Une Pupille Genante

Chapter 3

Chapter 34,111 wordsPublic domain

Ainsi de bonne heure il déclassait la pauvrette dans une compagnie de mauvais ton où la religion, le prêtre et la vertu étaient dénigrés à qui mieux mieux.

Ces viveurs, oubliant la présence de l’enfant et excités par les boissons capiteuses, se lançaient souvent dans des récits très risqués, jusqu’à ce que leur amphytrion s’écriât en riant:

"Gazez, mes chers amis, gazez, je vous en prie, il y a ici de jeunes oreilles pour lesquelles vos paroles ne sont pas perdues."

Alors Gilberte n’en écoutait que mieux, ne comprenant rien du tout, mais trouvant très drôle tout ce qui se disait là.

De jour en jour, et cela se conçoit avec une telle éducation, elle acquérait un aplomb plus grand, et elle démontait ses interlocuteurs par ses questions à brûle-pourpoint ou ses réflexions inattendues.

Elle jugeait tout, discutait tout avec un sang-froid imperturbable. Il fallait qu’elle sût toutes les nouvelles des salons parisiens; qui avait couru ou fait courir; qui avait gagné le Grand-Prix; jubilant si elle avait pronostiqué juste aux dernières courses, car Mlle Mauduit, cette bambine de treize ans, aimait avec passion les concours hippiques et tout ce qui concernait le cheval. Puis elle discutait politique avec l’assurance d’un vieux général et se rangeait successivement d’un parti ou d’un autre à mesure que ceux-ci lui paraissaient plus dignes de son approbation.

Lorsque, après le dîner, Gilberte avait joué son morceau de piano, servi le café et chanté quelque leste chansonnette, le sommeil de son âge la gagnait; alors elle secouait à la ronde la main des invités de son oncle, à l’anglaise, c’est- à-dire par ce mouvement gracieux qui détache l’avant-bras de l’épaule, et elle allait se coucher en faisant à part soi ses petites remarques:

"Un tel était moins bien teint aujourd’hui que jeudi dernier. Le jeune D... posait pour le spleen; X... buvait trop, cela nuisait à son intelligence; oh! il baissait, il baissait depuis quelque temps! M. Simiès n’avait pas l’air de s’en apercevoir."

Parfois Fräulen croyait de son devoir de faire quelques observations à sa caustique élève.

— Oh! miss Gilberte, lui disait-elle en anglais, la fillette préférant cet idiome à celui, plus dur, d’Outre-Rhin, young misses must never speak so boldly as you do; it is shocking!

— Les jeunes demoiselles ne doivent pas parler hardiment comme je le fais?... Ah! Fräulen! s’écriait la petite folle, n’avez-vous donc jamais entendu mon oncle dire que tout m’est permis?

— Ya, miss Gilberte.

— Tout m’est permis parce que je suis jolie et spirituelle; ces Messieurs aussi disent la même chose.

— Miss Gilberte, you are proud.

— Orgueilleuse? et après, n’en ai-je pas le droit?

— No.

— Mon oncle veut que je sois fière et capricieuse; il dit que les imbéciles seuls sont humbles.

La gouvernante ne répliqua plus; elle ne voulait pas contredire M. Simiès et elle redoutait les réponses embarrassantes de son élève.

Cependant Gilberte ne dépassait généralement pas les limites du convenable, et si elle parlait souvent à tort et à travers, elle gardait une certaine délicatesse dans ses paroles, toute vulgarité lui répugnant.

Cette enfant, très intelligente, douée d’une beauté rare et d’instincts artistiques, ravissait en effet, non seulement son oncle, mais les amis de son oncle; or ceux-ci, peu soucieux de ce qu’il en pouvait résulter pour cette petite nature encore innocente, lui laissaient entendre qu’elle était jolie et spirituelle, à tel point qu’elle finit par savoir ce qu’elle valait et au delà, et elle n’accepta plus les compliments qu’avec cette indifférence banale des femmes assurées d’avance de ce qu’on va leur dire. Quant au vieux Simiès, elle n’ignorait pas que sa petite main le menait où elle voulait et qu’il n’était pas un de ses caprices auquel il n’obéît. Il l’emmenait dîner ou déjeuner avec lui dans les restaurants à la mode et ses fantaisies étaient des plus coûteuses, non que l’enfant fût gourmande, mais elle aimait à commander les mets les plus rares, quitte à les laisser intacts dans son assiette s’ils ne lui plaisaient plus une fois servis.

