# Une page d'amour

## Part 25

Book page: https://www.cyberlibrary.org/fr/books/une-page-d-amour-8561/index.md

Hélène, au pied du lit, eut un sanglot. Elle qui ne pouvait pleurer, sentait un flot de larmes monter à sa gorge, en écoutant le rire de Jeanne. Elle suffoquait, elle se sauva dans la salle à manger pour cacher son désespoir. L'abbé l'avait suivie. M. Rambaud s'était levé vivement; afin d'occuper la petite.

--Tiens! maman a crié, est-ce qu'elle s'est fait du mal? demandait- elle.

--Ta maman? répondit-il. Mais elle n'a pas crié, elle a ri, au contraire, parce que tu te portes bien.

Dans la salle à manger, Hélène, la tête tombée sur la table, étouffait ses sanglots entre ses mains jointes. L'abbé se penchait, la suppliait de se contenir. Mais, levant sa face ruisselante, elle s'accusait, elle lui disait qu'elle avait tué sa fille; et toute une confession s'échappait de ses lèvres, en paroles entrecoupées. Jamais elle n'aurait cédé à cet homme, si Jeanne était restée auprès d'elle. Il avait fallu qu'elle le rencontrât dans cette chambre inconnue. Mon Dieu! le ciel aurait dû la prendre avec son enfant. Elle ne pouvait plus vivre. Le prêtre, effrayé, la calmait en lui promettant le pardon.

On sonna, un bruit de voix vint de l'antichambre. Hélène essuyait ses yeux, lorsque Rosalie entra.

--Madame, c'est le docteur Deberle....

--Je ne veux pas qu'il entre.

--Il demande des nouvelles de mademoiselle.

--Dites-lui qu'elle va mourir.

La porte était restée ouverte, Henri avait entendu.

Alors, sans attendre la bonne, il redescendit. Chaque jour, il montait, recevait la même réponse et s'en allait.

Ce qui brisait Hélène, c'étaient les visites. Les quelques dames dont elle avait fait la connaissance chez les Deberle, croyaient devoir lui apporter des consolations. Madame de Chermette, madame Levasseur, madame de Guiraud, d'autres encore, se présentèrent; et elles ne demandaient pas à entrer, mais elles questionnaient Rosalie si haut, que le bruit de leurs voix traversait les minces cloisons du petit appartement. Alors, prise d'impatience, Hélène les recevait dans la salle à manger, debout, la parole brève. Elle restait toute la journée en peignoir, oubliant de changer de linge, ses beaux cheveux simplement tordus et relevés. Ses yeux se fermaient de lassitude dans son visage rougi, sa bouche amère et empâtée ne trouvait plus les mots. Quand Juliette montait, elle ne pouvait lui fermer la chambre, elle la laissait s'installer un instant près du lit.

--Ma chère, lui dit un jour amicalement celle-ci, vous vous abandonnez trop. Ayez un peu de courage.

Et Hélène devait répondre, lorsque Juliette cherchait à la distraire, en parlant des événements qui occupaient Paris.

--Vous savez que décidément nous allons avoir la guerre.... Je suis très-ennuyée, j'ai deux cousins qui partiront.

Elle montait ainsi au retour de ses courses à travers Paris, animée par toute une après-midi de bavardage, apportant le tourbillon de ses longues jupes dans cette chambre recueillie de malade; et elle avait beau baisser la voix, prendre des mines apitoyées, sa jolie indifférence perçait, on la voyait heureuse et triomphante d'être elle-même en bonne santé. Hélène, abattue devant elle, souffrait d'une angoisse jalouse.

--Madame, murmura Jeanne un soir, pourquoi Lucien ne vient-il pas jouer?

Juliette, un moment embarrassée, se contenta de sourire.

--Est-ce qu'il est malade, lui aussi? reprit la petite.

--Non, ma chérie, il n'est pas malade.... Il est au collège.

Et, comme Hélène l'accompagnait dans l'antichambre, elle voulut lui expliquer son mensonge.

--Oh! je l'amènerais bien, je sais que ce n'est pas contagieux.... Mais les enfants s'effrayent tout de suite, et Lucien est si bête! Il serait capable de pleurer en voyant votre pauvre ange....

--Oui, oui, vous avez raison, interrompit Hélène, le coeur crevé à la pensée de cette femme si gaie, qui avait chez elle son enfant bien portant.

