Chapter 2
Une après-midi, la fillette, guérie, quoique toujours un peu pâle, jouait avec une vieille poupée que, toute fanée quelle était, elle préférait aux splendides dames que son oncle, dans une heure de générosité, lui avait données; elle était seule et, assise sur sa petite chaise basse, elle berçait en silence sa chère Nora.
Dans la chambre voisine deux voix se faisaient entendre, alternant dans une conversation animée; cétait celle de Mme Dutel et celle de Lazare qui balayait lappartement.
Oui, Madame Dutel, disait ce dernier sans sarrêter de cirer ou de frotter, je garderai la petite en votre absence, puisque vous avez un rendez-vous à Montmartre.
Le temps daller et de revenir avant que Monsieur ne rentre, mon bon Lazare.
Il nen saura rien, Monsieur; ce nest pas moi qui vous vendrai, allez, ni la petite.
Pour ça non; la petite nest pas bavarde.
Cest ma foi vrai; il y a des moments où jai pitié de cette enfant, quand je la vois si seule, abandonnée à elle- même.
Sans compter quelle ne sera pas beaucoup plus heureuse dans cette pension où Monsieur veut lenfermer. Ah! si elle savait seulement le prendre, la fine mouche, elle en ferait tout ce quelle voudrait, de ce vieux mécréant.
Vous croyez, Madame Dutel?
Si je le crois, bonté du ciel! mais Monsieur disait lui- même hier: "Elle mennuie, cette mioche, avec ses grands yeux tristes et son air grave; et puis elle est trop soumise et trop craintive; si elle me ripostait quelque bonne impertinence, si elle faisait un peu le diable à quatre dans ma maison, je crois que je laimerais."
Ben oui, Madame Dutel, mais voyez-vous, ça nest pas dans le tempérament de lenfant; cest doux, cest sage, cest résigné, mais ça ne sait pas se rebeller, et puis ça na pas de ruse, cest franc comme lor; ça nira jamais à Monsieur.
Gilberte entendait tout cela; elle se dressa sans bruit sur ses petits pieds, déposa Nora sur le tapis et, le cur battant, se rapprocha de la porte.
"Cest mal ce que je fais, se disait-elle, cest mal découter les conversations des autres, maman me ferait honte et elle aurait raison, mais je ne peux pas men empêcher."
Pour ça oui, reprenait Lazare heureux de souffler entre deux coups de brosse; la petite demoiselle est trop douce; un petit garçon bien lutin ou alors une petite fillette comme celle de Mme Martelle aurait bien mieux convenu à Monsieur.
Ah! Dieu non, quel démon!
Jolie comme est cette petite Gilberte, avec un air endiablé, une voix impérieuse et des colères furibondes, elle ferait le bonheur de Monsieur.
Et cependant, Lazare, ce nest pas beau; moi qui vous parle, jai refusé dentrer chez Mme Martelle comme gouvernante de la petite demoiselle, et malgré un gage énorme, parce que autant vivre en enfer que vivre avec cette enfant.
Cest sûr que les bambins bien élevés et gentils comme ceux que jai vus chez mes maîtres davant cette maison-ci, cest bien plus agréable et plus joli; mais avec un homme comme M. Simiès...
Un fameux original, Lazare!
Puisquil a ses idées à lui sur léducation, faut bien les flatter, ses manies; puisquon le sert et quil paie bien, faut lui plaire; voilà pourquoi je dis que cette petite Gilberte, si elle était adroite, le mènerait par le bout du nez.
Cette conversation plus ou moins juste et intelligente prit fin et Mme Dutel alla passer sa robe des dimanches pour se rendre à Montmartre, tandis que Gilberte revenait sur la pointe des pieds à son petit fauteuil: seulement cette fois linfortunée Nora demeura oubliée, le nez sur le tapis, car lenfant resta immobile, ressassant dans sa tête les paroles quelle venait de recueillir.
Ainsi son oncle laimerait si elle était méchante, si elle lui tenait tête? Comme cétait étonnant! son papa et sa maman laimaient et la caressaient autrefois, justement quand elle avait été obéissante et sage.
"Alors je serai colère, bruyante et insupportable, se dit la fillette avec un dernier scrupule au fond de sa petite âme agitée; je serai comme cela puisquil le faut pour être aimée ici.
