Chapter 10
Nosant interrompre cette lecture quelle attribuait à une grâce soudaine den haut, Mme Daltier sassit à côté delle sans parler.
Quand Gilberte ferma le livre avec un soupir, elle dit à sa tante:
Prêtez-le-moi, je vous en prie, je serai heureuse de le terminer.
Bien volontiers, ma chère enfant, mais ceci est une lecture nouvelle pour vous et peut-être peu intéressante.
Au contraire, ma tante.
Et, songeuse, elle ajouta:
Pourquoi ne ma-t-on jamais mis de ces choses-là entre les mains? Je ne serais pas ce que je suis. On ma fait lire du Renan, du Voltaire, du Darwin, du dAlembert, du Henri Heine, mais jamais de controverse. Laissez-moi achever ce livre-là, car je sens que la vérité est ici.
Après les cinq volumes de Bougaud, ce furent ceux plus abstraits, mais non moins beaux, de Nicolas. Et un jour vint où, émue et suppliante, elle dit à sa tante:
Instruisez-moi; je vois que je suis une ignorante.
Ce fut avec joie que Mme Daltier entreprit léducation religieuse de sa nièce; mais il arriva quelle fut prise à ce moment dune extinction de voix qui dura plusieurs semaines.
Elle ne voulut pas se faire remplacer par ses filles: il fallait une voix plus persuasive, un jugement plus mûr pour achever luvre commencée par les livres.
Albéric sera votre professeur de théologie si cela ne vous ennuie pas, dit-elle à la jeune fille, et il sacquittera mieux que moi de cette tâche, car il est doué dune éloquence peu ordinaire.
Et, à dater de ce jour, après les heures consacrées à ses travaux dingénieur, Albéric Daltier apprenait à Gilberte cette sublime doctrine enfermée en un tout petit et modeste livre que tant dhommes ont oublié de notre temps, et quelle-même ne connaissait pas.
Après linstruction religieuse, ils philosophaient souvent, car Gilberte était une intelligence avide et chercheuse, pouvant plonger à de grandes profondeurs.
A la fin, Albéric était devenu pour elle plus quun maître, un ami, un guide auquel elle ne craignait jamais de sadresser pour avoir un conseil, auquel elle disait tout.
Elle navait rien à cacher, et elle lui raconta toute sa vie passée.
Il frémit en songeant combien eût pu être dévoyée cette riche nature, cette âme quil comparait en lui-même à un diamant brut quun peu de travail rendrait splendide.
Il reconnut avec une satisfaction délicieuse que cette enfant, aussi fraîche que lor, navait point perdu lheureuse ignorance de la jeunesse, que le mal avait glissé sur elle sans la ternir.
On lui avait appris à tout nier, tout flétrir, tout railler: elle en avait souffert sans sen rendre compte. A présent, il lui apprenait au contraire à croire, à bénir et à respecter les choses bonnes et saintes.
Et elle lécoutait chaque jour avec ravissement, sa tête pensive appuyée sur sa main, ses yeux sur les siens, et elle sentait quil lui disait la vérité et quil voyait plus loin et plus haut que tous.
Mentalement elle le comparait à cette foule vicieuse et dorée au milieu de laquelle elle avait vécu adulée par devant, peut-être dénigrée par derrière, et dans laquelle elle navait jamais rencontré un être comme celui-ci, profond causeur et penseur, respectueux dans sa politesse caressante et fière, modeste dans son mérite; elle sentait que son âme vibrait à lunisson de la sienne tandis quelle écoutait sa voix aux cordes graves, parlant avec chaleur et conviction.
Elle était devenue douce et soumise avec cet homme, elle qui traitait jadis tous les autres, tantôt avec une désinvolture un peu cavalière, tantôt comme elle aurait traité des serviteurs.
Cette fois elle obéissait, car il avait le secret de la faire plier toujours, et elle sentait sous sa douceur une fermeté inébranlable.
Et lui désirait et appelait tous les jours lheure aimée où il devait sentretenir avec elle. Non, certes, ce nétait pas une fille superficielle et vide avec laquelle on est bientôt las de causer.
Il aimait à linstruire, à se faire interroger, à plonger dans cette âme dont une vie évaporée et une éducation bizarre navaient pu faner la fleur dinnocence; il aimait à surprendre lémotion grave et douce qui colorait ce fin visage et le rayon denthousiasme qui animait ces yeux caressants.