C’est qu’elle ignorait encore que, à la porte de ces restaurants étincelants où sont prodigués les vins fins, les truffes et le gibier exquis, de pauvres affamés tendent la main, souvent en vain, pour obtenir un morceau de pain dur.

Ce n’était pas l’égoïste Simiès que lui eût appris.

Aux courses où il ne manquait jamais de l’emmener, il lui permettait de parier.

Pour satisfaire sa passion pour les chevaux il lui avait fait présent de deux amours de poneys qu’elle conduisait tous les jours attelés à un élégant panier; aux Marnes où l’on passait une partie de la belle saison, quatre ou cinq chiens énormes et magnifiques suivaient partout la fillette.

Simiès lui avait aussi donné le goût de la chasse, mais Gilberte n’avait pas encore usé beaucoup du petit fusil anglais qu’il avait fait faire exprès pour elle; elle était surtout ravie de se voir vêtue en jeune Diane chasseresse, la jupe aux genoux, chaussée de bottes rouges, la toque posée cavalièrement sur ses cheveux blonds.

Quant au patinage, la petite Mauduit, comme on le disait au Bois de Boulogne, était de première force; elle ressemblait à un cygne avec son visage rosé et sa longue chevelure au vent, habillée de fourrures claires, tandis qu’elle glissait avec une grâce incomparable, dessinant sur la glace mille arabesques, de son petit patin d’argent.

En revanche, Gilberte ne savait tenir ni une aiguille, ni un crochet.

— Le travail manuel m’assomme! disait-elle à Fräulen Frida qui gémissait sur cette lacune dans l’éducation de son élève.

— Bah! s’écriait alors le vieil oncle, qu’est-ce que cela fait? elle n’aura jamais besoin de raccommoder elle-même ses nippes.

Et regardant avec un tendre orgueil cette adorable tête de linotte posée sur des épaules mignonnes, mais déjà charmantes, il ajoutait in petto:

— Quand elle sera une femme, elle tournera tous les cerveaux masculins et fera le désespoir de ses pareilles; elle sera coquette comme une petite tigresse, si toutefois on ne la blase pas trop vite sur la louange.

Le malheureux encourageait ses faiblesses; si parfois il la trouvait assise au petit salon, un peu songeuse, regardant le feu, il s’écriait:

— Pour Dieu! ne sois pas si tranquille. Casse plutôt quelque chose, mais ris; tu as l’air malade comme cela.

C’est que, sans qu’il s’en doutât, ce petit cheval échappé pensait quelquefois, ou plutôt elle essayait de ressaisir un peu de la petite Gilberte d’autrefois, celle qu’aimait sa mère; mais, hélas! c’était chose difficile à présent.

Cependant le souvenir demeurait vivace dans cette tête folle; elle revoyait toujours cette scène navrante: le vaisseau l’Ohio entrant au Havre son pavillon baissé et voilé en signe de deuil, pendant qu’elle se tordait de douleur entre les bras du capitaine, un brave homme qui essayait de la consoler avec sa grosse voix de marin; en bas, dans une cabine de premières, Maïa, la négresse fidèle, priait avec quelques passagers charitables, auprès du corps d’une jeune femme que la mort avait frappée presque subitement.

Gilberte voyait toujours ce tableau.

Maïa la négresse, seul souvenir de ce passé, avait dû quitter l’enfant et retourner aux Antilles.

Et la morte avait été enterrée au Havre, bien loin, là-bas, et l’oncle Simiès n’avait jamais offert à Gilberte de l’emmener visiter cette tombe.

VII

Une après-midi d’hiver, Gilberte revenait de la promenade avec Fräulen Frida, lorsque celle-ci s’arrêta devant la boutique d’un pâtissier:

— Miss Gilberte, dit-elle, nous n’avons pas encore lunché, entrons ici.

— C’est que je suis dégoûtée de tout cela, répondit Gilberte en jetant un regard ennuyé à la devanture qui étalait ses plus séduisantes friandises.

— Dégoûtée de ces bonnes choses? ne put s’empêcher de s’écrier un garçonnet d’une dizaine d’années en levant vers les promeneurs sa figure toute rouge de froid.

Il considérait Gilberte comme un phénomène, et la convoitise ardente brillait dans ses yeux espiègles.