Une seconde semaine avait passé. La maladie suivait son cours, emportait à chaque heure un peu de la vie de Jeanne. Elle ne se hâtait point, dans sa foudroyante rapidité, mettant à détruire cette frêle et adorable chair toutes les phases prévues, sans la gracier d'une seule. Les crachats sanglants avaient disparu; par moments, la toux cessait. Une telle oppression étouffait l'enfant, qu'à la difficulté de son haleine on pouvait suivre les ravages du mal, dans sa petite poitrine. C'était trop rude pour tant de faiblesse, les yeux de l'abbé et de M. Rambaud se mouillaient de larmes à l'écouter. Pendant des jours, pendant des nuits, le souffle s'entendait sous les rideaux, la pauvre créature qu'un heurt semblait devoir tuer, n'en finissait pas de mourir, dans ce travail qui la mettait en sueur. La mère, à bout de force, ne pouvant plus supporter le bruit de ce râle, s'en allait dans la pièce voisine appuyer sa tête contre un mur.

Peu à peu, Jeanne s'isolait. Elle ne voyait plus le monde, elle avait une expression de visage noyée et perdue, comme si elle eût déjà vécu toute seule, quelque part. Quand les personnes qui l'entouraient voulaient attirer son attention et se nommaient, pour qu'elle les reconnût, elle les regardait fixement, sans un sourire, puis se retournait vers la muraille d'un air de fatigue. Une ombre l'enveloppait, elle s'en allait avec la bouderie irritée de ses mauvais jours de jalousie. Pourtant, des caprices de malade l'éveillaient encore. Un matin, elle demanda à sa mère:

--C'est dimanche, aujourd'hui?

--Non, mon enfant, répondit Hélène. Nous ne sommes qu'au vendredi.... Pourquoi veux-tu savoir?

Elle ne paraissait déjà plus se rappeler la question qu'elle avait posée. Mais, le surlendemain, comme Rosalie était dans la chambre, elle lui dit à demi-voix:

--C'est dimanche.... Zéphyrin est là, prie-le de venir.

La bonne hésitait; mais Hélène, qui avait entendu, lui adressa un signe de consentement. L'enfant répétait:

--Amène-le, venez tous les deux, je serai contente.

Lorsque Rosalie entra avec Zéphyrin, elle se souleva sur l'oreiller. Le petit soldat, tête nue, les mains élargies, se dandinait pour cacher sa grosse émotion. Il aimait bien mademoiselle, cela l'embêtait sérieusement de lui voir passer l'arme à gauche, comme il le disait dans la cuisine. Aussi, malgré les avertissements de Rosalie, qui lui avait recommandé d'être gai, demeura-t-il stupide, la figure renversée, en l'apercevant si pâle, réduite à rien du tout. Il était resté sensible, avec ses allures conquérantes. Il ne trouva pas une de ces belles phrases, comme il savait les tourner maintenant. La bonne, par derrière, le pinça pour le faire rire. Mais il parvint seulement à balbutier:

--Je vous demande pardon.... mademoiselle et la compagnie....

Jeanne se soulevait toujours sur ses bras amaigris. Elle ouvrait ses grands yeux vides, elle avait l'air de chercher. Un tremblement agitait sa tête, sans doute la grande clarté l'aveuglait, dans cette ombre où elle descendait déjà.

--Approchez, mon ami, dit Hélène au soldat. C'est mademoiselle qui a demandé à vous voir.

Le soleil entrait par la fenêtre, une large trouée jaune, dans laquelle dansaient les poussières du tapis. Mars était venu, au dehors le printemps naissait. Zéphyrin fit un pas, apparut dans le soleil; sa petite face ronde, couverte de son, avait le reflet doré du blé mûr, tandis que les boutons de sa tunique étincelaient et que son pantalon rouge saignait comme un champ de coquelicots. Alors, Jeanne l'aperçut. Mais ses yeux s'inquiétèrent de nouveau, incertains, allant d'un coin à un autre.

--Que veux-tu, mon enfant? demanda sa mère. Nous sommes tous là.

Puis, elle comprit.

--Rosalie, approchez.... Mademoiselle veut vous voir.

