Une Pupille Genante

Chapter 11

Chapter 114,132 wordsPublic domain

Il arriva que, au bout de cette quinzaine, Albéric fit un voyage à Paris.

A son retour, il parut troublé, inquiet, et jetait de fréquents regards sur Gilberte comme s’il eût voulu parler et ne l’osât.

Il eut de nombreux entretiens avec son père et sa mère, reçut une forte correspondance sentant le papier timbré d’une lieue et finalement, un jour, Gilberte fut appelée à l’un de ces conciliabules avec son oncle et sa tante. Albéric n’en fut point exclu, mais il semblait mal à l’aise.

Elle arriva, médiocrement surprise et s’attendant à des réprimandes données sous forme de conseils.

Seulement elle se demanda, secrètement irritée, de quel droit Albéric y assistait.

Ce n’était pourtant point de reproches qu’il s’agissait, quoique Gilberte l’eût, certes, bien mérité.

Ce fut Mme Daltier qui porta la parole:

— Mon enfant, dit-elle d’un ton plus doux encore qu’à l’ordinaire, nous avons à vous faire part d’une chose qui vous sera pénible, très pénible, mais notre devoir est de vous en instruire, quelque dur que cela nous soit.

"Bon! pensa Gilberte, je vois ce que c’est, ils vont me chasser de leur maison, eux aussi, seulement ils y mettront des formes."

— Albéric vient de terminer un court séjour à Paris, vous le savez, reprit Mme Daltier; or, durant ce séjour il a entendu d’étranges bruits courir sur...

— Sur?... fit Gilberte soudain intéressée et relevant la tête.

— Ma pauvre enfant, dit alors M. Daltier, je suis désolé de vous porter ainsi un coup brutal; votre tante saurait vous dire cela avec moins de brusquerie, mais elle ne se sent pas le courage de parler.

— Mais qu’est-ce enfin? fit Mlle Mauduit avec impatience; ce coup, après tout, ne peut être bien terrible; je n’ai plus personne à perdre, moi! ajouta-t-elle avec une amertume qui ne put échapper à ses interlocuteurs. Mais, reprit-elle plus vivement, c’est vrai, vous avez parlé de bruits qui courent, sur qui? sur moi sans doute? On m’a calomniée? Bah! fit-elle avec un éclair de superbe orgueil dans ses yeux foncés, je suis au-dessus de tout; si vous saviez comme cela m’est indifférent!

— Mais, ma nièce, il ne s’agit pas de vous, s’écria M. Daltier; du moins, votre nom est mêlé à cette affaire certainement; seulement on sait que vous êtes inconsciente de...

— De quoi? qu’ai-je commis? Oh! je sais que j’ai été très mal élevée, allez, je sais que je ne vaux pas grand’chose, mais on n’a pas un faute grave, pas même un acte compromettant à me reprocher. A défaut de piété, pour me préserver, j’avais au moins l’orgueil.

— Ce n’est pas cela, murmura le pauvre oncle tout décontenancé.

— Alors qui accuse-t-on? et de quoi accuse-t-on?

Mme Daltier toussa pour s’éclaircir la voix.

— La... la fortune de M. Simiès...

— A été mal acquise? s’écria Gilberte qui bondit tandis que sa pâle figure se teignait de pourpre. Oh! ne croyez pas cela, ajouta-t-elle. Mon oncle Simiès pouvait être un impie comme vous dites, un disciple acharné de Voltaire, mais il n’était pas un malhonnête homme.

M. Daltier et son fils échangèrent un regard; ils n’osaient reprendre la parole.

— Avez-vous des preuves? demanda Gilberte en se rasseyant.

— Ma cousine, dit enfin le jeune homme, vous comprenez que je ne me suis pas fié aux premiers mots que j’ai recueillis. Comme vous, j’ai cru d’abord à la calomnie, aux propos malveillants, et j’étais prêt à en demander compte aux langues indiscrètes, mais on m’a plus amplement informé. De retour ici, j’ai instruit mes parents de cette affaire; nous avons fait une enquête sérieuse et le résultat, je suis fâché de l’avouer, a été à l’avantage des médisants. La fortune que vous a léguée M. Simiès a une source illégitime. Nous vous montrerons d’ailleurs les documents qui le prouvent, car nous n’avons voulu vous parler de cela que lorsque l’évidence a été absolue.