Gilberte se mit à rire.

— Tu aimes les gâteaux sans doute, toi, gamin? demanda l’Allemande amusée, elle aussi.

— Que oui. Et il y a longtemps que je n’en connais plus le goût.

— Qu’appelles-tu longtemps? fit la fillette en souriant.

— Des mois et des mois.

— Et pourquoi tes parents ne t’en donnent-ils pas, puisque tu en es friand?

— Du temps que le père vivait, on en avait tous les dimanches et même les jeudis.

— Et à présent pourquoi est-ce changé?

— Le père est mort, répondit gravement l’enfant, et la mère qui s’escrime à travailler jour et nuit peut tout juste nous donner du pain et de la soupe; c’est que nous sommes six à la niche, il faut vivre.

— Cependant un biscuit ou un sucre d‘orge ne coûtent pas cher.

— Encore trop pour nous, Mademoiselle, avec deux sous de pain on se nourrit mieux qu’avec un biscuit.

Gilberte, intéressée malgré elle par la mine ouverte du petit garçon, continua d’une voix plus douce:

— Et si tu en demandais à ta maman, elle ne te les refuserait pas.

— Oh! s’écria-t-il indigné, jamais, jamais nous ne lui demandons le superflu quand nous la voyons se tuer pour nous donner le nécessaire; pas même la petite Marie qui tient encore plus que nous aux bonnes choses, car plus on est petit, plus on est gourmand, n’est-ce pas?

"Aussi, bonsoir!" conclut-il en faisant une grimace au brillant magasin tentateur, toute sa gaîté de gamin de Paris lui revenant après une seconde de sérieux.

— Attends-moi là une minute, dit Gilberte, le retenant par sa blouse usée, mais propre.

Et, faisant un signe à Fräulen, elle entra chez le pâtissier dont elle dévalisa littéralement la boutique.

Elles ressortirent toutes les deux les bras chargés de paquets blancs ficelés de rose.

— Auras-tu la force de porter tout cela chez toi? demanda Gilberte au garçonnet qui piaffait, en sifflotant sur le trottoir:

— Chez nous?... fit-il, ouvrant de grands yeux.

— Oui, ce sont des gâteaux et des bonbons: il y en a pour tous, et la petite Marie va être bien contente.

— Ah!

Et il demeurait stupéfié, ne sachant comment exprimer sa reconnaissance.

— Ce n’est pas seulement pour moi que je suis si content, dit-il enfin; mais ça va-t’y faire une fête à la maison!... Y vont tous sauter de joie. C’est que vous ne savez pas, vous, Mademoiselle, combien faut peu pour faire plaisir aux enfants pauvres.

En l’écoutant, Gilberte eut une idée plus lumineuse encore; elle prit sa petite bourse bien garnie et la tendit au garçonnet.

Celui-ci recula.

— Non, dit-il, pas d’argent; la mère ne veut pas. Des bonbons, ça c’est différent, on peut les accepter parce qu’on amuse souvent les enfants avec ça; mais de l’argent c’est une aumône.

"Et mon oncle dit que tous les pauvres gens sont avides et ingrats, pensa Gilberte, il ne les a pas vus de près."

— Alors, reprit-elle tout haut, tu refuses quelques billets pour t’acheter des jouets?

— Oui, Mademoiselle, mais je vous remercie tout de même bien. Tenez, un moyen de nous venir en aide, puisque vous êtes si bonne, ce serait de procurer de l’ouvrage à ma mère.

— Où demeure-t-elle?

— Oh! bien loin, rue de Chaillot, 20, et elle est lingère pour le fin. Si vous saviez comme elle coud bien! elle s’appelle Mme Charlet.

— C’est bien, j’en prendrai note.

De retour à la maison, Gilberte affirma à son oncle qu’elle avait un besoin urgent de jupons, de chemises et de mouchoirs de batiste; pour le mieux prouver, elle eût volontiers mis en pièces son petit trousseau de fillette, mais son oncle lui donna carte blanche pour le faire augmenter ou renouveler où il lui plairait.

VIII

Entre sa treizième et sa dix-septième année trois incidents, malheureusement trop rapides, amenèrent une diversion salutaire dans la vie dissipée de Gilberte Mauduit.

Mais ils s’effacèrent trop vite de sa mémoire et, grâce à la funeste influence de Simiès, ne lui laissèrent aucun souvenir bienfaisant.

