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Chapter 2

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Voilà sans doute pourquoi la sanglante expédition engagée contre le Transvaal soulève l'enthousiasme de la bourgeoisie anglaise, composée de _businessmen_, dont M. Chamberlain est le type le plus accompli; voilà pourquoi, d'autre part, elle a fait retentir jusque dans l'enceinte du Parlement la protestation discrète et résignée de lord Kimberley et de sir Campbell Bannerman, la réprobation formelle de sir William Harcourt et l'indignation de John Morley, que toute l'Angleterre appelait _honest John_ quand elle n'avait pas encore perdu la notion de l'honnêteté.

M. Chamberlain est l'ennemi personnel du genre humain, mais sa combativité s'est revêtue d'une armure de prudence en Extrême-Orient, où il a trouvé à qui parler: inquiétants partenaires auprès desquels il fallait être le convive «à la longue cuiller», adversaires plus redoutables encore, en face desquels on devrait sortir des armes d'une taille proportionnée à la cuiller en question. Là, tout s'est borné de sa part à quelques écarts de langage, à des provocations purement verbales pour amuser la galerie.

C'est ainsi qu'il fut amené à tourner ses batteries sur l'Afrique, où ne se trouvait devant lui qu'un compétiteur en pleine croissance territoriale mais moralement amoindri par une démoralisation politique qui laissait à la merci du quidam assez audacieux pour en imposer à un esprit affaibli, tout le bénéfice du travail vaillamment et persévéramment accompli par des membres alertes et vigoureux.

Et l'oeuvre réalisée en vingt ans d'une initiative coloniale aussi heureuse que vaillante, et favorisée contre toute attente par un esprit de suite qui faisait défaut partout alentour, s'est trouvée compromise par l'effet de la volonté d'un gouvernement incapable d'étendre son application à d'autres objets que ceux de la lutte des partis.

Depuis l'époque lointaine,--en ce temps-là M. Chamberlain ne s'élevait pas encore au-dessus de la chaussure,--depuis que le désastreux accident d'une fausse manoeuvre parlementaire entre Gambetta et M. de Freycinet nous a fait perdre l'Égypte méditerranéenne, les symptômes progressifs de notre affaissement intérieur se sont normalement développés jusqu'au jour où il a été reconnu que nous étions mûrs pour l'affolement: alors, il a suffi de la menace de Fachoda,--merveilleusement mise en scène, il est vrai,--pour nous faire abandonner précipitamment le Soudan Nilotique aux mains d'un larron, dont la terrifiante escopette n'était pas chargée d'une autre poudre que celle que l'on jette aux yeux, et dont la seule chance sérieuse de nous réduire résidait dans son ascendant moral. Ce fut alors que le marquis de Salisbury fit signer à la France, sous le nom de Déclaration additionnelle à la Convention franco-anglaise du 14 juin 1898, le billet de Fualdès, tandis que M. Chamberlain tournait frénétiquement l'orgue de Barbarie de ses Rudyard Kipling.

La grandiose conception du chemin de fer du Cap au Caire trouvait dès lors, de ce côté, une fondation puissante; il restait à en établir l'autre pilier en agglomérant les moellons de l'Afrique du Sud par la réduction du Transvaal, corps étranger, dont la substance réfractaire empêchait le ciment de prendre. Il faudrait ensuite assurer le soutènement de la voûte médiane par un accord,--il serait peut-être plus exact de dire par un raccord,--soit avec la colonie allemande de l'Est-Africain, soit avec l'État indépendant du Congo, qui s'étendent, bout à bout, de l'un à l'autre océan, en travers de la route virtuelle du Nord au Sud.

La souveraineté de l'Afrique tiendrait tout entière dans cette entreprise, qui prétend donner au continent noir une colonne vertébrale gigantesque, un _back-bone,_ dont le noeud vital serait le Caire et dont les circonvolutions cérébrales auraient leur centre à Londres.

