# Une page d'amour

## Part 24

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--On a sonné, ce doit être lui, dit Pauline tout d'un coup. Les deux soeurs prirent un air indifférent. Ce fut Matignon qui se présenta, plus correct encore que de coutume, avec une pointe de gravité. Il serra les mains qui se tendaient vers lui; mais il évita ses plaisanteries habituelles, il rentrait en cérémonie dans la maison où il n'avait plus paru depuis quelque temps. Pendant que le docteur et Pauline se plaignaient de la rareté de ses visites, Juliette se pencha à l'oreille d'Hélène, qui, malgré sa souveraine indifférence, restait surprise.

--Hein? cela vous étonne?... Mon Dieu! je ne lui en veux pas. Au fond, il est si bon garçon qu'on ne peut rester fâché.... Imaginez-vous qu'il a déterré un mari pour Pauline. C'est gentil, vous ne trouvez pas?

--Sans doute, murmura Hélène par complaisance.

--Oui, un de ses amis, très-riche, qui ne songeait pas du tout à se marier, et qu'il a juré de nous amener.... Nous l'attendions aujourd'hui pour avoir la réponse définitive.... Alors, vous comprenez, j'ai dû passer par-dessus bien des choses. Oh! il n'y a plus de danger, nous nous connaissons maintenant.

Elle eut un joli rire, rougit un peu au souvenir qu'elle évoquait; puis, elle s'empara vivement de Matignon. Hélène souriait également. Ces facilités de l'existence l'excusaient elle-même. On avait bien tort de rêver des drames noirs, tout se dénouait avec une bonhomie charmante. Mais, pendant qu'elle goûtait ainsi un lâche bonheur à se dire que rien n'était défendu, Juliette et Pauline venaient d'ouvrir la porte du pavillon et d'entraîner Malignon dans le jardin. Tout d'un coup, elle entendit, derrière sa nuque, la voix d'Henri, basse et ardente:

--Je vous en prie, Hélène, oh! je vous en prie....

Elle tressaillit, regarda autour d'elle avec une soudaine inquiétude. Ils étaient bien seuls, elle aperçut les trois autres marchant à petits pas dans une allée. Henri avait osé la prendre aux épaules, et elle tremblait, et sa terreur était pleine d'ivresse.

--Quand vous voudrez, balbutia-t-elle, comprenant bien qu'il lui demandait un rendez-vous.

Et, rapidement, ils échangèrent quelques paroles.

--Attendez-moi ce soir, dans cette maison du passage des Eaux.

--Non, je ne puis pas.... Je vous ai expliqué, vous m'avez juré....

--Autre part alors, où il vous plaira, pourvu que je vous voie.... Chez vous, cette nuit?

Elle se révolta. Mais elle ne put refuser que d'un geste, reprise de peur, en voyant les deux femmes et Malignon qui revenaient. Madame Deberle avait feint d'emmener le jeune homme pour lui montrer une merveille, des touffes de violettes en pleine fleur, malgré le temps froid. Elle hâta le pas, elle rentra la première, rayonnante.

--C'est fait! dit-elle.

--Quoi donc? demanda Hélène, encore toute secouée, ne se rappelant plus.

--Mais ce mariage!... Ah! quel débarras! Pauline commençait à ne pas être commode.... Le jeune homme l'a vue et la trouve charmante. Demain, nous dînerons tous chez papa.... J'aurais embrassé Malignon pour sa bonne nouvelle.

Henri, avec un sang-froid parfait, avait manoeuvré de façon à s'éloigner d'Hélène. Lui aussi trouvait Malignon charmant. Il parut se réjouir beaucoup avec sa femme de voir enfin leur petite soeur placée.

Puis, il avertit Hélène qu'elle allait perdre un de ses gants. Elle le remercia. Dans le jardin, on entendait la vois de Pauline qui plaisantait; elle se penchait vers Malignon, lui chuchotait des mots entrecoupés, et éclatait de rire, lorsqu'il lui répondait également à l'oreille. Sans doute il lui faisait des confidences sur le futur. Par la porte du pavillon laissée ouverte, Hélène respirait l'air froid avec délices.

C'était à ce moment, dans la chambre, que Jeanne et M. Rambaud se taisaient, engourdis par la grosse chaleur du brasier. L'enfant sortit de ce long silence, en demandant tout d'un coup, comme si cette demande eût été la conclusion de sa rêverie:

--Veux-tu que nous allions à la cuisine?... Nous verrons si nous n'apercevons pas maman.