Rosalie, à son tour, s'avança dans le soleil. Elle portait un bonnet dont les brides, rejetées sur les épaules, s'envolaient comme des ailes de papillon. Une poudre d'or tombait sur ses durs cheveux noirs et sur sa bonne face au nez écrasé, aux grosses lèvres. Et il n'y avait plus qu'eux, dans la chambre, le petit soldat et la cuisinière, coude à coude, sous le rayon. Jeanne les regardait.

--Eh bien, ma chérie, reprit Hélène, tu ne leur dis rien?... Les voilà ensemble.

Jeanne les regardait, avec le tremblement de sa tête, un léger tremblement de femme très-vieille. Ils étaient là comme mari et femme, prêts à se prendre bras dessus bras dessous, pour retourner au pays. La tiédeur du printemps les chauffait, et désireux d'égayer mademoiselle, ils finissaient par se rire dans la figure, d'un air bête et tendre. Une bonne odeur de santé montait de leurs dos arrondis. S'ils avaient été seuls, bien sûr que Zéphyrin aurait empoigné Rosalie et qu'il aurait reçu d'elle un fameux soufflet. Ça se voyait dans leurs yeux.

--Eh bien! ma chérie, tu n'as rien à leur dire?

Jeanne les regardait, étouffant davantage. Elle ne dit pas un mot. Brusquement, elle éclata en larmes. Zéphyrin et Rosalie durent quitter tout de suite la chambre.

--Je vous demande pardon...., mademoiselle et la compagnie...., répéta le petit soldat ahuri en s'en allant.

Ce fut là un des derniers caprices de Jeanne. Elle tomba dans une humeur sombre, dont rien ne la tirait plus. Elle se détachait de tout, même de sa mère. Quand celle-ci se penchait au-dessus du lit, pour chercher son regard, l'enfant gardait un visage muet, comme si l'ombre des rideaux seule eût passé sur ses yeux. Elle avait les silences, la résignation noire d'une abandonnée qui se sent mourir. Parfois, elle restait longtemps les paupières à demi closes, sans qu'on pût deviner dans son regard aminci quelle idée entêtée l'absorbait. Plus rien n'existait pour elle que sa grande poupée, couchée à son côté. On la lui avait donnée une nuit, pour la distraire de souffrances intolérables; et elle refusait de la rendre, elle la défendait d'un geste farouche, dès qu'on voulait la lui enlever. La poupée, sa tête de carton posée sur le traversin, était allongée comme une personne malade, la couverture aux épaules. Sans doute l'enfant la soignait, car de temps à autre, de ses mains brûlantes, elle tâtait les membres de peau rose, arrachés, vides de son. Pendant des heures, ses yeux ne quittaient pas les yeux d'émail, toujours fixes, les dents blanches, qui ne cessaient de sourire. Puis, des tendresses la prenaient, des besoins de la serrer contre sa poitrine, d'appuyer la joue contre la petite perruque, dont la caresse semblait la soulager. Elle se réfugiait ainsi dans l'amour de sa grande poupée, s'assurant, au sortir de ses somnolences, qu'elle était encore là, ne voyant qu'elle, causant avec elle, ayant parfois sur le visage l'ombre d'un rire, comme si la poupée lui avait murmuré des choses à l'oreille.

La troisième semaine s'achevait. Le vieux docteur, un matin, s'installa. Hélène comprit, son enfant ne passerait pas la journée. Depuis la veille, elle était dans une stupeur qui lui ôtait la conscience même de ses actes. On ne luttait plus contre la mort, on comptait les heures. Comme la malade souffrait d'une soif ardente, le médecin avait simplement recommandé qu'on lui donnât une boisson opiacée, pour lui faciliter l'agonie; et cet abandon de tout remède rendait Hélène imbécile. Tant que des potions traînaient sur la table de nuit, elle espérait encore un miracle de guérison. Maintenant, les fioles et les bottes n'étaient plus là, sa dernière foi s'en allait. Elle n'avait plus qu'un instinct, être près de Jeanne, ne pas la quitter, la regarder. Le docteur, qui voulait l'enlever à cette contemplation affreuse, tâchait de l'éloigner, en la chargeant de petits soins. Mais elle revenait, attirée, avec le besoin physique de voir. Toute droite, les bras tombés, dans un désespoir qui lui gonflait le visage, elle attendait.