Une fois pourvue de cet instrument de domination qui mettrait le Zambèse et le Congo sous sa main déjà posée sur tout le Nil et sur le Bas-Niger, l'Angleterre n'aurait plus qu'à s'installer à Delagoa-Bay, qui commande l'océan Indien, et c'en serait fait à l'instant de l'oeuvre coloniale patiemment élaborée, au prix de quels sacrifices et de quels dévouements par la France et, aussi, par l'Allemagne.

La conquête du Transvaal représente pour l'Angleterre trois éléments d'un intérêt capital: c'est la création d'un empire sud-africain aussi puissant que celui des Indes et moins exposé aux convoitises de voisinage; c'est l'accaparement des richesses minières qui constituent un trésor dans lequel il n'y aura qu'à puiser pour alimenter les dépenses incalculables d'une installation de cette envergure; c'est enfin la prise de possession de la baie de Delagoa, qui sera dans le jeu de l'Angleterre un atout aussi précieux que Gibraltar: la rade de Lourenço-Marquès étant appelée à fournir, au prix de certains travaux, l'un des plus beaux ports du monde, et à devenir le grand déversoir des charbons de l'Afrique du Sud.

Tout cela va tomber inévitablement aux mains de l'Angleterre, qui, comme l'avare Achéron, ne lâche point sa proie, et c'en est fait de l'Afrique pour les autres nations de l'Europe, à moins qu'une voix ne se fasse entendre pour appeler le monde pacifique au soutien d'un équilibre sud-africain qui pourrait être, avec une stabilité infiniment moins précaire, l'utile contrepoids de cet équilibre européen dont la recherche a troublé plus de cervelles que la poursuite du mouvement perpétuel.

L'historique de la question sud-africaine a été tracé maintes fois depuis que le conflit anglo-transvaalien, passant graduellement de la forme chronique à l'état aigu, tient l'Europe en émoi. Il se lie d'ailleurs étroitement à la désolante histoire de la compétition anglo-française en Égypte, qui marque la première étape de l'Impérialisme africain[1].

Depuis le temps où lord Palmerston combattait l'oeuvre civilisatrice de Ferdinand de Lesseps par les procédés inqualifiables que M. Charles Roux dénonçait récemment dans une étude magistrale[2] sur le canal de Suez--(l'un de ces moyens d'obstruction consistait à soulever les Fellahs)--jusqu'à M. Chamberlain, armant les noirs contre les colons hollandais, c'est la même lutte que soutient l'Angleterre contre quiconque porte ombrage à cette prépotence de droit divin, à ce «Paramount Power» qu'elle revendique et dont les exigences dans l'Afrique du Sud revêtent l'exclusivisme d'une sorte de doctrine de Monroe.

[Note 1: Il ne nous appartient pas de nous arrêter sur ce point et nous ne croyons pouvoir mieux faire que de signaler l'ouvrage de M. De Caix, pleinement documenté, nettement déduit, fermement conclu: _Fachoda (la France et l'Angleterre)._--Librairie Africaine et Coloniale J. André.]

[Note 2: _Revue de Paris_, n° des 1er, 15 octobre et 1er novembre.]

Après une vaine tentative pour enlever aux Hollandais leur florissante colonie du cap de Bonne-Espérance, en 1786,--attentat vivement châtié par le bailli de Suffren au combat du Cap-Vert,--l'Angleterre profita de la Révolution française pour s'y insinuer adroitement, mais c'était cette fois-là dans l'honorable dessein de la conserver à la Hollande, car la politique anglaise est un peu comme le sabre de M. Prudhomme «pour défendre ses amis, et au besoin pour les combattre». Elle la conserva si bien qu'elle l'a gardée jusqu'à ce jour.