Gilberte fit un geste de dénégation:

— Je n’ai pas besoin de preuves, je vous crois. Ainsi mon oncle était un... un malhonnête homme? Et l’argent dont j’ai joui de son vivant, dont je jouis depuis sa mort, a une origine impure? Oh! quelle honte!

Elle courba sa tête humiliée et deux larmes roulèrent sur ses joues. Ses lèvres crispées eurent un sourire amer.

— Tout, murmura-t-elle, il faut que j’aie toutes les douleurs, même la honte.

Les Daltier se méprirent sur la cause de ses pleurs.

— Nous aurions dû nous taire, commencèrent-ils.

Gilberte releva son front, et ses yeux eurent une lueur indignée:

— Oh! fit-elle, je ne vous l’aurais jamais pardonné, au lieu que je vous remercie maintenant.

— Alors, qu’allez-vous faire? demanda Mme Daltier qui attendait anxieusement sa réponse.

— Mais je n’ai autre chose à faire que de rendre ce bien mal acquis, et cela sans tarder, jusqu’au dernier centime.

Un soupir imperceptible à l’oreille souleva la poitrine d’Albéric Daltier et ses yeux bleus perdirent le regard glacé qu’il fixait sur Gilberte depuis qu’elle se montrait mauvaise.

— Mais, mon enfant, reprit M. Daltier dont le front s’éclaircissait, vous ne devez pas restituer la fortune complète. Au temps où votre oncle était agent de change, il n’a fait tort que de quatre cent mille francs à la famille X..., or il vous en restera deux cent mille.

— Je ne garderai absolument rien, dit Mlle Mauduit avec énergie.

— Mais, ma nièce...

— Ma tante, il n’y a pas de restriction. Je n’userai pas de cette fortune mal acquise, je suis trop honteuse à la pensée que j’en ai joui quelque temps.

— Alors, vous allez devenir...

— Pauvre, je le sais. Que m’importe? L’argent m’est odieux maintenant, répliqua fièrement Gilberte. Si la petite rente de trois mille francs qui me vient de ma mère ne peut me suffire, je gagnerai ma vie, voilà tout. J’y avais songé déjà avant la mort de mon oncle. Dès demain je me mets en campagne pour trouver une position d’institutrice ou de demoiselle de compagnie.

Et, se tournant vers Albéric:

— Mon cousin, qui s’est occupé de cette triste affaire, voudra bien accomplir les démarches nécessaires pour que la famille X... rentre au plus tôt en possession de la somme dont elle a été frustrée. Quant au reste de cet argent maudit, il sera distribué aux pauvres.

— Ma cousine, ce que vous faites est bien, dit Albéric en tenant la main à Gilberte.

Elle y posa une seconde le bout de ses doigts glacés et répondit avec une certaine hauteur:

— Qu’attendiez-vous donc de moi pour me féliciter d’une action toute simple? Pensiez-vous donc que je détiendrais l’héritage de mon oncle même après ce que vous m’avez appris?

— Non, ma chère enfant, dit Mme Daltier en l’embrassant, nous n’avons jamais eu cette idée; seulement vous allez au delà de votre devoir et nous admirons le détachement avec lequel vous vous sacrifiez.

"Quant à vous laisser gagner votre vie, comme vous dites, nous ne le permettrons pas. Vous continuerez à vivre avec nous, redevenez seulement la Gilberte d’il y a un mois et nous vous chérirons plus encore que par le passé. C’est convenu, vous ne nous quittez pas?"

Un peu émue, Gilberte détourna la tête et répondit cependant avec fermeté:

— Je vous remercie, ma tante, mais je dois travailler et je travaillerai

Comme elle levait les yeux sur Albéric, il crut qu’elle désirait son avis; après une minute de réflexion, il dit:

— Ma cousine a raison, ma mère, et l’occupation forcée lui sera très salutaire.

"C’est sûr, pensa amèrement Mlle Mauduit, il est pressé de me voir hors de chez lui. Je ne lui étais qu’indifférente, à présent je lui inspire de l’aversion; ce n’est pas étonnant; je me suis montrée à lui sous mon plus mauvais jour. Peut- être aussi que je le gêne... S’il avait deviné mon secret?..."

A cette idée, Gilberte pâlit davantage. Mme Daltier, qui était songeuse, reprit en caressant la main moite de la jeune fille:

— Seulement il ne faudra pas nous quitter avant d’être un peu plus forte, mon enfant; vous avez mauvaise mine depuis quelque temps, vous êtes nerveuse, impressionnable, vous avez besoin de nos soins.

