Une page d'amour

Part 23

Chapter 23 3,748 words Public domain Markdown

--Vous devez rentrer à dix heures précises? demanda Hélène.

--Oui, madame, sauf votre respect, répondit Zéphyrin.

--C'est qu'il y a une belle course!... Vous prenez l'omnibus?

--Oh! madame, des fois.... Voyez-vous, avec un bon petit trot gymnastique, ça va encore mieux.

Elle avait fait un pas dans la cuisine, elle s'appuyait contre le buffet, les mains tombées et nouées sur son peignoir. Elle causa encore du vilain temps de la journée, de ce qu'on mangeait au régiment, de la cherté des oeufs. Mais chaque fois qu'elle avait posé une question et qu'ils avaient répondu, la conversation cessait. Elle les gênait, ainsi derrière leurs dos; ils ne se retournaient plus, parlant dans leurs assiettes, pliant les épaules sous ses regards, tandis qu'ils avalaient de toutes petites bouchées, pour être propres. Elle, calmée, se trouvait bien là.

--Ne vous impatientez pas, madame, dit Rosalie, voilà déjà l'eau qui chante.... Si le feu était plus vif....

Hélène l'empêcha de se déranger. Tout à l'heure. Elle éprouvait seulement une grande lassitude dans les jambes. Machinalement, elle traversa la cuisine, alla près de la fenêtre, où elle voyait la troisième chaise, une chaise de bois, très-haute, qui se transformait en escabeau, lorsqu'on la renversait. Mais elle ne s'assit pas tout de suite. Elle avait aperçu, sur un coin de la table, un tas d'images.

--Tiens! dit-elle en les prenant, avec le désir d'être agréable à Zéphyrin.

Le petit soldat eut un rire silencieux. Il rayonnait, suivant les images du regard, hochant la tête, quand un beau morceau passait sous les yeux de madame.

--Celle-là, dit-il tout d'un coup, je l'ai trouvée rue du Temple.... C'est une belle femme, qui a des fleurs dans son panier....

Hélène s'était assise. Elle examinait la belle femme, un couvercle de boîte à pastilles, doré et verni, que Zéphyrin avait essuyé avec soin. Sur le dossier de la chaise, un torchon l'empêchait de s'appuyer. Elle le repoussa, s'absorba de nouveau. Alors, les deux amoureux, en voyant madame si bonne, ne se gênèrent plus. Ils finirent même par l'oublier. Hélène avait laissé, une à une, tomber les images sur ses genoux; et, vaguement souriante, elle les regardait, elle les écoutait.

--Dis donc, mon petit, murmurait la cuisinière, tu ne reprends pas du gigot?

Il ne répondait ni oui ni non, se balançait comme si on l'eût chatouillé, puis s'élargissait d'aise, lorsqu'elle lui mettait une épaisse tranche sur son assiette. Ses épaulettes rouges sautaient, tandis que sa tête ronde, aux grandes oreilles écartées, avait le branlement d'une tête de magot, dans son collet jaune. Il riait du dos, éclatant dans sa tunique, qu'il ne déboutonnait jamais à la cuisine, par respect pour madame.

--Ça vaut mieux que les raves du père Rouvet, finit-il par dire, la bouche pleine.

Ça, c'était un souvenir du pays. Tous deux crevèrent de rire; et Rosalie se retint après la table, pour ne pas tomber. Un jour, c'était avant leur première communion, Zéphyrin avait volé trois raves au père Rouvet; elles étaient dures, les raves, oh! dures à se casser les dents; mais Rosalie, tout de même, avait croqué sa part, derrière l'école. Alors, toutes les fois qu'ils mangeaient ensemble, Zéphyrin ne manquait pas de dire:

--Ça vaut mieux que les raves du père Rouvet.

Et, toutes les fois, Rosalie crevait si fort, qu'elle cassait le cordon de son jupon. On entendit le cordon qui partait.

--Hein! tu l'as cassé? dit le petit soldat triomphant.

Il envoya les mains, il voulait savoir. Mais il reçut des tapes.