Ils parlaient de tout ensemble: de la fausseté du monde, de la bonté de Dieu, de la beauté de lâme, même de lamour.
Lamour était pourtant chose inconnue à Gilberte; elle lavait lu et lavait chanté, elle en parlait, mais sans le comprendre encore.
Elle nommait à son cousin ceux qui lui avaient fait la cour jadis chez son oncle, ou qui lui avaient juré une tendresse immuable.
Je ny ai pas cru, disait-elle, tandis quun sourire découvrait ses dents de nacre, et je les tenais à distance.
Vraiment, vous najoutiez pas foi à leurs sentiments?
Oh! non, car je me fais une autre idée de lamour, du véritable amour, et je sens que ce nest pas cela.
En disant ces mots, elle le regardait bien en face. Non certes, elle navait rien dans le cur qui pût linquiéter, la chère mignonne, et, pour le moment, elle ne songeait quà devenir bonne et pieuse comme Marie et Edmée.
Hélas! et cependant, sans sen apercevoir, elle y buvait à cette source fatale, la pauvre enfant; elle sattachait au jeune ingénieur chaque jour davantage, et dautant plus profondément que ce sentiment nétait pas éclos dun seul jet, comme un coup de foudre; il avait pris de profondes racines en elle; elle aimait celui qui lavait régénérée et qui la regardait au fond de lâme en lui expliquant ce que doit être la tendresse humaine qui fait passer Dieu avant tout.
Un jour vint où elle vit clair en elle-même. Ce jour-là déjà sa position avait changé: son oncle Simiès était mort, frappé subitement dapoplexie. Il navait pas eu le temps de la déshériter et, par son testament, léguait tous ses biens à Mlle Mauduit.
Gilberte souffrit de cette perte; après tout, Simiès lavait aimée et soignée pendant une partie de son enfance et de son adolescence, et elle avait espéré le ramener quelque jour à des sentiments plus chrétiens.
Dieu nen avait pas décidé ainsi; il avait puni brusquement lathée qui avait cru pouvoir se passer de lui toute sa vie et qui avait failli perdre lâme dune enfant en y jetant de funestes semences.
Lorsque Gilberte entra en possession de sa nouvelle fortune, M. Daltier lui dit avec un sourire:
A présent, mignonne, vous pourrez vous marier magnifiquement à qui vous conviendra, car vous voilà devenue ce quon appelle de nos jours: un beau parti.
A cette plaisanterie, Gilberte fronça le sourcil et répondit, évitant les yeux dAlbéric qui cherchaient les siens:
Je ne veux pas me marier encore.
Le même soir, assise au piano, elle chantait, dune voix lente, cette naïve, mais expressive romance tirée de lopérette dOffenbach: "Robinson Crusoé":
Sil fallait quaujourdhui Quelquun mourût pour lui, A cet instant suprême Je vous embrasserais Et puis aussi jirais Jirais moffrir moi-même, Si cest aimer, je laime.
Je sens que sil partait Mon cur éprouverait Une douleur extrême; Et je sens quavec lui Senvolerait aussi La moitié de moi-même. Si cest aimer, je laime.
Quand elle abandonna le piano, elle rougit en voyant fixés sur elle les yeux étincelants de son cousin.
IX
Elle avait dit cela, Edmée, en lair, sans y attacher dimportance!
Elle avait confié à Gilberte que son frère Albéric pouvait bien un de ces jours obtenir la main de Midia, cette jolie Egyptienne rencontrée à Nice et qui lui faisait les yeux doux. Et, certes, Albéric avait toutes les chances pour être accepté; il était beau, riche et si aimé! Dans son enthousiasme fraternel, Edmée ne pouvait douter que ce frère chéri et admiré ne fût le point de mire de toutes les jeunes filles et de toutes les mamans en quête dun gendre.
Pauvre Gilberte! Elle navait pas songé à cela! Certainement Albéric avait trouvé gentille cette petite étrangère aux yeux de charbon, et il désirait en faire sa femme. Mais elle avait donc un bandeau sur la vue? Que croyait-elle donc?