— Non, répliqua Gilberte en secouant la tête, je suis bien, et le plus tôt que je partirai sera le mieux.

— Nous vous avons fait de la peine, ma nièce, dit M. Daltier; il est toujours pénible de se trouver tout à coup dépossédé de la fortune.

— Ce n’est pas cela qui me chagrine, mon oncle, je vous le répète, je ne regrette pas l’argent; seulement il m’est dur de ne plus respecter la mémoire d’une personne qui, malgré son injustice à mon égard, a été la seule à m’aimer en ce monde.

— La seule? s’écria Mme Daltier, et nous, Gilberte, pour quoi nous comptez-vous donc?

Gilberte soupira sans répondre; elle regardait Albéric qui baissa les yeux sous ce regard persistant.

Le même soir, Mme Daltier disait à son mari:

— Cette petite nous cache certainement un chagrin qui la dévore. D’ailleurs, il n’est pas naturel à son âge et avec ses goûts raffinés de mépriser autant les biens temporels, elle surtout qui a été élevée dans le luxe et la vie la plus délicate. Cela m’attriste de voir qu’elle va être livrée, jolie et fragile comme elle l’est, à une tâche pénible et souvent ingrate.

— Ma chère amie, Albéric a parlé juste: cette enfant doit apprendre à lutter avec l’existence; cela lui fera du bien d’être quelque temps dans une sorte de dépendance. Ensuite je vous dirai que, pour nos filles mêmes, cet éloignement sera salutaire; je redoute pour elles Gilberte qui, avec sa triste science de la vie et les sophismes mauvais jetés dans son âme par ce malheureux Simiès, peut leur être fort nuisible.

— Mon ami, vous êtes dans l’erreur en ce qui concerne notre nièce; Gilberte n’est point aussi instruite que vous croyez des choses de la vie. Cette enfant n’en sait pas long, mais elle joue à la jeune fille du siècle qui n’a plus rien à apprendre dès l’âge de quinze ans. Quant à son éducation religieuse, elle est complète à présent; Gilberte n’est plus une athée, seulement je me demande quelle catastrophe inconnue de nous est venue apporter le désespoir là où nous avions mis la foi et l’amour. Cependant peut-être avez-vous raison; l’éloignement de Gilberte sera bon à elle-même comme à nous. Mais nous ne pouvons l’aider à chercher la position qu’elle souhaite. Elle ne peut entrer dans aucune famille de nos amis ou de notre monde. Je la sais incapable de souffler dans une petite âme toute idée incompatible avec ce qu’on enseigne à la jeunesse, mais dans un milieu chrétien elle serait comme un objet disparate. Ce qu’il lui faut, ce sont des étrangers, par exemple une famille grecque schismatique assez honorable cependant pour que notre nièce n’ait aucun risque à y courir; je sais bien que son orgueil, qui est sa vertu à elle, la gardera; elle sait tenir à distance les empressés et les indiscrets, mais aussi elle est si jolie et si séduisante, la pauvre enfant!

— Dieu veuille qu’elle ne souffre pas de ce changement de position! soupira M. Daltier, elle a une grande énergie, mais elle n’a jamais vu la vie sous un aspect semblable.

Mme Daltier ne répondit pas; elle songeait à Albéric qu’elle trouvait plus grave et plus triste depuis quelques jours, et en songeant ainsi elle se disait:

"Le malheur serait-il entré dans ma demeure avec cette enfant?"

Par cet instinct de mère qui ne trompe jamais, elle devinait que son fils bien-aimé souffrait de voir Gilberte sortir à la fois de sa vie, de sa maison et de son cœur.

XI

"Ma chère tante,

"Merci d’abord pour votre affectueuse lettre et pour votre gracieux envoi auquel ont participé mes cousines.

"Certes, les fleurs, les plus admirables même, ne manquent pas à Nice, mais celles de Saint-Loup me sont plus précieuses que toutes les autres.

"Pour rassurer votre sollicitude, je vous répète que je ne suis pas malheureuse ici et que je me porte bien. Mme Métaxo s’inquiète un peu de mon apparence délicate, mais mes forces suffisent à ma tâche.

