Une Pupille Genante

Chapter 2

Chapter 24,188 wordsPublic domain

Une après-midi, la fillette, guérie, quoique toujours un peu pâle, jouait avec une vieille poupée que, toute fanée qu’elle était, elle préférait aux splendides dames que son oncle, dans une heure de générosité, lui avait données; elle était seule et, assise sur sa petite chaise basse, elle berçait en silence sa chère Nora.

Dans la chambre voisine deux voix se faisaient entendre, alternant dans une conversation animée; c’était celle de Mme Dutel et celle de Lazare qui balayait l’appartement.

— Oui, Madame Dutel, disait ce dernier sans s’arrêter de cirer ou de frotter, je garderai la petite en votre absence, puisque vous avez un rendez-vous à Montmartre.

— Le temps d’aller et de revenir avant que Monsieur ne rentre, mon bon Lazare.

— Il n’en saura rien, Monsieur; ce n’est pas moi qui vous vendrai, allez, ni la petite.

— Pour ça non; la petite n’est pas bavarde.

— C’est ma foi vrai; il y a des moments où j’ai pitié de cette enfant, quand je la vois si seule, abandonnée à elle- même.

— Sans compter qu’elle ne sera pas beaucoup plus heureuse dans cette pension où Monsieur veut l’enfermer. Ah! si elle savait seulement le prendre, la fine mouche, elle en ferait tout ce qu’elle voudrait, de ce vieux mécréant.

— Vous croyez, Madame Dutel?

— Si je le crois, bonté du ciel! mais Monsieur disait lui- même hier: "Elle m’ennuie, cette mioche, avec ses grands yeux tristes et son air grave; et puis elle est trop soumise et trop craintive; si elle me ripostait quelque bonne impertinence, si elle faisait un peu le diable à quatre dans ma maison, je crois que je l’aimerais."

— Ben oui, Madame Dutel, mais voyez-vous, ça n’est pas dans le tempérament de l’enfant; c’est doux, c’est sage, c’est résigné, mais ça ne sait pas se rebeller, et puis ça n’a pas de ruse, c’est franc comme l’or; ça n’ira jamais à Monsieur.

Gilberte entendait tout cela; elle se dressa sans bruit sur ses petits pieds, déposa Nora sur le tapis et, le cœur battant, se rapprocha de la porte.

"C’est mal ce que je fais, se disait-elle, c’est mal d’écouter les conversations des autres, maman me ferait honte et elle aurait raison, mais je ne peux pas m’en empêcher."

— Pour ça oui, reprenait Lazare heureux de souffler entre deux coups de brosse; la petite demoiselle est trop douce; un petit garçon bien lutin ou alors une petite fillette comme celle de Mme Martelle aurait bien mieux convenu à Monsieur.

— Ah! Dieu non, quel démon!

— Jolie comme est cette petite Gilberte, avec un air endiablé, une voix impérieuse et des colères furibondes, elle ferait le bonheur de Monsieur.

— Et cependant, Lazare, ce n’est pas beau; moi qui vous parle, j’ai refusé d’entrer chez Mme Martelle comme gouvernante de la petite demoiselle, et malgré un gage énorme, parce que autant vivre en enfer que vivre avec cette enfant.

— C’est sûr que les bambins bien élevés et gentils comme ceux que j’ai vus chez mes maîtres d’avant cette maison-ci, c’est bien plus agréable et plus joli; mais avec un homme comme M. Simiès...

— Un fameux original, Lazare!

— Puisqu’il a ses idées à lui sur l’éducation, faut bien les flatter, ses manies; puisqu’on le sert et qu’il paie bien, faut lui plaire; voilà pourquoi je dis que cette petite Gilberte, si elle était adroite, le mènerait par le bout du nez.

Cette conversation plus ou moins juste et intelligente prit fin et Mme Dutel alla passer sa robe des dimanches pour se rendre à Montmartre, tandis que Gilberte revenait sur la pointe des pieds à son petit fauteuil: seulement cette fois l’infortunée Nora demeura oubliée, le nez sur le tapis, car l’enfant resta immobile, ressassant dans sa tête les paroles qu’elle venait de recueillir.

Ainsi son oncle l’aimerait si elle était méchante, si elle lui tenait tête? Comme c’était étonnant! son papa et sa maman l’aimaient et la caressaient autrefois, justement quand elle avait été obéissante et sage.

"Alors je serai colère, bruyante et insupportable, se dit la fillette avec un dernier scrupule au fond de sa petite âme agitée; je serai comme cela puisqu’il le faut pour être aimée ici.