Mon Dieu, tout croulait autour delle! Mais alors, et elle? elle, Gilberte?... A présent quelle était riche, quelle nétait plus une fille sans dot; à présent que tout son cur était plein dAlbéric, lhomme chevaleresque aux aspirations grandes et nobles, elle découvrait soudain quelle nétait rien pour lui.
Mais quel rêve avait-elle donc forgé dans sa petite cervelle enflammée?
Elle avait espéré, en échange de sa tendresse douce et délicate, lui donner la sienne immense, éternelle.
Cet Albéric quelle avait cru attirer lentement à elle, qui lavait transformée en la rendant bonne et croyante, il séloignait soudain, lui retirait sa main et portait à une autre, une étrangère, son affection et les dons exquis que lui avait départis le ciel.
Et elle allait rester toute seule dans la vie, pauvre avec sa richesse, dépossédée non seulement de son divin songe, mais de ses chères croyances.
Car cétait au moment où son âme souvrait à Dieu, à la confiance, à lamour, cest à ce moment que Dieu la frappait rudement, si rudement quelle ne pouvait supporter ce coup.
Ainsi elle sétait trompée, follement trompée? Ce quelle avait cru lire dans les yeux bleus dAlbéric, ce nétait pas de la tendresse.
Ce quil y avait au fond des attentions quil lui prodiguait, ce nétait quune politesse naturelle; ce quelle avait cru démêler dans sa belle voix aux inflexions si douces, ce nétait pas une caresse...
Quétait-ce alors?
Il ne lavait jamais aimée. Il voulait simplement la convertir, et néprouvait pour elle quun intérêt motivé simplement par le désir de guérir son âme païenne.
Ah! cétait comme cela?
Mais la religion nétait donc quun mensonge puisquelle causait de telles déceptions?
Mais ils mentaient certainement, ceux qui disaient que Dieu ne nous frappe que dans la mesure de nos forces: Gilberte navait pas la force de supporter cela.
Aussi elle allait relever la tête orgueilleusement, follement révoltée.
Certes, elle demeurait croyante: à présent quelle avait étudié, elle avait reconnu toutes les preuves de lexistence dun être supérieur à tout, un Dieu. Cela, il lui était impossible de le nier; mais ce Dieu nétait pas bon comme on laffirmait; Il était dur, injuste, implacable, et se jouait de la souffrance des coeurs comme des vents et des flots.
Ah! cétait comme cela? Eh bien! puisquelle ne pouvait plus être athée, elle croirait, la logique étant là, mais elle serait en rébellion ouverte contre ce ciel quelle avait espéré voir souvrir pour elle.
Dieu ne la voulait point, eh bien! elle ne voulait pas non plus de Lui.
Gilberte se disait tout cela, après que sa cousine Edmée leut quittée; elle se disait tout cela, immobile au milieu du salon, blanche comme un suaire, les dents serrées, une inexprimable révolte aux lèvres et aux yeux.
Albéric entra, elle ne le vit pas.
Il sapprocha delle et lui toucha légèrement le bras: elle tressaillit comme si une vipère leût piquée.
Quavez-vous, Gilberte? Etes-vous malade?
Elle ne répondit pas et le regarda durement.
Mais oui, reprit-il inquiet; comme vous êtes pâle! Asseyez-vous, je vais appeler ma mère.
Nen faites rien, je vous en prie, je ne suis pas souffrante.
Alors, quavez-vous?
Elle lenveloppa dun regard étrange où se confondaient la colère, la douleur, presque la haine.
Quavez-vous? répéta le jeune homme. Si cest du chagrin, dites-le moi; vous savez que jai plusieurs fois éclairci vos heures noires.
Vous? sécria-t-elle dune voix âpre.
Mais oui, moi. Voulez-vous vous confier à moi, et nous prierons ensuite ensemble...
Ne me parlez plus de prier! fit Gilberte qui suffoquait de rage. Je ne veux plus jamais joindre les mains et plier le genou. Je hais tout ce qui est là-haut, ajouta-t-elle en montrant le ciel dun bleu intense. Vous mavez appris à connaître un Dieu qui nest pas bon et je ne veux pas le servir, je ne puis pas laimer.
Frappé de stupeur, Albéric la considérait douloureusement.
Il ne lavait jamais vue en tel état.
"Elle souffre, pensa-t-il, mais pourquoi ne me lavoue-t- elle pas?"
Elle était terriblement jolie en ce moment, Mlle Mauduit, mais sa beauté était celle de lange soulevé contre le Maître.
Elle faisait mal à voir, et cependant on ne pouvait sempêcher de ladmirer.
A la fin il séloigna lentement, disant avec une tranquillité apparente:
Je savais bien que vous étiez malade; mais si vous ne voulez pas vous laisser soigner, je ne puis vous y forcer. Jespère, tout à lheure, vous retrouver plus calme.
Gilberte le regarda séloigner sans un geste pour le retenir.
Et cependant, si, à ce moment, faisant taire son orgueil, elle lui eût murmuré tout bas, calme et confiante comme jadis: Je suis très malheureuse!" il laurait si bien consolée, il eût été si affectueux, si bon! Qui sait même si son secret ne se fût point échappé de ses lèvres sévères pour réjouir délicieusement le cur de la pauvre enfant?
Mais non; elle monta à sa chambre et là, senfermant, elle regarda en face presque avec défi le crucifix suspendu au- dessus de son lit, dernier présent de Mme Daltier:
Voilà donc ce que tu mas envoyé parce que je me suis soumise, parce que jai cru en toi et que je tai aimé, aimé plus ardemment encore que celui qui ma gagnée à toi? Je me suis livrée à ta miséricorde, je tai tout offert, jai pleuré mes fautes et mes erreurs, jai cherché à les expier, et voilà ma récompense, Dieu incapable! Je ne te demandais ni un bonheur impossible, ni la fortune, ni la santé, je ne te demandais que le cur dAlbéric, et tu me le voles pour le donner à une autre!
Froidement elle décrocha du mur la croix divoire et la serra dans un tiroir; elle retira de sa poche un petit chapelet de lapis et lenvoya rejoindre le crucifix.
Cela fait, elle se laissa tomber sur un pouf et sanglota longuement, la tête dans ses mains. Ces larmes apaisèrent ses nerfs, mais ne noyèrent pas sa révolte.
Avant que la nuit ne tombât, Gilberte sonna sa femme de chambre, shabilla coquettement et sortit avec elle.
Elle rapporta de sa promenade deux livres aux titres honteux qui durent sétonner de se trouver dans la maison Daltier; puis un rouleau de romances aussi lestes que celles quon chantait autrefois chez M. Simiès.
Le dîner sonna; Gilberte y parut dune manière excentrique, portant un corsage découvert très bas sur la poitrine.
Dailleurs, ce nétait pas seulement son costume qui surprenait les yeux, mais lexpression altière, presque démoniaque de sa physionomie.
Mme Daltier échangea un coup dil avec son mari.
Quant à Albéric, il jeta à sa cousine un regard glacé.
Mais nul ne releva linconvenance de ce vêtement.
Après le repas, pendant lequel Gilberte ne desserra les dents ni pour parler ni pour manger, on passa comme à lordinaire au salon.
Edmée et Marie sassirent au piano, les hommes prirent leur journal, Mme Daltier son tricot; Gilberte exhiba un des fameux volumes au titre scabreux, quelle se mit à lire tranquillement.
Leur galop à quatre mains achevé, les musiciennes appelèrent Gilberte.
A ton tour, chérie, dirent-elles, chante-nous Robinson Crusoé, tu sais, la romance que tu dis si bien:
Sil fallait quaujourdhui Quelquun mourût pour lui...
Oh! non, pas cela, répondit la jeune fille dont un sourire sarcastique plissait la lèvre rouge. Jai ici de la musique plus nouvelle.
Et elle choisit, parmi les feuilles quelle avait achetées récemment, quelques couples tirés dune opérette en vogue.
Pendant ce temps, Albéric attirait à lui, nonchalamment, le livre que sa cousine venait dabandonner sur son siège.
Il louvrit au hasard. Cétait un de ces romans à la mode, dun réalisme brutal, sans style comme sans pudeur.
Le rouge monta au front du jeune homme: "Elle lit cela!" se dit-il avec stupeur.
Au fond, Gilberte nen avait pas lu quatre lignes, sa pensée étant ailleurs pendant quelle tournait les pages, mais voilà, elle voulait braver lunivers entier, et surtout braver celui qui avait cru la ramener à la saine raison chrétienne.
Ce quelle chantait en ce moment pouvait aller de pair avec ce volume; les paroles en étaient dune poésie heurtée, violente et passionnée.
Tous écoutaient avec surprise cette jolie voix de cristal répéter ces mots presque inconvenants.
Le front de Mme Daltier se couvrit dun nuage: par bonheur M. Daltier était sorti après le dîner; lui, neût pas été si indulgent.
Lorsque Gilberte se tut, nul de lui demanda de récidiver; ses cousines navaient rien compris aux étranges couplets et se mirent à causer avec elle.
Gilberte parlait haut, faisant de lugubres plaisanteries, et son rire ne sonnait pas franc.
Mme Daltier sapprocha de son fils:
Albéric, sais-tu ce quelle a, ce soir?
Je lignore, ma mère, répondit tristement le jeune homme, mais à coup sûr il sest passé quelque chose, car elle nest plus la même.
Un instant Gilberte se trouva près dAlbéric; il lappela, et sans lever les yeux sur elle:
Cest vous qui lisez cela? demanda-t-il froidement en montrant le volume quelle avait apporté.
Oui, répondit-elle dune voix nette.
Il posa le livre sur un guéridon sans mot dire, mais son visage exprimait un dédain voisin du dégoût.
Puis, apercevant Edmée qui samusait à feuilleter les partitions de sa cousine, il reprit:
Je vous défends de laisser traîner ici cet ouvrage.
Vous me défendez? fit Gilberte avec hauteur.
Oui.
Et en même temps il la regarda de telle façon que limpérieuse enfant baissa les yeux.
Il possédait toujours sur elle la même influence, mais jadis dun mot il savait la calmer, tandis que maintenant!...
Quétait-il donc arrivé encore une fois?
Cest que, poursuivit-il, mes soeurs nont pas été habituées à trouver sous leurs mains des écrits de ce genre; jugez quel serait leur étonnement en lisant seulement ce titre.
Cest vrai, répondit Gilberte avec amertume, jaurais au moins dû penser que je suis ici chez vous, non chez moi.
Pardonnez-moi de vous le rappeler, alors, dit-il en sinclinant avec courtoisie, mais vous paraissez oublier que les idées de ma famille et les vôtres sont différentes.
Atteinte au fond du cur, Gilberte ne répliqua pas; il avait raison et il la méprisait peut-être.
Oh! ce regard quil lui avait lancé, elle nen pouvait supporter même le souvenir.
Et cependant elle pliait malgré elle; il lui donnait des ordres et elle obéissait en dépit de sa propre volonté.
Où donc prenait-il ce ton de maître, cette autorité à laquelle elle ne pouvait résister?
Mais oui, il avait raison cent fois. Est-ce quelle devait se permettre ce quelle se permettait là? Est-ce quelle devait exposer ses jeunes cousines à trouver sous leurs yeux ce quelles navaient jamais vu encore.
Allait-elle souiller ce foyer ami qui lavait recueillie alors quelle était seule et abandonnée?
Gilberte se sentait honteuse, mais elle souffrait dune manière trop aiguë pour reculer dans le chemin de la rébellion où elle avait fait le premier pas.
Quand vint lheure de faire la prière en commun, elle se leva, traversa le salon et sortit; elle lavait dit, elle ne voulait plus jamais prier.
Quand elle entendit les autres remonter au premier étage pour se coucher, elle parut sur le palier et embrassa ses cousines, mais elle oublia de tendre la main à Albéric.
Celui-ci en éprouva une grande douleur et murmura en la regardant regagner sa chambre:
Jespérais lui faire quelque bien; naurais-je été, sans le vouloir, que linstrument du mal?
Comme elle rentrait chez elle, Gilberte saperçut que Mme Daltier la suivait.
Celle-ci referma la porte derrière elle, sassit sur un fauteuil bas, et, prenant la main de sa nièce, elle lattira à elle:
Gilberte, veux-tu me dire ce qui tarrive?
Rien, ma tante, dit lenfant en détournant son regard.
Si tu souffres, pourquoi me le cacher? Si quelquun ta fait de la peine, avoue-le-moi, mais ne prends pas de ces airs révoltés qui font mal à voir. Réponds-moi, quas-tu?