"D’ailleurs elle est facile, ma tâche; les enfants me sont attachés et se montrent dociles. Je ne croyais pas aimer autant ces petits êtres dont je reçois les caresses avec plaisir. Leur père me témoigne toujours la même bonté affectueuse et en même temps respectueuse; et parmi les étrangers qui sont reçus ici, je rencontre tous les égards auxquels j’ai été habituée.

"On s’amuse à Nice, beaucoup même, mais vous savez que j’ai pris le monde en grippe. Je laisse ma vie couler machinalement puisqu’il faut vivre, mais il me semble que j’ai quarante ans au moins, tant j’ai vécu en quelques mois.

"Vous me suppliez, chère tante, de revenir à mes croyances chrétiennes, comme il y a un an: certes, je crois, je crois tout ce que vous croyez vous-même, je ne nie plus que la miséricorde de Dieu, mais cela suffit pour que je ne prie plus.

"Dieu m’a frappée trop fort, je n’étais pas encore assez ancrée dans son amour pour recevoir ses coups en le remerciant et je me suis rebellée.

"Nul n’est scandalisé de mon indifférence religieuse, car ils font partie de l’Eglise schismatique ainsi que la plupart des familles que nous voyons.

"Oh! que vous êtes heureux, vous tous, de croire à tout ce que je répudie, moi! à un Dieu bon et consolateur, à l’amour, à l’amitié, au désintéressement.

"J’ai pris pour devise cette philosophique parole: " Il faut rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer ". Eh bien! je n’ai pas même le courage de rire.

"Tenez, il me vient souvent l’idée de mourir jeune; c’est bon de s’en aller de ce monde avant d’avoir vieilli et d’avoir pu jeter plus d’amère raillerie sur toutes choses. Mon oncle Simiès disait: " Il faut arracher tout ce qu’on peut de joie à la vie ". Je n’ai pas même su faire cela, aussi...

"Mais je m’aperçois que je ne vous parle que de lugubres choses; ce n’est pas divertissant pour vous, pauvre tante.

"Je soupire après les vacances, non pour me reposer, mais pour vous revoir. Je rêve souvent à la petite ville de Saint- Loup où je vous sais tous réunis, et je souffre.

"Pardonnez-moi cette lettre couleur feuille morte, et faites-moi la surprise d’une visite, si c’est possible; Nice n’est pas si éloigné de Marseille.

"Embrassez pour moi mes cousines; je vous tends, comme autrefois, mon front toujours nuageux.

"Gilberte."

A quelque temps de là, Mme Daltier alla voir sa nièce à Nice; on lui fit les plus grands éloges de Gilberte qui était vraiment aimée chez les Métaxo et qui brillait incontestablement dans la petite société grecque que l’on voyait dans la ville et aux environs.

Cependant Mme Daltier revint soucieuse chez elle. Son mari et son fils aîné l’interrogèrent avec empressement sur Mlle Mauduit.

Elle répondit:

— L’enfant ne pourrait certainement aspirer à une position plus avantageuse; elle est très choyée, largement rétribuée, son travail n’est pas fatigant, mais...

— Quoi donc? est-elle devenue plus frivole que par le passé ?

Mme Daltier secoua la tête:

— Ce n’est pas cela; au contraire, le plaisir paraît lui peser; elle est triste, fort pâle, ses yeux sont creusés et brillants, elle a beaucoup maigri.

— Le climat ne lui convient peut-être pas, hasarda Albéric.

— Cette petite fille est incompréhensible, murmura M. Daltier; elle nous cache assurément quelque chose et cela lui fait mal.

— Ensuite, poursuivit Mme Daltier, je crains pour elle les assiduités des jeunes gens reçus chez les Métaxo.

— Comment cela? s’écria Albéric très vivement; mais s’il y a lieu de la troubler, ma mère, il faut qu’elle nous revienne au plus vite; nous ne pouvons permettre...

Mme Daltier regarda son fils avec étonnement:

— Nous n’en sommes pas encore là, dit-elle, Gilberte ne s’aperçoit pas même des attentions dont elle est l’objet, habituée qu’elle a toujours été aux flatteries du monde; seulement il arrive souvent qu’une jeune femme ayant auprès d’elle une jeune fille... subalterne après tout, prend ombrage de l’admiration partagée entre deux. Mme Métaxo aime certainement beaucoup Gilberte, mais j’ai surpris une fois un certain froncement de sourcils quand la pauvre mignonne, sans le vouloir, accaparait au salon une partie des visiteurs. Si, quelque jour, Mme Métaxo manifeste un peu de mécontentement à ce sujet, Gilberte qui est fière quittera immédiatement sa maison.