Tous ses efforts s'appliquèrent dès lors à rendre le séjour intolérable aux Boers, peuple de paysans, comme le nom l'indique, formé des colons des Provinces-Unies (la Compagnie hollandaise s'était installée auprès de Mount-Table en 1848) avec un fort apport de calvinistes français, jetés hors de leur pays par la révocation de l'Édit de Nantes. Le général Joubert est un descendant de ceux-ci, et une infinité d'autres noms français subsistent au Transvaal. Reconnaissant la vie impossible pour eux sous la domination anglaise, les Boers, s'éloignant du rivage, franchirent le seuil montagneux et longtemps ils errèrent avec leurs troupeaux à travers la lande sud-africaine, dans la vaillante rudesse et la pastorale frugalité des Hébreux en Chanaan. Ce fut le grand _trekk_ de 1833, où figurait Krüger adolescent. Dans leur lutte incessante contre les animaux, dont les plus redoutables et les plus abondants étaient les Cafres et les Zoulous (le Hottentot est paisible), la race fut vite aguerrie, puis les Anglais se chargèrent de l'amener progressivement à une véritable perfection dans l'art de la guerre contre les armes européennes. En 1848, on la pourchasse, on la défait à la bataille de Boomplatz et on prétend imposer la souveraineté britannique sur la région de l'Orange-River; pour échapper à une domination odieuse, les Boers les plus vaillants s'en vont au delà du Natal, sous la conduite de Pretorius, retrouver les hardis pionniers qui disputaient à la férocité des Matébélés cette marche sud-africaine, où le sol du Witwatersrand, exploité aujourd'hui jusqu'à plus de trois mille pieds par la plus rémunératrice industrie qui soit au monde, était alors foulé par des lions et par des rhinocéros. Combattant d'un côté les noirs et de l'autre les Anglais, les Boers eurent bientôt démontré à ceux-ci que le nouveau peuple d'Israël ne se laisserait pas réduire en servitude, et le gouvernement britannique prit le parti de reconnaître, au traité de Sand-River (1852), la République sud-africaine du Transvaal.

On n'attribuait alors à ces terres sauvages pas plus de valeur que lord Salisbury n'en accordait à ces sables dans lesquels, selon son impertinente appréciation, le coq gaulois se plaît à picorer. Un beau jour, il se trouva des diamants à Kimberley, chez les Boers de l'Orange: presque aussitôt la région de Kimberley était annexée à la Couronne (1871). On découvrit peu après les mines d'or du Rand; le Transvaal prit aussitôt le plus vif intérêt aux yeux de l'Angleterre qui se l'annexa sans autre forme de procès (1877), et, il faut le dire aussi, sans résistance effective des Boers, épuisés de forces et de ressources par leurs luttes meurtrières contre les peuplades noires sur lesquelles ils avaient conquis ce pays. Le commissaire anglais Shepstone n'eut qu'à se montrer pour prendre possession, par ordre du gouverneur général du Cap, sir Bartle Frère, dont la déclaration fut confirmée l'an suivant par son successeur lord Wolseley, au mépris du traité de 1852. L'Angleterre triomphait.

Elle a déchanté depuis ce temps. Après de vains et persistants efforts pour obtenir justice à Londres, les Boers, exaspérés par l'intolérance maladroite des fonctionnaires locaux, comprirent qu'il n'y avait à compter que sur la force; dans une réunion solennelle des burghers à Pardekraal, le 16 décembre 1880, ils mirent à leur tête le triumvirat Krüger, Brand et Joorissen, qui confia la direction des opérations militaires au général Joubert. Les Anglais furent battus à Potchefstroom, les passes du Drakenberg furent occupées sur la frontière du Natal et les journées de Laings Neck et d'Iniogo, suivies de la double victoire de Majuba-Hill, mirent en déroute l'armée du général sir Pomeroy Colley, qui fut trouvé parmi les morts. Le bruit courut qu'il s'était brûlé la cervelle.

Des droits que l'on défendait avec une telle vigueur d'argumentation étaient dignes de l'attention du gouvernement anglais; il le comprit tout de suite, étant de ceux-là qui pensent que bon accommodement est préférable à mauvais procès, et l'accommodement fut tout à son avantage, car, à la faveur d'un ingénieux artifice diplomatique, il maintenait le protectorat sur le peuple qui venait d'infliger un si rude échec à son protecteur. Les Boers protestèrent là contre, tant et si bien, qu'à la suite de la mission en Europe de MM. Krüger, devenu président de la République, Jacob du Toit et général Smit, lord Derby, devant l'insistance de M. Gladstone, substitua à la convention antérieure le traité de 1884, dans lequel étaient nettement réglés les rapports de l'Angleterre avec la République sud-africaine et qui ne portait plus trace d'une suzeraineté, dont la suppression faisait la base du nouvel accord. Le Transvaal était réintégré dans tous ses droits nationaux, sous cette seule réserve que l'Angleterre bénéficierait d'une faculté de veto sur les traités conclus avec d'autres États que l'_Orange Free State_, pendant un délai de six mois après leur rédaction.