Vers une heure, l'abbé Jouve et M. Rambaud arrivèrent. Le médecin alla à leur rencontre, leur dit un mot. Tous deux pâliront. Ils restèrent debout de saisissement; et leurs mains tremblaient. Hélène ne s'était pas retournée.

La journée était superbe, une de ces après-midi ensoleillées des premiers jours d'avril. Jeanne, dans son lit, s'agitait. La soif qui la dévorait lui donnait par instants un petit mouvement pénible des lèvres. Elle avait sorti de la couverture ses pauvres mains transparentes, et elle les promenait doucement dans le vide. Le sourd travail du mal était terminé, elle ne toussait plus, sa voix éteinte ressemblait à un souffle. Depuis un moment, elle tournait la tête, elle cherchait des yeux la lumière. Le docteur Bodin ouvrit la fenêtre toute large. Alors, Jeanne ne s'agita plus et resta la joue contre l'oreiller, les regards sur Paris, avec sa respiration oppressée qui se ralentissait.

Pendant ces trois semaines de souffrances, bien des fois elle s'était ainsi tournée vers la ville étalée à l'horizon. Sa face devenait grave, elle songeait. À cette heure dernière, Paris souriait sous le blond soleil d'avril. Du dehors venaient des souffles tièdes, des rires d'enfants, des appels de moineaux. Et la mourante mettait ses forces suprêmes à voir encore, à suivre les fumées volantes qui montaient des faubourgs lointains. Elle retrouvait ses trois connaissances, les Invalides, le Panthéon, la tour Saint-Jacques; puis, l'inconnu commençait, ses paupières lasses se fermaient à demi, devant la mer immense des toitures. Peut-être rêvait-elle qu'elle était peu à peu très-légère, qu'elle s'envolait comme un oiseau. Enfin, elle allait donc savoir, elle se poserait sur les dômes et sur les flèches, elle verrait, en sept ou huit coups d'aile, les choses défendues que l'on cache aux enfants. Mais une inquiétude nouvelle l'agita, ses mains cherchaient encore; et elle ne se calma que lorsqu'elle tint sa grande poupée dans ses petits bras, contre sa poitrine. Elle voulait l'emporter avec elle. Ses regards se perdaient au loin, parmi les cheminées toutes roses de soleil.

Quatre heures venaient de sonner, le soir laissait déjà tomber ses ombres bleues. C'était la fin, un étouffement, une agonie lente et sans secousse. Le cher ange n'avait plus la force de se défendre. M. Rambaud, vaincu, s'abattit sur les genoux, secoué de sanglots silencieux, se traînant derrière un rideau pour cacher sa douleur. L'abbé s'était agenouillé au chevet, les mains jointes, balbutiant les prières des agonisants.

--Jeanne, Jeanne, murmura Hélène, glacée d'une horreur qui lui soufflait un grand froid dans les cheveux.

Elle avait repoussé le docteur, elle se jeta par terre, s'appuya contre le lit pour voir sa fille de tout près. Jeanne ouvrit les yeux, mais elle ne regarda pas sa mère. Ses regards, toujours, allaient là-bas, sur Paris qui s'effaçait. Elle serra davantage sa poupée, son dernier amour. Un gros soupir la gonfla, puis elle eut encore deux soupirs plus légers. Ses yeux pâlissaient, son visage un instant exprima une angoisse vive. Mais, bientôt, elle parut soulagée, elle ne respirait plus, la bouche ouverte.

--C'est fini, dit le docteur on lui prenant la main.

Jeanne regardait Paris de ses grands yeux vides. Sa figure de chèvre s'était encore allongée, avec des traits sévères, une ombre grise descendue des sourcils qu'elle fronçait; et elle avait ainsi dans la mort son visage blême de femme jalouse. La poupée, la tête renversée, les cheveux pendants, semblait morte comme elle.

--C'est fini, répéta le docteur qui laissa retomber la petite main froide.

Hélène, la face tendue, serra son front entre ses poings, comme si elle sentait son crâne s'ouvrir. Elle ne pleurait pas, elle promenait devant elle des regards fous. Puis, un hoquet se brisa dans sa gorge; elle venait d'apercevoir, au pied du lit, une petite paire de souliers, oubliée là. C'était fini, Jeanne ne les mettrait jamais plus, on pouvait donner les petits souliers aux pauvres. Et ses pleurs coulaient, elle restait par terre, roulant son visage sur la main de la morte qui avait glissé. M. Rambaud sanglotait. L'abbé avait haussé la voix, tandis que Rosalie, dans la porte entre-bâillée de la salle à manger, mordait son mouchoir, pour ne pas faire trop de bruit.