"Heureusement que je suis jolie, ajouta-t-elle; c’est toujours ça de gagné. Quelle chance!"

Elle grimpa sur sa petite chaise et sa mignonne personne se refléta en partie dans la glace: elle put voir tout à son aise ses cheveux d’or ondés, ses grands yeux brillants, sa peau blanche et sa bouche rose.

"Mais certainement je suis jolie, poursuivit-elle après cet examen, ils le disent tous, même les passants des rues... Alors, à présent il va falloir être indisciplinée et capricieuse? ça va être très drôle."

Puis, une pensée soudaine lui venant à l’esprit:

— Maman!... balbutia-t-elle dans un sanglot; et elle courut se jeter sur son petit lit où elle s’endormit dans ses larmes.

Pauvre âme enfantine qu’on allait flétrir ainsi, d’où l’on enlevait peu à peu les douces qualités et les sages résolutions, que deviendrait-elle entre cet impie qui prétendait la former et ces serviteurs ignorants et dépourvus de tact?

Heureusement que Dieu a des grâces réservées à ceux qu’il expose ainsi aux griffes du démon, et souvent la lutte des premières années prépare l’âme et la trempe fortement pour l’avenir.

IV

Ce soir-là c’étaient des épinards.

Nous savons que Gilberte était loin d’en raffoler; mais elle avait son petit plan tout dressé.

Très perplexe, Lazare, qui avait un faible pour l’orpheline, hésitait à la servir, craignant à la fois de faire de la peine à l’enfant et d’attirer sur elle l’attention de son maître.

Mais Gilberte trancha elle-même la question:

— Merci, Lazare, je n’en veux point, dit-elle d’un ton délibéré en regardant son oncle en face, très bravement.

M. Simiès, qui s’apprêtait à boire, posa son verre sur la table, sans le porter à ses lèvres.

— Vous dites?... fit-il étonné.

Puis, s’adressant au valet de chambre:

— Servez Mademoiselle, ajouta-t-il froidement.

— Je n’en veux pas, reprit l’enfant.

— Est-ce que, reprit Simiès, est-ce que par hasard, petite fille, cela aussi vous fera mal au cœur?

— Je ne peux pas le savoir d’avance, riposta Gilberte toujours très animée, mais je n’ai pas envie d’essayer.

— Vous en goûterez pourtant.

— Non, mon oncle.

— Si.

— Non.

Au fond la fillette tremblait un peu et elle était pâle pour son premier coup d’essai, mais elle était fine et voyait très bien que chez son tuteur la surprise était plus forte que le courroux.

Néanmoins, Simiès, quoique cette petite scène l’amusât en réalité, tenta d’avoir le dessus et servit lui-même l’enfant révoltée.

Alors, prompte comme l’éclair, Gilberte saisit son assiette et la jeta au loin sur le parquet, ayant soin seulement de ne pas atteindre Lazare qui la regardait agir, les yeux écarquillés, la bouche ouverte.

— Vous serez privée de dessert, petite sotte, s’écria M. Simiès feignant une grande colère.

— Qu’est-ce que ça me fait? répondit Gilberte en dénouant elle-même sa serviette, heureuse d’échapper à si bon marché aux terribles épinards.

Elle quitta la salle à manger et, en passant, jeta un coup d’œil triomphant à Lazare et à son oncle. A travers la porte refermée derrière elle elle put entendre ce dernier s’écrier en riant à gorge déployée:

— Mon brave Lazare, je crois, ma parole, qu’on m’a changé ma pupille. Quel petit démon! Je ne la connaissais pas sous ce nouvel aspect. As-tu vu comme elle a lancé son assiette à terre? Ca m’a rappelé mon jeune temps, lorsque je faisais de même avec ma soupe. Ah! ah! ah! et de quel air elle a déposé sa serviette sans réclamer son dessert! Voilà ce que j’appelle montrer du caractère; au moins elle a du sang dans les veines et ainsi ne ressemble plus à son père, mon pauvre neveu, qui ne savait pas résister en face à qui que ce fût.

"C’est bon, pensa Gilberte en s’éloignant, Lazare avait raison, c’est comme cela qu’il faut prendre mon oncle."

Et elle alla conter à Nora ses succès du jour.

Le surlendemain seulement, car elle ne boulait pas se transformer trop promptement, pour amener son oncle peu à peu à trouver drôles ses sottises, elle fit un nouvel acte d’indépendance: en attendant son entrée à la pension qui ne devait plus guère tarder, Gilberte recevait quelques leçons de son oncle, auquel le rôle d’instituteur ne plaisait qu’à demi.