C'est pour le rétablissement de cette suzeraineté, jamais exercée et promptement dénoncée, que le gouvernement britannique fait la guerre, après avoir joué longtemps d'un autre prétexte aussi peu fondé, la revendication des droits politiques des uitlanders (résidents étrangers), en dépit du traité de 1884, dont l'article 4 précise la nature de ces droits, exclusivement commerciaux, et sans la moindre prétention à une ingérence politique. M. Krüger avait pourtant, à une époque où il se faisait encore illusion sur la sincérité de certaines doléances, ouvert la porte du second Raad aux uitlanders justifiant comme électeurs de deux ans de séjour et de quatre ans comme éligibles, sous la seule condition, bien entendu, qu'ils renonçassent à la nationalité anglaise. Le nombre fut infime de ceux qui mirent à profit cette occasion d'échapper à leur sort de uitlanders persécutés. Ils voulaient bien partager les avantages des burghers, mais ils ne songeaient pas un seul instant à renoncer aux prérogatives des citoyens britanniques.

Les éphémères exploitants de ce camp minier qu'est la ville de Johannesburg, selon l'expression de M. Paul Leroy-Beaulieu, prétendaient faire la loi aux maîtres du sol transvaalien, à ceux qui l'avaient conquis de leurs armes, arrosé de leur sang, défendu de toutes leurs énergies et constitué en un État qui représente, observons-le en passant, avec l'_Orange Free State_, la seule république contemporaine vraiment digne de ce nom.

Jameson prétendit régler la question d'un coup de main; on lui donna sur les doigts; M. Chamberlain l'a rouverte avec une poigne plus exercée, mais qui ne paraît pas devoir être plus heureuse.

La politique impérialiste avait, il faut le reconnaître, été fort habilement menée jusqu'à l'éclat malencontreux du raid de ce Jameson, dont le zèle intempestif compromit tout pour longtemps. On avait patiemment travaillé à investir le Transvaal, d'abord en lui coupant toute communication avec la mer; après avoir inutilement tenté de ravir la baie de Delagoa au Portugal, auquel elle fut rendue par l'arbitrage du maréchal de Mac-Mahon en 1875, on passait, en 1884, avec les tribus du Tongaland un traité qui étendait la puissance britannique sur la côte de l'océan Indien jusqu'aux possessions portugaises. Puis, sans perdre de temps, on opéra du côté de la terre ferme, sous l'inspiration énergique et prévoyante de Cecil Rhodes, poussant vigoureusement le protectorat du Bechuanaland entre la République sud-africaine et la colonie allemande du Damaraland, qui manifestaient des velléités de se rejoindre, et devançant, bientôt après, l'expansion transvaalienne dans le Mashonaland, où elle était à la veille de s'installer en vertu d'un traité passé avec Lobengula par le président Krüger. Puis la Compagnie anglaise de l'Afrique du Sud, habituellement désignée sous le nom de Chartered, était créée par Cecil Rhodes, entre les mains duquel elle est actuellement un instrument politique redoutable après avoir été un instrument financier assez désastreux pour nécessiter aux yeux de son promoteur l'opération du Transvaal qui pourrait seule rendre évitable ou tout au moins masquer une banqueroute, dans laquelle seraient compromis quelques-uns des plus grands noms de l'aristocratie anglaise. Consulter sur ce point les déclarations précises de M. Wilson, l'ancien éditeur du _Times_, le directeur de l'_Invistor's Review_.

De tous les serviteurs de la Grande-Bretagne, M. Cecil Rhodes--dont l'impérialisme va jusqu'à accepter de ses concitoyens le surnom de _Napoléon du Cap_--est peut-être le personnage qui répond le mieux aux aspirations actuelles de la vanité nationale. Cet homme est au plus haut degré représentatif de la force primant tout ce qui lui fait obstacle, et de la force la plus estimée, la mieux utilisée par le génie anglais, la force du capital. Parti à quatorze ans, poitrinaire, et sans ressources, pour Natal, où on lui offrait un petit emploi dans une maison de charbonnages, il est devenu en peu d'années le lutteur aux larges épaules et le millionnaire aux coups formidables: son coup d'essai, un coup de maître, où éclate le génie de la conception autant que celui de la réalisation, c'est la syndicature des mines de Kimberley, dont il solidarise les intérêts jusqu'alors antagonistes par une concentration qui leur assure une suprématie durable sur le marché du diamant. Telle est l'opération que l'argot du métier appelle l'amalgamation de la De Beers. Il fonde ensuite les Goldfields, réparant dans une assez large mesure le préjudice causé à sa fortune par l'erreur de l'ingénieur Williams. Ce Gardner, l'un des spécialistes les plus compétents en mines d'or, emmené par Rhodes quelques années auparavant sur le Witwatersrand, s'était prononcé, après un examen consciencieux, en déclarant que «ça n'était pas payant». Il est vrai que l'on ignorait encore le procédé de cyanuration qui a rendu si fructueuse l'exploitation de ces minerais d'un caractère inconnu jusqu'alors.

Cecil Rhodes crée ensuite la Chartered, soumet le roi Lobengula dans une campagne énergique où il paie hardiment de sa personne, et subventionne de ses deniers une révolution à Johannesburg. Ses moyens le lui permettent: la De Beers et les Goldfields lui ont fait une fortune dont il use prodigalement, frugal et simple dans le train de sa vie privée, mais fastueux et insatiable dans ses appétits politiques. Il s'est trouvé que l'affaire de la révolution de Johannesburg était infiniment moins payante que le sol du Witwatersrand; la Chartered ne l'a pas été davantage jusqu'à présent, et l'on a vu la période des calamités s'ouvrir presqu'en même temps que celle des fautes: Job, de mille tourments atteint, n'eut pas à subir une série noire aussi prolongée que celle de M. Cecil Rhodes, qui vit fondre sur sa destinée, dans l'espace de quelques mois, l'épidémie de fièvre la plus meurtrière, la révolte des Cafres dans la Rhodesia, la _rhinder-pest_ sur le bétail, la perte de sa commandite révolutionnaire et la captivité de Jameson, la publication du dossier secret dans la campagne contre le Transvaal, enfin l'obligation de se démettre, en présence du lâchage de ses principaux complices. Tant de ruines accumulées ne l'émotionnèrent pas plus que celle des actionnaires de mines d'or mis à mal par sa politique, et il n'en perdit pas l'appétit, ni la combativité. Ce fut ce qui le sauva.

Un détail montrera quel fut à cette époque l'acharnement du Destin contre cet homme: en arrivant de Buluwayo au Cap, il trouva sur le quai du chemin de fer un de ses meilleurs amis qui l'attendait avec une figure de circonstance:

--Rhodes! un nouveau malheur!

--Quoi donc?

--Votre maison du Cap a brûlé cette nuit...

(C'était une somptueuse demeure, où Rhodes avait accumulé des bibelots de prix, le seul luxe matériel auquel il fut sensible).

--Vous m'avez fait une peur! murmura-t-il sans sourciller, et, après une innocente malice sur le compte de l'infortuné Jameson, il s'engagea dans une interminable conversation d'affaires, puis il prit le bateau sans être allé visiter les décombres, étant de ceux qui sont trop occupés de ce qu'il y a devant eux pour regarder en arrière.

Le trait le plus significatif de cet homme de caractère est, je crois, peu connu: à trente ans, ayant réalisé à Kimberley l'immense fortune que l'on sait, il jugea ne pouvoir faire un meilleur emploi du loisir opulent qui s'offrait à lui qu'en allant passer au collège d'Éton le temps nécessaire à l'acquisition d'une culture littéraire, indispensable pour un homme public en Angleterre, et que son absorption précoce dans les charbonnages de Natal ne lui avait pas permis de se procurer jusqu'alors.

