Une Pupille Genante

Chapter 10

Chapter 104,165 wordsPublic domain

N’osant interrompre cette lecture qu’elle attribuait à une grâce soudaine d’en haut, Mme Daltier s’assit à côté d’elle sans parler.

Quand Gilberte ferma le livre avec un soupir, elle dit à sa tante:

— Prêtez-le-moi, je vous en prie, je serai heureuse de le terminer.

— Bien volontiers, ma chère enfant, mais ceci est une lecture nouvelle pour vous et peut-être peu intéressante.

— Au contraire, ma tante.

Et, songeuse, elle ajouta:

— Pourquoi ne m’a-t-on jamais mis de ces choses-là entre les mains? Je ne serais pas ce que je suis. On m’a fait lire du Renan, du Voltaire, du Darwin, du d’Alembert, du Henri Heine, mais jamais de controverse. Laissez-moi achever ce livre-là, car je sens que la vérité est ici.

Après les cinq volumes de Bougaud, ce furent ceux plus abstraits, mais non moins beaux, de Nicolas. Et un jour vint où, émue et suppliante, elle dit à sa tante:

— Instruisez-moi; je vois que je suis une ignorante.

Ce fut avec joie que Mme Daltier entreprit l’éducation religieuse de sa nièce; mais il arriva qu’elle fut prise à ce moment d’une extinction de voix qui dura plusieurs semaines.

Elle ne voulut pas se faire remplacer par ses filles: il fallait une voix plus persuasive, un jugement plus mûr pour achever l’œuvre commencée par les livres.

— Albéric sera votre professeur de théologie si cela ne vous ennuie pas, dit-elle à la jeune fille, et il s’acquittera mieux que moi de cette tâche, car il est doué d’une éloquence peu ordinaire.

Et, à dater de ce jour, après les heures consacrées à ses travaux d’ingénieur, Albéric Daltier apprenait à Gilberte cette sublime doctrine enfermée en un tout petit et modeste livre que tant d’hommes ont oublié de notre temps, et qu’elle-même ne connaissait pas.

Après l’instruction religieuse, ils philosophaient souvent, car Gilberte était une intelligence avide et chercheuse, pouvant plonger à de grandes profondeurs.

A la fin, Albéric était devenu pour elle plus qu’un maître, un ami, un guide auquel elle ne craignait jamais de s’adresser pour avoir un conseil, auquel elle disait tout.

Elle n’avait rien à cacher, et elle lui raconta toute sa vie passée.

Il frémit en songeant combien eût pu être dévoyée cette riche nature, cette âme qu’il comparait en lui-même à un diamant brut qu’un peu de travail rendrait splendide.

Il reconnut avec une satisfaction délicieuse que cette enfant, aussi fraîche que l’or, n’avait point perdu l’heureuse ignorance de la jeunesse, que le mal avait glissé sur elle sans la ternir.

On lui avait appris à tout nier, tout flétrir, tout railler: elle en avait souffert sans s’en rendre compte. A présent, il lui apprenait au contraire à croire, à bénir et à respecter les choses bonnes et saintes.

Et elle l’écoutait chaque jour avec ravissement, sa tête pensive appuyée sur sa main, ses yeux sur les siens, et elle sentait qu’il lui disait la vérité et qu’il voyait plus loin et plus haut que tous.

Mentalement elle le comparait à cette foule vicieuse et dorée au milieu de laquelle elle avait vécu adulée par devant, peut-être dénigrée par derrière, et dans laquelle elle n’avait jamais rencontré un être comme celui-ci, profond causeur et penseur, respectueux dans sa politesse caressante et fière, modeste dans son mérite; elle sentait que son âme vibrait à l’unisson de la sienne tandis qu’elle écoutait sa voix aux cordes graves, parlant avec chaleur et conviction.

Elle était devenue douce et soumise avec cet homme, elle qui traitait jadis tous les autres, tantôt avec une désinvolture un peu cavalière, tantôt comme elle aurait traité des serviteurs.

Cette fois elle obéissait, car il avait le secret de la faire plier toujours, et elle sentait sous sa douceur une fermeté inébranlable.

Et lui désirait et appelait tous les jours l’heure aimée où il devait s’entretenir avec elle. Non, certes, ce n’était pas une fille superficielle et vide avec laquelle on est bientôt las de causer.