Gilberte avait la poitrine serrée, les sanglots lui montaient à la gorge, mais elle les refoula et répondit dun ton léger:
Ma tante, vous êtes bien bonne de vous inquiéter à mon sujet; je nai ni peine ni malaise, seulement, vous savez, je suis un peu fantasque.
Alors, tu nas rien à mapprendre?
La jeune fille hésita une demi-seconde. Allait-elle se jeter dans les bras affectueux de Mme Daltier, tout lui avouer, pleurer sur ses genoux comme un enfant et recevoir ses consolations?
Mais le mauvais ange lui souffla un mot à loreille.
Rien, ma tante, répondit-elle encore.
Etouffant un soupir, Mme Daltier se leva, baisa sa nièce au front et quitta la chambre.
X
Cela dura quinze jours pendant lesquels une gêne visible pesa sur la famille Daltier.
Tous, ils aimaient trop Gilberte pour ne pas souffrir de létat dans lequel ils la voyaient.
Jamais on ne lavait connue ainsi.
En effet, quand, un an auparavant, elle leur était arrivée, imbue des théories de son oncle, elle les cachait, au moins, ces théories; elle dominait ses impressions, se montrait souriante et douce, surtout aimante.
Aujourdhui elle semblait prendre à tâche dafficher son dédain pour toutes les choses saintes ou bonnes, de revenir à ses goûts mondains dautrefois. Et puis elle avait perdu sa grâce caressante; son ton était bref, coupant, son regard empreint de dureté; lexpression de son visage décelait une amère ironie, et il y avait du scepticisme dans son sourire.
Quel vent dorage avait donc passé sur cette jeune âme qui sétait ouverte si peu auparavant à la vérité, à la lumière?
Quelle aile de démon avait donc effleuré ce front dange repentant?
Tous souffraient autour delle.
M . Daltier avait le front soucieux et ne répondait quavec contrainte au bonjour et au bonsoir de sa nièce.
Mme Daltier avait tenté quelques tendres réprimandes à divers intervalles auprès de la jeune révoltée; Gilberte les avait écoutées dun air poli, mais nen avait tenu aucun compte.
Elle changeait au physique comme au moral: sa beauté rayonnait, éblouissante, mais elle revêtait quelque chose de presque diabolique.
Une seule fois on put comprendre que le drame intime qui se jouait dans ce cur fermé devait être douloureux.
Ce fut le premier dimanche où Mlle Mauduit refusa daller à la messe.
Vous ne croyez donc plus à rien? lui demanda son cousin qui la regardait fixement.
Elle répondit dun ton morne:
Je ne crois plus quà labandon de Dieu.
Et, agenouillé devant lautel, lâme profondément affligée, Albéric murmura:
Seigneur, quelle croix trop pesante lui avez-vous donc envoyée?...
Et de ce jour il se dit quun grand désespoir avait passé sur cette âme altière; seulement il nen devina point la cause.
Seules Marie et Edmée continuèrent à se montrer aussi affectueuses pour Gilberte et Gilberte demeura avec elles ce quelle était auparavant.
Elle se disait:
"Je ne veux pas faire ombre à leur vie; à elles je cacherai mes sentiments de révolte, mes livres mauvais, mes romances libres; je ne veux pas que, par ma faute, une rougeur monte à leur front."
Aussi quittait-elle avec les jeunes filles son ton acerbe et railleur, ne voulant pas entraîner avec elle ces deux anges dans son enfer.
Un soir pourtant, elle oublia leur présence; on était à la campagne, groupés sous la véranda. Gilberte, assise sur un siège de bambou, alluma tranquillement une cigarette turque et commença à fumer.
Plongé dans la lecture de sa gazette, son oncle ne la vit pas; Mme Daltier demeura clouée détonnement sur son fauteuil.
Albéric sapprocha de sa cousine, et, très froidement, enleva de ses lèvres roses la fine cigarette.
Elle leva sur lui ses grands yeux flambants de courroux.
Vous vous feriez mal, dit-il dun ton glacé.
Et il revint à sa place.
Marie et Edmée riaient en regardant curieusement leur amie; ce nétait pas dans leur monde que les jeunes filles prenaient une si bizarre désinvolture ni ces manières cavalières.