Juste à cette minute, le docteur Deberle sonna. Il ne pouvait s'empêcher de monter prendre des nouvelles.

--Comment va-t-elle? demanda-t-il.

--Ah! monsieur, bégaya Rosalie, elle est morte.

Il demeura immobile, étonné de ce dénouement qu'il attendait de jour en jour. Puis, il murmura:

--Mon Dieu! la pauvre enfant! quel malheur!

Et il ne trouva que cette parole bête et navrante. La porte s'était refermée, il descendit.

IV

Lorsque madame Deberle apprit la mort de Jeanne, elle pleura, elle eut un de ces coups de passion qui la mettaient en l'air pendant quarante- huit heures. Ce fut un désespoir bruyant, hors de toute mesure. Elle monta se jeter dans les bras d'Hélène. Puis, sur un mot entendu, l'idée de faire à la petite morte des funérailles touchantes, s'empara d'elle et bientôt l'occupa tout entière. Elle s'offrit, elle se chargeait des moindres détails. La mère, épuisée de larmes, restait anéantie sur une chaise. M. Rambaud, qui agissait en son nom, perdait la tête. Il consentit avec des effusions de reconnaissance. Hélène s'éveilla un instant pour dire qu'elle voulait des fleurs, beaucoup de fleurs.

Alors, sans perdre une minute, madame Deberle se donna un mal infini. Elle employa la journée du lendemain à courir chez toutes ces dames, pour leur apprendre l'affreuse nouvelle. Son rêve était d'avoir un défilé de petites filles en robe blanche. Il lui en fallait au moins trente, et elle ne rentra que lorsqu'elle eut son compte. Elle avait passé elle-même à l'administration des Pompes funèbres, discutant les classes, choisissant les draperies. On tendrait les grilles du jardin, on exposerait le corps au milieu des lilas, déjà couverts de fines pointes vertes. Ce serait charmant.

--Mon Dieu! pourvu qu'il fasse beau demain! laissa-t-elle échapper le soir, après ses courses faites.

La matinée fut radieuse, un ciel bleu, un soleil d'or, avec cette haleine pure et vivante du printemps. Le convoi était pour dix heures. Dès neuf heures, les tentures furent posées. Juliette vint donner aux ouvriers des conseils. Elle voulait qu'on ne couvrit pas complètement les arbres. Les draperies blanches, à frange d'argent, ouvraient un porche entre les deux battants de la grille, rabattus dans les lilas. Mais elle rentra vite au salon, elle vint recevoir ces dames. On se réunissait chez elle, pour ne pas encombrer les deux pièces de madame Grandjean. Seulement, elle était bien ennuyée, son mari avait dû partir le matin pour Versailles: une consultation qu'on ne pouvait remettre, disait-il. Elle restait seule, jamais elle ne s'en tirerait.

Madame Berthier arriva la première, avec ses deux filles.

--Croyez-vous, s'écria madame Deberle, Henri qui me lâche!... Eh bien! Lucien, tu ne dis pas bonjour?

Lucien était là, tout prêt pour l'enterrement, avec des gants noirs. Il parut surpris à la vue de Sophie et de Blanche, habillées comme si elles allaient à une procession. Un ruban de soie serrait leur robe de mousseline, leur voile, qui tombait jusqu'à terre, cachait leur petit bonnet de tulle-illusion. Pendant que les deux mères causaient, les trois enfants se regardèrent, un peu raides dans leur toilette. Puis, Lucien dit:

--Jeanne est morte.

Il avait le coeur gros, mais il souriait pourtant, d'un sourire étonné. Depuis la veille, l'idée que Jeanne était morte le rendait sage. Comme sa mère ne lui répondait pas, trop affairée, il avait questionné les domestiques. Alors, on ne bougeait plus, lorsqu'on était mort?

--Elle est morte, elle est morte, répétèrent les deux soeurs, toutes roses dans leurs voiles blancs. Est-ce qu'on va la voir?

Un moment, il réfléchit, et, les regards perdus, la bouche ouverte, comme cherchant à deviner ce qu'il y avait là-bas, au delà de ce qu'il savait, il dit à voix basse:

--On ne la verra plus.