--Je veux bien, répondit M. Rambaud.

Elle était plus forte, ce jour-là. Elle vint, sans être soutenue, appuyer son visage à une vitre. M. Rambaud, lui aussi, regardait dans le jardin. Il n'y avait pas de feuilles, on distinguait nettement l'intérieur du pavillon japonais, par les grandes glaces claires. Rosalie, en train de soigner un pot-au-feu, traita mademoiselle de curieuse. Mais l'enfant avait reconnu la robe de sa mère; et elle la montrait, elle s'écrasait la face contre la vitre, pour mieux voir. Cependant, Pauline levait la tête, faisait des signes. Hélène parut, appela de la main.

--On vous a aperçue, mademoiselle, répétait la cuisinière. On vous dit de descendre.

Il fallut que M. Rambaud ouvrit la fenêtre. On le priait d'amener Jeanne, tout le monde la demandait. Jeanne s'était sauvée dans la chambre, refusant violemment, accusant son bon ami d'avoir fait exprès de taper contre la vitre. Elle aimait bien regarder sa mère, mais elle ne voulait plus aller dans cette maison-là; et, à toutes les questions suppliantes que lui adressait M. Rambaud, elle lui répondait par son terrible «parce que», qui expliquait tout.

--Ce n'est pas toi qui devrais me forcer, dit-elle enfin, d'un air sombre.

Mais il lui répétait qu'elle causerait beaucoup de peine à sa mère, qu'on ne pouvait pas faire des sottises aux gens. Il la couvrirait bien, elle n'aurait pas froid; et, en parlant, il nouait le châle autour de sa taille, il ôtait le foulard qu'elle avait sur la tête, pour la coiffer d'une petite capeline en tricot. Quand elle fût prête, elle protesta encore. Enfin, elle se laissa emmener, à la condition qu'il la remonterait tout de suite, si elle se sentait trop malade. La concierge leur ouvrit la porte de communication, on les accueillit dans le jardin par des exclamations joyeuses. Madame Deberle surtout témoigna beaucoup d'affection à Jeanne; elle l'installa dans un fauteuil, près de la bouche de chaleur, voulut qu'on fermât tout de suite les glaces, en faisant remarquer que l'air était un peu vif pour la chère enfant. Malignon était parti. Et, comme Hélène rentrait les cheveux ébouriffés de la petite, un peu honteuse de la voir ainsi chez le monde, emmaillottée dans un châle et coiffée d'une capeline, Juliette s'écria:

--Laissez donc! est-ce que nous ne sommes pas en famille?... Cette pauvre Jeanne! elle nous manquait.

Elle sonna, elle demanda si mademoiselle Smithson et Lucien n'étaient pas rentrés de leur promenade quotidienne. Ils n'étaient pas rentrés. D'ailleurs, Lucien devenait impossible, il avait fait pleurer la veille les cinq demoiselles Levasseur.

--Voulez-vous que nous jouions à pigeon vole? demanda Pauline, que l'idée de son prochain mariage affolait. Ce n'est pas fatigant.

Mais Jeanne refusa d'un signe de tête. Longuement, entre ses cils baissés, elle promenait son regard sur les personnes qui l'entouraient. Le docteur venait d'apprendre à M. Rambaud que sa protégée était enfin admise aux Incurables, et celui-ci, très-ému, lui serrait les mains, comme s'il avait reçu un grand bienfait personnel. Chacun s'allongea dans un fauteuil, la conversation prit une intimité charmante. Les voix se ralentissaient, des silences se faisaient par moments. Comme madame Deberle et sa soeur causaient ensemble, Hélène dit aux deux hommes:

--Le docteur Bodin nous a conseillé un voyage en Italie.

--Ah! c'est pour cela que Jeanne m'a questionné! s'écria M. Rambaud. Ça te ferait donc plaisir d'aller là-bas?

L'enfant, sans répondre, mit ses deux petites mains sur sa poitrine, tandis que sa face grise s'illuminait. Son regard s'était coulé vers le docteur, avec crainte; car elle avait compris que sa mère le consultait. Il avait eu un léger tressaillement, il restait très-froid. Mais, brusquement, Juliette se jeta dans la conversation, voulant comme d'habitude être à tous les sujets.