"Heureusement que je suis jolie, ajouta-t-elle; cest toujours ça de gagné. Quelle chance!"
Elle grimpa sur sa petite chaise et sa mignonne personne se refléta en partie dans la glace: elle put voir tout à son aise ses cheveux dor ondés, ses grands yeux brillants, sa peau blanche et sa bouche rose.
"Mais certainement je suis jolie, poursuivit-elle après cet examen, ils le disent tous, même les passants des rues... Alors, à présent il va falloir être indisciplinée et capricieuse? ça va être très drôle."
Puis, une pensée soudaine lui venant à lesprit:
Maman!... balbutia-t-elle dans un sanglot; et elle courut se jeter sur son petit lit où elle sendormit dans ses larmes.
Pauvre âme enfantine quon allait flétrir ainsi, doù lon enlevait peu à peu les douces qualités et les sages résolutions, que deviendrait-elle entre cet impie qui prétendait la former et ces serviteurs ignorants et dépourvus de tact?
Heureusement que Dieu a des grâces réservées à ceux quil expose ainsi aux griffes du démon, et souvent la lutte des premières années prépare lâme et la trempe fortement pour lavenir.
IV
Ce soir-là cétaient des épinards.
Nous savons que Gilberte était loin den raffoler; mais elle avait son petit plan tout dressé.
Très perplexe, Lazare, qui avait un faible pour lorpheline, hésitait à la servir, craignant à la fois de faire de la peine à lenfant et dattirer sur elle lattention de son maître.
Mais Gilberte trancha elle-même la question:
Merci, Lazare, je nen veux point, dit-elle dun ton délibéré en regardant son oncle en face, très bravement.
M. Simiès, qui sapprêtait à boire, posa son verre sur la table, sans le porter à ses lèvres.
Vous dites?... fit-il étonné.
Puis, sadressant au valet de chambre:
Servez Mademoiselle, ajouta-t-il froidement.
Je nen veux pas, reprit lenfant.
Est-ce que, reprit Simiès, est-ce que par hasard, petite fille, cela aussi vous fera mal au cur?
Je ne peux pas le savoir davance, riposta Gilberte toujours très animée, mais je nai pas envie dessayer.
Vous en goûterez pourtant.
Non, mon oncle.
Si.
Non.
Au fond la fillette tremblait un peu et elle était pâle pour son premier coup dessai, mais elle était fine et voyait très bien que chez son tuteur la surprise était plus forte que le courroux.
Néanmoins, Simiès, quoique cette petite scène lamusât en réalité, tenta davoir le dessus et servit lui-même lenfant révoltée.
Alors, prompte comme léclair, Gilberte saisit son assiette et la jeta au loin sur le parquet, ayant soin seulement de ne pas atteindre Lazare qui la regardait agir, les yeux écarquillés, la bouche ouverte.
Vous serez privée de dessert, petite sotte, sécria M. Simiès feignant une grande colère.
Quest-ce que ça me fait? répondit Gilberte en dénouant elle-même sa serviette, heureuse déchapper à si bon marché aux terribles épinards.
Elle quitta la salle à manger et, en passant, jeta un coup dil triomphant à Lazare et à son oncle. A travers la porte refermée derrière elle elle put entendre ce dernier sécrier en riant à gorge déployée:
Mon brave Lazare, je crois, ma parole, quon ma changé ma pupille. Quel petit démon! Je ne la connaissais pas sous ce nouvel aspect. As-tu vu comme elle a lancé son assiette à terre? Ca ma rappelé mon jeune temps, lorsque je faisais de même avec ma soupe. Ah! ah! ah! et de quel air elle a déposé sa serviette sans réclamer son dessert! Voilà ce que jappelle montrer du caractère; au moins elle a du sang dans les veines et ainsi ne ressemble plus à son père, mon pauvre neveu, qui ne savait pas résister en face à qui que ce fût.
"Cest bon, pensa Gilberte en séloignant, Lazare avait raison, cest comme cela quil faut prendre mon oncle."
Et elle alla conter à Nora ses succès du jour.
Le surlendemain seulement, car elle ne boulait pas se transformer trop promptement, pour amener son oncle peu à peu à trouver drôles ses sottises, elle fit un nouvel acte dindépendance: en attendant son entrée à la pension qui ne devait plus guère tarder, Gilberte recevait quelques leçons de son oncle, auquel le rôle dinstituteur ne plaisait quà demi.