--Reste tranquille, tu ne le raccommoderas pas, peut-être.... C'est bête, de me casser mon cordon. J'en remets un chaque semaine. Puis, comme il tâtait tout de même, elle lui prit entre ses gros doigts une pincée de chair sur la main et la tortilla. Cette gentillesse allait encore l'exciter, lorsque, d'un coup d'oeil furieux, elle lui montra madame, qui les regardait. Sans trop se troubler, il se gonfla la joue d'une énorme bouchée, clignant les paupières de son air de troupier dégourdi, faisant mine de dire que les femmes ne détestent pas ça, même les dames. Bien sûr, quand les gens s'aiment, on a toujours du plaisir à les voir.

--Vous avez encore cinq ans à rester soldat? demanda Hélène, affaissée sur la haute chaise de bois, s'oubliant dans une grande douceur.

--Oui, madame, peut-être quatre seulement, si on n'a pas besoin de moi.

Rosalie comprit que madame songeait à son mariage. Elle s'écria, en affectant d'être en colère:

--Oh! madame, il peut rester dix ans encore, ce n'est pas moi qui irai le réclamer au gouvernement.... Il devient trop chatouilleur. Je crois bien qu'on le débauche.... Oui, tu as beau rire. Mais, avec moi, ça ne prend pas. Quand monsieur le maire sera là, nous verrons à plaisanter.

Et, comme il ricanait plus fort, pour se poser en séducteur devant madame, la cuisinière se fâcha tout à fait.

--Va, je te conseille!... Au fond, vous savez, madame, qu'il est aussi godiche. On n'a pas idée comme l'uniforme les rend bêtes. Ce sont des airs qu'il se donne avec les camarades. Si je le mettais à la porte, vous l'entendriez pleurer dans l'escalier.... Je me fiche de toi, mon petit! Quand je voudrai, est-ce que tu ne seras pas toujours là, pour savoir comment mes bas sont faits?

Elle le regardait de tout près; mais, à le voir ainsi, avec sa bonne figure couleur de son qui commençait à être inquiète, elle fut brusquement attendrie. Et, sans transition apparente:

--Ah! je ne t'ai pas dit, j'ai reçu une lettre de la tante.... Les Guignard voudraient vendre leur maison. Oui, presque pour rien.... On pourra peut-être, plus tard....

--Bigre! dit Zéphyrin épanoui, on serait chez soi là dedans.... Il y a de quoi mettre deux vaches.

Alors, ils se turent. Ils étaient au dessert. Le petit soldat léchait du raisiné sur son pain avec une gourmandise d'enfant, tandis que la cuisinière pelait une pomme, soigneusement, d'un air maternel. Lui, pourtant, avait fourré sous la table sa main restée libre, et il lui faisait des minettes le long des genoux, mais si doucement, qu'elle feignait de ne pas les sentir. Quand il restait honnête, elle ne se fâchait point. Même elle devait aimer ça, sans l'avouer, car elle avait de légers sauts de contentement sur sa chaise. Enfin, ce jour-là, c'était un régal complet.

--Madame, voilà votre eau qui bout, dit Rosalie après un silence.

Hélène ne bougeait pas. Elle se sentait comme enveloppée dans leur tendresse. Et elle continuait pour eux leurs rêves, elle se les imaginait là-bas, dans la maison des Guignard, avec leurs deux vaches. Cela la faisait sourire, de le voir si sérieux, la main sous la table, tandis que la petite bonne se tenait très-raide, pour ne pas avoir l'air. Toutes les distances se trouvaient rapprochées, elle n'avait plus une conscience nette d'elle ni des autres, du lieu où elle était ni de ce qu'elle venait y faire. Les cuivres flambaient sur les murs, une mollesse la retenait, le visage noyé, sans qu'elle fût blessée du désordre de la cuisine. Cet abaissement d'elle-même lui donnait la profonde jouissance d'un besoin contenté. Elle avait seulement très- chaud, le fourneau mettait des gouttes de sueur à son front pâle; et, derrière elle, la fenêtre entr'ouverte soufflait sur sa nuque des frissons délicieux.

--Madame, votre eau bout, répéta Rosalie. Il ne va rien rester dans la bouillotte.

Et elle posa la bouillotte devant elle. Hélène, un instant surprise, dut se lever.

--Ah! oui.... Je vous remercie.

