Part 26
Elle hocha la tête, elle retomba dans son immobilité. Pourtant, les employés des Pompes funèbres attendaient sur le palier. Il fallait en finir. M. Rambaud, qui lui-même chancelait comme un homme ivre, fit un signe suppliant à Juliette, pour qu'elle l'aidât à emmener la pauvre femme. Tous deux la prirent doucement sous les bras; ils la levaient, ils la conduisaient vers la salle à manger. Mais quand elle comprit, elle les repoussa, dans une crise suprême de désespoir. Ce fut une scène navrante. Elle s'était jetée à genoux devant le lit, cramponnée aux draps, emplissant la chambre du tumulte de sa révolte; tandis que Jeanne, étendue dans l'éternel silence, raidie et toute froide, gardait un visage de pierre. La face avait un peu durci, la bouche prenait une moue d'enfant vindicative; et c'était ce masque sombre et sans pardon de fille jalouse qui affolait Hélène. Elle l'avait bien vue, depuis trente-six heures, se glacer dans sa rancune, devenir plus farouche à mesure qu'elle se rapprochait de la terre. Quel soulagement, si Jeanne, une dernière fois, avait pu lui sourire!
--Non, non! criait-elle. Je vous en supplie, laissez-la un instant.... Vous ne pouvez pas me la prendre. Je veux l'embrasser.... Oh! un instant, un seul instant....
Et, de ses bras tremblants, elle la tenait, elle la disputait à ces hommes qui se cachaient dans l'anti-chambre, le dos tourné, d'un air d'ennui. Mais ses lèvres n'échauffaient pas le froid visage, elle sentait Jeanne s'entêter et se refuser. Alors, elle s'abandonna aux mains qui l'entraînaient, elle tomba sur une chaise de la salle à manger, avec cette plainte sourde, répétée vingt fois:
--Mon Dieu.... mon Dieu....
L'émotion avait épuisé M. Rambaud et madame Deberle. Après un court silence, quand celle-ci entre-bâilla la porte, c'était fini. Il n'y avait pas en un bruit, à peine un léger froissement. Les vis, huilées à l'avance, fermaient à jamais le couvercle. Et la chambre était vide, un drap blanc cachait la bière.
Alors, la porte resta ouverte, on laissa Hélène libre. Lorsqu'elle rentra, elle eut un regard éperdu sur les meubles, autour des murs. On venait d'emporter le corps. Rosalie avait tiré la couverture pour effacer jusqu'au poids léger de celle qui était partie. Et, ouvrant les bras dans un geste fou, les mains tendues, Hélène se précipita vers l'escalier. Elle voulait descendre. M. Rambaud la retenait, pendant que madame Deberle lui expliquait que cela ne se faisait pas. Mais elle jurait d'être raisonnable, de ne pas suivre l'enterrement. On pouvait bien lui permettre de voir; elle se tiendrait tranquille dans le pavillon. Tous deux pleuraient en l'écoutant. Il fallut l'habiller. Juliette cacha sa robe d'appartement sous un châle noir. Seulement elle ne trouvait pas de chapeau; enfin, elle en découvrit un, dont elle arracha un bouquet de verveines rouges. M. Rambaud, qui devait conduire le deuil, prit Hélène à son bras. Quand on fut dans le jardin:
--Ne la quittez pas, murmura madame Deberle. Moi, j'ai un tas d'affaires....
Et elle s'échappa. Hélène marchait péniblement, cherchant du regard devant elle. En entrant dans le grand jour, elle avait eu un soupir. Mon Dieu! quelle belle matinée! Mais ses yeux étaient allés droit à la grille, elle venait d'apercevoir la petite bière sous les tentures blanches. M. Rambaud ne la laissa approcher que de deux ou trois pas.
--Voyons, soyez courageuse, disait-il, tout frissonnant lui-même.
Ils regardèrent. L'étroit cercueil baignait dans un rayon. Sur un coussin de dentelle, aux pieds, était posé un crucifix d'argent. A gauche, un goupillon trempait dans un bénitier. Les grands cierges brûlaient sans une flamme, tachant seulement le soleil de petites âmes dansantes qui s'envolaient. Sous les tentures, des branches d'arbre faisaient un berceau, avec leurs bourgeons violâtres. C'était un coin de printemps, où tombait, par un écartement des draperies, la poussière d'or du large rayon qui épanouissait les fleurs coupées, dont la bière était couverte. Il y avait la un écroulement de fleurs, des gerbes de roses blanches en tas, des camélias blancs, des lilas blancs, des oeillets blancs, toute une neige amassée de pétales blancs; le corps disparaissait, des grappes blanches glissaient du drap, par terre des pervenches blanches, des jacinthes blanches avaient coulé et s'effeuillaient. Les rares passants de la rue Vineuse s'arrêtaient, avec un sourire ému, devant ce jardin ensoleillé où cette petite morte dormait sous les fleurs. Tout ce blanc chantait, une pureté éclatante flambait dans la lumière, le soleil chauffait les tentures, les bouquets et les couronnes, d'un frisson de vie. Au-dessus des roses, une abeille bourdonnait.
--Les fleurs.... les fleurs...., murmura Hélène, qui ne trouva pas d'autres paroles.
Elle appuyait son mouchoir sur ses lèvres, ses yeux s'emplissaient de larmes. Il lui semblait que Jeanne devait avoir chaud, et cette pensée la brisait davantage, d'un attendrissement où il y avait de la reconnaissance pour ceux qui venaient de couvrir l'enfant de toutes ces fleurs. Elle voulut s'avancer, M. Rambaud ne songea plus à la retenir. Comme il faisait bon sous les tentures! Un parfum montait, l'air tiède n'avait pas un souffle. Alors, elle se baissa et ne choisit qu'une rose. C'était une rose qu'elle venait chercher, pour la glisser dans son corsage. Mais un tremblement la prenait, M. Rambaud eut peur.
--Ne restez pas là, dit-il, en l'entraînant. Vous avez promis de ne pas vous rendre malade.
Il cherchait à la conduire dans le pavillon, lorsque la porte du salon s'ouvrit toute grande. Pauline parut la première. Elle s'était chargée d'organiser le cortège. Une à une, les petites filles descendirent. Il semblait que ce fût une floraison hâtive, des aubépines miraculeusement fleuries. Les robes blanches se gonflaient dans le soleil, se moiraient de transparences, où toutes les nuances délicates du blanc passaient comme sur des ailes de cygne. Un pommier laissait tomber ses pétales, des fils de la Vierge flottaient, les robes étaient la candeur même du printemps. Elles ne cessaient point, elles entouraient déjà la pelouse, et elles descendaient toujours le perron, légères, envolées comme un duvet, épanouies tout d'un coup au grand air.
Alors, quand le jardin fut tout blanc, en face de cette bande lâchée de petites filles, Hélène eut un souvenir. Elle se rappela le bal de l'autre belle saison, avec la joie dansante des petits pieds. Et elle revoyait Marguerite en laitière, sa boîte au lait pendue à la ceinture, Sophie en soubrette, tournant au bras de sa soeur Blanche, dont le costume de Folie sonnait un carillon. Puis, c'étaient les cinq demoiselles Levasseur, des Chaperons-Rouges qui multipliaient les toquets de satin ponceau à bandes de velours noir; tandis que la petite Guiraud, avec son papillon d'Alsacienne dans les cheveux, sautait comme une perdue, en face d'un Arlequin deux fois plus grand qu'elle. Aujourd'hui, toutes étaient blanches. Jeanne aussi était blanche, sur l'oreiller de satin blanc, dans les fleurs. La fine Japonaise, au chignon traversé de longues épingles, à la tunique de pourpre brodée d'oiseaux, s'en allait en robe blanche.
--Comme elles ont grandi! murmura Hélène, qui éclata en larmes.
Toutes étaient là, sa fille seule manquait. M. Rambaud la fit entrer dans le pavillon; mais elle resta sur la porte, elle voulait voir le cortège se mettre en marche. Des dames vinrent la saluer discrètement. Les enfants la regardaient, de leurs yeux bleus étonnés.
Cependant, Pauline circulait, donnait des ordres. Elle étouffait sa voix pour la circonstance; mais elle s'oubliait par moments.
--Allons, soyez sages.... Regarde, petite bête, tu es déjà sale.... Je viendrai vous prendre, ne bougez pas.
Le corbillard arrivait, on pouvait partir. Madame Deberle parut et s'écria:
--On a oublié les bouquets!... Pauline, vite les bouquets!
Alors, il y eut un peu de confusion. On avait préparé un bouquet de roses blanches pour chaque petite fille. Il fallut distribuer ces roses; les enfants, ravies, tenaient les grosses touffes devant elles, comme des cierges. Lucien, qui ne quittait plus Marguerite, respirait avec délices, pendant qu'elle lui poussait ses fleurs dans la figure. Toutes ces gamines, avec leurs mains fleuries, riaient dans le soleil, puis devenaient tout d'un coup sérieuses, en suivant des yeux la bière que des hommes chargeaient sur le corbillard.
--Elle est là dedans? demanda Sophie très-bas. Sa soeur Blanche fit un signe de tête. Puis, elle dit à son tour:
--Pour les hommes, c'est grand comme ça.
Elle parlait du cercueil, elle élargissait les bras tant qu'elle pouvait. Mais la petite Marguerite eut un rire, le nez dans ses roses, en racontant que ça lui faisait des chatouilles. Alors, les autres enfoncèrent aussi leur nez, pour voir. On les appelait, elles redevinrent sages.
Dehors, le cortège défila. Au coin de la rue Vineuse, une femme en cheveux, les pieds chaussés de savates, pleurait et s'essuyait les joues avec le coin de son tablier. Quelques personnes s'étaient mises aux fenêtres, des exclamations apitoyées montèrent dans le silence de la rue. Le corbillard roulait sans bruit, tendu de draperies blanches, à franges d'argent; on entendait seulement les pas cadencés des deux chevaux blancs, assourdis sur la terre battue de la chaussée. C'était comme une moisson de fleurs, de bouquets et de couronnes, que ce char emportait; on ne voyait pas la bière, de légers cahots secouaient les gerbes amoncelées, le char derrière lui semait des branches de lilas. Aux quatre coins, volaient de longs rubans de moire blanche, que tenaient quatre petites filles, Sophie et Marguerite, une demoiselle Levasseur et la petite Guiraud, celle-ci si mignonne, si trébuchante, que sa mère l'accompagnait. Les autres, en troupe serrée, entouraient le corbillard, avec leurs touffes de roses à la main. Elles marchaient doucement, leurs voiles s'enlevaient, les roues tournaient au milieu de cette mousseline, comme portées sur un nuage, où souriaient des têtes délicates de chérubins. Puis, derrière, à la suite de M. Rambaud, le visage pâle et baissé, venaient des dames, quelques petits garçons, Rosalie, Zéphyrin, les domestiques des Deberle. Cinq voitures de deuil, vides, suivaient. Dans la rue pleine de soleil, des pigeons blancs prirent leur vol, au passage de ce char du printemps.
--Mon Dieu! quel ennui! répétait madame Deberle, en voyant le cortège s'ébranler. Si Henri avait retardé cette consultation! Je la lui disais bien.
Elle ne savait que faire d'Hélène, affaissée sur un siège du pavillon. Henri serait resté près d'elle. Il l'aurait un peu consolée. C'était très-désagréable, qu'il ne fût pas là. Heureusement, mademoiselle Aurélie voulut bien se proposer; elle n'aimait pas les choses tristes, elle s'occuperait en même temps de la collation que les enfants devaient trouver à leur retour. Madame Deberle se hâta de rejoindre le convoi qui se dirigeait vers l'église, par la rue de Passy. Maintenant, le jardin était vide, des ouvriers pliaient les tentures. Il n'y avait plus, sur le sable, à la place où Jeanne avait passé, que les pétales effeuillés d'un camélia. Et Hélène, tombée tout d'un coup à cette solitude et à ce grand silence, éprouvait de nouveau l'angoisse, l'arrachement de l'éternelle séparation. Une seule fois encore, être auprès d'elle une seule fois! L'idée fixe que Jeanne s'en allait fâchée, avec son visage muet et noir de rancune, la traversait de la brûlure vive d'un fer rouge. Alors, voyant bien que mademoiselle Aurélie la gardait, elle fut pleine de ruse pour lui échapper et courir au cimetière.
--Oui, c'est une grande perte, répétait la vieille fille, installée commodément dans un fauteuil. Moi, j'aurais adoré les enfants, les petites filles surtout. Eh bien! quand j'y songe, je suis contente de ne m'être pas mariée. Ça évite des chagrins....
Elle croyait la distraire. Elle parla d'une de ses amies qui avait eu six enfants; tous étaient morts. Une autre dame restait seule avec un grand fils qui la battait; celui-là aurait dû mourir, sa mère se serait consolée sans peine. Hélène semblait l'écouter. Elle ne bougeait plus, agitée seulement d'un tremblement d'impatience.
--Vous voilà plus calme, dit enfin mademoiselle Aurélie. Mon Dieu! il faut toujours finir par se faire une raison.
La porte de la salle à manger s'ouvrait dans le pavillon japonais. Elle s'était levée, elle poussa cette porte, allongea le cou. Des assiettes de gâteaux couvraient la table. Hélène, vivement, s'enfuit par le jardin. La grille était ouverte, les ouvriers des Pompes funèbres emportaient leur échelle.
A gauche, la rue Vineuse tourne dans la rue des Réservoirs. C'est là que se trouve le cimetière de Passy. Un mur de soutènement colossal s'élève du boulevard de la Muette, le cimetière est comme une terrasse immense qui domine la hauteur, le Trocadéro, les avenues, Paris entier. En vingt pas, Hélène fut devant la porte béante, déroulant le champ désert des tombes blanches et des croix noires. Elle entra. Deux grands lilas bourgeonnaient aux angles de la première allée. On enterrait rarement, des herbes folles poussaient, quelques cyprès coupaient les verdures de leurs barres sombres. Hélène s'enfonça droit devant elle; une bande de moineaux s'effaroucha, un fossoyeur leva la tête, après avoir lancé à la volée sa pelletée de terre. Sans doute, le convoi n'était pas arrivé, le cimetière semblait vide. Elle coupa à droite, poussa jusqu'au parapet de la terrasse; et, comme elle faisait le tour, elle aperçut derrière un bouquet d'acacias les petites filles en blanc, agenouillées devant le caveau provisoire, où l'on venait de descendre le corps de Jeanne. L'abbé Jouve, la main tendue, donnait une dernière bénédiction. Elle entendit seulement le bruit sourd de la pierre du caveau qui retombait. C'était fini.
Cependant, Pauline l'avait aperçue et la montrait à madame Deberle. Celle-ci se fâcha presque, murmurant:
--Comment! elle est venue! Mais ça ne se fait pas, c'est de très- mauvais goût!
Elle s'avança, lui témoigna par son air de figure qu'elle la désapprouvait. D'autres dames s'approchèrent à leur tour, curieusement. M. Rambaud l'avait rejointe, debout et silencieux près d'elle. Elle s'était appuyée à un des acacias, se sentant défaillir, fatiguée de tout ce monde. Tandis qu'elle répondait par des hochements de tête aux condoléances, une seule pensée l'étouffait: elle était arrivée trop tard, elle avait entendu le bruit de la pierre qui retombait. Et ses yeux revenaient toujours au caveau, dont un gardien du cimetière balayait la marche.
--Pauline, surveille les enfants, répétait madame Deberle.
Les petites filles agenouillées se levaient comme un vol de moineaux blancs. Quelques-unes, trop petites, les genoux perdus dans leurs jupes, s'étaient assises par terre; on dut les ramasser. Pendant qu'on descendait Jeanne, les grandes avaient allongé la tête, pour voir au fond du trou. C'était très-noir, un frisson les pâlissait. Sophie assurait tout bas qu'on restait là dedans des années, des années. La nuit aussi? demandait une des demoiselles Levasseur. Certainement, la nuit aussi, toujours. Oh! la nuit, Blanche y serait morte. Toutes se regardaient, les yeux très-grands, comme si elles venaient d'entendre une histoire de voleurs. Mais-quand elles furent debout, lâchées autour du caveau, elles redevinrent roses; ce n'était pas vrai, on disait des contes pour rire. Il faisait trop bon, ce jardin était joli, avec ses grandes herbes; comme on aurait fait de belles parties de cache-cache, derrière toutes ces pierres! Les petits pieds dansaient déjà, les robes blanches battaient, pareilles à des ailes. Dans le silence des tombes, la pluie tiède et lente du soleil épanouissait cette enfance. Lucien avait fini par fourrer la main sous le voile de Marguerite; il touchait ses cheveux, il voulait savoir si elle ne mettait rien dessus, pour qu'ils fussent si jaunes. La petite se rengorgeait. Puis, il lui dit qu'ils se marieraient ensemble. Marguerite voulait bien, mais elle avait peur qu'il ne lui tirât les cheveux. Il les touchait encore, il les trouvait doux comme du papier à lettre.
--N'allez pas si loin, cria Pauline.
--Eh bien! nous partons, dit madame Deberle. Nous ne faisons rien là, les enfants doivent avoir faim....
Il fallut réunir les petites filles qui s'étaient débandées comme un pensionnat en récréation. On les compta, la petite Guiraud manquait; enfin, on l'aperçut très-loin, dans une allée, se promenant gravement avec l'ombrelle de sa mère. Alors, les dames se dirigèrent vers la porte, en poussant devant elles le flot des robes blanches. Madame Berthier félicitait Pauline sur son mariage, qui devait avoir lieu le mois suivant. Madame Deberle disait qu'elle partait dans trois jours pour Naples, avec son mari et Lucien. Le monde s'écoulait, Zéphyrin et Rosalie restèrent les derniers. À leur tour, ils s'éloignèrent. Ils se prirent le bras, ravis de cette promenade, malgré leur gros chagrin; ils ralentissaient le pas, et leur dos d'amoureux, un moment encore, dansa dans la lumière, au bout de l'avenue.
--Venez, murmura M. Rambaud.
Mais Hélène, d'un geste, le pria d'attendre. Elle restait seule, il lui semblait qu'une page de sa vie était arrachée. Quand elle eut vu les dernières personnes disparaître, elle s'agenouilla péniblement devant le caveau. L'abbé Jouve, en surplis, ne s'était point encore relevé. Tous deux prièrent longtemps. Puis, sans parler, avec son beau regard de charité et de pardon, le prêtre l'aida à se mettre debout.
--Donne-lui ton bras, dit-il simplement à M. Rambaud.
A l'horizon, Paris blondissait sous la radieuse matinée de printemps. Dans le cimetière, un pinson chantait.
V
Deux ans s'étaient écoulés. Un matin de décembre, le petit cimetière dormait dans un grand froid. Il neigeait depuis la veille, une neige fine que chassait le vent du nord. Du ciel qui pâlissait, les flocons plus rares tombaient avec une légèreté volante de plumes. La neige se durcissait déjà, une haute fourrure de cygne bordait le parapet de la terrasse. Au delà de cette ligne blanche, dans la pâleur brouillée de l'horizon, Paris s'étendait.
Madame Rambaud priait encore, à genoux devant le tombeau de Jeanne, sur la neige. Son mari venait de se relever, silencieux. Ils s'étaient épousés en novembre, à Marseille. M. Rambaud avait vendu sa maison des Halles, il se trouvait à Paris depuis trois jours pour terminer cette affaire; et la voiture qui les attendait rue des Réservoirs, devait passer à l'hôtel prendre leurs malles et les conduire ensuite au chemin de fer. Hélène avait fait le voyage dans l'unique pensée de s'agenouiller là. Elle restait immobile, la tête basse, comme perdue et ne sentant pas la froide terre qui lui glaçait les genoux. Cependant, le vent cessait. M. Rambaud s'était avancé sur la terrasse, pour la laisser à la douleur muette de ses souvenirs. Une brume s'élevait des lointains de Paris, dont l'immensité s'enfonçait dans le vague blafard de cette nuée. Au pied du Trocadéro, la ville couleur de plomb semblait morte, sous la tombée lente des derniers brins de neige. C'était, dans l'air devenu immobile, une moucheture pâle sur les fonds sombres, filant avec un balancement insensible et continu. Au delà des cheminées de la Manutention, dont les tours de brique prenaient le ton du vieux cuivre, le glissement sans fin de ces blancheurs s'épaississait, on aurait dit des gazes flottantes, déroulées fil à fil. Pas un soupir ne montait, de cette pluie du rêve, enchantée en l'air, tombant endormie et comme bercée. Les flocons paraissaient ralentir leur vol, à l'approche des toitures; ils se posaient un à un, sans cesse, par millions, avec tant de silence, que les fleurs qui s'effeuillent font plus de bruit; et un oubli de la terre et de la vie, une paix souveraine venait de cette multitude en mouvement, dont on n'entendait pas la marche dans l'espace. Le ciel s'éclairait de plus en plus, partout à la fois, d'une teinte laiteuse, que des fumées troublaient encore. Peu à peu, les îlots éclatants des maisons se détachaient, la ville apparaissait à vol d'oiseau, coupée de ses rues et de ses places, dont les tranchées et les trous d'ombres dessinaient l'ossature géante des quartiers. Hélène, lentement, s'était relevée. À terre, ses deux genoux restaient marqués sur la neige. Enveloppée d'un large manteau sombre, bordé de fourrure, elle semblait très-grande, les épaules superbes dans tout ce blanc. La barrette de son chapeau, une tresse de velours noir, lui mettait au front l'ombre d'un diadème. Elle avait retrouvé son beau visage tranquille, ses yeux gris et ses dents blanches, son menton rond, un peu fort; qui lui donnait un air raisonnable et ferme. Lorsqu'elle tournait la tête, son profil prenait de nouveau une pureté grave de statue. Le sang dormait sous la pâleur reposée des joues, on la sentait rentrée dans la hauteur de son honnêteté. Deux larmes avaient roulé de ses paupières, son calme était fait de sa douleur ancienne. Et elle se tenait debout, devant le tombeau, une simple colonne, où le nom de Jeanne était suivi de deux dates, mesurant la courte existence de la petite morte de douze ans.