Ce matin-là il appela sa nièce pour sa leçon de calcul; Gilberte arriva boudeuse.
Le calcul mennuie, dit-elle en sasseyant à califourchon sur sa chaise.
Tant pis! répondit Simiès. Asseyez-vous donc convenablement, Gilberte.
Je suis très bien comme cela, répondit la petite sans changer dattitude. Je naime pas larithmétique, répéta-t- elle.
Ca mest tout à fait égal, riposta Simiès.
A vous, certainement, mon oncle, mais pas à moi. Si nous ne calculions pas, ce matin?
Tu es folle.
Pas plus que bien dautres.
Ah çà! ma nièce, sécria le vieil athée en se croisant les bras, est-ce que vous vous moquez de moi?
Et quand cela serait? Vous avez dit lautre jour à table quil faut rire de tout et nagir quà sa guise, que cest le seul moyen de mener une vie agréable.
Cette fois-là Simiès neut plus envie de plaisanter; il leva la main pour frapper lenfant, mais cette main retomba sans même avoir effleuré sa joue blanche: Gilberte se dressait devant lui, les yeux flamboyants et la lèvre dédaigneuse.
Vous ne savez donc pas que cest lâche à un homme de toucher une femme, mon oncle? vous oseriez?
Simiès stupéfié se rassit, contenant un immense accès dhilarité.
"Sur ma foi! elle aurait vingt ans quelle ne parlerait pas mieux, pensa-t-il. Cette petite commence à mamuser, vraiment; et puis, elle est trop jolie, il ny a pas moyen de la gronder."
Allons, dit-il tout haut, sois sage, fillette, et prends ton ardoise, je raccourcirai la leçon si tu es gentille.
Mais, enhardie par son succès, lenfant résistait encore.
Mon oncle, je vous le répète, le calcul mexcède. Vous dites que la vie est faite pour jouir, quil faut lui arracher le plus de satisfactions possibles... oui, ce sont bien vos propres paroles...
Tu as trop de mémoire, enfant.
On nen a jamais trop, mon oncle.
Et puis tu me parais aimer furieusement la philosophie.
Oh! oui, apprenez-moi cela! sécria Gilberte en bondissant.
Hélas! elle ne savait pas ce quelle demandait à cet homme sans foi, déjà trop disposé à remplir sa petite âme de sophismes mauvais, de principes antireligieux!
"La petite rusée! se disait Simiès en considérant cet adorable visage pur et ouvert; je ne la croyais pas si spirituelle; diable! elle comprend et entend tout, il faudra désormais que je veille sur mes paroles, autrement elle me battra avec mes propres armes."
Un peu vite, Gilberte, ajouta-t-il en essayant de prendre un ton sévère, pas tant de raisonnements; écrivez: problème 77.
Gilberte saisit la plume à contre-cur, et barbouillant quelques numéros:
Vous nêtes pas logique avec vous-même, mon oncle, dit-elle en répétant une phrase quelle avait entendu dire peu auparavant.
Dis donc, Gilberte, fit M. Simiès en la regardant à travers son binocle, crois-tu que, en pension, on te permettra de bavarder comme cela au milieu des leçons?
Dabord quirais-je faire en pension?
Comment, Mademoiselle, ce que vous irez y faire? Ce quy font vos pareilles, qui sont punies quand elles ne travaillent pas et récompensées lorsque cest le contraire.
Je ne veux pas aller en pension. Je me sauverai si vous my envoyez.
Pourquoi?
La pension, cest une vilaine maison sans air ni lumière, ni soleil, où les jeunes filles se disputent en récréation, où les grandes font des méchancetés aux petites. Jaime mieux rester ici.
Simiès se croisa les bras:
Vous aimez mieux, cest possible, mais moi pas.
Cest bien sûr, mon oncle, puisque vous ne menfermeriez là-bas que pour vous débarrasser de moi. Cependant je ne vous gêne pas beaucoup, vous nenvoyez coucher aussitôt après dîner quand vous recevez vos amis, et vous me faites prendre mes repas dans ma chambre quand vous causez de choses que vous ne voulez pas que jentende.