— Elle devrait le faire à présent.

— Non, mon fils, pas d’exagération; il serait maladroit de troubler la quiétude dans laquelle vit ta cousine. Qu’est-ce que cela? et à quel beau tableau n’y a-t-il pas d’ombre?

Les vacances arrivèrent, mais Gilberte ne les passa pas avec ses parents et voyagea avec les Métaxo.

Ceux-ci ne revinrent de Suisse qu’en octobre.

Depuis quelque temps les lettres de Gilberte se faisaient plus rares et plus courtes.

Elle ne se plaignait pas, mais depuis leur retour à Nice elle trouvait un changement marqué dans la manière d’être à son égard de Mme Métaxo.

La jeune femme se montrait fantasque avec elle et parfois impérative.

Gilberte garda le silence, mais sa résolution fut bientôt prise.

Un jour, lord Harson, un richissime Anglais, donna une fête de nuit à bord de son yacht de plaisance. Le jeune Daltier y fut amené par un ami, non qu’il aimât le monde, mais il espérait y rencontrer Gilberte, sachant les Métaxo conviés à cette soirée.

Il était près de minuit quand Albéric aborda le joli bateau pavoisé de drapeaux et éclairé par une masse de lanternes vénitiennes; le bal était dans tout son entrain; sur le pont, les couples enlacés dansaient gracieusement; la musique de l’orchestre couvrait le sourd mugissement de la mer qui battait de sa vague les flancs noirs du yacht.

Après quelques tours de valse, attiré plus par la beauté de cette nuit d’automne que par les enchantements de la danse, Albéric chercha un coin écarté et solitaire pour y rêver tranquille.

Il en découvrit un à l’arrière du bateau, séparé du reste du pont par une grande toile à voile; et, à son grand étonnement, il y trouva assise sur un tas de câbles, appuyée au bastingage, Mlle Mauduit qu’il pensait absente de la fête.

Elle n’était éclairée que par la molle lumière tombant des lanternes blutées suspendues aux mâts; ses grands yeux sombres étaient pleins de mélancolie sous son front qui avait la mate blancheur du marbre.

Albéric n’osait s’avancer, de crainte de faire envoler cette gracieuse apparition.

Mais elle l’aperçut à son tour, et l’éclat métallique de ses prunelles trahit seul son émotion.

Comme elle ne faisait pas un mouvement, il vint à elle, courba sa haute taille et prit sa main froide dans les siennes.

— Comment êtes-vous ici? lui demanda-t-il.

— Parce qu’on m’y a amenée, répondit-elle laconiquement.

— Vous ne paraissez pas vous amuser beaucoup?

— Je ne me plais nulle part, murmura-t-elle d’une voix lassée.

Il ne répondit pas, mais regarda cette tête blonde, pensive, adorablement triste, qui se penchait comme sous le poids d’un fardeau trop lourd.

La pauvre enfant semblait faible et brisée.

Et pourquoi était-elle là toute seule, tandis qu’on dansait non loin et que certainement plus d’un galant cavalier la cherchait en vain?

— Ainsi, reprit Daltier, après une minute de silence, vous regrettez d’être entrée dans cette famille que vous aimiez, dont vous êtes aimée?

— J’aime toujours les enfants, mais... je suis décidée à les quitter prochainement.

— Pourquoi cela? que vous a-t-on fait?

— Cette femme m’a humiliée, dit Gilberte sans désigner autrement Mme Métaxo, et les yeux dilatés par la colère. Or, je ne veux pas être humiliée.

— A quel propos cela?

— Déjà depuis quelques semaines je me la sentais hostile. Enfin elle m’a fait entendre que j’étais... coquette. Est-ce ma faute à moi si les gens qu’elle reçoit ont été aimables pour moi? Pourquoi me forçait-elle à l’accompagner dans le monde? L’en avais-je priée? Ai-je cherché les compliments? Ai-je jamais encouragé ces empressés plus fatigants qu’amusants, certes?

— Bien vrai, vous me l’affirmez, vous ne les encouragiez pas? demanda le jeune homme qui était comme suspendu à ses lèvres.

Elle se leva toute droite sur le tas de cordages et laissa tomber ces mots avec hauteur:

— Vous aussi... vous croyez? Pour qui me prenez-vous donc? pour une de ces stupides coquettes qui... Au fait, c’est juste...