Le premier eut lieu aux Marnes, un automne, où, sur la demande de Gilberte, on prolongeait un peu la villégiature cette année-là.

Un matin, M. Simiès reçut l’annonce de l’arrivée d’un nouvel hôte; un de ses petits-neveux qu’il connaissait peu et qui venait parler avec lui d’affaires importantes.

Le jeune homme suivait de près le télégramme, et le châtelain des Marnes n’eut que le temps d’envoyer une auto à la gare.

Gilberte était absente depuis le matin, ayant voulu faire une longue chevauchée avec Thomas, le vieux piqueur.

Simiès n’avait jamais professé de sympathie bien vive à l’égard des Daltier, ses parents éloignés; cependant Albéric, le fils aîné, celui qui allait arriver, était le bienvenu ce jour-là aux Marnes dont les hôtes se faisaient rares; c’était une nouveauté, une distraction.

Dès son entrée au château et après avoir remis un peu d’ordre à ses vêtements dans la chambre qui lui avait été préparée, le jeune homme entretint son oncle des graves questions qui avaient motivé son voyage; la conversation dura jusqu’à ce que le premier coup du déjeuner réunît au salon tous les convives des Marnes.

Au second appel, Gilberte n’avait pas encore paru.

— Bah! dit Simiès en riant, il est dans les habitudes de ce petit despote de ne jamais se soucier de l’exactitude, mais aujourd’hui nous ne l’attendrons pas, car Albéric arrive de voyage et doit avoir besoin de réparer ses forces.

Et, malgré les protestations de son neveu, il entraîna la petite société à la salle à manger.

Ils en étaient aux huîtres lorsque, par la porte-fenêtre ouverte pour laisser pénétrer à la fois l’air pur et le soleil, une grande ombre s’allongea sur le sol tandis qu’un rire frais se faisait entendre.

Tous levèrent la tête et demeurèrent stupéfaits; Simiès, lui, sourit sans perdre un coup de dent.

C’était tout simplement Bayadère, la jolie jument alezane de Mlle Gilberte Mauduit, montée par l’espiègle fillette qui faisait ainsi sa rentrée au logis; la cravache dans sa petite main gantée, la gaîté aux lèvres et aux yeux, le chapeau à plume coquettement posé de côté sur ses cheveux d’or en révolte, l’enfant était ravissante.

— Elle va se tuer! s’écria quelqu’un voyant glisser sur le parquet ciré les quatre fers de l’animal.

— Me tuer? pas de danger, répliqua Gilberte. Bayadère a l’habitude de ces équipées-là. Je l’accoutume à marcher partout et sur tout.

Puis elle rougit en apercevant fixé sur elle le regard de deux yeux bleus sévères au fond desquels luisait comme un sourire.

Albéric Daltier s’était levé pour saluer l’arrivante, et, jetant sa serviette, il offrit le secours de sa main à la gentille amazone.

Mais, avant qu’il eût accompli ce mouvement, d’un bond leste et gracieux elle avait glissé le long de la selle jusqu'à terre.

— Mon oncle, dit-elle un peu confuse à M. Simiès, il fallait me prévenir que vous aviez un nouvel invité et j’aurais fait une entrée plus correcte.

— Bah! cela n’a pas d‘importance, fit Simiès en buvant son madère; Albéric est ton cousin, au dixième degré je crois, il est vrai, mais tu ne baisseras pas dans son estime parce que tu nous a présenté Bayadère en te présentant toi-même, n’est-ce pas, Albéric?

Le jeune Daltier répondit quelques mots gracieux avec une nuance de fine raillerie.

Gilberte porta à ses lèvres un petit sifflet d’argent dont elle tira un son prolongé; bientôt parut un groom; il emmena Bayadère qui commençait à donner des signes d’impatience et qui allongeait sa tête joyeuse vers la corbeille de pain.

— Va vite t’habiller ou bien il ne restera plus d’huîtres pour toi, dit M. Simiès à sa nièce.

Lorsque Gilberte reparut, elle avait changé sa robe de cheval contre un ravissant costume bleu et blanc et elle déclara avoir une faim de loup.

Puis avec son aplomb imperturbable elle se mit à causer tout en mangeant, et Albéric qui la voyait pour la première fois n’en revenait pas du sang-froid de cette fillette qui, à peine sortie de l’enfance, jugeait tout, parlait de tout, donnait son avis sur tout.