Elle n'avait plus de prétexte, elle s'en alla lentement, à regret. Dans sa chambre, la bouillotte l'embarrassa. Mais toute une passion éclatait en elle. Cet engourdissement qui l'avait tenue comme imbécile, se fondait en un flot de vie ardente, dont le ruissellement la brûlait. Elle frissonnait de la volupté qu'elle n'avait point éprouvée. Des souvenirs lui revenaient, ses sens s'éveillaient trop tard, avec un immense désir inassouvi, Droite au milieu de la pièce, elle eut un étirement de tout son corps, les mains levées et tordues, faisant craquer ses membres énervés. Oh! elle l'aimait, elle le voulait, elle se donnerait comme ça, la fois prochaine.

Et, au moment où elle ôtait son peignoir en regardant ses bras nus, un bruit l'inquiéta, elle crut que Jeanne avait toussé. Alors, elle prit la lampe. L'enfant, les paupières closes, semblait endormie. Mais, lorsque sa mère tranquillisée eut tourné le dos, elle ouvrit ses yeux tout grands, des yeux noirs qui la suivaient, pendant qu'elle retournait dans la chambre. Elle ne dormait pas encore, elle ne voulait pas qu'on la fit dormir. Une nouvelle crise de toux lui déchira la gorge, et elle enfonça la tête sous la couverture, elle l'étouffa. Maintenant, elle pouvait s'en aller, sa mère ne s'en apercevrait plus. Elle gardait ses yeux ouverts dans la nuit, sachant tout, comme si elle venait de réfléchir, et mourant de ça, sans une plainte.

II

Hélène, le lendemain, eut toutes sortes d'idées pratiques. Elle s'éveilla avec l'impérieux besoin de veiller elle-même sur son bonheur, frissonnante à la crainte de perdre Henri par quelque imprudence. À cette heure frileuse du lever, tandis que la chambre engourdie dormait encore, elle l'adorait, elle le désirait, dans un élan de tout son être. Jamais elle ne s'était connu ce souci d'être habile. Sa première pensée fut qu'elle devait voir Juliette le matin même. Elle éviterait ainsi des explications fâcheuses, des recherches qui pouvaient tout compromettre.

Lorsqu'elle arriva chez madame Deberle, vers neuf heures, elle la trouva déjà levée, pâle et les yeux rougis comme une héroïne de drame. Et, dès qu'elle l'aperçut, la pauvre femme se jeta dans ses bras en pleurant, en l'appelant son bon ange. Elle n'aimait pas du tout ce Malignon, oh! elle le jurait! Mon Dieu! quelle aventure stupide! Elle en serait morte, c'était certain! car, maintenant, elle ne se sentait pas faite le moins du monde pour ces machines-là, les mensonges, les souffrances, les tyrannies d'un sentiment toujours le même. Comme cela lui semblait bon de se retrouver libre! Elle riait d'aise; puis, elle sanglota de nouveau en suppliant son amie de ne pas la mépriser. Au fond de sa fièvre, il y avait de la peur, elle croyait que son mari savait tout. La veille, il était rentré agité. Elle accabla Hélène de questions. Alors, celle-ci, avec une audace et une facilité qui l'étonnaient elle-même, lui conta une histoire dont elle inventait les détails un à un, abondamment. Elle lui jura que son mari ne se doutait de rien. C'était elle qui, ayant tout appris et voulant la sauver, avait imaginé d'aller ainsi troubler le rendez-vous. Juliette l'écoutait, acceptait ce roman, le visage éclairé d'une joie débordante, au milieu de ses larmes. Elle se jeta une fois encore à son cou. Et Hélène n'était nullement gênée par ses caresses, elle n'éprouvait aucun des scrupules de loyauté dont elle avait souffert autrefois. Lorsqu'elle la quitta, après lui avoir fait promettre d'être calme, elle riait au fond d'elle de son adresse, elle sortait ravie.