Ce matin-là il appela sa nièce pour sa leçon de calcul; Gilberte arriva boudeuse.

— Le calcul m’ennuie, dit-elle en s’asseyant à califourchon sur sa chaise.

— Tant pis! répondit Simiès. Asseyez-vous donc convenablement, Gilberte.

— Je suis très bien comme cela, répondit la petite sans changer d’attitude. Je n‘aime pas l’arithmétique, répéta-t- elle.

— Ca m’est tout à fait égal, riposta Simiès.

— A vous, certainement, mon oncle, mais pas à moi. Si nous ne calculions pas, ce matin?

— Tu es folle.

— Pas plus que bien d‘autres.

— Ah çà! ma nièce, s’écria le vieil athée en se croisant les bras, est-ce que vous vous moquez de moi?

— Et quand cela serait? Vous avez dit l’autre jour à table qu’il faut rire de tout et n’agir qu’à sa guise, que c’est le seul moyen de mener une vie agréable.

Cette fois-là Simiès n’eut plus envie de plaisanter; il leva la main pour frapper l’enfant, mais cette main retomba sans même avoir effleuré sa joue blanche: Gilberte se dressait devant lui, les yeux flamboyants et la lèvre dédaigneuse.

— Vous ne savez donc pas que c’est lâche à un homme de toucher une femme, mon oncle? vous oseriez?

Simiès stupéfié se rassit, contenant un immense accès d’hilarité.

"Sur ma foi! elle aurait vingt ans qu’elle ne parlerait pas mieux, pensa-t-il. Cette petite commence à m’amuser, vraiment; et puis, elle est trop jolie, il n’y a pas moyen de la gronder."

— Allons, dit-il tout haut, sois sage, fillette, et prends ton ardoise, je raccourcirai la leçon si tu es gentille.

Mais, enhardie par son succès, l’enfant résistait encore.

— Mon oncle, je vous le répète, le calcul m’excède. Vous dites que la vie est faite pour jouir, qu’il faut lui arracher le plus de satisfactions possibles... oui, ce sont bien vos propres paroles...

—Tu as trop de mémoire, enfant.

— On n’en a jamais trop, mon oncle.

— Et puis tu me parais aimer furieusement la philosophie.

— Oh! oui, apprenez-moi cela! s’écria Gilberte en bondissant.

Hélas! elle ne savait pas ce qu’elle demandait à cet homme sans foi, déjà trop disposé à remplir sa petite âme de sophismes mauvais, de principes antireligieux!

"La petite rusée! se disait Simiès en considérant cet adorable visage pur et ouvert; je ne la croyais pas si spirituelle; diable! elle comprend et entend tout, il faudra désormais que je veille sur mes paroles, autrement elle me battra avec mes propres armes."

— Un peu vite, Gilberte, ajouta-t-il en essayant de prendre un ton sévère, pas tant de raisonnements; écrivez: problème 77.

Gilberte saisit la plume à contre-cœur, et barbouillant quelques numéros:

— Vous n’êtes pas logique avec vous-même, mon oncle, dit-elle en répétant une phrase qu’elle avait entendu dire peu auparavant.

— Dis donc, Gilberte, fit M. Simiès en la regardant à travers son binocle, crois-tu que, en pension, on te permettra de bavarder comme cela au milieu des leçons?

— D’abord qu’irais-je faire en pension?

— Comment, Mademoiselle, ce que vous irez y faire? Ce qu’y font vos pareilles, qui sont punies quand elles ne travaillent pas et récompensées lorsque c’est le contraire.

— Je ne veux pas aller en pension. Je me sauverai si vous m’y envoyez.

— Pourquoi?

— La pension, c’est une vilaine maison sans air ni lumière, ni soleil, où les jeunes filles se disputent en récréation, où les grandes font des méchancetés aux petites. J’aime mieux rester ici.

Simiès se croisa les bras:

— Vous aimez mieux, c’est possible, mais moi pas.

— C’est bien sûr, mon oncle, puisque vous ne m’enfermeriez là-bas que pour vous débarrasser de moi. Cependant je ne vous gêne pas beaucoup, vous n’envoyez coucher aussitôt après dîner quand vous recevez vos amis, et vous me faites prendre mes repas dans ma chambre quand vous causez de choses que vous ne voulez pas que j’entende.

