Une Politique Europeenne La France La Russie L Allemagne Et La

Chapter 3

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Familièrement surnommé «l'oncle Paul» par la confiance des Burghers, reconnaissants de la bonhomie avec laquelle il met au service de leurs intérêts particuliers la profonde expérience et la vigoureuse dextérité qui ont préservé de bien des périls la jeune république, le président Krüger est un homme dont la personnalité morale évoque par une puissante combinaison du rusé diplomate, de l'homme de guerre et du prophète, le souvenir de Cromwell, élevé comme lui parmi les fermiers et envoyant à la victoire, au nom d'une conviction politico-religieuse, ses célèbres Côtes-de-fer, invincibles comme le sont aujourd'hui les combattants transvaaliens.

L'assimilation est complète par l'usage incessant chez Krüger comme chez Cromwell de ce jargon biblique, appelé «patois de Chanaan» par les gens irrévérencieux, et dont Macaulay fait une peinture, qui semble inspirée par les harangues du Raad ou par des lettres comme celle du secrétaire d'État, M. Reitz, sur la vigne de Naboth: «Des hébraïsmes violemment introduits dans la langue anglaise, des métaphores empruntées à la plus hardie poésie lyrique d'un temps reculé et d'un pays lointain, et appliquées aux usages habituels de la vie anglaise».

Toutefois, l'oncle Paul, il faut le reconnaître à sa louange, se distingue nettement de Cromwell par une générosité de coeur dont l'exemple est bien rare chez les prophètes, et l'on sait que Jameson a été traité avec infiniment moins de rigueur que Charles Ier. S'il apparaît comme un habile politique, le Cromwell boer n'a rien assurément de l'«hypocrite raffiné» que Bossuet dénonçait dans des circonstances qui, d'ailleurs, ne lui laissaient pas une complète liberté d'appréciation.

--«Nous ne voulons pas la guerre, disait-il, mais si elle devenait inévitable Dieu serait avec son peuple comme il l'a été jusqu'ici.» Les Boers ne s'en tiennent pas, on le sait, à la foi qui n'agit point, et pour justifier l'assistance céleste, comme le commande le proverbe, ils s'aident eux-mêmes du zèle le plus actif et le plus réfléchi, «combattant par les armes autant que par la prière», ainsi qu'il est écrit, et «assurés, comme dit Bossuet, par l'exemple de Moïse que les mains élevées au Ciel enfoncent plus de bataillons que celles qui frappent». Il leur a été donné ainsi de renouveler glorieusement une des légendes de l'Écriture, et le désarroi des Philistins en présence de Goliath anéanti ne fut vraisemblablement pas plus profond que l'affolement des Anglais à la nouvelle de leur champion sud-africain terrassé par le David de Ladysmith.

Cette robuste confiance en son Dieu et en son droit, gravée au coeur du Boer, le fortifie contre l'Anglais, qui a fait de ces deux mots l'enseigne d'une politique au profit de laquelle milite une foi généralement mauvaise. L'ardente conviction des défenseurs du Transvaal a donné jusqu'ici l'avantage au faible contre le fort, aussi bien sur le terrain des négociations que sur le champ de bataille; tandis que sir Alfred Milner,--estimable fonctionnaire de l'ordre financier, mais agent politique des plus médiocres, au dire de M. Labouchère,--poursuivait contradictoirement avec le président Krüger et le secrétaire d'État Reitz un interminable débat dont le compte rendu remplirait un volume, quoique notre bon La Fontaine l'ait fait tenir dans le dialogue du «Loup et de l'Agneau», le docteur Loyds, le jeune et éminent diplomate qui représente en Europe la République sud-africaine, gagnait à son pays les sympathies unanimes des nations continentales, dont les coeurs se gonflent d'angoisse et dont les mains sont prêtes à se tendre vers le vaillant petit peuple qui seul a osé tenir en échec les arrogantes prétentions de l'ennemi commun. «Toutes les nations nous haïssent!» disait amèrement M. Gibson Bowlen à la séance de clôture du Parlement; une seule, la moindre de toutes, a eu jusqu'ici le courage de son opinion.