Quelques jours se passèrent. Toute l'existence d'Hélène se trouvait déplacée; elle ne vivait plus chez elle, elle vivait chez Henri, par ses pensées de chaque heure. Plus rien n'existait que le petit hôtel voisin, où son coeur battait. Dès qu'elle trouvait un prétexte, elle accourait, elle s'oubliait, satisfaite de respirer le même air. Dans ce premier ravissement de la possession, la vue de Juliette l'attendrissait comme une dépendance d'Henri. Pourtant celui-ci n'avait pu encore la rencontrer un instant seule. Elle semblait mettre un raffinement à retarder l'heure du second rendez-vous. Un soir, comme il la reconduisait jusqu'au vestibule, elle lui avait seulement fait jurer de ne pas revoir la maison du passage des Eaux, en ajoutant qu'il la compromettrait. Tous deux frémissaient dans l'attente de l'étreinte passionnée dont ils se reprendraient, ils ne savaient plus où, quelque part, une nuit. Et Hélène, hantée de ce désir, n'existait désormais que pour cette minute-là, indifférente aux autres, passant ses journées à l'espérer, très-heureuse et ayant seulement dans son bonheur la sensation inquiète que Jeanne toussait autour d'elle.

Jeanne toussait d'une petite toux sèche, fréquente, qui s'accentuait davantage vers le soir. Elle avait alors de légers accès de fièvre; des sueurs l'affaiblissaient pendant son sommeil. Lorsque sa mère l'interrogeait, elle répondait qu'elle n'était pas malade, qu'elle ne souffrait pas. C'était sans doute une fin de rhume. Et Hélène, tranquillisée par cette explication, n'ayant plus la conscience nette de ce qui se passait à ses côtés, gardait pourtant, dans le ravissement où elle vivait, le sentiment confus d'une douleur, comme un poids dont la meurtrissure la faisait saigner à une place qu'elle n'aurait pu dire. Parfois, au milieu d'une de ces joies sans cause qui la baignaient de tendresse, une anxiété la prenait, il lui semblait qu'un malheur était derrière elle. Elle se retournait et elle souriait. Quand on est trop heureuse, on tremble toujours. Personne n'était là. Jeanne venait de tousser, mais elle buvait de la tisane, ce ne serait rien.

Cependant, une après-midi, le vieux docteur Bodin, qui montait en ami de la maison, avait fait traîner sa visite, préoccupé, étudiant Jeanne du coin de ses petits yeux bleus. Il l'interrogeait en ayant l'air de jouer avec elle. Ce jour-là, il ne dit rien. Mais, deux jours après, il reparut; et, cette fois, sans examiner Jeanne, avec la gaieté d'un vieillard qui a vu beaucoup de choses, il mit la conversation sur les voyages. Autrefois, il avait servi comme chirurgien militaire; il connaissait toute l'Italie. C'était un pays superbe qu'il fallait admirer au printemps. Pourquoi madame Grandjean n'y menait-elle pas sa fille? Il en vint ainsi, après d'habiles transitions, à conseiller un séjour là-bas, au pays du soleil, comme il le disait. Hélène le regardait fixement. Alors, il se récria; ni l'une ni l'autre n'était malade, certes! seulement, cela rajeunissait de changer d'air. Elle était devenue toute blanche, prise d'un froid mortel, à la pensée de quitter Paris. Mon Dieu! s'en aller si loin, si loin! perdre Henri tout d'un coup, laisser leurs amours sans lendemain! C'était en elle un tel déchirement, qu'elle se pencha vers Jeanne, pour cacher son trouble. Est-ce que Jeanne voulait partir? L'enfant avait noué frileusement ses petits doigts. Oh! oui, elle voulait bien! elle voulait bien aller dans du soleil, toutes seules, elle et sa mère, oh! toutes seules; et sur sa pauvre figure maigrie, dont la fièvre brûlait les joues, l'espoir d'une vie nouvelle rayonnait. Mais Hélène n'écoutait plus, révoltée et méfiante, persuadée maintenant que tout le monde s'entendait, l'abbé, le docteur Bodin, Jeanne elle-même, pour la séparer d'Henri. En la voyant si blême, le vieux médecin crut qu'il avait manqué de prudence; il se hâta de dire que rien ne pressait, décidé à revenir sur cet entretien.

Justement, madame Deberle devait rester chez elle, ce jour-là. Dès que le docteur fut parti, Hélène se hâta de mettre son chapeau. Jeanne refusait de sortir; elle était mieux auprès du feu; elle serait bien sage et n'ouvrirait pas la fenêtre. Depuis quelque temps, elle ne tourmentait plus sa mère pour l'accompagner, elle la suivait seulement d'un long regard. Puis, lors-qu'elle était seule, elle se rapetissait sur sa chaise et demeurait ainsi des heures, sans bouger.