"Comment a-t-elle pu deviner cela? pensa Simiès qui n’en revenait pas. Cette enfant a le diable au corps, mais, ma foi! elle m’amuse."

— Ca vous ennuie de me donner des leçons, poursuivit la fillette avec son imperturbable sang-froid, et je le comprends, ça n’est pas non plus drôle d’en recevoir; mais qui vous empêche de me chercher une institutrice pour vous remplacer?

"Elle a réponse à tout, se dit le vieillard. Et, de fait, elle a raison."

— Vous me répétez sans cesse que vous voulez plus tard me voir jeune fille accomplie et femme du monde dans toute l’acception du mot. Comment le deviendrai-je si vous me mettez en cage?

— C’est parbleu vrai.

— Ensuite, je suis jolie...

— Vous êtes jolie? Voyez-vous ça! s’écria Simiès pouffant de rire. D’abord qui vous l’a dit?

— Tout le monde; et la glace, donc? riposta Gilberte très crânement.

— Peut-être avez-vous mauvais goût; une petite fille ne doit pas savoir si elle est jolie.

— Cependant, mon oncle, le jour de mon arrivée chez vous, vous m’avez dit que toute femme doit être vaniteuse.

— Mais qu’est-ce que vous deviendrez plus tard, alors, si vous en êtes là aujourd’hui?

— Je ne sais pas, répondit Gilberte avec indifférence.

"Comme je vais amuser les amis ce soir en leur racontant cela! pensait le vieil athée. C’est qu’elle est à croquer, cette petite; c’est un vrai bijou et, ma foi! elle a raison, ce serait dommage si la pension me la rendait gauche et guindée. Enfin, nous réfléchirons."

Et pour clore cet entretien qui devait être une leçon de calcul, Simiès raconta une histoire à la fillette, qui préférait infiniment cela aux problèmes annoncés.

V

— Quelle tuile, mon pauvre ami, quelle tuile!...

— Eh! pas tant que cela.

— Comment, pas tant que cela? Sais-tu que, aussitôt que j’ai appris le malheur qui t’arrivait sous la forme d’une tutelle, j’ai laissé ma banque et mes affaires pour venir t’apporter mes compliments de condoléance?

— Eh bien! je ne suis pas trop à plaindre, répondit Simiès en caressant sa barbe grise.

— Est-ce que tu trouves amusant qu’une petite fille te tombe ainsi du ciel? Je ne te reconnais plus: on m’a changé mon vieil ami Simiès. Donc il te plaît de remplir le rôle de nourrice, de bonne, de papa, que sais-je! de promener, moucher, dorloter la bambine? Je t’ai mal jugé, mon cher, pardonne-moi.

—Voyons, Félix, laisse-moi m’expliquer: cette tutelle m’a d’abord on ne peut plus mécontenté. Gilberte se montrait sournoise, sérieuse comme une petite nonne...

— Ah! elle se nomme Gilberte?

— Oui, comme sa mère.

— Un joli nom.

— Et qui lui va!

— L’enfant est gentille physiquement?

— Charmante; elle sera ravissante plus tard.

— Blonde, brune?

— Blonde comme de l’or avec des yeux foncés, un teint de lis et de roses.

— Et comme caractère?

— Du lait sucré, les premiers jours, du vinaigre, à présent.

— A quoi tient de changement?

—Je ne sais trop; je n’y comprends rien; peut-être la rusée a-t-elle tâté le terrain, puis s’est-elle montrée telle qu’elle est réellement dès qu’elle a saisi mes goûts. J’ai d’abord essayé de la mâter, croyant la shlague un moyen infaillible pour dompter les enfants, mais cela n’a pas réussi; la petite est trop résolue pour qu’on la prenne ainsi.

— Enfin que vas-tu en faire?

— Voilà; pour l’instant je ne m’attends pas à ce qu’elle me donne beaucoup de satisfaction; mais plus tard, quand je l’aurai façonnée d’après mes principes, que j’en aurai fait un petit philosophe en jupons, bref, quand elle sera femme et non plus fillette, ce me sera une compagnie agréable; elle me distraira. Je ne me suis pas marié, trouvant plus commode la vie de garçon et parce que je ne me sentais pas de goût pour les obligations que comporte l’état de père de famille; mais j’avoue que, à présent que je commence à sentir le poids de l’âge et des rhumatismes, la société et les soins d’une jeune fille me seront chose précieuse.

— N’as-tu pas pensé, Simiès, que cette petite pourrait te causer quelque ennui, élevée comme elle l’a été par des parents cléricaux, imbus des principes les plus absurdes?