On citait un chanteur célèbre.

— Il se fait vieux, disait-elle, il chante toujours avec une méthode adorable, mais il perd la voix.

Puis une autre:

— Oh! celle-ci, elle est coulée, sauf pour l’Amérique et la Russie peut-être.

Simiès poussa le coude de son voisin:

— Elle est étourdissante, n’est-ce pas?

— Etourdissante, riposta le parasite de gauche qui, venu pour parler politique et chauffer son élection, enrageait de voir cette petite fille tenir le dé de la conversation.

Un des invités, un tout jeune homme qui, depuis quelques mois, allait de château en château dans l’espoir de cueillir une dot et une femme avec, parla des espérances qu’il avait d’obtenir la main d’une jeune fille très riche et très bien élevée, mais bossue.

— Oh! fit l’enfant terrible, à votre place, Monsieur Ernest, je n’épouserais pas.

— Pourquoi cela, Mademoiselle?

— Parce que Uranie Cicelay a beaucoup d’esprit, beaucoup trop ; elle vous roulerait à plate couture, et malgré la grosse fortune qu’elle vous apporterait, vous ne seriez pas heureux.

— Mon Dieu, Mademoiselle, répondit doucement le jeune homme qui riait jaune, il y a si peu de caractères qui sympathisent ! si la femme a des goûts casaniers, le mari a tant de moyens de tuer le temps: les amis, le cercle...

— Le cercle, ah! ah! ah! oui, il a bon dos le cercle, pour vous autres hommes!

— Elle a de l’esprit jusqu’au bout des ongles, s’écria Simiès en enveloppant sa pupille d’un regard d’adoration.

"Et du fiel jusqu’au bout de la langue, pensa le chasseur de dots, exaspéré. Quelle petite peste! Si l’on ne mangeait si bien chez son oncle, on fuirait cette maison."

Quant à Albéric Daltier, il considérait avec une stupeur qu’il ne se donnait pas la peine de dissimuler la fillette fantasque et mordante dont tous applaudissaient servilement les réflexions originales.

On apporta le courrier au dessert et Gilberte s’en empara avant son oncle et ouvrit une lettre imprimée sur papier glacé chiffré de gris. Elle lut tout haut:

"Monsieur et Madame Querréal ont l’honneur de vous faire part du mariage de leur fille Berthe avec Monsieur Alfred Nancé, etc."

— Eh bien! ça, c’est stupide! s’écria Gilberte en froissant le papier dans sa main.

— Stupide? pourquoi?

— Parce que c’est unir misère et pauvreté; les Querréal n’ont rien ou à peu près, et Alfred Nancé vit de sa petite place au ministère; avant peu ils seront sur la paille.

— Comme les Marsille, ajouta Simiès de sa voix affilée comme une lame.

Gilberte s’apprêtait à lancer une seconde épigramme lorsqu’elle rougit de nouveau en voyant fixés sur elle les yeux d’acier de son cousin, pleins d’un indicible dédain.

— Ma cousine, fit celui-ci, de sa belle voix mâle et harmonieuse, êtes-vous déjà tellement de notre siècle brutal que vous estimiez dans un mariage l’or avant la vertu et l’affection?

— Mon oncle dit, répondit l’enfant avec moins d’assurance toutefois, mon oncle dit que la pauvreté ou tout au moins les privations et la gêne engendrent beaucoup de désunions.

— Pour les cupides et les frivoles peut-être, non pour ceux qui ont l’âme assez élevée pour s’appuyer l’un sur l’autre dans les moments pénibles et trouver dans leur tendresse mutuelle plus de satisfactions que dans le bien-être ou le plaisir.

Gilberte comprit la leçon et, pour la première fois de sa courte existence, la honte la prit en sentant la justesse et l’ironie voilée de ces paroles.

— Ta ta ta, c’est très beau de parler d’amour et d’eau fraîche quand on a vingt ans et le gousset bien garni; mais la vie est longue, on s’en lasse vite, dit Simiès qui pelait un fruit superbe au bout de sa fourchette.

"Oui, quand on ne s’appuie pas sur Dieu", pensa Albéric.

La conversation prit un autre tour, sans que la verve de Gilberte s’arrêtât une minute; il semblait qu’elle voulût braver ce cousin dont elle devinait le blâme.