"Comment a-t-elle pu deviner cela? pensa Simiès qui nen revenait pas. Cette enfant a le diable au corps, mais, ma foi! elle mamuse."
Ca vous ennuie de me donner des leçons, poursuivit la fillette avec son imperturbable sang-froid, et je le comprends, ça nest pas non plus drôle den recevoir; mais qui vous empêche de me chercher une institutrice pour vous remplacer?
"Elle a réponse à tout, se dit le vieillard. Et, de fait, elle a raison."
Vous me répétez sans cesse que vous voulez plus tard me voir jeune fille accomplie et femme du monde dans toute lacception du mot. Comment le deviendrai-je si vous me mettez en cage?
Cest parbleu vrai.
Ensuite, je suis jolie...
Vous êtes jolie? Voyez-vous ça! sécria Simiès pouffant de rire. Dabord qui vous la dit?
Tout le monde; et la glace, donc? riposta Gilberte très crânement.
Peut-être avez-vous mauvais goût; une petite fille ne doit pas savoir si elle est jolie.
Cependant, mon oncle, le jour de mon arrivée chez vous, vous mavez dit que toute femme doit être vaniteuse.
Mais quest-ce que vous deviendrez plus tard, alors, si vous en êtes là aujourdhui?
Je ne sais pas, répondit Gilberte avec indifférence.
"Comme je vais amuser les amis ce soir en leur racontant cela! pensait le vieil athée. Cest quelle est à croquer, cette petite; cest un vrai bijou et, ma foi! elle a raison, ce serait dommage si la pension me la rendait gauche et guindée. Enfin, nous réfléchirons."
Et pour clore cet entretien qui devait être une leçon de calcul, Simiès raconta une histoire à la fillette, qui préférait infiniment cela aux problèmes annoncés.
V
Quelle tuile, mon pauvre ami, quelle tuile!...
Eh! pas tant que cela.
Comment, pas tant que cela? Sais-tu que, aussitôt que jai appris le malheur qui tarrivait sous la forme dune tutelle, jai laissé ma banque et mes affaires pour venir tapporter mes compliments de condoléance?
Eh bien! je ne suis pas trop à plaindre, répondit Simiès en caressant sa barbe grise.
Est-ce que tu trouves amusant quune petite fille te tombe ainsi du ciel? Je ne te reconnais plus: on ma changé mon vieil ami Simiès. Donc il te plaît de remplir le rôle de nourrice, de bonne, de papa, que sais-je! de promener, moucher, dorloter la bambine? Je tai mal jugé, mon cher, pardonne-moi.
Voyons, Félix, laisse-moi mexpliquer: cette tutelle ma dabord on ne peut plus mécontenté. Gilberte se montrait sournoise, sérieuse comme une petite nonne...
Ah! elle se nomme Gilberte?
Oui, comme sa mère.
Un joli nom.
Et qui lui va!
Lenfant est gentille physiquement?
Charmante; elle sera ravissante plus tard.
Blonde, brune?
Blonde comme de lor avec des yeux foncés, un teint de lis et de roses.
Et comme caractère?
Du lait sucré, les premiers jours, du vinaigre, à présent.
A quoi tient de changement?
Je ne sais trop; je ny comprends rien; peut-être la rusée a-t-elle tâté le terrain, puis sest-elle montrée telle quelle est réellement dès quelle a saisi mes goûts. Jai dabord essayé de la mâter, croyant la shlague un moyen infaillible pour dompter les enfants, mais cela na pas réussi; la petite est trop résolue pour quon la prenne ainsi.
Enfin que vas-tu en faire?
Voilà; pour linstant je ne mattends pas à ce quelle me donne beaucoup de satisfaction; mais plus tard, quand je laurai façonnée daprès mes principes, que jen aurai fait un petit philosophe en jupons, bref, quand elle sera femme et non plus fillette, ce me sera une compagnie agréable; elle me distraira. Je ne me suis pas marié, trouvant plus commode la vie de garçon et parce que je ne me sentais pas de goût pour les obligations que comporte létat de père de famille; mais javoue que, à présent que je commence à sentir le poids de lâge et des rhumatismes, la société et les soins dune jeune fille me seront chose précieuse.
Nas-tu pas pensé, Simiès, que cette petite pourrait te causer quelque ennui, élevée comme elle la été par des parents cléricaux, imbus des principes les plus absurdes?