--De quoi? vous parlez de l'Italie?... Est-ce que vous ne disiez pas que vous partez pour l'Italie!... Ah bien! la rencontre est drôle! Justement, ce matin, je tourmentais Henri pour qu'il me menât à Naples.... Imaginez-vous que, depuis dix ans, je rêve de voir Naples. Tous les printemps, il me promet, puis il ne tient pas sa parole.

--Je ne t'ai pas dit que je ne voulais pas, murmura le docteur.

--Comment, tu ne m'as pas dit?... Tu as refusé carrément, en m'expliquant que tu ne pouvais quitter tes malades.

Jeanne écoutait. Une grande ride coupait son front pur, pendant que, machinalement, elle tordait ses doigts, les uns après les autres.

--Oh! mes malades, reprit le médecin, pour quelques semaines, je les confierais bien à un confrère.... Si je croyais te faire un si grand plaisir....

--Docteur, interrompit Hélène, est-ce que vous êtes aussi d'avis qu'un pareil voyage serait bon pour Jeanne?

--Excellent, cela la remettrait complètement sur pied.... Les enfants se trouvent toujours bien d'un voyage.

--Alors, s'écria Juliette, nous emmenons Lucien, nous partons tous ensemble.... Veux-tu?

--Mais, sans doute, je veux tout ce que tu voudras, répondit-il avec un sourire.

Jeanne, baissant la tête, essuya deux grosses larmes de colère et de douleur qui lui brûlaient les yeux. Et elle se laissa aller au fond du fauteuil, comme pour ne plus entendre et ne plus voir, pendant que madame Deberle, ravie de cette distraction inespérée qui se présentait à elle, éclatait en paroles bruyantes. Oh! que son mari était gentil! Elle l'embrassa pour la peine. Tout de suite elle causa des préparatifs. On partirait la semaine suivante. Mon Dieu! jamais elle n'aurait le temps de tout apprêter! Puis, elle voulut tracer un itinéraire; il fallait passer par là; on resterait huit jours à Rome, on s'arrêterait dans un petit pays charmant dont madame de Guiraud lui avait parlé; et elle finit par se disputer avec Pauline, qui demandait qu'on retardât le voyage, pour être en avec son mari.

--Ah! non, par exemple! disait-elle. On fera la noce à notre retour.

On oubliait Jeanne. Elle examinait fixement sa mère et le docteur. Certes, maintenant, Hélène acceptait ce voyage, qui devait la rapprocher d'Henri. C'était une grande joie: s'en aller tous les deux au pays du soleil, vivre les journées côte à côte, profiter des heures libres. Un rire de soulagement montait à ses lèvres, elle avait eu si peur de le perdre, elle était si heureuse de pouvoir partir avec tous ses amours! Et, pendant que Juliette déroulait les contrées qu'ils traverseraient, tous les deux croyaient déjà marcher dans un printemps idéal, se disaient d'un regard qu'ils s'aimeraient là, et là encore, partout où ils passeraient ensemble.

Cependant, M. Rambaud, qu'une tristesse avait peu à peu rendu silencieux, s'aperçut du malaise de Jeanne.

--Est-ce que tu n'es pas bien, ma chérie? demanda-t-il à mi-voix.

--Oh! non, j'ai trop de mal.... Remonte-moi, je t'en supplie.

--Mais il faut prévenir ta mère.

--Non, non, maman est occupée, elle n'a pas le temps.... Remonte-moi, remonte-moi.

Il la prit dans ses bras, il dit à Hélène que l'enfant se sentait un peu fatiguée. Alors, elle le pria de l'attendre en haut, elle les suivait. La petite, quoique bien légère, lui glissait des mains, et il dut s'arrêter au second étage. Elle avait appuyé la tête à son épaule, tous deux se regardaient avec beaucoup de chagrin. Pas un bruit ne troublait le silence glacé de l'escalier. Il murmura:

--Tu es contente, n'est-ce pas, d'aller en Italie?

Mais elle éclata en sanglots, balbutiant qu'elle ne voulait plus, qu'elle préférait mourir dans sa chambre. Oh! elle n'irait pas, elle tomberait malade, elle le sentait bien. Nulle part, elle n'irait nulle part. On pouvait donner ses petits souliers aux pauvres. Puis, au milieu de ses pleurs, elle lui parla tout bas.

--Tu te rappelles ce que tu m'as demandé, un soir?

--Quoi donc, ma mignonne?

--De rester toujours avec maman, toujours, toujours.... Eh bien! si tu veux encore, moi je veux aussi.

Des larmes vinrent aux yeux de M. Rambaud. Il la baisa tendrement, tandis qu'elle ajoutait en baissant la voix davantage:

--Tu es peut-être fâché parce que je me suis mise en colère. Je ne savais pas, vois-tu.... Mais c'est toi que je veux. Oh! tout de suite, dis? tout de suite.... Je t'aime mieux que l'autre....

En bas, dans le pavillon, Hélène s'oubliait de nouveau. On causait toujours du voyage. Elle éprouvait un besoin impérieux d'ouvrir son coeur gonflé, de dire à Henri tout le bonheur qui l'étouffait. Alors, tandis que Juliette et Pauline discutaient le nombre de robes à emporter, elle se pencha vers lui, elle lui donna le rendez-vous qu'elle avait refusé une heure auparavant.

--Venez cette nuit, je vous attendrai.

Et, comme elle remontait enfin, elle rencontra Rosalie, bouleversée, qui descendait l'escalier en courant. Dès qu'elle aperçut sa maîtresse, la bonne cria:

--Madame! madame! dépêchez-vous!... Mademoiselle n'est pas bien. Elle crache le sang.

III

Au sortir de table, le docteur parla à sa femme d'une dame en couches, auprès de laquelle il serait sans doute forcé de passer la nuit. Il partit à neuf heures, descendit au bord de l'eau, se promena le long des quais déserts, dans la nuit noire; un petit vent humide soufflait, la Seine grossie roulait des flots d'encre. Lorsque onze heures sonnèrent, il remonta les pentes du Trocadéro et vint rôder autour de la maison, dont la grande masse carrée paraissait un épaississement des ténèbres. Mais les vitres de la salle à manger luisaient encore. Il fit le tour, la fenêtre de la cuisine jetait aussi une clarté vive. Alors, il attendit, étonné, peu à peu inquiet. Des ombres passaient sur les rideaux, une agitation semblait emplir l'appartement. Peut-être M. Rambaud était-il resté à dîner? Jamais pourtant le digne homme ne s'oubliait au delà de dix heures. Et il n'osait monter, que dirait-il, si c'était Rosalie qui lui ouvrait? Enfin, vers minuit, fou d'impatience, négligeant toutes les précautions, il sonna, il passa sans répondre devant la loge de madame Bergeret. En haut, ce fut Rosalie qui le reçut.

--C'est vous, monsieur. Entrez. Je vais dire que vous êtes arrivé.... Madame doit vous attendre.

Elle ne témoignait aucune surprise de le voir à cette heure. Pendant qu'il entrait dans la salle à manger, sans trouver une parole, elle continua, bouleversée:

--Oh! mademoiselle est bien mal, bien mal, monsieur.... Quelle nuit! Les jambes me rentrent dans le corps.

Elle le quitta. Le docteur, machinalement, s'était assis. Il oubliait qu'il était médecin. Le long du quai, il avait rêvé de cette chambre où Hélène allait l'introduire, en posant un doigt sur ses lèvres, pour ne pas réveiller Jeanne, couchée dans le cabinet voisin; la veilleuse brûlerait, la pièce serait noyée d'ombre, leurs baisers ne feraient pas de bruit. Et il était là, comme en visite, avec son chapeau devant lui, à attendre. Derrière la porte, une toux opiniâtre déchirait seule le grand silence.

Rosalie reparut, traversa rapidement la salle à manger, une cuvette à la main, en lui jetant cette simple parole:

--Madame a dit que vous n'entriez pas.

Il demeura assis, ne pouvant s'en aller. Alors, le rendez-vous serait pour un autre jour? Cela l'hébétait, comme une chose impossible. Puis, il faisait une réflexion: cette pauvre Jeanne manquait vraiment de santé; on n'avait que du chagrin et des contrariétés avec les enfants. Mais la porte se rouvrit, le docteur Bodin se présenta, en lui demandant mille pardons. Et, pendant un moment, il enfila des phrases: on était venu le chercher, il serait toujours très-heureux de consulter son illustre confrère.

--Sans doute, sans doute, répétait le docteur Deberle, dont les oreilles bourdonnaient.

