.
Hum! hum! jeune homme, vous vous faites illusion, car cest le diable en jupons, mais avouez quelle est étourdissante, adorable.
Charmante, en effet, quand elle le veut bien.
Simiès rejoignit ses autres invités, et Gilberte, après avoir recouvré pour quelques minutes sa pétulance habituelle, redevint grave et garda ses lèvres muettes. Simiès, qui aimait les phrases creuses et ronflantes, buvait avec délices le nectar de la flatterie que lui versait mielleusement un parasite assidu aux Marnes, un de ceux que sa nièce ne pouvait souffrir.
Quant à Albéric, silencieux comme sa petite complice, il suivait des yeux cette jolie créature qui marchait un peu plus loin, légère comme un faon et en laquelle il venait de découvrir une noble nature, ce qui était pour lui une véritable surprise.
De son côté, Gilberte se disait:
"Comme il est peu comme les autres, mon grand cousin Albéric! Comme il dit simplement ce quil pense et comme cela lui donne du charme. Combien il est au-dessus de ce Fébris, par exemple, qui a tant de succès dans le monde, mais qui nest occupé que de la généalogie de ses chiens de chasse, ou de lord Firm qui ne pense quà lengraissement de ses terres! Albéric Daltier, lui, est quelquun. On sent que cette bouche, qui a un sourire à la fois si grave et si doux, na jamais menti. Quest-ce quil doit penser de moi quil a vue moqueuse, volontaire, égoïste, jeter mes allusions ironiques sur mon prochain? Jai honte quand ses yeux bleus, calmes et pensifs sarrêtent sur moi. Oui, honte, moi, Gilberte Mauduit, qui, dit-on, na peur ni de Dieu ni du diable. Lui seul ne madmire point, ne me flatte point, et je lai écouté parce quil ma dit la vérité."
Elle soupira, se sentant amoindrie à ses propres yeux, et se sentant ce soir-là une souffrance inconnue jusqualors, une inexprimable lassitude lui étreindre le cur.
Mais ce nétait encore quune fillette, et, retournant sur loreiller son joli visage ensommeillé, elle sendormit profondément pour rêver de lAmérique et des de Carcanne.
IX
Le lendemain, Gilberte apparut, ravissante dans un petit costume dautomne, mais fort grave, et ce jour-là on ne lentendit ni chanter ni rire.
A peine à déjeuner eut-elle un éclair de sa gaîté mordante habituelle, en trempant sa lèvre rose dans le champagne mousseux.
Simiès, avec son rire satanique et sans égard pour son clérical de neveu, comme il appelait le jeune Daltier, se remit à philosopher et à tourner en dérision toute divinité et toute religion.
Il savait Albéric réfractaire à ses principes anti-chrétiens et prenait plaisir à assombrir ce beau visage calme et noble.
Albéric le réfutait en quatre paroles, mais il ne laissait pas la discussion monter à létat de dispute, trop courtois et trop respectueux comme hôte et comme neveu du châtelain des Marnes, pour manifester son dédain.
Mais, en regardant Gilberte, lenvie lui prenait de lemporter dans ses bras pour lenlever à ce milieu funeste où, goutte à goutte, on versait le poison dans son âme innocente.
"Enfin, se disait-il, dans quelques jours elle sera à labri. Jaugure bien de son séjour dans une famille chrétienne, et ensuite... eh bien! ensuite, que Dieu la garde!"
Gilberte avait obtenu de son oncle de choisir le toit des de Carcanne pour le temps où elle se trouverait sans lui à Paris, et elle avait fait part de son succès à son cousin.
Simiès annonça ses projets à ses amis, et naturellement on nomma les de Carcanne.
Lathée goûtait peu leur compagnie pour lui-même, mais il était bien aise de leur confier sa nièce, ce qui ne lempêchait pas de déblatérer contre eux.
M. et Mme de Carcanne, dit-il de son ton âpre, sont incontestablement de bonnes gens, agréables sous certains rapports; sous dautres ils se montrent fort ridicules; figurez-vous quils se gardent depuis quinze ans une fidélité conjugale qui fait sourire; de notre temps, un mari et une femme ont assez lun de lautre au bout de trois mois; ceux- ci sont tels quau premier jour. Philémon et Baucis nétaient rien auprès deux.
Mon oncle, dit gravement Gilberte, pourquoi vous moquez- vous deux au moment où vous allez leur demander un service quils ne vous refuseront pas, bien certainement?
Cette petite fille ose tout dire vraiment, grommela le vieillard un peu vexé de lobservation de lenfant.
Aussi continua-t-il, comme par bravade:
M. de Carcanne est un utopiste qui élève ridiculement les enfants dans la crainte du Seigneur; il en fait de petites nonnes et des séminaristes en herbe.
Et Madame? demanda quelquun.
Madame? il la prête à tout le monde, elle est la femme de tous, elle rend service à tous et lon sadresse à elle des quatre coins de lunivers; elle est confite en dévotion et na certainement jamais lancé un coup dil à son miroir ni dit un oui pour un non. Or, une femme nest plus une femme si elle nest coquette et rusée.
Je ne suis pas de votre avis, mon oncle, dit Albéric dune voix très ferme, et je nestime une femme quautant quelle est modeste et sincère.
Mon neveu, répondit mielleusement Simiès, vous êtes un idéaliste, vous; ici nous naimons pas lidéal; nous navons pas la même manière de voir, cest convenu. Ainsi vous vivez comme ce bon M. de Carcanne, moi jadore le plaisir et jen use; que voulez-vous? cest ma façon, à moi, daller en paradis.
Mais jaime aussi le plaisir, mon oncle, riposta Albéric, seulement jai horreur de la débauche! La religion que vous me reprochez de pratiquer ne défend pas toutes les distractions; elle est indulgente.
"Et il se croit heureux au milieu du perpétuel étourdissement de sa vie! pensa le jeune homme en regardant Simiès avec une pitié profonde. Combien est plus belle la part que jai choisie! Pauvre Gilberte! que deviendra-t- elle aux côtés de cet impie malgré sa noble nature? Oh! malheur, malheur à qui enseigne à lenfant la science du mal ! que je plains mon oncle sil lentraîne quelque jour avec lui dans la fange où il vit! Moi je suis impuissant, je ne puis que prier pour eux."
Huit jours après, Gilberte, le cur un peu gros en se séparant du vieillard qui la gâtait tant, entrait chez les de Carcanne.
Les excellentes gens navaient pas accueilli avec beaucoup dempressement la proposition de Simiès, mais leur compassion et leur bonté prenant le dessus, ils y répondirent affirmativement et reçurent à bras ouverts lorpheline, petite brebis égarée quils nespéraient pas beaucoup voir revenir à des sentiments chrétiens.
Mais ils ne se doutaient pas que lenfant était encore tout imbue des sages conseils de son cousin Albéric, reparti pour Marseille le lendemain de sa grande conversation avec la fillette.
Gilbert avait bonne mémoire et bonne volonté; elle tenait aussi à contenter M. et Mme de Carcanne qui la traitaient comme leur propre fille.
Frappés de la profonde innocence de ses yeux, ils comprirent que cette enfant, qui entendait de si singuliers propos dans la maison de son oncle, était aussi candide au fond que leurs petits anges aimés.
Pendant onze mois, Simiès reçut de sa nièce les lettres les plus élogieuses sur les Carcanne: elle était chez eux, aimée, gâtée, choyée, elle se portait bien et était sage.