Simiès fit entendre un ricanement aigu en allumant un cigare.
Tu me crois donc bien sot, Félix? Jai déjà travaillé à les faire oublier à Gilberte, ces principes; et cest bien facile, elle na pas dix ans. Va, elle ne sera pas depuis six mois sous ma direction quelle se montrera une petite voltairienne accomplie, fie-toi à moi.
Je ne doute nullement de ton habileté, répondit M. Félix qui se leva pour prendre congé de son ami.
Demeuré seul, Simiès rêva quelques minutes en regardant sélever dans lair la fumée bleue de son londrès, puis Mme Dutel vint le trouver, ayant à lui demander quelques ordres relatifs au dîner du soir.
A propos, Monsieur, ajouta-t-elle sur le point de séloigner et revenant sur ses pas, pour quel jour faut-il préparer le trousseau de Mlle Gilberte?
Le trousseau de Mlle Gilberte? répéta Simiès étonné. Pourquoi faire, le préparer?
Et pour la pension donc? Monsieur oublie quelle y entre le mois prochain.
Ah! cest vrai, ma bonne Dutel, jai négligé de vous prévenir que jai changé didée.
Lenfant va rester ici?
Oui, répliqua la vieillard un peu embarrassé, le médecin la trouve délicate et...
Cest-à-dire que Monsieur la trouve amusante à présent quelle a le diable au corps. Moi je ne suis pas de cet avis; est-ce que ce matin je nai pas rencontré Néro coiffé de mon plus beau bonnet; Monsieur pense-t-il que cest agréable des choses comme ça?
Elle a fait cela?... Ah! jaurais voulu voir Néro ainsi accoutré! sécria Simiès en se tordant de rire; ah! ah! ah! la gamine a des inspirations aussi originales?
Dabord, continua Mme Dutel très piquée, je ne suis pas entrée dans la maison de Monsieur pour y être bonne denfant, et...
Quà cela ne tienne, sortez-en, ma bonne Dutel, sortez-en. Je naurai plus besoin de vous, dailleurs, car je vais donner une institutrice à ma nièce.
Alors Monsieur me renvoie? demanda la femme de charge qui étouffait de colère à lidée de perdre une si belle place.
Nullement; mais vous paraissez si affligée de ce que je garde chez moi lenfant de mon neveu...
Moi affligée? Dieu garde! Monsieur me connaît bien peu: jadore les petites filles.
Alors tout est pour le mieux; soignez Gilberte et montrez- vous complaisante avec elle: vous naurez pas lieu de vous en repentir.
Rassurée, Mme Dutel quitta la chambre et murmura en séloignant:
"Tu mets ça sur le compte de la santé de la gamine, vieille cervelle détraquée, mais tu trouves à présent du plaisir à voir jouer lenfant; ça va aller comme ça jusqu'à la fin de lété; puis si, passé cette époque, elle te gêne ou te lasse, tu sauras bien la coffrer sous un prétexte quelconque. Qui vivra verra."
Puis elle annonça à Gilberte la décision de son oncle; la fillette ne manifesta aucun étonnement.
Je le savais, répondit-elle tranquillement; jai dit à mon oncle quil me déplairait de vivre au pensionnat.
Voilà quelle le mène déjà par le bout du nez!... sécria Mme Dutel en levant ses grands bras au ciel. Quest-ce que ça sera alors dans un an ou deux?
VI
Ainsi fut modifiée lexistence de Gilberte Mauduit: lenfant douce, pieuse et soumise devint une petite fille indomptée, incroyante et capricieuse. Mais Simiès laimait ainsi.
Elle avait en germe dans sa petite âme beaucoup de qualités exquises: il les étouffa; elle avait aussi beaucoup de défauts, non grossiers ni vulgaires, mais dangereux pour cette jeune nature; Simiès les développa.
Il avait, nous le savons, un système à lui pour léducation des jeunes filles.
"Cest un vautour couvant une aiglonne", disaient ses amis amusés de voir le vieux Simiès transformé en père de famille.
Ce vautour devait arriver promptement à ses fins et extirper de ce petit cur aimant toute idée religieuse.