Simiès fit entendre un ricanement aigu en allumant un cigare.

— Tu me crois donc bien sot, Félix? J’ai déjà travaillé à les faire oublier à Gilberte, ces principes; et c’est bien facile, elle n’a pas dix ans. Va, elle ne sera pas depuis six mois sous ma direction qu’elle se montrera une petite voltairienne accomplie, fie-toi à moi.

— Je ne doute nullement de ton habileté, répondit M. Félix qui se leva pour prendre congé de son ami.

Demeuré seul, Simiès rêva quelques minutes en regardant s’élever dans l’air la fumée bleue de son londrès, puis Mme Dutel vint le trouver, ayant à lui demander quelques ordres relatifs au dîner du soir.

— A propos, Monsieur, ajouta-t-elle sur le point de s’éloigner et revenant sur ses pas, pour quel jour faut-il préparer le trousseau de Mlle Gilberte?

— Le trousseau de Mlle Gilberte? répéta Simiès étonné. Pourquoi faire, le préparer?

— Et pour la pension donc? Monsieur oublie qu’elle y entre le mois prochain.

— Ah! c’est vrai, ma bonne Dutel, j’ai négligé de vous prévenir que j’ai changé d’idée.

— L’enfant va rester ici?

— Oui, répliqua la vieillard un peu embarrassé, le médecin la trouve délicate et...

— C’est-à-dire que Monsieur la trouve amusante à présent qu’elle a le diable au corps. Moi je ne suis pas de cet avis; est-ce que ce matin je n’ai pas rencontré Néro coiffé de mon plus beau bonnet; Monsieur pense-t-il que c’est agréable des choses comme ça?

—Elle a fait cela?... Ah! j’aurais voulu voir Néro ainsi accoutré! s’écria Simiès en se tordant de rire; ah! ah! ah! la gamine a des inspirations aussi originales?

— D’abord, continua Mme Dutel très piquée, je ne suis pas entrée dans la maison de Monsieur pour y être bonne d’enfant, et...

— Qu’à cela ne tienne, sortez-en, ma bonne Dutel, sortez-en. Je n’aurai plus besoin de vous, d’ailleurs, car je vais donner une institutrice à ma nièce.

— Alors Monsieur me renvoie? demanda la femme de charge qui étouffait de colère à l’idée de perdre une si belle place.

— Nullement; mais vous paraissez si affligée de ce que je garde chez moi l’enfant de mon neveu...

— Moi affligée? Dieu garde! Monsieur me connaît bien peu: j’adore les petites filles.

— Alors tout est pour le mieux; soignez Gilberte et montrez- vous complaisante avec elle: vous n’aurez pas lieu de vous en repentir.

Rassurée, Mme Dutel quitta la chambre et murmura en s’éloignant:

"Tu mets ça sur le compte de la santé de la gamine, vieille cervelle détraquée, mais tu trouves à présent du plaisir à voir jouer l’enfant; ça va aller comme ça jusqu'à la fin de l’été; puis si, passé cette époque, elle te gêne ou te lasse, tu sauras bien la coffrer sous un prétexte quelconque. Qui vivra verra."

Puis elle annonça à Gilberte la décision de son oncle; la fillette ne manifesta aucun étonnement.

— Je le savais, répondit-elle tranquillement; j’ai dit à mon oncle qu’il me déplairait de vivre au pensionnat.

— Voilà qu’elle le mène déjà par le bout du nez!... s’écria Mme Dutel en levant ses grands bras au ciel. Qu’est-ce que ça sera alors dans un an ou deux?

VI

Ainsi fut modifiée l’existence de Gilberte Mauduit: l’enfant douce, pieuse et soumise devint une petite fille indomptée, incroyante et capricieuse. Mais Simiès l’aimait ainsi.

Elle avait en germe dans sa petite âme beaucoup de qualités exquises: il les étouffa; elle avait aussi beaucoup de défauts, non grossiers ni vulgaires, mais dangereux pour cette jeune nature; Simiès les développa.

Il avait, nous le savons, un système à lui pour l’éducation des jeunes filles.

"C’est un vautour couvant une aiglonne", disaient ses amis amusés de voir le vieux Simiès transformé en père de famille.

Ce vautour devait arriver promptement à ses fins et extirper de ce petit cœur aimant toute idée religieuse.