--Maman, est-ce loin, l'Italie? demanda-t-elle, quand Hélène s'approcha pour l'embrasser.

--Oh! très-loin, ma mignonne.

Mais Jeanne la tenait par le cou. Elle ne la laissa pas se relever tout de suite, murmurant:

--Hein? Rosalie garderait ici tes affaires. Nous n'aurions pas besoin d'elle.... Vois-tu, avec une malle pas grosse.... Oh! ce serait bon, petite mère! Rien que nous deux!... Je reviendrais engraissée, tiens! comme ça.

Elle gonflait les joues et arrondissait les bras. Hélène dit qu'on verrait; puis, elle s'échappa, en recommandant à Rosalie de bien veiller sur mademoiselle. Alors, l'enfant se pelotonna au coin de la cheminée, regardant le feu brûler, enfoncée dans une rêverie. De temps à autre, elle avançait machinalement les mains, pour les chauffer. Le reflet de la flamme fatiguait ses grands yeux. Elle était si perdue qu'elle n'entendit pas entrer M. Rambaud. Il multipliait ses visites, il venait, disait-il, pour cette femme paralytique que le docteur Deberle n'avait pu encore faire entrer aux Incurables. Quand il trouvait Jeanne seule, il s'asseyait à l'autre coin de la cheminée, il causait avec elle comme avec une grande personne. C'était bien ennuyeux, cette pauvre femme attendait depuis une semaine; mais il descendrait tout à l'heure, il verrait le docteur, qui lui donnerait peut-être une réponse. Pourtant, il ne bougeait pas.

--Ta mère ne t'a donc pas emmenée? demanda-t-il.

Jeanne eut un mouvement des épaules, plein de lassitude. Cela la dérangerait trop d'aller chez les autres. Plus rien ne lui plaisait.

Elle ajouta:

--Je deviens vieille, je ne peux pas jouer toujours.... Maman s'amuse dehors, moi, je m'amuse dedans; alors, nous ne sommes pas ensemble.

Il y eut un silence. L'enfant frissonna, présenta les deux mains au brasier qui brûlait avec une grande lueur rose; et elle ressemblait, en effet, à une bonne femme, emmitouflée dans un immense châle, un foulard au cou, un autre sur la tête. Au fond de tous ces linges, on la sentait pas plus grosse qu'un oiseau malade, ébouriffé et soufflant dans ses plumes. M. Rambaud, les mains nouées sur ses genoux, contemplait le feu. Puis, se tournant vers Jeanne, il lui demanda si sa mère était sortie la veille. Elle répondit d'un signe affirmatif. Et l'avant-veille, et le jour d'auparavant. Elle disait toujours oui, d'un hochement du menton. Sa mère sortait tons les jours. Alors, M. Rambaud et la petite se regardèrent longuement, avec des figures blanchies et graves, comme s'ils avaient à mettre en commun un grand chagrin. Ils n'en parlaient point, parce qu'une gamine et un homme vieux ne pouvaient causer de cela ensemble; mais ils savaient bien pourquoi ils étaient si tristes et pourquoi ils aimaient à rester ainsi à droite et à gauche de la cheminée, quand la maison était vide. Cela les consolait beaucoup. Ils se serraient l'un contre l'autre, pour sentir moins leur abandon. Des effusions de tendresse leur venaient, ils auraient voulu s'embrasser et pleurer.

--Tu as froid, bon ami, j'en suis sûre.... Approche-toi du feu.--Mais non, ma chérie, je n'ai pas froid.

--Oh! tu mens, tes mains sont glacées.... Approche-toi ou je me fâche.

Puis, c'était lui qui s'inquiétait.

--Je parie qu'on ne t'a pas laissa de tisane.... Je vais t'en faire, veux-tu? Oh! je sais très-bien la faire.... Si je te soignais, tu verrais, tu ne manquerais de rien.