Cependant, d'autres petites filles entraient. Lucien, sur un signe de sa mère, allait à leur rencontre. Marguerite Tissot, dans son nuage de mousseline, avec ses grands yeux, semblait une vierge enfant; ses cheveux blonds s'échappaient du petit bonnet, mettaient comme une pèlerine brochée d'or sous la blancheur du voile. Un sourire discret courut, à l'arrivée des cinq demoiselles Levasseur; elles étaient toutes pareilles, on aurait dit un pensionnat, l'aînée en tête, la plus jeune à la queue; et leurs jupes bouffaient tellement, qu'elles occupèrent un coin de la pièce. Mais, lorsque la petite Guiraud parut, les voix chuchotantes montèrent; on riait, on se la passait pour la voir et la baiser. Elle avait une mine de tourterelle blanche ébouriffée dans ses plumes, pas plus grosse qu'un oiseau, au milieu du frisson des gazes qui la faisaient énorme et toute ronde. Sa mère elle-même ne trouvait plus ses mains. Le salon, peu à peu, s'emplissait d'une tombée de neige. Quelques garçons, en redingote, tachaient de noir cette pureté. Lucien, puisque sa petite femme était morte, en cherchait une autre. Il hésitait beaucoup, il aurait voulu une femme plus grande que lui, comme Jeanne. Pourtant, il paraissait se décider pour Marguerite, dont les cheveux l'étonnaient. Il ne la quittait plus.

--Le corps n'a pas encore été descendu, vint dire Pauline à Juliette.

Pauline s'agitait, comme s'il se fût agi des préparatifs d'un bal. Sa soeur avait eu beaucoup de peine à obtenir qu'elle ne vint pas en blanc.

--Comment! s'écria Juliette, à quoi songent-ils? Je vais monter. Reste avec ces dames.

Elle quitta vivement le salon, où les mères en toilette sombre causaient à demi-voix, tandis que les enfants n'osaient risquer un mouvement, de peur de se chiffonner. En haut, lorsqu'elle entra dans la chambre mortuaire, un grand froid la saisit. Jeanne était encore couchée, les moins jointes; et comme Marguerite, comme les demoiselles Levasseur, elle avait une robe blanche, un bonnet blanc, des souliers blancs. Une couronne de roses blanches, posée sur le bonnet, faisait d'elle la reine de ses petites amies, fêtée par tout ce monde qui attendait en bas. Devant la fenêtre, la bière de chêne, doublée de satin, s'allongeait sur deux chaises, ouverte comme un coffret à bijoux. Les meubles étaient rangés, un cierge brûlait; la chambre, close, assombrie, avait l'odeur et la paix humides d'un caveau muré depuis longtemps. Et Juliette, qui venait du soleil, de la vie souriante du dehors, restait muette, arrêtée tout d'un coup, n'osant plus dire qu'on se dépêchât.

--Il y a déjà beaucoup de monde, finit-elle par murmurer.

Puis, n'ayant pas reçu de réponse, elle ajouta, pour parler encore:

--Henri a dû aller en consultation à Versailles, vous l'excuserez.

Hélène, assise devant le lit, levait sur elle des yeux vides. On ne pouvait l'arracher de cette pièce. Depuis trente-six heures, elle était là, malgré les supplications de M. Rambaud et de l'abbé Jouve, qui veillaient avec elle. Les deux nuits surtout l'avaient brisée dans une agonie sans fin. Puis, il y avait eu la douleur affreuse de la dernière toilette, les souliers de soie blanche dont elle s'était obstinée à chausser elle-même les pieds de la petite morte. Elle ne bougeait plus, à bout de force, comme endormie par l'excès de son chagrin.

--Vous avez des fleurs? bégaya-t-elle avec effort, les yeux toujours levés sur madame Deberle.

--Oui, oui, ma chère, répondit celle-ci. Ne vous tourmentez pas. Depuis que sa fille avait rendu le dernier soupir, elle n'avait plus que cette préoccupation: des fleurs, des moissons de fleurs. À chaque nouvelle personne qu'elle voyait, elle s'inquiétait, elle semblait craindre qu'on ne trouvât jamais assez de fleurs.

--Vous avez des roses? reprit-elle après un silence.

--Oui.... Je vous assure que vous serez contente.