Le vieux médecin, tranquillisé, affecta d'être perplexe, d'hésiter sur le diagnostic. Baissant la voix, il discutait les symptômes avec des expressions techniques qu'il interrompait et terminait par un clignement d'yeux. Il y avait une toux sans expectoration, un abattement très-grand, une forte fièvre. Peut-être avait-on affaire à une fièvre typhoïde. Cependant, il ne se prononçait pas, la névrose chloro-anémique pour laquelle on soignait la malade depuis si longtemps, lui faisait redouter des complications imprévues.

--Qu'en pensez-vous? demandait-il après chaque phrase.

Le docteur Deberle répondait par des gestes évasifs. Pendant que son confrère parlait, il se sentait peu à peu honteux d'être là. Pourquoi était-il monté?

--Je lui ai posé deux vésicatoires, continua le vieux médecin. J'attends, que voulez-vous!... Mais vous allez la voir. Vous vous prononcerez ensuite.

Et il l'emmena dans la chambre. Henri entra, frissonnant. La chambre était très-faiblement éclairée par une lampe. Il se rappelait d'autres nuits pareilles, la même odeur chaude, le même air étouffé et recueilli, avec des enfoncements d'ombre où dormaient les meubles et les tentures. Mais personne ne vint à sa rencontre, les mains tendues, comme autrefois. M. Rambaud, accablé dans un fauteuil, semblait sommeiller. Hélène, debout devant le lit, en peignoir blanc, ne se retourna pas; et cette figure pâle lui parut très-grande. Alors, pendant une minute, il examina Jeanne. Sa faiblesse était si grande, qu'elle n'ouvrait plus les yeux sans fatigue. Baignée de sueur, elle restait appesantie, la face blême, allumée d'une flamme aux pommettes.

--C'est une phtisie aiguë, murmura-t-il enfin, parlant tout haut sans le vouloir, et ne témoignant aucune surprise, comme s'il eût prévu le cas depuis longtemps.

Hélène entendit et le regarda. Elle était toute froide, les yeux secs, dans un calme terrible.

--Vous croyez? dit simplement le docteur Bodin, en hochant la tête, de l'air approbatif d'un homme qui n'aurait pas voulu se prononcer le premier.

Il ausculta l'enfant de nouveau. Jeanne, les membres inertes, se prêta à l'examen, sans paraître comprendre pourquoi on la tourmentait. Il y eut quelques paroles rapides échangées entre les deux médecins. Le vieux docteur murmura les mots de respiration amphorique et de bruit de pot fêlé; pourtant, il feignait d'hésiter encore, il parlait maintenant d'une bronchite capillaire. Le docteur Deberle expliquait qu'une cause accidentelle devait avoir déterminé la maladie, un refroidissement sans doute, mais qu'il avait observé déjà plusieurs fois la chloro-anémie favorisant les affections de poitrine. Hélène, debout derrière eux, attendait.

--Écoutez vous-même, dit le docteur Bodin en cédant la place à Henri.

Celui-ci se pencha, voulut prendre Jeanne. Elle n'avait pas soulevé les paupières, elle s'abandonnait, brûlée de fièvre. Sa chemise écartée montrait une poitrine d'enfant où les formes naissantes de la femme s'indiquaient à peine; et rien n'était plus chaste ni plus navrant que cette puberté déjà touchée par la mort. Elle n'avait eu aucune révolte sous les mains du vieux docteur. Mais, dès que les doigts d'Henri l'effleurèrent, elle reçut comme une secousse. Toute une pudeur éperdue l'éveillait de l'anéantissement où elle était plongée. Elle fit le geste d'une jeune femme surprise et violentée, elle serra ses deux pauvres petits bras maigres sur sa poitrine, en balbutiant d'une voix frémissante:

--Maman.... maman....

Et elle ouvrit les yeux. Quand elle reconnut l'homme qui était là, ce fut de la terreur. Elle se vit nue, elle sanglota de honte, en ramenant vivement le drap. Il semblait qu'elle eût vieilli tout d'un coup de dix ans dans son agonie, et que, près de la mort, ses douze années fussent assez mûres pour comprendre que cet homme ne devait pas la toucher et retrouver sa mère en elle. Elle cria de nouveau, appelant à son secours:

--Maman.... maman.... je t'en prie....

Hélène, qui n'avait point encore parlé, vint tout près d'Henri. Elle le regardait fixement, avec sa face de marbre. Quand elle le toucha, elle lui dit ce seul mot d'une voix étouffée:

--Allez-vous-en!

Le docteur Bodin tâchait de calmer Jeanne, qu'une crise de toux secouait dans le lit. Il lui jurait qu'on ne la contrarierait plus, que tout le monde allait partir, pour la laisser tranquille.

--Allez-vous-en, répéta Hélène, de sa voix basse et profonde, à l'oreille de son amant. Vous voyez bien que nous l'avons tuée.

Alors, sans trouver un mot, Henri s'en alla. Il resta encore un instant dans la salle à manger, attendant il ne savait quoi, quelque chose qui peut-être arriverait. Puis, voyant que le docteur Bodin ne sortait pas, il partit, il descendit l'escalier à tâtons, sans que Rosalie prit seulement le soin de l'éclairer. Il songeait à la marche foudroyante des phtisies aiguës, un cas qu'il avait beaucoup étudié: les tubercules miliaires se multiplieraient avec rapidité, les étouffements augmenteraient, Jeanne ne passerait certainement pas trois semaines. Huit jours s'écoulèrent. Le soleil se levait et se couchait sur Paris, dans le grand ciel élargi devant la fenêtre, sans qu'Hélène eût la sensation nette du temps impitoyable et rythmique. Elle savait sa fille condamnée, elle restait comme étourdie, dans l'horreur du déchirement qui se faisait en elle. C'était une attente sans espoir, une certitude que la mort ne pardonnerait pas. Elle n'avait point de larmes, elle marchait doucement dans la chambre, toujours debout, soignant la malade avec des gestes lents et précis. Parfois, vaincue de fatigue, tombée sur une chaise, elle la regardait pendant des heures. Jeanne allait en s'affaiblissant; des vomissements très-douloureux la brisaient, la fièvre ne cessait plus. Quand le docteur Bodin venait, il l'examinait un instant, laissait une ordonnance; et son dos rond, en se retirant, exprimait une telle impuissance, que la mère ne l'accompagnait même pas pour l'interroger. Dès le lendemain de la crise, l'abbé Jouve était accouru. Lui et son frère arrivaient chaque soir, échangeaient une poignée de main silencieuse avec Hélène, n'osant lui demander des nouvelles. Ils avaient offert de veiller à tour de rôle, mais elle les renvoyait vers dix heures, elle ne voulait personne dans la chambre pour la nuit. Un soir, l'abbé, qui semblait très-préoccupé depuis la veille, l'emmena à l'écart.

--J'ai songé à une chose, murmura-t-il. La chère enfant a été retardée par sa santé.... Elle pourrait faire ici sa première communion....

Hélène sembla d'abord ne pas comprendre. Cette idée où, malgré sa tolérance, le prêtre reparaissait tout entier avec son souci des intérêts du ciel, la surprenait, la blessait même un peu. Elle eut un geste d'insouciance, en disant:

--Non, non, je ne veux pas qu'on la tourmente.... Allez, s'il y a un paradis, elle y montera tout droit.

Mais, ce soir-là, Jeanne éprouvait un de ces mieux trompeurs qui illusionnent les mourants. Elle avait entendu l'abbé, avec ses fines oreilles de malade.

--C'est toi, bon ami, dit-elle. Tu parles de la communion.... Ce sera bientôt, n'est-ce pas?

--Sans doute, ma chérie, répondit-il.

Alors, elle voulut qu'il s'approchât, pour causer. Sa mère l'avait soulevée sur l'oreiller, elle était assise, toute petite; et ses lèvres brûlées souriaient, tandis que, dans ses yeux clairs, la mort passait déjà.

--Oh! je vais très-bien, reprit-elle, je me lèverais, si je voulais.... Dis? j'aurais une robe blanche avec un bouquet?... Est-ce que l'église sera aussi belle que pour le mois de Marie?

--Plus belle, ma mignonne.

--Vrai? il y aura autant de fleurs, on chantera des choses aussi douces?... Bientôt, bientôt, tu me le promets?

Elle était toute baignée de joie. Elle regardait devant elle les rideaux du lit, prise d'une extase, en disant qu'elle aimait bien le bon Dieu, et qu'elle l'avait vu, quand on chantait des cantiques. Elle entendait des orgues, elle apercevait des lumières qui tournaient, pendant que les fleurs des voyageaient comme des papillons. Mais une toux violente la secoua, la rejeta dans le lit. Et elle continuait de sourire, elle ne semblait pas savoir qu'elle toussait, répétant:

--Je vais me lever demain, j'apprendrai mon catéchisme sans une faute, nous serons tous très-contents.