— Mais, Gilberte, je n’ai aucune pensée offensante à votre égard, ma pauvre enfant. Je sais seulement que la position que vous avez voulu prendre est souvent fort délicate et, et... faite comme vous l’êtes, vous vous trouverez exposée journellement à ces ennuis-là.

Elle ne comprit pas qu’il faisait allusion à ses charmes physiques et se méprit sur le sens de ses paroles.

— Je sais bien, reprit-elle amèrement, vous m’avez toujours prise pour une créature artificielle et vaine. Mais que m’importe votre opinion maintenant?

"Monsieur Daltier, poursuivit-elle, l’appelant ainsi comme pour mieux marquer son ressentiment, vous m’aviez rendue bonne, vous aviez fait une chrétienne d’une jeune fille follement imbue de doctrines erronées, vous aviez éclairé ma raison et mon âme... puis, vous avez d’un coup de main défait tout votre ouvrage, renversé cet échafaudage de bonnes résolutions et de grandes pensées que vous aviez construit en moi. C’est votre faute si je suis redevenue plus mauvaise que je ne l’ai jamais été, car à présent je sais quels sont mes devoirs et je ne veux pas les remplir."

— Ma faute? c’est ma faute?... répétait Albéric atterré. Moi?... que vous ai-je fait, que voulez-vous dire?...

Soudain, une idée lui vint, folle sans doute, car l’éclair allumé dans ses yeux s’éteignit aussitôt. Non, ce ne pouvait pas être cela!

— Que vous ai-je fait? Mais parlez donc! répéta douloureusement le jeune homme.

Sans répondre à cette question, elle s’écria, tandis qu’un mystérieux souffle de colère animait son beau visage:

— Ah! c’est une cruelle chose que de vivre quand on voudrait mourir. Vous m’avez enseigné qu’on ne doit pas voler au Créateur sa propre existence; je ne le ferai peut-être pas, mais...

— Que ferez-vous, Gilberte?

— Je vous l’ai dit, je vais quitter la famille Métaxo, je m’éloignerai de la France; je me suis engagée comme demoiselle de compagnie auprès d’une dame étrangère qui part pour le Sénégal.

— Pour le Sénégal? Mais c’est la mort, cela, Gilberte; vous êtes insensée ou bien vous voulez railler.

— Je n’en ai guère envie, pourtant.

— Savez-vous bien ce qu’est le climat meurtrier de ce pays?

— Je le sais.

— Et vous vous figurez que votre frêle tempérament pourra le supporter?

— Non, et c’est pour cela que j’y vais.

— Mais que se passe-t-il donc en vous, malheureuse enfant? s’écria-t-il avec angoisse.

Elle redressa orgueilleusement sa tête pâle avec un geste de défi.

— Voilà! dit-elle, c’est mon secret.

Certes, elle était bien jolie en ce moment, Mlle Mauduit, mais elle effrayait presque.

Albéric Daltier baissa les yeux pour cacher la flamme qui s’allumait sous sa paupière.

— Vous me faites peur, murmura-t-il. Je vous en supplie, revenez à vous. Vous souffrez, on vous a froissée, la vie nouvelle que vous avez choisie vous a heurtée cruellement, vous serez plus heureuse sous notre toit, revenez-nous, vous redeviendrez bonne. Oh! ne souriez pas ainsi, vous me faites mal. Laissez-moi demain vous ramener chez ma mère.

— Demain, dit-elle d’un air étrange, oui, demain je serai à Marseille.

Il prit cela pour un acquiescement, et, craignant que leur double absence ne fût remarquée, il retourna au bal, la laissant à son rêve.

Il rentra dans le tourbillon joyeux, et la danseuse qu’il invita pour la valse qu’entonnait l’orchestre put remarquer que ce grand jeune homme à la taille superbe avait le front mouillé et la joue pâle.

Après quelques tours d’une danse qu’il exécuta fort à contre- cœur, il rencontra Mme Métaxo, étincelante dans sa robe nacarat semée de brillants.

— Où donc est votre cousine, Monsieur Albéric? demanda-t- elle gracieusement, je n’ai pu l’apercevoir de toute la soirée.

— Je la quitte à l’instant, Madame, répondit froidement le jeune homme; elle se repose à l’abri de la foule.

— Est-elle souffrante?

— Non, Madame, mais profondément triste, et elle m’a fait part de sa résolution que vous devez connaître.