«Nous expierons la faute, si nous la commettons!» écrivait quelques jours auparavant M. Stead, et Gladstone, avant tout autre, avait eu la loyauté de dire: «Nous avons fait tort au Transvaal, nous lui devons réparation». Ces paroles sonnent mal à une oreille britannique, mais il vaut mieux les écouter avant le crime que d'entendre à l'heure de l'expiation des discours comme celui de Burker au lendemain de la guerre d'Amérique: «Grands dieux! s'écriait-il au Parlement anglais, en 1782, est-il temps encore de nous parler des droits que nous soutenons dans cette guerre! oh les excellents droits! Précieux ils doivent être, car ils nous ont coûté cher. Oh! droits précieux, qui avez coûté à la Grande-Bretagne treize provinces, quatre îles, cent mille hommes et plus de dix millions sterling! oh! droits admirables qui avez coûté à la Grande-Bretagne son empire sur l'Océan et cette supériorité si vantée qui faisait plier devant elle toutes les nations! Oh! droits inestimables, qui avez enlevé notre rang parmi les nations, notre importance au dehors et notre bonheur au dedans; qui avez détruit notre commerce et nos manufactures, qui nous avez réduit de l'empire le plus florissant qui fut au monde à un État restreint et sans grandeur! Droits précieux, qui nous coûterez sans doute ce qui nous reste!»

Pour plonger la nation anglaise dans une pareille confusion, il avait suffi qu'en France l'indignation publique, encore frémissante des hontes acceptées au traité de Paris, à la suite de la guerre de Sept Ans, contraignît le ministre Vergennes, longtemps hésitant, à saisir l'occasion inespérée qui se présentait de prendre revanche sur l'Angleterre et de relever à la fois notre marine et nos colonies, en marchant résolument à la suite de Lafayette et de tant d'autres vaillants Français, qui n'avaient pas attendu l'approbation de leur gouvernement pour se lancer dans une entreprise aussi généreuse que profitable. Ah! la sublime folie qui pousserait un homme comme le commandant Marchand à s'en aller vers cette autre extrémité de l'Afrique relever le défi de Fachoda! et combien d'entre nous s'en iraient avec lui, de ceux-là qui n'ont même plus, hélas! les vingt ans qu'avait Lafayette quand, en dépit des lettres de cachet lancées pour le retenir, il s'embarqua vers l'épopée où le poussait l'instinctif élan du patriotisme le plus avisé!

Prévost-Paradol a écrit que la terre serait anglo-saxonne; cela ne veut pas dire que la domination anglaise doive s'exercer sur toute la surface du globe; aussi bien le génie britannique tend à favoriser plutôt le développement de la race que l'expansion de la nationalité. C'est le propre d'une politique coloniale qui ne se fait accepter d'un bout à l'autre de l'univers qu'en accommodant son régime administratif aux exigences irréductibles des milieux, au sein desquels le conquérant est tôt ou tard absorbé par sa conquête, en vertu d'une des lois de la nature identique à celle qui veut que le bétail importé perde au bout de quelques générations les caractères de sa race, inévitablement assimilée par l'action continue du sol et du climat.

Le génie colonial de l'Angleterre soutient une lutte incessante contre cette fatalité par l'application d'une série de formules dont chacune est conçue en vue de ralentir sur un point déterminé les effets de cette dénaturation; c'est pourquoi l'élasticité des liens qui retiennent, parfois bien faiblement, les possessions anglaises à la Métropole, comporte plus de vingt-cinq degrés, depuis la souveraineté directe exercée sur les «Crown Colonies» jusqu'à la suzeraineté purement nominale que le gouvernement impérial s'attribue sur telle ou telle peuplade lointaine. L'exercice virtuel de cette souveraineté _in partibus_ est sans grand inconvénient chez certaines tribus de nègres, mais comment pourrait-il se concilier avec la passion effrénée de l'indépendance qui anime une jeune République vigoureusement armée pour la lutte, au physique et au moral?

Impraticable de fait, elle est inadmissible en droit au Transvaal, comme il appert d'une concluante étude de M. Arthur Desjardins, dont l'autorité en matière de jurisprudence internationale est universellement reconnue. D'accord avec M. Rolin-Jacquemyns, avec M. Charles Lucas, et divers autres jurisconsultes d'une compétence spéciale sur les questions de cet ordre, il déboute l'Angleterre de ses prétentions à un protectorat qui n'avait d'ailleurs aucune raison d'être vis-à-vis d'un État adulte, émancipé depuis 1884 et actuellement en plein exercice de sa majorité.

De cette consultation, extrêmement intéressante au point de vue juridique, je ne retiendrai qu'une observation de bons sens, aussi décisive que la plus savante argumentation juridique, sur l'essence irréductible du protectorat, qui est l'obligation pour les pays protecteurs de défendre le pays protégé; or le Transvaal, nanti par l'aveu même de l'Angleterre, d'un titre de protectorat, sur le Souaziland, qui le montre en état de pourvoir non seulement à sa propre défense, mais encore à celle du voisinage--le Transvaal a si peu besoin de protection pour lui-même qu'il a déjà deux fois répondu par de mémorables corrections aux airs protecteurs de celui qui prétendait s'immiscer dans ses affaires. L'emploi du mot protection est là doublement abusif, puisque en premier lieu le protégé a toujours eu jusqu'à présent le dessus sur son protecteur, et que, d'autre part, l'intervention anglaise tend à se manifester au Transvaal comme une sorte de protectorat d'Ugolin, qui dévorerait son protégé pour lui conserver un protecteur.

Par malheur, ces arguments juridiques sont d'un poids insignifiant dans les balances de la politique impérialiste, habituée à traiter d'avocasserie et d'indigne chicane l'évocation des points de droit; on l'a bien vu en Égypte dans l'affaire de la Dette. Il n'est pour elle d'autre droit que celui qui est inscrit sur l'écusson national: son droit inspiré par son Dieu, lui fait un devoir de plaider alternativement le pour et le contre en Égypte, suivant le sens des intérêts, et de se présenter tantôt comme l'adversaire du Sultan et tantôt comme son champion, selon qu'il s'agit de lui enlever la Basse-Égypte ou de mettre soi-même la main sur le Bahr-el-Ghazal,--alternative d'une exploitation aussi rémunératrice que celle dont fut victime, il y a cent ans, la colonie hollandaise du Cap. Son droit, c'est d'oublier au Niger l'acte de Berlin, à Zanzibar le traité de 1884. Son droit, c'est de ne compter que sur ses forces et, en l'absence de toute gendarmerie internationale, de se faire justice--ou injustice--soi-même, «le Ciel n'ayant point établi de tribunal à qui les rois de France puissent en appeler», comme disait Louis XIV, cent quatre-vingt-dix-sept ans avant la conférence de La Haye.

Ces forces tant vantées, quelle en est la mesure? Comment a-t-on calculé la puissance de ces moyens d'action dont l'appareil impose à tout l'univers cette terreur superstitieuse que les diplomates appellent du recueillement et qui réduit au silence les voix les plus retentissantes, dès qu'elle agite son tonnerre et qu'elle lance à travers les océans ses foudres, peut être aussi chimériques que celles du Calchas de l'opérette?

L'enfantine image du colosse aux pieds d'argile, exposé par l'effet de son propre poids à un effondrement soudain et définitif, est-elle simplement la forme que revêtent les espérances des patriotes d'estaminet? ou bien exprime-t-elle une réalité?

Il serait vraiment bien opportun d'entreprendre une étude critique, documentée et raisonnée sur la situation matérielle dans laquelle se trouverait l'Angleterre au cas où serait relevé l'un des défis incessants qu'elle porte à tout venant. Est-il vrai que les ressources incomparables dont elle dispose ne soient point en proportion avec les nécessités innombrables auxquelles elle aurait à faire face? Est-il vrai que sa marine de guerre, douée d'une supériorité matérielle qui lui garantit absolument la victoire dans une rencontre d'escadres, se trouverait en infériorité marquée dans la guerre de course, ou même (si on ne se décide pas à la rétablir) dans une campagne d'éparpillement qui harcellerait incessamment par petits groupes ses points faibles sur les côtes ou à la mer sans jamais donner prise à des engagements de masses? (C'est un peu la tactique des Boers sur la terre ferme.) Est-il vrai que,--mal gré l'énorme avantage qu'elle a eu la prévoyance de se réserver par la multiplicité et la position opportune des points d'appui, qui assurent dans toutes les mers le refuge en cas de danger, et, en même temps, le charbon, ce nerf de la guerre maritime,--la plus formidable puissance navale de l'univers serait singulièrement gênée dans les entournures par nos torpilleurs, dont l'infériorité numérique est moins marquée que celle de nos croiseurs et de nos cuirassés et qui l'emportent haut la main sur les destroyers anglais par la hardiesse des mouvements? A-t-on lieu de penser qu'il serait de la sorte aisé de faire un mal terrible à ses convois, et même à ses vaisseaux de guerre, et d'entraver un ravitaillement, obligé de pourvoir actuellement dans la proportion de 80% à l'alimentation d'un pays qui n'avait à demander au dehors, à l'époque du blocus continental, que de 20 à 25% des denrées de première nécessité? Est-il vrai que le seul fait du renchérissement des subsistances, consécutif à la hausse inévitable du fret par l'élévation du taux de l'assurance maritime, exposerait presque immédiatement le Royaume-Uni à une crise sociale des plus effroyables? Enfin, n'est-il point avéré que cette marine imposante est dans l'impossibilité de trouver sur la terre anglaise le nombre d'hommes nécessaire à ses équipages, et qu'il lui faut solliciter en Norvège un recrutement qui y rencontre des difficultés chaque jour plus grandes?

Quant aux forces de l'armée de terre, les Boers se chargent de fixer l'opinion en ce qui les concerne. Observons seulement que la mobilisation de quelques régiments pour la guerre sud-africaine n'a pu s'effectuer qu'au prix de la désorganisation momentanée de certains services particuliers, notamment des postes et de la police londonienne, voire même des transports urbains, puisqu'une dépêche de source anglaise assurait récemment que l'on avait dû enlever deux cents chevaux aux tramways de Liverpool.

Un contemporain de Wellington disait que l'infanterie anglaise était la première du monde, mais qu'il y en avait fort peu; il y en aura de moins en moins si les Boers continuent à capturer des colonnes entières.

Une enquête approfondie sur les divers points énumérés et sur quelques autres confirmerait peut-être l'impression qui est en train de se répandre en Europe et selon laquelle l'appareil militaire de l'Empire britannique serait un majestueux instrument de domination en temps de paix, mais un engin de défense d'une médiocre efficacité contre les intempéries de la guerre. Tels sont ces parapluies de luxe qu'il convient de prendre seulement par le beau temps. Et, s'il éclate un orage? eh bien! l'on rentre chez soi.

La puissance de l'Angleterre n'est pas dans ces forces matérielles d'aspect si prestigieux et de solidité si précaire, mais dans l'ascendant moral d'une politique dominatrice qui excelle à s'emparer de l'esprit des populations rivales.

Fondée sur un certain nombre de principes psychologiques, dont elle poursuit l'application avec une continuité qui n'est pas le moindre élément du succès, et avec un sang-froid dont l'apparente sécurité décourage les résistances, elle excelle à faire tomber des mains de ses ennemis les armes dont elle ne serait point en état de supporter les coups.

Un mot vulgarisé depuis peu par l'expansion simultanée du _poker_ et de l'Impérialisme exprime à merveille cette suggestion qu'un esprit énergique et concentré peut, presqu'à coup sûr, faire subir aux âmes sans consistance, embarrassées de scrupules ou ralenties parle doute. Dans l'un et l'autre de ces jeux d'origine anglo-saxonne, il arrive fréquemment qu'un joueur n'ayant point en main les cartes qui conviendraient pour s'engager, sauve sa mise et ramasse le tapis en payant d'audace par une surenchère dont la confiante sérénité met en déroute des adversaires auxquels la victoire appartiendrait, par la force de leurs brelans ou de leurs quintes, s'ils osaient risquer le coup. Cette audacieuse pratique exige autant d'observation que de décision; il faut savoir choisir la victime et saisir au bond l'opportunité; les personnes timorées et impressionnables offrent une proie presque assurée, à condition que l'on attende pour leur porter le _bluff_ le moment où elles laissent paraître des symptômes d'énervement ou de démoralisation. C'est ainsi qu'on en a usé envers la France à Fachoda.

L'examen des artifices de la politique anglaise ne saurait entrer dans le cadre de cette étude, à quoi elle se rattache cependant par des liens étroits; mais je voudrais en esquisser les traits les plus significatifs:

C'est, en première ligne, un art merveilleux de l'argent, avec lequel elle se procure tout ce qui est objet de commerce, notamment l'opinion publique, et qui lui permet d'intervenir dans les agitations de l'ordre social, de l'ordre politique et même, à l'occasion, de l'ordre judiciaire.

La beauté de cet art apparaît surtout en ceci que l'argent engagé de la sorte ne figure généralement que comme une avance dont le remboursement est effectué par la victime de l'opération; c'est ainsi qu'en Égypte, il a été aventuré à bon escient des sommes considérables au détriment de la France qui n'a su ni s'associer, ni s'opposer; c'est ainsi que l'on fait sortir du Trésor, en ce moment, 250 millions, en ayant soin d'informer le contribuable anglais qu'ils y seront rapportés par le pays conquis, c'est-à-dire par l'industrie minière, grevée en conséquence, sur le dos des naïfs actionnaires qui ont réclamé à grands cris cette prise d'armes. Cela s'appelle se payer sur la bête.

Le succès d'une longue suite d'entreprises de ce genre a constitué pour l'Angleterre un crédit qui met à sa disposition des ressources illimitées, d'autant plus qu'on la sait incapable de s'engager sciemment dans une affaire qui ne serait pas payante et de mettre son carnet de chèques au secours des Arméniens massacrés, visiblement hors d'état de «rendre», comme les opprimés de Karthoum ou les uitlanders affamés! Après avoir été longtemps considéré par les poètes comme le sceptre du monde, le trident de Neptune a subi une évolution qui tend à le transformer en un râteau de croupier.

Avec ou sans le secours de son argent, la politique anglaise excelle aussi à implanter dans l'esprit de ses adversaires des idées fausses qu'elle élève patiemment à la dignité d'axiomes incontestables; ces préjugés, si fortement accrédités en France à l'heure où nous sommes, portent notamment sur l'invincibilité de ses armes, que voici déjà tout émoussées; sur l'inexorabilité de ses menaces, que partout on la voit retirer devant un gros intérêt ou devant un danger pressant; sur l'impossibilité de rien entreprendre contre elle, contre qui tout est possible. Il y a aussi la conviction qu'elle seule est en état de faire la tranquillité des peuples, la prospérité des colons et l'amusement des financiers,--conviction pieusement entretenue par une certaine spéculation cosmopolite qui vendrait le drapeau de n'importe quel pays pour cent sous de hausse, fût-ce avec l'intention louable de le racheter à la baisse.