Je te préfère telle que tu es maintenant à ce que tu tes montrée en marrivant, cest-à-dire guindée et ridicule, lui disait le vieillard en caressant la joue satinée de Gilberte. Vois-tu, être si sage et si posée, cest bon pour les petites de Carcanne. Ces nobles, entichés de dévotion, sont assommants: on dit que leurs enfants sont des anges; or cest absurde dêtre un ange.
Puis, souriant en voyant Gilberte lui échapper pour esquisser une gambade:
De ce côté-là je nai plus rien à craindre avec toi: je tai façonnée à mon goût en peu de temps.
Cependant elles sont bien gentilles et bien complaisantes, les petites de Carcanne, répondit Gilberte en revenant à son oncle un peu essoufflée par ses exercices gymnastiques.
Je te laccorde; mais aimerais-tu, toi, à leur ressembler? Elles ne savent que chanter des cantiques ou réciter des poésies où ciel rime avec fiel.
Cest vrai; et puis elles se sont scandalisées lautre jour parce que, jouant au croquet, jai manqué mon coup et crié: "Sapristi!" et puis parce que je fredonnais la chanson que vous mavez apprise, vous savez bien, mon oncle?
Et Gilberte chantonna de sa petite voix claire:
Cétait pendant lhorreur dune profonde nuit, On eût dit que Racine davance leût prédit; Quatre millions de singes, pères, mères et fils, Savançaient à pas lents, chantant De profundis, Sur lair du tra la la la...
Aussi, reprit lenfant, boudeuse à ce ressouvenir, Mlle Maudrey, leur institutrice, ma ordonné de me taire, comme si elle avait le droit de me faire des observations. Je ne laime pas, Mlle Maudrey.
Tu préfères ta fräulen Frida, nest-ce pas? Tu en fais tout ce que tu veux.
Oh! Fräulen, répliqua Gilberte, allongeant ses fines lèvres roses dans une moue dédaigneuse, je ne laime pas non plus.
Que lui reproches-tu donc? De ne pas assez te gâter, peut- être?
Ce nest pas cela. Je la trouve trop... trop...
Eh bien?
Trop souple avec moi et trop obséquieuse avec vous! sécria la fillette toute rouge dindignation.
La supporterais-tu mieux si elle timposait ses volontés avec fermeté, Gilberte?
Qui sait?... murmura lenfant songeuse.
"Mais, reprit-elle, pour en revenir aux petites de Carcanne dont nous parlions tout à lheure, au fond jai de lamitié pour elles, car elles ont bon cur et ne disent de mal de personne."
Gilberte, par bonheur, avait un sentiment droit, un jugement sain que ne pouvait dénaturer tout à fait le malheureux Simiès.
Aussi, après avoir jeté sa pointe à ladresse de ses petites compagnes de jeux, sempressait-elle de témoigner de leurs bonnes qualités.
Gilberte grandissait donc entre cet athée intelligent, mais horriblement dévoyé, et une gouvernante qui lui enseignait fort bien lallemand, langlais, litalien et la géographie, mais fort mal ce que tout enfant doit savoir touchant la vérité et la justice.
Gilberte apprenait vite et retenait ce quelle apprenait; son oncle lui donna les meilleurs professeurs pour le piano, le chant, le dessin, léquitation, etc. Il se chargea de la philosophie et de lhistoire; aussi fit-il de sa nièce une libre penseuse comme il lavait désiré, dailleurs.
De plus, la fillette jouait du billard assez habilement ainsi quau lawn-tennis et au cricket; elle montait tous les chevaux de lécurie des Marnes et conduisait four in hand, ce qui, pour Simiès et ses amis, était le comble de la bonne éducation; enfin elle dansait à ravir et navait pas sa pareille dans les sauteries ou les matinées quelle pouvait seulement aborder, aspirant de toute son âme au temps où les grands bals lui seraient ouverts.
Elle nageait comme un poisson, faisant le désespoir des jeunes filles de Trouville ou de Royan; de plus, elle était déjà fort entourée malgré son âge encore enfantin, car ses saillies originales étaient très goûtées et, selon lexpression des jeunes gens, elle navait pas froid aux yeux.
Simiès jouissait orgueilleusement des précoces succès de sa nièce, et, afin de mieux sen parer pour ainsi dire, et la faire admirer, il lui permettait quelquefois de trôner en face de lui dans les dîners quil donnait à ses amis, pourvu quelle allât se coucher au dessert.