La pratique des belles-lettres et de la philosophie scolaire paraissent lui avoir aiguisé l'esprit sans l'orner et n'avoir point affiné la rudesse de son tempérament. Il fait partie du Conseil privé de la Reine, mais ce n'est assurément point un homme de cour. L'obsédante contention de sa pensée ne laisse guère de place aux soins de la courtoisie et il ne s'applique aucunement à envelopper l'impression de ses sentiments dans la conversation ni dans le discours en public. Son action personnelle dans les négociations d'homme à homme est extrême, mais il n'a point de talent oratoire, et ses intimes éprouvent un violent malaise chaque fois qu'il discourt dans un banquet,--si l'on n'a pris soin auparavant de retirer tous les plats.

Les enivrantes promesses de son impérialisme ne se sont pas réalisées de la façon qu'on attendait; il semble toutefois que M. Rhodes n'ait pas encore découragé chez ses compatriotes l'espérance, cet aliment de prédilection des spéculateurs financiers et politiques. Sa photographie se dresse sur tous les pianos du Royaume-Uni et des colonies ou pays de protectorat, et son nom, auréolé de gloire, est répété avec orgueil par tous les enfants de la forte race qui couvre un sixième du monde habité.

A voir en quelle gratitude l'Angleterre tient le fondateur de la Chartered, on se demande ce que les Belges doivent penser de l'homme auquel ils sont redevables de l'oeuvre glorieuse, pacifique et féconde du Congo. Le colonel Thys est un homme d'une encolure aussi puissante que celle de Cecil Rhodes, auquel on prétend qu'il ressemble physiquement; mais ses robustes épaules n'ont jamais laissé tomber le fardeau qu'elles avaient à soutenir, et il a traîné jusqu'au bout le char un moment embourbé de l'État indépendant. Son chemin de fer ne menace ni le Caire, ni le Cap, mais il fait la meilleure besogne qu'on ait jamais obtenue d'une voie ferrée. Enfin le colonel Thys a l'heureuse chance d'être entouré d'amis qui ne le comparent pas à Napoléon, ni même à Alexandre le Grand, quoiqu'il soit en train de donner à son pays un empire incomparable, tandis que, financièrement discrédité par la Chartered, moralement amoindri par Jameson, et politiquement dépossédé par l'échec électoral de son parti dans la colonie du Cap, dont il avait été si longtemps le premier ministre, M. Cecil Rhodes nous fait l'effet d'avoir lâché sa proie pour l'ombre de Napoléon.

Un homme d'action comme Cecil Rhodes ne doit pas être superstitieux; autrement, il serait frappé de la malechance obstinée à frapper les Anglais chaque fois qu'ils touchent aux Boers qui, guidés, semble-t-il, par une heureuse étoile, bénéficient d'une nouvelle trouvaille à chaque étape de leur exode (les diamants à Kimberley et l'or au Witwatersrand) ou bien sont au contraire providentiellement détournés du sol néfaste de la Rhodesia vers lequel ils se dirigeaient quand s'y installèrent les Anglais, arrivés toujours trop tard ou trop tôt dans ce coin du monde où rien ne leur réussit et sur lequel ils s'acharnent à contre-temps avec la frénétique inopportunité des passions malheureuses.

M. Krüger donnerait de cela l'explication naturelle à l'esprit d'un croyant comme lui, qui se sent perpétuellement en communication avec la Providence et qui sait pouvoir compter sur elle, comme il le professe dans toutes ses déclarations solennelles; c'est ainsi qu'il l'exprimait récemment à la séance de prorogation des Raads: «Les Boers n'ont rien à craindre, car le Seigneur est le juge suprême, c'est lui qui décidera. Les balles ont plu par milliers lors de l'incursion Jameson, mais les burghers n'ont pas été sérieusement atteints, tandis que plus de cent Anglais ont été tués. Cela montre que le Seigneur dirige les balles et gouverne le monde.» Les balles dum-dum elles-mêmes sont sans effet, quand la droite du Seigneur les fait dévier, il faut bien le croire, puisque les Anglais qui en avaient expédié des millions dans l'Afrique du Sud semblent vouloir y renoncer.