L’adorable enfant, sans le savoir et sans le vouloir certainement, abîmait le prochain impitoyablement. Sa bouche rose blessait avec une cruauté inouïe; elle parodiait ceux qui lui déplaisaient et, du haut de son orgueil serein, jetait sa mordante épigramme sans se soucier du mal qu’elle pouvait faire, sans se soucier même des compliments que lui attirait son esprit.

Et c’étaient peut-être justement ceux qui la flattaient le plus qu’elle flagellait le plus rudement, inconsciente cependant de la dégradation de ces amis de son oncle qui avaient été en cela ses premiers maîtres.

D’une famille où l’amour du prochain était en honneur presque à l’égal de l’amour de Dieu, Albéric Daltier se sentait rempli d’une compassion infinie pour cette mignonne cousine qui ignorait absolument la vertu de charité.

"Si méchante et si jolie! se disait-il. Et peut-elle être autrement entre les mains de ce démon de Simiès?"

Certes l’enfant demeurait la candeur même, bien qu’elle entendît des choses qu’elle n’aurait pas dû savoir; on devinait que le fond de son innocence n’était pas altéré.

Elle avait un charme à elle, une riche et brillante nature, trop brillante peut-être; qui pouvait dire si, plus tard, bientôt, Simiès n’allait pas ternir cette divine candeur?

"Oh! pensait encore Albéric on devrait enlever les enfants à ces tuteurs-là, hommes sans foi ni principes; on devrait couper la langue à ceux qui se permettent de prononcer de tels discours devant de jeunes oreilles, de même qu’on devrait couper la main de ceux qui écrivent le mal."

A la fin du repas que l’épicurien Simiès aimait à faire traîner en longueur, Gilberte devint pensive; elle jetait de temps à autre un coup d’œil du côté de son grand cousin, se demandant pourquoi il la regardait avec des yeux si sévères et quel était celui-ci qui, seul, ne lui avait pas fait de compliments et n’avait pas conté de ces anecdotes qui font rire.

Sa belle et mâle figure rayonnait au milieu des visages cyniques qui l’entouraient; on le sentait au-dessus, bien au-dessus de ces vieillards blasés.

Lorsqu’on passa au salon et que Gilberte, déjà maîtresse de maison, eut versé le café dans les tasses, prise d’un caprice subit, elle tendit la main à son oncle qui offrait des cigarettes et des cigares aux invités.

— Une pour moi, mon oncle.

— Fumer, vous? vous vous ferez mal, petit démon.

— Non, mon oncle. Donnez.

Simiès obéit en riant et Gilberte, triomphante, tira quelques bouffées d’un tabac turc assez fort.

— N’est-elle pas adorable? glissa Simiès à l’oreille de son neveu.

Albéric ne répondit pas et demeura grave.

Ce n’était pas ainsi qu’elles étaient élevées, les mignonnes jumelles, ses soeurs chéries, qu’il avait laissées dans la petite maison de Marseille, mais aussi elles étaient conservées sous l’œil jaloux de la plus sage et de la plus tendre des mères.

Tandis que Gilberte, la pauvre orpheline, grand Dieu! en quelles mains était-elle tombée?

L’enfant, cependant, commençait à se trouver mal à l’aise de son puéril amusement; déjà animée par la longueur du repas et le peu de vin fin qu’elle avait bu, elle sentit la tête lui tourner et ses jambes vaciller; elle quitta le salon au moment où les messieurs entamaient une discussion politique dont nos ministres faisaient les frais.

Albéric seul remarqua la pâleur de la fillette, et, laissant ses compagnons agiter la question du budget, il gagna la terrasse où l’invitaient à la promenade le soleil encore chaud et la brise encore tiède.

Il y trouva Gilberte assise mélancoliquement sur un banc de bambou, toute blanche et toute languissante.

Il s’enquit de ses nouvelles avec intérêt, sans faire d’autre allusion à la gaminerie qu’elle avait commise, et lui demanda la permission de prendre place à côté d’elle, ce qu’elle daigna lui accorder.

Elle se sentait un peu confuse au fond, mais il n’était pas dans sa nature de demeurer longtemps honteuse, et, l’aplomb lui revenant avec les forces, elle questionna à son tour son grand cousin. D’où venait-il? Comment lui était-il parent? Comment ne l’avait-on jamais vu avant ce jour? Avait-il des soeurs et des frères?

Et, sur sa réponse affirmative: