Une Pupille Genante

Chapter 1

Chapter 14,128 wordsPublic domain

Roger DOMBRE ( pseud. of Mme Andrée SISSON née LIGEROT, 1859- 1914), Une pupille gênante (1890), ici dans l’édition de 1926

Produit par Daniel FROMONT

Collection Familia

Roger DOMBRE

Une Pupille gênante

PARIS

GAUTIER ET LANGUEREAU, EDITEURS

55, quai des Grands-Augustins, et 18, rue Jacob

1926

Tous droits de traduction d’adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.

UNE PUPILLE GENANTE

PREMIERE PARTIE

I

Jacques Simiès ouvrit un œil, puis l’autre, bâilla, s’étira et demanda à son valet de chambre, Lazare, qui venait écarter les persiennes:

— Lazare, quelle heure est-il?

— Monsieur, il est dix heures.

— Quel temps fait-il?

— Ni beau ni laid, Monsieur, et le baromètre est au variable.

— Bien, comme cela tu ne te compromets pas. Y a-t-il des lettres?

— Pas beaucoup: voici le courrier d’ailleurs, Monsieur peut voir.

Et Lazare déposa sur la table de nuit quelques journaux et quelques enveloppes médiocrement garnies.

— Tant que cela? fit indolemment le viveur en s’étirant de plus belle. Bah! à tout à l’heure les affaires sérieuses. Lazare, j’ai faim.

— Je vais apporter à Monsieur son chocolat.

— Très cuit surtout. Cette brute de Césarine m’envoie toujours de l’eau chaude.

— Je vais y veiller, Monsieur.

Et, après avoir laissé entrer lentement dans la chambre un jour atténué par les rideaux de guipure, Lazare sortit.

Simiès referma les yeux avec un indicible sentiment de bien- être, et dans son cerveau encore engourdi flotta la vision de la veille.

Ah! la bonne soirée qu’il avait passée au café de Paris! Dieu! qu’on avait ri! Ce diable de Pinsonneau en avait-il raconté des farces de sa vie de garnison! et avait-on assez raillé le clergé, les prêtres et les mômeries des cléricaux! et l’excellent Moët qu’on y avait sablé, sans compter le Moselle pétillant et le Tockay exquis!

Par exemple les cigares laissaient un peu à désirer, mais Simiès était rendu difficile par ceux que lui envoyait son ami de la Nouvelle-Orléans.

Décidément ce souper et les rires qui l’avaient accompagné l’avaient creusé; et ce diable de Lazare qui n’apportait pas son déjeuner, quel lambin, quelle brute! c’était à lui casser une canne sur le dos!

En attendant, Simiès allait lire son courrier; il se souleva sur son lit pour se mettre sur son séant non sans esquisser une grimace de douleur.

— Ces s... rhumatismes! gémit-il.

C’est que celui qu’on appelait jadis le beau Simiès avait soixante ans, et bien heureux encore était-il d’en être quitte à si bon marché avec les infirmités de cet âge.

Il attira à lui son binocle qu’il ajusta sur son nez et prit dans la masse une carte bleutée sur laquelle courait une écriture élégante.

— Bon! dit-il avec ennui, une demande d’argent; je connais ça, mais cette fois encore je ferai la sourde oreille, car j’ai pour principe qu’il ne faut pas prêter aux autres, surtout à ceux qui, selon toute probabilité, ne peuvent rendre ce qu’ils ont emprunté. Qu’est-ce encore? Ah! Cathellin qui m’invite à dîner: ma foi, ce ne sera pas drôle, des jeunes mariés! Quelle idée aussi lui a pris d’épouser cette veuve?... Quant aux journaux, voyons... voici le Figaro, l’Intransigeant... Tiens, le Quotidien qui manque à l’appel? Ces gredins l’auront gardé à la cuisine pour le déguster avant moi, je vais leur laver la tête d’importance... Par le diable, qu’est-ce que cette épître sur papier d’affaires, qui s’est glissée sous les gazettes?... Bien! maître Briant, le notaire de Léo!... qu’est-ce qu’il peut avoir à m’apprendre?... Pourvu que cet imbécile de Léo n’ait pas commis encore quelque bévue! il n’a jamais réussi en rien. Et moi qui ai des capitaux dans sa plantation des Antilles; pas lourds, heureusement; la perte ne serait pas grande. Diable! quatre pages de thème; il est épistolier, le notaire! voyons ce qu’il me veut.

Simiès se mit à lire attentivement: le soleil, pâlot et terne, joua cependant un instant sous les rideaux aux teintes douces, arrachant une étincelle d’argent aux aciers des chenets, au bronze doré des candélabres, aux socles des coupes; baisant au passage le visage rieur d’un faune de marbre.

Simiès l’épicurien lisait toujours; autour de lui tout respirait non seulement le bien-être, mais le luxe absolu épanoui là sans lourdeur, avec goût, avec art, selon le caprice du possesseur égoïste et raffiné.

Lorsque Lazare reparut, portant en équilibre sur sa main le plateau où fumait le chocolat vanillé et onctueux accompagné de rôties toutes chaudes, il faillit reculer à la vue de son maître: soulevé sur sa couche moelleuse, celui-ci, furieux, montrait le poing au ciel de lit qui n’en pouvait mais et froissait dans ses doigts une lettre lacérée. Son visage, ordinairement rose et empreint d’une expression railleuse, était devenu jaune, marbré de taches foncées; ses yeux verdâtres flamboyaient; ses cheveux gris se hérissaient de colère sur le crâne légèrement dépouillé au sommet du front.

Simiès n’était pas beau à voir ainsi, lui qui passait en général pour un homme encore agréable à regarder en dépit de son âge mûr.

En apercevant son valet de chambre, il l’apostropha rudement:

— Allons, maraud, tête de buse, animal, on ne veut donc pas que je déjeune ce matin?

— Monsieur avait recommandé que son choc...

— Butor! vas-tu raisonner? apporte-moi ça et plus vite.

Tout tremblant, Lazare obéit.

Lorsque Simiès eut avalé une gorgée du liquide fumant, il s’écria avec un redoublement de fureur:

— Triple brute, à présent tu veux m’ébouillanter! Ne pouvais-tu m’avertir que le chocolat sortait du feu? Assassin, va! J’ai la peau de la langue enlevée; vous l’avez fait exprès; vous voulez ma mort, vous autres idiots. Tiens!

Et, d’un geste violent, Simiès envoya rouler la tasse et son contenu sur le tapis, entre les jambes de l’infortuné Lazare qui se mit à hurler de douleur.

Cela fit rire Simiès et Lazare se calma; au fond il savait que les boutades de ce maître exigeant ne duraient pas et qu’il fallait les supporter; il y avait tant de petits profits à ramasser dans cette maison de célibataire riche! c’eût été folie de la quitter.

— Tu vas nettoyer le tapis, reprit M. Simiès en indiquant la tache noirâtre étalée sur la moquette rouge.

— Monsieur me permettra au moins de changer de pantalon? répondit piteusement Lazare.

— Va! mais fais vite. Il s’imagine que sa peau est brûlée peut-être! ces gens sont si douillets! grommela Simiès en s’allongeant dans son lit avec béatitude.

— Qu’est-ce que Monsieur va prendre à la place de son chocolat? demanda Lazare prêt à sortir.

— Du thé et qu’on ne me fasse pas attendre.

Dix minutes après, Lazare rentrait, la théière sur le plateau, une éponge dans l’autre main pour réparer les méfaits de son maître.

Tout en déjeunant Simiès suivait machinalement de l’œil les évolutions du domestique; puis, soudain, posant la moitié d’une rôtie sur le bord de la soucoupe:

— Dis donc, Lazare, sais-tu la tuile qui me tombe dessus?

— Non, Monsieur, répondit Lazare sans relever la tête.

— Eh bien!... mais écoute donc, imbécile, ton tapis est assez lavé.

Le pauvre garçon se dressa sur les genoux et demeura bouche béante, l’éponge en suspens.

— Il m’arrive, reprit Simiès, que mon neveu des Antilles, M. Léo, tu sais, est mort.

— Ah!... et Monsieur va hériter sans doute? fit Lazare dont les grosses lèvres s’élargirent dans un vaste sourire.

— Idiot! ce ne serait pas une tuile. Ma nièce sa femme et sa fille revenaient en France à pleines voiles avec moins d’argent dans leur cassette qu’il n’y en a au fond de cette tasse lorsque la première mourut au moment de toucher terre.

— Aïe! et la demoiselle alors?

— Voilà: l’enfant est à ma charge à présent, c’est ça qui est amusant!

— Elle n’a donc pas de parents plus proches que Monsieur?

— Non, quelques cousins éloignés à je ne sais combien de degrés. Je suis son tuteur et son unique soutien, ainsi que le dit en termes pompeux le notaire qui m’écrit.

Dans sa stupéfaction Lazare laissa tomber son torchon et son éponge.

— Alors voilà Monsieur père de famille?

— Parbleu! et c’est ce qui m’enrage.

— Je savais bien que ce n’était pas le chocolat, pensa Lazare. Et, reprit-il tout haut, il va y avoir ici une jeune demoiselle? c’est ça qui va être drôle!

Et Lazare se tint les côtes pour mieux rire.

— Butor, ne ris donc pas ainsi, tu m’agaces les nerfs. Ainsi tu trouves cette idée amusante?

— Dame!

— Mais ce n’est qu’une enfant, une mioche, une galopine enfin de neuf à dix ans, qui va être capricieuse, assommante, pleurnicheuse, tu comprends que je l’envoie à tous les diables; voilà ma bonne petite vie tranquille tout à fait bouleversée.

Et Simiès fit mine de s’arracher quelques cheveux gris, ce qui, vu la position qu’il gardait dans son lit, lui donnait l’air passablement grotesque.

Lazare se leva sur ses longues jambes, et, le visage soudain illuminé par une pensée riante:

— Monsieur oublie que les petites filles, ça se met au couvent.

— Au couvent? brute que tu es! ma nièce chez des nonnes?

— La langue m’a fourché, Monsieur, je voulais dire à la pension. Y a des établissements laïques...

— Parbleu! je n’y songeais plus! Certainement qu’il y en a, Paris en regorge, et des lycées aussi pour les fillettes! Où avais-je donc la tête? s’écria Simiès en se remettant sur son séant. Tiens, Lazare, tu es un brave garçon de me l’avoir rappelé, tu auras vingt francs pour remplacer le pantalon qui a reçu le chocolat. Au fait, des pensions laïques ça ne manque pas ici. Certes, j’y aurais pensé plus tard, mais j’étais si troublé! Je suis sauvé; le lendemain même de son arrivée, j’y mettrai Gilberte. Ah! quelle bénédiction! il faut que dès aujourd’hui je m’occupe de cela et cherche une maison convenable où les jeunes filles soient élevées sans les mômeries des couvents qui les rendent ridicules. Lazare, vite mes pantoufles, ma robe de chambre, je veux sortir avant midi; tu diras à Philippe d’atteler dans une demi-heure.

Rentré en grâce, Lazare habilla son maître, puis il alla conter à la cuisine l’événement qui survenait à la maison et qui fit ouvrir de grands yeux à Philippe, à Césarine et à Mme Dutel, la femme de charge.

II

Simiès lisait le Quotidien au coin d’un magnifique feu de bois, les pieds sur les chenets, chaussé de bonnes pantoufles, vêtu d’une splendide robe de chambre fourrée, et tout en fumant un cigare exquis il applaudissait aux inepties de son journal préféré.

La porte s’ouvrit et Mme Dutel poussa devant elle une mignonne fillette en s’écriant d’une voix nasillarde:

— Voilà l’enfant, Monsieur; le voyage s’est bien accompli, mais la petite demoiselle a dû avoir un peu froid, car elle est pâle et elle n’a pas voulu manger en route.

— C’est bien, Madame Dutel, à présent laissez-nous.

La femme de charge obéit et Simiès demeura seul avec la fillette qui le regardait craintivement à travers le nuage de cheveux d’or qui lui couvrait le front.

Elle était blanche comme un lis dans ses vêtements de deuil, mais elle ne semblait pas intimidée en entrant dans cette maison inconnue, et elle se tenait sérieuse, droite comme un cierge.

— Bonjour, mon oncle, dit-elle en tendant sa petite main gantée à M. Simiès et sa voix résonna claire et mélodieuse comme un chant.

— Bonjour, Gilberte, répondit Simiès en effleurant de ses moustaches grises le front pur de la fillette.

Elle le regarda de nouveau, fixement, de ses grands yeux noirs, un peu sombres et poursuivit:

— C’est vous qui êtes mon tuteur?

— Oui, c’est moi.

— Qu’est-ce que c’est, un tuteur?

— Celui qui a droit sur vous à la place de votre père et de votre mère.

— A la place de papa et de maman?

L’enfant prononça ces mots d’un accent intraduisible et ses prunelles de diamant se voilèrent au souvenir des parents qui n’étaient plus.

Elle reprit:

— Vous ne me les remplacerez jamais.

— Je n’ai pas cette prétention, riposta Simiès un peu piqué; moi je ne vous passerai pas vos caprices, n’y comptez pas. Ils devaient vous gâter, vos parents?

— Je ne sais pas, ils me chérissaient comme je les chérissais, voilà tout ce que je peux dire.

Simiès eut un sourire ironique au coin de ses lèvres minces.

— Est-ce que vous seriez sentimentale par hasard, petite fille?

— Sentimentale, qu’est-ce que c’est?

— Au fait, vous ne pouvez comprendre cela, mais je vous guérirai de vos idées ridicules.

— Est-ce donc une idée ridicule que d’aimer ses parents et de se souvenir d’eux s’ils ne sont plus?

— Non certes, mais je vois une chose, c’est qu’on vous a laissée raisonner tant que cela vous plaisait.

— Raisonner? mais oui, tant que ce n’était pas impoli. Maman aimait à savoir ce que je pensais; d’ailleurs elle m’élevait bien.

— Ah! vous ne vous ménagez pas les compliments, vous croyez- vous une petite perfection?

— Oh! non, mon oncle, j’ai bien des défauts.

— Vraiment? et lesquels?

L’enfant parut embarrassée.

— Etes-vous menteuse?

— Oh! mon oncle, s’écria Gilberte indignée, je n’ai jamais menti de ma vie. Mentir, mais c’est affreux!

— Vraiment? fit Simiès avec son éternel ricanement, alors vous n’êtes pas femme.

— Pas femme?

L’enfant ne comprenait pas.

— Eh! oui, vous ne connaissez donc pas cette parole d’un diplomate arrangée plus tard par je ne sais quel homme d’esprit: "La parole a été donnée à la femme pour déguiser sa pensée".

Gilberte ouvrit tout grands ses yeux sombres.

— Vous ne comprenez pas? Quel âge avez-vous?

— Neuf ans, répondit Gilberte en redressant sa taille fluette.

— Vous êtes grande pour votre âge. Et si l’on vous coupait les cheveux, que diriez-vous?

L’enfant recula d’un pas et ses prunelles flamboyèrent.

— Je ne veux pas!

— Ah! vous êtes coquette?

— Je ne sais pas, mais maman aimait mes cheveux flottants sur mes épaules, je veux les conserver ainsi.

Simiès hocha la tête et étendit la main pour tâter la chevelure souple et dorée de la fillette.

— Gardez-les, je ne veux pas vous priver d’une si jolie parure; d’ailleurs, je ne vous gronderai jamais pour être vaniteuse; c’est permis aux petites filles.

— Pourquoi?

— Parce que... mais, au fait, vous n’êtes pas encore à l’âge où l’on a du plaisir à être belle. Vous croyez-vous laide?

Gilberte se haussa sur ses petits pieds afin d’apercevoir dans le miroir sa mignonne image.

— On m’a souvent dit que je suis jolie, mais je ne sais pas si c’est vrai.

— Aimeriez-vous à être jolie?

— Oh! oui.

— Eh! eh! ricana le vieillard, vous allez bien, ma nièce, déjà femme!

— Y a-t-il du mal à désirer cela? J’aime tout ce qui est beau; je serais désolée d’être laide.

— Bon, voilà pour la coquetterie. Maintenant, êtes-vous gourmande?

— Je ne ferais pas de bassesses pour un bonbon, répondit dédaigneusement Gilberte, seulement...

— Seulement quoi?

— Je n’aime pas beaucoup la soupe et pas du tout les œufs brouillés et les épinards.

— Vraiment? eh bien! moi, je vous apprendrai à manger de ces trois choses et vous verrez que, après quelques essais, vous en raffolerez.

L’enfant ne répondit pas, mais sa petite figure exprima l’effroi.

— Ah! encore une question: êtes-vous curieuse?

— Non, mon oncle, maman m’enseignait à être discrète.

— C’est bien, nous verrons cela. Et paresseuse?

— Je ne sais pas... peut-être un peu pour me lever de bonne heure l’hiver.

— Et pour vos études?

— Je ne sais pas encore grand’chose, mais j’aime à apprendre.

— Qu’étudiez-vous?

— La musique, puis le calcul, la grammaire, la géographie, l’histoire, l’anglais et l’allemand, le catéchisme...

Simiès bondit.

— Le catéchisme?... Vous le laisserez de côté.

— Pourquoi? maman y tenait beaucoup.

— Oui, votre mère était une bigote, murmura le vieillard entre ses dents. Enfin, reprit-il plus haut, je modifierai votre éducation à mon gré désormais. Vous pouvez maintenant aller jouer ou vous reposer comme vous voudrez; Mme Dutel qui couchera près de vous va vous conduire à votre chambre.

Il sonna la femme de charge qui emmena Gilberte.

L’appartement destiné à la fillette était agréable, car Simiès aimait le luxe partout autour de lui; rose et blanc avec de soyeux rideaux au lit et à la fenêtre, des fleurs fraîches dans des cornets de cristal, un tapis moelleux, un feu clair dans la cheminée, une température douce et égale, des meubles élégants; le regard charmé de Gilberte inspecta les murailles qu’ornaient quelques tableaux représentant des sujets mythologiques ou des membres de la famille Simiès.

— Il n’y a pas de bon Dieu ici, fit-elle très grave.

— Oh! ce n’est pas de ces choses-là qu’il faut chercher chez nous, ma petite demoiselle, répondit Mme Dutel, bonne femme au fond, mais absolument nulle et platement soumise aux idées de son maître.

— Pourquoi?

— Dame, parce que Monsieur ne croit pas à la religion.

— Comment ferai-je ma prière?

— Je ne sais pas; il ne faut toujours pas parler de ça à votre oncle, il se fâcherait.

— Pourquoi? demanda de nouveau l’enfant.

— Pourquoi? eh! parce que ça lui déplaît. Est-elle drôle, cette petite, avec ses pourquoi? Je pense bien qu’elle ne va pas me questionner comme cela sur tout, grommela tout bas la vieille femme.

Gilberte soupira et se laissa enlever ses vêtements de sortie sans plus parler.

Le dîner sonna; elle se rendit à la salle à manger, un peu triste et fatiguée d’une journée de voyage.

Ce soir-là son oncle ne la tourmenta pas, et, voyant qu’elle s’endormait sur sa chaise, il ordonna qu’on l’emportât pour la coucher, ce que fit Lazare avec des précautions presque maternelles; le brave garçon était le seul peut-être en cette étrange demeure, qui conçût pour l’orpheline une pitié sincère.

Gilberte dormit comme dorment les enfants de son âge, d’un sommeil profond et doux, et sa mère, remontée là-haut, dut laisser tomber une larme sur ce front d’ange qui allait perdre sous ce toit impie la divine candeur et la piété naïve qui semblaient jusqu’à présent innées en sa petite âme.

III

— Non, je n’aime pas mon oncle, disait Gilberte en secouant sa tête blonde avec mélancolie.

— Pourquoi? demanda à son tour Lazare en frottant énergiquement son argenterie tandis que la petite fille le regardait faire avec distraction.

— Parce que... parce que... je ne sais pas; il est si différent de mon pauvre papa.

— Il est cependant bon pour vous quelquefois, à sa manière.

— Oui, à sa manière, répéta Gilberte.

— Est-ce qu’il vous fait peur? demanda Lazare en secouant sa peau de chamois.

Gilberte allongea ses lèvres roses:

— Non, sauf quand il se met en colère. Papa se fâchait quelquefois, lui aussi, mais sans crier comme mon oncle. Et puis mon oncle il dit des choses, des choses enfin qui sont tout le contraire de ce que disait maman.

— En fait de religion sans doute?

— Oui, en fait de religion. Est-ce que vous pensez comme mon oncle, vous, Lazare?

— Dame, Mam’zelle, Monsieur est si savant; autrefois, moi, je croyais comme vous; à présent ça a changé. Monsieur m’a dit tant de fois que j’étais un imbécile auparavant.

— Ah!

Et Gilberte rêva quelques minutes sur ces paroles, son fin menton blanc dans sa petite main délicate.

— Est-ce que vous vous plaisez à Paris? reprit Lazare pour rompre le silence.

— Je suis si peu sortie encore! répondit l’enfant.

— Dame, Mam’zelle, vous vous êtres enrhumée et vous n’avez pu beaucoup vous promener. C’est tout de même une chance, allez, cette bronchite qui vous tient là; sans elle, vous entriez en pension tout droit.

— C’est joli, ici, dit Gilberte qui suivait sa rêverie; mais chez mon papa c’était plus beau encore.

— Aux Antilles, n’est-ce pas?

— Oui; il y avait la mer si bleue, des fleurs si parfumées, un jardin superbe.

— Mais, si vous aimez la campagne, vous vous plairez aux Marnes.

— Aux Marnes?

— Oui, une grande propriété que possède Monsieur dans l’Isère. Moi, j’aime mieux la ville, parce qu’il y a les amis, les cafés où l’on va un peu rire avec les camarades quand on a fini l’ouvrage. Cependant aux Marnes on reçoit quantité d’étrennes; Monsieur a beaucoup de visites, vous y mènerez joyeuse vie, allez, Mademoiselle.

— Moi, je ne dois pas m’amuser cette année, Lazare, fit Gilberte en jetant un regard éloquent à ses vêtements noirs.

— Oh! que si; Monsieur vous fera bien divertir pour peu que vous vous y prêtiez un peu. Plus vous vous montrerez gamine et dégourdie, plus il vous gâtera; il est comme ça, Monsieur.

— Maman n’aimait pas, au contraire, que je me montrasse ainsi.

— Ah! c’est certain qu’il est plus joli pour une demoiselle de n’être pas trop garçon, mais puisque Monsieur est votre maître à présent et que c’est son goût, faut vous permettre de petites diableries qui le feront rire.

Gilberte ne répondit pas et alla chercher sa poupée délaissée sur le tapis.

Son oncle était bien peu apte, hélas! à comprendre cette nature fine et aimante qui, avec une éducation chrétienne, fût devenue exquise. Le malheureux voulait, selon son expression, façonner à sa manière le caractère et l’esprit de la fillette, en faire une philosophe, une libre penseuse, et Dieu sait que cette œuvre satanique lui était facile, car l’enfant était jeune et son intelligence aimait à fouiller tous les mystères, à savoir tout ce qu’elle ignorait.

Néanmoins, Gilberte n’avait pas fait un grand pas dans le cœur de Simiès: il n’admirait encore en elle que sa beauté qui le flattait; il était fier quand il la montrait à ses amis ou, s’il sortait avec elle, d’entendre murmurer autour de lui:

"La ravissante fillette!"

Seulement le sérieux et la mélancolie de ses neuf ans l’ennuyaient.

"Bah! se disait-il, sous peu de jours elle va entrer en pension et quel débarras. Je ne l’en retirerai que pour la marier, et vive la joie! ma tutelle ne m’aura pas trop pesé!"

En attendant, il pesait assez durement sur la vie de l’enfant et se montrait parfois dur jusqu'à l’exagération.

Un matin, à déjeuner, on servit des œufs brouillés, la bête noire de Gilberte!

Elle refusa de se servir lorsque le plat lui fut présenté et elle leva sur son oncle un regard craintif qui n’échappa point au despotique vieillard.

Il fit signe à Lazare qui obéit à regret et il mit lui-même sur l’assiette de la petite fille une portion assez considérable du mets détesté.

L’enfant résista d’abord.

— Si vous ne mangez pas cela tout de suite, lui dit Simiès avec rudesse, je fais étrangler aujourd’hui même votre chien Néro que vous aimez tant.

Entre son fidèle ami et les œufs brouillés Gilberte ne balança point et se mit en devoir d’obéir, mais son petit cœur se soulevait bien fort et elle pensait:

"Comme il est méchant, mon oncle!"

Pendant ce temps Simiès se félicitait in petto, se disant:

"Décidément je suis fait pour élever et mâter les petites filles indisciplinées; mon système est parfait."

Le repas terminé à la grande satisfaction de Gilberte, il l’envoya s’habiller pour sa promenade quotidienne; mais au bout d’un quart d’heure Mme Dutel vint prévenir son maître que l’enfant, tout à fait malade, ne pouvait sortir; il fallut la coucher et la nourrir de thé pendant quarante-huit heures. Comme elle eut un peu de fièvre et que Simiès, effrayé des conséquences de sa dureté, fit venir le médecin, celui-ci déclara que ce n’était qu’un accident, mais que la petite fille était d’une constitution délicate qui exigeait de grands ménagements.

— Elle va entrer en pension la semaine prochaine, dit le terrible oncle qui aspirait à cet instant de toutes les puissances de son âme.

— En pension? Eh bien! dans l’intérêt de votre nièce, je vous conseille de la garder un peu plus longtemps auprès de vous; vos soins lui sont nécessaires.

— Mais, docteur! s’écria l’infortuné tuteur, elle sera bien mieux soignée chez les dames H... que chez moi qui n’ai pas l’habitude des petites filles.

— Je ne suis pas de votre avis. Que vous importe de la conserver quelques jours ici? Il serait bien plus ennuyeux pour vous si les dames H... vous la renvoyaient tout à fait malade, une semaine après son entrée chez elles.

— C’est vrai, murmura l’égoïste, épouvanté de cette perspective.

Et il se décida à confier Gilberte aux soins de Mme Dutel encore une quinzaine.