Il aimait à l’instruire, à se faire interroger, à plonger dans cette âme dont une vie évaporée et une éducation bizarre n’avaient pu faner la fleur d’innocence; il aimait à surprendre l’émotion grave et douce qui colorait ce fin visage et le rayon d’enthousiasme qui animait ces yeux caressants.

Ils parlaient de tout ensemble: de la fausseté du monde, de la bonté de Dieu, de la beauté de l’âme, même de l’amour.

L’amour était pourtant chose inconnue à Gilberte; elle l’avait lu et l’avait chanté, elle en parlait, mais sans le comprendre encore.

Elle nommait à son cousin ceux qui lui avaient fait la cour jadis chez son oncle, ou qui lui avaient juré une tendresse immuable.

— Je n’y ai pas cru, disait-elle, tandis qu’un sourire découvrait ses dents de nacre, et je les tenais à distance.

— Vraiment, vous n’ajoutiez pas foi à leurs sentiments?

— Oh! non, car je me fais une autre idée de l’amour, du véritable amour, et je sens que ce n’est pas cela.

En disant ces mots, elle le regardait bien en face. Non certes, elle n’avait rien dans le cœur qui pût l’inquiéter, la chère mignonne, et, pour le moment, elle ne songeait qu’à devenir bonne et pieuse comme Marie et Edmée.

Hélas! et cependant, sans s’en apercevoir, elle y buvait à cette source fatale, la pauvre enfant; elle s’attachait au jeune ingénieur chaque jour davantage, et d’autant plus profondément que ce sentiment n’était pas éclos d’un seul jet, comme un coup de foudre; il avait pris de profondes racines en elle; elle aimait celui qui l’avait régénérée et qui la regardait au fond de l’âme en lui expliquant ce que doit être la tendresse humaine qui fait passer Dieu avant tout.

Un jour vint où elle vit clair en elle-même. Ce jour-là déjà sa position avait changé: son oncle Simiès était mort, frappé subitement d’apoplexie. Il n’avait pas eu le temps de la déshériter et, par son testament, léguait tous ses biens à Mlle Mauduit.

Gilberte souffrit de cette perte; après tout, Simiès l’avait aimée et soignée pendant une partie de son enfance et de son adolescence, et elle avait espéré le ramener quelque jour à des sentiments plus chrétiens.

Dieu n’en avait pas décidé ainsi; il avait puni brusquement l’athée qui avait cru pouvoir se passer de lui toute sa vie et qui avait failli perdre l’âme d’une enfant en y jetant de funestes semences.

Lorsque Gilberte entra en possession de sa nouvelle fortune, M. Daltier lui dit avec un sourire:

— A présent, mignonne, vous pourrez vous marier magnifiquement à qui vous conviendra, car vous voilà devenue ce qu’on appelle de nos jours: un beau parti.

A cette plaisanterie, Gilberte fronça le sourcil et répondit, évitant les yeux d’Albéric qui cherchaient les siens:

— Je ne veux pas me marier encore.

Le même soir, assise au piano, elle chantait, d’une voix lente, cette naïve, mais expressive romance tirée de l’opérette d’Offenbach: "Robinson Crusoé":

S’il fallait qu’aujourd’hui Quelqu’un mourût pour lui, A cet instant suprême Je vous embrasserais Et puis aussi j’irais J’irais m’offrir moi-même, Si c’est aimer, je l’aime.

Je sens que s’il partait Mon cœur éprouverait Une douleur extrême; Et je sens qu’avec lui S’envolerait aussi La moitié de moi-même. Si c’est aimer, je l’aime.

Quand elle abandonna le piano, elle rougit en voyant fixés sur elle les yeux étincelants de son cousin.

IX

Elle avait dit cela, Edmée, en l’air, sans y attacher d’importance!

Elle avait confié à Gilberte que son frère Albéric pouvait bien un de ces jours obtenir la main de Midia, cette jolie Egyptienne rencontrée à Nice et qui lui faisait les yeux doux. Et, certes, Albéric avait toutes les chances pour être accepté; il était beau, riche et si aimé! Dans son enthousiasme fraternel, Edmée ne pouvait douter que ce frère chéri et admiré ne fût le point de mire de toutes les jeunes filles et de toutes les mamans en quête d’un gendre.

Pauvre Gilberte! Elle n’avait pas songé à cela! Certainement Albéric avait trouvé gentille cette petite étrangère aux yeux de charbon, et il désirait en faire sa femme. Mais elle avait donc un bandeau sur la vue? Que croyait-elle donc?

Mon Dieu, tout croulait autour d’elle! Mais alors, et elle? elle, Gilberte?... A présent qu’elle était riche, qu’elle n’était plus une fille sans dot; à présent que tout son cœur était plein d’Albéric, l’homme chevaleresque aux aspirations grandes et nobles, elle découvrait soudain qu’elle n’était rien pour lui.

Mais quel rêve avait-elle donc forgé dans sa petite cervelle enflammée?

Elle avait espéré, en échange de sa tendresse douce et délicate, lui donner la sienne immense, éternelle.

Cet Albéric qu’elle avait cru attirer lentement à elle, qui l’avait transformée en la rendant bonne et croyante, il s’éloignait soudain, lui retirait sa main et portait à une autre, une étrangère, son affection et les dons exquis que lui avait départis le ciel.

Et elle allait rester toute seule dans la vie, pauvre avec sa richesse, dépossédée non seulement de son divin songe, mais de ses chères croyances.

Car c’était au moment où son âme s’ouvrait à Dieu, à la confiance, à l’amour, c’est à ce moment que Dieu la frappait rudement, si rudement quelle ne pouvait supporter ce coup.

Ainsi elle s’était trompée, follement trompée? Ce qu’elle avait cru lire dans les yeux bleus d’Albéric, ce n’était pas de la tendresse.

Ce qu’il y avait au fond des attentions qu’il lui prodiguait, ce n’était qu’une politesse naturelle; ce qu’elle avait cru démêler dans sa belle voix aux inflexions si douces, ce n’était pas une caresse...

Qu’était-ce alors?

Il ne l’avait jamais aimée. Il voulait simplement la convertir, et n’éprouvait pour elle qu’un intérêt motivé simplement par le désir de guérir son âme païenne.

Ah! c’était comme cela?

Mais la religion n’était donc qu’un mensonge puisqu’elle causait de telles déceptions?

Mais ils mentaient certainement, ceux qui disaient que Dieu ne nous frappe que dans la mesure de nos forces: Gilberte n’avait pas la force de supporter cela.

Aussi elle allait relever la tête orgueilleusement, follement révoltée.

Certes, elle demeurait croyante: à présent qu’elle avait étudié, elle avait reconnu toutes les preuves de l’existence d’un être supérieur à tout, un Dieu. Cela, il lui était impossible de le nier; mais ce Dieu n’était pas bon comme on l’affirmait; Il était dur, injuste, implacable, et se jouait de la souffrance des coeurs comme des vents et des flots.

Ah! c’était comme cela? Eh bien! puisqu’elle ne pouvait plus être athée, elle croirait, la logique étant là, mais elle serait en rébellion ouverte contre ce ciel qu’elle avait espéré voir s’ouvrir pour elle.

Dieu ne la voulait point, eh bien! elle ne voulait pas non plus de Lui.

Gilberte se disait tout cela, après que sa cousine Edmée l’eut quittée; elle se disait tout cela, immobile au milieu du salon, blanche comme un suaire, les dents serrées, une inexprimable révolte aux lèvres et aux yeux.

Albéric entra, elle ne le vit pas.

Il s’approcha d’elle et lui toucha légèrement le bras: elle tressaillit comme si une vipère l’eût piquée.

— Qu’avez-vous, Gilberte? Etes-vous malade?

Elle ne répondit pas et le regarda durement.

— Mais oui, reprit-il inquiet; comme vous êtes pâle! Asseyez-vous, je vais appeler ma mère.

— N’en faites rien, je vous en prie, je ne suis pas souffrante.

— Alors, qu’avez-vous?

Elle l’enveloppa d’un regard étrange où se confondaient la colère, la douleur, presque la haine.

— Qu’avez-vous? répéta le jeune homme. Si c’est du chagrin, dites-le moi; vous savez que j’ai plusieurs fois éclairci vos heures noires.

— Vous? s’écria-t-elle d’une voix âpre.

— Mais oui, moi. Voulez-vous vous confier à moi, et nous prierons ensuite ensemble...

— Ne me parlez plus de prier! fit Gilberte qui suffoquait de rage. Je ne veux plus jamais joindre les mains et plier le genou. Je hais tout ce qui est là-haut, ajouta-t-elle en montrant le ciel d’un bleu intense. Vous m’avez appris à connaître un Dieu qui n’est pas bon et je ne veux pas le servir, je ne puis pas l’aimer.

Frappé de stupeur, Albéric la considérait douloureusement.

Il ne l’avait jamais vue en tel état.

"Elle souffre, pensa-t-il, mais pourquoi ne me l’avoue-t- elle pas?"

Elle était terriblement jolie en ce moment, Mlle Mauduit, mais sa beauté était celle de l’ange soulevé contre le Maître.

Elle faisait mal à voir, et cependant on ne pouvait s’empêcher de l’admirer.

A la fin il s’éloigna lentement, disant avec une tranquillité apparente:

— Je savais bien que vous étiez malade; mais si vous ne voulez pas vous laisser soigner, je ne puis vous y forcer. J’espère, tout à l’heure, vous retrouver plus calme.

Gilberte le regarda s’éloigner sans un geste pour le retenir.

Et cependant, si, à ce moment, faisant taire son orgueil, elle lui eût murmuré tout bas, calme et confiante comme jadis: Je suis très malheureuse!" il l’aurait si bien consolée, il eût été si affectueux, si bon! Qui sait même si son secret ne se fût point échappé de ses lèvres sévères pour réjouir délicieusement le cœur de la pauvre enfant?

Mais non; elle monta à sa chambre et là, s’enfermant, elle regarda en face presque avec défi le crucifix suspendu au- dessus de son lit, dernier présent de Mme Daltier:

— Voilà donc ce que tu m’as envoyé parce que je me suis soumise, parce que j’ai cru en toi et que je t’ai aimé, aimé plus ardemment encore que celui qui m’a gagnée à toi? Je me suis livrée à ta miséricorde, je t’ai tout offert, j’ai pleuré mes fautes et mes erreurs, j’ai cherché à les expier, et voilà ma récompense, Dieu incapable! Je ne te demandais ni un bonheur impossible, ni la fortune, ni la santé, je ne te demandais que le cœur d’Albéric, et tu me le voles pour le donner à une autre!

Froidement elle décrocha du mur la croix d’ivoire et la serra dans un tiroir; elle retira de sa poche un petit chapelet de lapis et l’envoya rejoindre le crucifix.

Cela fait, elle se laissa tomber sur un pouf et sanglota longuement, la tête dans ses mains. Ces larmes apaisèrent ses nerfs, mais ne noyèrent pas sa révolte.

Avant que la nuit ne tombât, Gilberte sonna sa femme de chambre, s’habilla coquettement et sortit avec elle.

Elle rapporta de sa promenade deux livres aux titres honteux qui durent s’étonner de se trouver dans la maison Daltier; puis un rouleau de romances aussi lestes que celles qu’on chantait autrefois chez M. Simiès.

Le dîner sonna; Gilberte y parut d’une manière excentrique, portant un corsage découvert très bas sur la poitrine.

D’ailleurs, ce n’était pas seulement son costume qui surprenait les yeux, mais l’expression altière, presque démoniaque de sa physionomie.

Mme Daltier échangea un coup d’œil avec son mari.

Quant à Albéric, il jeta à sa cousine un regard glacé.

Mais nul ne releva l’inconvenance de ce vêtement.

Après le repas, pendant lequel Gilberte ne desserra les dents ni pour parler ni pour manger, on passa comme à l’ordinaire au salon.

Edmée et Marie s’assirent au piano, les hommes prirent leur journal, Mme Daltier son tricot; Gilberte exhiba un des fameux volumes au titre scabreux, qu’elle se mit à lire tranquillement.

Leur galop à quatre mains achevé, les musiciennes appelèrent Gilberte.

— A ton tour, chérie, dirent-elles, chante-nous Robinson Crusoé, tu sais, la romance que tu dis si bien:

S’il fallait qu’aujourd’hui Quelqu’un mourût pour lui...

— Oh! non, pas cela, répondit la jeune fille dont un sourire sarcastique plissait la lèvre rouge. J’ai ici de la musique plus nouvelle.

Et elle choisit, parmi les feuilles qu’elle avait achetées récemment, quelques couples tirés d’une opérette en vogue.

Pendant ce temps, Albéric attirait à lui, nonchalamment, le livre que sa cousine venait d’abandonner sur son siège.

Il l’ouvrit au hasard. C’était un de ces romans à la mode, d’un réalisme brutal, sans style comme sans pudeur.

Le rouge monta au front du jeune homme: "Elle lit cela!" se dit-il avec stupeur.

Au fond, Gilberte n’en avait pas lu quatre lignes, sa pensée étant ailleurs pendant qu’elle tournait les pages, mais voilà, elle voulait braver l’univers entier, et surtout braver celui qui avait cru la ramener à la saine raison chrétienne.

Ce qu’elle chantait en ce moment pouvait aller de pair avec ce volume; les paroles en étaient d’une poésie heurtée, violente et passionnée.

Tous écoutaient avec surprise cette jolie voix de cristal répéter ces mots presque inconvenants.

Le front de Mme Daltier se couvrit d’un nuage: par bonheur M. Daltier était sorti après le dîner; lui, n’eût pas été si indulgent.

Lorsque Gilberte se tut, nul de lui demanda de récidiver; ses cousines n’avaient rien compris aux étranges couplets et se mirent à causer avec elle.

Gilberte parlait haut, faisant de lugubres plaisanteries, et son rire ne sonnait pas franc.

Mme Daltier s’approcha de son fils:

— Albéric, sais-tu ce qu’elle a, ce soir?

— Je l’ignore, ma mère, répondit tristement le jeune homme, mais à coup sûr il s’est passé quelque chose, car elle n’est plus la même.

Un instant Gilberte se trouva près d’Albéric; il l’appela, et sans lever les yeux sur elle:

— C’est vous qui lisez cela? demanda-t-il froidement en montrant le volume qu’elle avait apporté.

— Oui, répondit-elle d’une voix nette.

Il posa le livre sur un guéridon sans mot dire, mais son visage exprimait un dédain voisin du dégoût.

Puis, apercevant Edmée qui s’amusait à feuilleter les partitions de sa cousine, il reprit:

— Je vous défends de laisser traîner ici cet ouvrage.

— Vous me défendez? fit Gilberte avec hauteur.

— Oui.

Et en même temps il la regarda de telle façon que l’impérieuse enfant baissa les yeux.

Il possédait toujours sur elle la même influence, mais jadis d’un mot il savait la calmer, tandis que maintenant!...

Qu’était-il donc arrivé encore une fois?

— C’est que, poursuivit-il, mes soeurs n’ont pas été habituées à trouver sous leurs mains des écrits de ce genre; jugez quel serait leur étonnement en lisant seulement ce titre.

— C’est vrai, répondit Gilberte avec amertume, j’aurais au moins dû penser que je suis ici chez vous, non chez moi.

— Pardonnez-moi de vous le rappeler, alors, dit-il en s’inclinant avec courtoisie, mais vous paraissez oublier que les idées de ma famille et les vôtres sont différentes.

Atteinte au fond du cœur, Gilberte ne répliqua pas; il avait raison et il la méprisait peut-être.

Oh! ce regard qu’il lui avait lancé, elle n’en pouvait supporter même le souvenir.

Et cependant elle pliait malgré elle; il lui donnait des ordres et elle obéissait en dépit de sa propre volonté.

Où donc prenait-il ce ton de maître, cette autorité à laquelle elle ne pouvait résister?

Mais oui, il avait raison cent fois. Est-ce qu’elle devait se permettre ce qu’elle se permettait là? Est-ce qu’elle devait exposer ses jeunes cousines à trouver sous leurs yeux ce qu’elles n’avaient jamais vu encore.

Allait-elle souiller ce foyer ami qui l’avait recueillie alors qu’elle était seule et abandonnée?

Gilberte se sentait honteuse, mais elle souffrait d’une manière trop aiguë pour reculer dans le chemin de la rébellion où elle avait fait le premier pas.

Quand vint l’heure de faire la prière en commun, elle se leva, traversa le salon et sortit; elle l’avait dit, elle ne voulait plus jamais prier.

Quand elle entendit les autres remonter au premier étage pour se coucher, elle parut sur le palier et embrassa ses cousines, mais elle oublia de tendre la main à Albéric.

Celui-ci en éprouva une grande douleur et murmura en la regardant regagner sa chambre:

— J’espérais lui faire quelque bien; n’aurais-je été, sans le vouloir, que l’instrument du mal?

Comme elle rentrait chez elle, Gilberte s’aperçut que Mme Daltier la suivait.

Celle-ci referma la porte derrière elle, s’assit sur un fauteuil bas, et, prenant la main de sa nièce, elle l’attira à elle:

— Gilberte, veux-tu me dire ce qui t’arrive?

— Rien, ma tante, dit l’enfant en détournant son regard.

— Si tu souffres, pourquoi me le cacher? Si quelqu’un t’a fait de la peine, avoue-le-moi, mais ne prends pas de ces airs révoltés qui font mal à voir. Réponds-moi, qu’as-tu?

Gilberte avait la poitrine serrée, les sanglots lui montaient à la gorge, mais elle les refoula et répondit d’un ton léger:

— Ma tante, vous êtes bien bonne de vous inquiéter à mon sujet; je n’ai ni peine ni malaise, seulement, vous savez, je suis un peu fantasque.

— Alors, tu n’as rien à m’apprendre?

La jeune fille hésita une demi-seconde. Allait-elle se jeter dans les bras affectueux de Mme Daltier, tout lui avouer, pleurer sur ses genoux comme un enfant et recevoir ses consolations?

Mais le mauvais ange lui souffla un mot à l’oreille.

— Rien, ma tante, répondit-elle encore.

Etouffant un soupir, Mme Daltier se leva, baisa sa nièce au front et quitta la chambre.

X

Cela dura quinze jours pendant lesquels une gêne visible pesa sur la famille Daltier.

Tous, ils aimaient trop Gilberte pour ne pas souffrir de l’état dans lequel ils la voyaient.

Jamais on ne l’avait connue ainsi.

En effet, quand, un an auparavant, elle leur était arrivée, imbue des théories de son oncle, elle les cachait, au moins, ces théories; elle dominait ses impressions, se montrait souriante et douce, surtout aimante.

Aujourd’hui elle semblait prendre à tâche d’afficher son dédain pour toutes les choses saintes ou bonnes, de revenir à ses goûts mondains d’autrefois. Et puis elle avait perdu sa grâce caressante; son ton était bref, coupant, son regard empreint de dureté; l’expression de son visage décelait une amère ironie, et il y avait du scepticisme dans son sourire.

Quel vent d’orage avait donc passé sur cette jeune âme qui s’était ouverte si peu auparavant à la vérité, à la lumière?

Quelle aile de démon avait donc effleuré ce front d’ange repentant?

Tous souffraient autour d’elle.

M . Daltier avait le front soucieux et ne répondait qu’avec contrainte au bonjour et au bonsoir de sa nièce.

Mme Daltier avait tenté quelques tendres réprimandes à divers intervalles auprès de la jeune révoltée; Gilberte les avait écoutées d’un air poli, mais n’en avait tenu aucun compte.

Elle changeait au physique comme au moral: sa beauté rayonnait, éblouissante, mais elle revêtait quelque chose de presque diabolique.

Une seule fois on put comprendre que le drame intime qui se jouait dans ce cœur fermé devait être douloureux.

Ce fut le premier dimanche où Mlle Mauduit refusa d’aller à la messe.

— Vous ne croyez donc plus à rien? lui demanda son cousin qui la regardait fixement.

Elle répondit d’un ton morne:

— Je ne crois plus qu’à l’abandon de Dieu.

Et, agenouillé devant l’autel, l’âme profondément affligée, Albéric murmura:

— Seigneur, quelle croix trop pesante lui avez-vous donc envoyée?...

Et de ce jour il se dit qu’un grand désespoir avait passé sur cette âme altière; seulement il n’en devina point la cause.

Seules Marie et Edmée continuèrent à se montrer aussi affectueuses pour Gilberte et Gilberte demeura avec elles ce qu’elle était auparavant.

Elle se disait:

"Je ne veux pas faire ombre à leur vie; à elles je cacherai mes sentiments de révolte, mes livres mauvais, mes romances libres; je ne veux pas que, par ma faute, une rougeur monte à leur front."

Aussi quittait-elle avec les jeunes filles son ton acerbe et railleur, ne voulant pas entraîner avec elle ces deux anges dans son enfer.

Un soir pourtant, elle oublia leur présence; on était à la campagne, groupés sous la véranda. Gilberte, assise sur un siège de bambou, alluma tranquillement une cigarette turque et commença à fumer.

Plongé dans la lecture de sa gazette, son oncle ne la vit pas; Mme Daltier demeura clouée d’étonnement sur son fauteuil.

Albéric s’approcha de sa cousine, et, très froidement, enleva de ses lèvres roses la fine cigarette.

Elle leva sur lui ses grands yeux flambants de courroux.

— Vous vous feriez mal, dit-il d’un ton glacé.

Et il revint à sa place.

Marie et Edmée riaient en regardant curieusement leur amie; ce n’était pas dans leur monde que les jeunes filles prenaient une si bizarre désinvolture ni ces manières cavalières.