— Je te préfère telle que tu es maintenant à ce que tu t’es montrée en m’arrivant, c’est-à-dire guindée et ridicule, lui disait le vieillard en caressant la joue satinée de Gilberte. Vois-tu, être si sage et si posée, c’est bon pour les petites de Carcanne. Ces nobles, entichés de dévotion, sont assommants: on dit que leurs enfants sont des anges; or c’est absurde d’être un ange.

Puis, souriant en voyant Gilberte lui échapper pour esquisser une gambade:

— De ce côté-là je n’ai plus rien à craindre avec toi: je t’ai façonnée à mon goût en peu de temps.

— Cependant elles sont bien gentilles et bien complaisantes, les petites de Carcanne, répondit Gilberte en revenant à son oncle un peu essoufflée par ses exercices gymnastiques.

— Je te l‘accorde; mais aimerais-tu, toi, à leur ressembler? Elles ne savent que chanter des cantiques ou réciter des poésies où ciel rime avec fiel.

— C’est vrai; et puis elles se sont scandalisées l’autre jour parce que, jouant au croquet, j’ai manqué mon coup et crié: "Sapristi!" et puis parce que je fredonnais la chanson que vous m’avez apprise, vous savez bien, mon oncle?

Et Gilberte chantonna de sa petite voix claire:

C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit, On eût dit que Racine d’avance l’eût prédit; Quatre millions de singes, pères, mères et fils, S’avançaient à pas lents, chantant De profundis, Sur l’air du tra la la la...

— Aussi, reprit l’enfant, boudeuse à ce ressouvenir, Mlle Maudrey, leur institutrice, m’a ordonné de me taire, comme si elle avait le droit de me faire des observations. Je ne l’aime pas, Mlle Maudrey.

— Tu préfères ta fräulen Frida, n’est-ce pas? Tu en fais tout ce que tu veux.

— Oh! Fräulen, répliqua Gilberte, allongeant ses fines lèvres roses dans une moue dédaigneuse, je ne l’aime pas non plus.

— Que lui reproches-tu donc? De ne pas assez te gâter, peut- être?

— Ce n’est pas cela. Je la trouve trop... trop...

— Eh bien?

— Trop souple avec moi et trop obséquieuse avec vous! s’écria la fillette toute rouge d’indignation.

— La supporterais-tu mieux si elle t’imposait ses volontés avec fermeté, Gilberte?

— Qui sait?... murmura l’enfant songeuse.

"Mais, reprit-elle, pour en revenir aux petites de Carcanne dont nous parlions tout à l’heure, au fond j’ai de l’amitié pour elles, car elles ont bon cœur et ne disent de mal de personne."

Gilberte, par bonheur, avait un sentiment droit, un jugement sain que ne pouvait dénaturer tout à fait le malheureux Simiès.

Aussi, après avoir jeté sa pointe à l’adresse de ses petites compagnes de jeux, s’empressait-elle de témoigner de leurs bonnes qualités.

Gilberte grandissait donc entre cet athée intelligent, mais horriblement dévoyé, et une gouvernante qui lui enseignait fort bien l’allemand, l’anglais, l’italien et la géographie, mais fort mal ce que tout enfant doit savoir touchant la vérité et la justice.

Gilberte apprenait vite et retenait ce qu’elle apprenait; son oncle lui donna les meilleurs professeurs pour le piano, le chant, le dessin, l‘équitation, etc. Il se chargea de la philosophie et de l’histoire; aussi fit-il de sa nièce une libre penseuse comme il l’avait désiré, d’ailleurs.

De plus, la fillette jouait du billard assez habilement ainsi qu’au lawn-tennis et au cricket; elle montait tous les chevaux de l’écurie des Marnes et conduisait four in hand, ce qui, pour Simiès et ses amis, était le comble de la bonne éducation; enfin elle dansait à ravir et n’avait pas sa pareille dans les sauteries ou les matinées qu’elle pouvait seulement aborder, aspirant de toute son âme au temps où les grands bals lui seraient ouverts.

Elle nageait comme un poisson, faisant le désespoir des jeunes filles de Trouville ou de Royan; de plus, elle était déjà fort entourée malgré son âge encore enfantin, car ses saillies originales étaient très goûtées et, selon l’expression des jeunes gens, elle n’avait pas froid aux yeux.

Simiès jouissait orgueilleusement des précoces succès de sa nièce, et, afin de mieux s’en parer pour ainsi dire, et la faire admirer, il lui permettait quelquefois de trôner en face de lui dans les dîners qu’il donnait à ses amis, pourvu qu’elle allât se coucher au dessert.