Deux autres stratagèmes diplomatiques sont exploités par le génie impérialiste avec une habileté soutenue et un profit constant: l'un est ancien comme le monde, il tient dans l'antique formule «Diviser pour régner», et sa plus éclatante application a été réalisée par le dernier des Horace contre les trois Curiace. Il consiste à éparpiller les adversaires sur le terrain, de façon à «faire l'affaire» de chacun d'eux isolément; c'est ainsi que le chasseur diligent en use avec les perdreaux et, c'est ainsi que l'Angleterre procède envers les nations européennes, mettant un soin ingénieux à ne jamais avoir de difficultés avec deux d'entre elles à la fois, et sachant attendre pour se jeter sur Fachoda que l'Allemagne, déçue par notre immobilité lors de la dépêche à Krüger, nous ait abandonnés dans l'affaire de la Dette égyptienne; guettant, pour en finir avec le Transvaal, le moment où la politique intérieure de la France, gravement intéressée dans la chose, semble devoir lui rendre difficile une conversation diplomatique avec telles autres nations européennes; déblayant enfin le terrain pour l'heure tragique où l'Allemagne, isolée au Transvaal en 1895, et la France abandonnée en 1898 au Bahr-el-Ghazal et n'ayant pas trouvé en 1899 le ciment d'une intervention commune, resteraient enfermées chez elles pendant que la Russie se heurterait du front à l'Empire des Indes.

L'autre stratagème est un adjuvant du premier: c'est la politique du fait accompli ou prétendu tel. On dit au Portugal: «Toute résistance serait inutile à Delagoa-Bay, nous nous sommes mis d'accord sur ce point avec l'Allemagne», en même temps que l'on dit à la France: «Restez chez vous, l'accord anglo-allemand est conclu». Des affirmations aussi précises déconcertent le scepticisme le plus exercé; on se désintéresse d'une lutte désormais inutile, et à force de considérer comme accompli un fait qui ne l'est pas, on lui laisse le temps de s'accomplir et on lui en fournit les moyens.

De tels procédés se rencontrent dans la meilleure société, ainsi que dans la plus mauvaise, et il y suffit à l'occasion d'une liaison coupable mais imaginaire pour empêcher un mariage, qui serait heureux et fécond: «N'épousez pas cet homme-là, ma fille, il a une chaîne... Quelle horreur!» Et, bien souvent, tout cela n'est que potins de commère intéressée.

On y parerait aisément avec une enquête minutieuse et discrète, mais l'accord des familles est troublé par l'insistance du propos, et le projet se trouve insensiblement abandonné si les conjoints n'éprouvent pas l'un pour l'autre une de ces inclinations qui résistent à tous les mauvais desseins. Or, le penchant des grandes nations européennes est-il assez puissant pour les jeter dans les bras les unes des autres en dépit de ces racontars, répercutés avec une malfaisance dénuée de malice dans l'entourage de chacune d'elles par quelques vieilles portières de la diplomatie de presse, qui, ne sachant pas grand'chose, sont fréquemment exposées à parler de ce qu'elles ne savent pas; or, des négociations secrètes, elles ne savent guère que ce que ceux qui les conduisent out intérêt à leur laisser savoir pour le leur faire publier. Une savante campagne paraît avoir été menée de la sorte, en vue de parer aux dispositions inquiétantes de l'Europe, à qui l'affaire sud-africaine allait peut-être fournir une occasion inespérée de sortir du chaos en lui faisant prendre conscience de ses intérêts généraux, mis en évidence par les fautes de son véritable ennemi.

II

La France n'a plus d'amis, du moins dans le voisinage. Entourée de malveillance, de suspicion et d'envie--on l'a vu naguère,--elle en est réduite à examiner quel est son ennemi le plus pressant, pour lui faire face, en appelant au besoin les autres à la rescousse. Or, le péril présent vient-il pour nous de l'Allemagne qui nous a pris tout ce qu'elle pouvait espérer, et bien au delà, et qui ne nous voit pas en train de chercher à le lui reprendre? ou vient-il de l'Angleterre avec laquelle chaque année nous apporte un nouveau conflit et qui nous présentait il y a quelques mois encore, au lendemain de Fachoda, tout un mémoire de questions à régler.--Questions coloniales! dira-t-on.--Assurément. Or, ce sont les questions vitales de l'Europe de demain; il n'y a plus guère que notre ministre des colonies qui soit encore à s'en apercevoir!