Il ne se permettait pas des allusions plus claires. Jeanne, vivement, répondait que la tisane la dégoûtait on lui en faisait trop boire. Pourtant, des fois, elle consentait à ce que M. Rambaud tournât autour d'elle, comme une mère; il lui glissait un oreiller sons les épaules, lui donnait sa potion qu'elle allait oublier, la soutenait dans la chambre, pendue à son bras. C'étaient des gâteries qui les attendrissaient tous deux. Comme Jeanne le disait avec ses regards profonds dont la flamme troublait tant le bonhomme, ils jouaient au papa et à la petite fille, pendant que sa mère n'était pas là. Tout d'un coup, des tristesses les prenaient, ils ne parlaient plus, s'examinant à la dérobée, avec de la pitié l'un pour l'autre.

Ce jour-là, après un long silence, l'enfant répéta la question qu'elle avait déjà posée à sa mère:

--Est-ce loin, l'Italie?

--Oh! je crois bien, dit M. Rambaud. C'est là-bas, derrière Marseille, au diable.... Pourquoi me demandes-tu ça?

--Parce que, déclara-t-elle gravement.

Alors, elle se plaignit de ne rien savoir. Elle était toujours malade, on ne l'avait jamais mise en pension. Tous deux se turent, la grande chaleur du feu les endormait.

Cependant, Hélène avait trouvé madame Deberle et sa soeur Pauline dans le pavillon japonais, où elles passaient souvent les après midi. Il y faisait très-chaud, une bouche de calorifère y soufflait une haleine étouffante. Les larges glaces étaient fermées, on apercevait l'étroit jardin en toilette d'hiver, pareil à une grande sépia traitée avec un fini merveilleux, détachant sur la terre brune les petites branches noires des arbres. Les deux soeurs se disputaient vertement.

--Laisse-moi donc tranquille! criait Juliette, notre intérêt bien entendu est de soutenir la Turquie.

--Moi, j'ai causé avec un Russe, répondit Pauline tout aussi animée. On nous aime à Saint-Pétersbourg, nos alliés véritables sont de ce côté.

Mais Juliette prit un air grave, et, croisant les bras:

--Alors, qu'est-ce que tu fais de l'équilibre européen?

La question d'Orient passionnait Paris, la conversation courante était là, toute femme un peu répandue ne pouvait décemment parler d'autre chose. Aussi, depuis deux jours, madame Deberle se plongeait-elle avec conviction dans la politique extérieure. Elle avait des idées très- arrêtées sur les différentes éventualités qui menaçaient de se produire. Sa soeur Pauline l'agaçait beaucoup, parce qu'elle se donnait l'originalité de soutenir la Russie, contrairement aux intérêts évidents de la France. Elle voulait la convaincre, puis elle se fâchait.

--Tiens! tais-toi, tu parles comme une sotte.... Si seulement tu avais étudié la question avec moi....

Elle s'interrompit, pour saluer Hélène, qui entrait.

--Bonjour, ma chère. Vous êtes bien gentille d'être venue.... Vous ne savez rien: On parlait ce matin d'un ultimatum. La séance de la Chambre des Communes a été très-agitée.

--Non, je ne sais rien, répondit Hélène, que la question stupéfiait. Je sors si peu!

D'ailleurs, Juliette n'avait pas attendu la réponse. Elle expliquait à Pauline pourquoi il fallait neutraliser la mer Noire, tout en nommant de temps à autre des généraux anglais et des généraux russes, familièrement, avec une prononciation très-correcte. Mais Henri venait de paraître, tenant à la main un paquet de journaux. Hélène comprit qu'il descendait pour elle. Leurs yeux s'étaient cherchés, ils avaient appuyé fortement leurs regards l'un sur l'autre. Ensuite ils s'enveloppèrent tout entiers dans la longue et silencieuse poignée de main qu'ils se donnèrent.

--Qu'y a-t-il dans les journaux? demanda fiévreusement Juliette.

--Dans les journaux, ma chère? dit le docteur; mais il n'y a jamais rien.

Alors, on oublia un instant la question d'Orient. Il fut, à plusieurs reprises, question de quelqu'un sur qui l'on comptait et qui n'arrivait pas. Pauline faisait remarquer que trois heures allaient sonner. Oh! il viendrait, affirmait madame Deberle; il avait trop formellement promis; et elle ne nommait personne. Hélène écoutait sans entendre. Tout ce qui n'était pas Henri ne l'intéressait point. Elle n'apportait plus d'ouvrage, elle faisait des visites de deux heures, étrangère à la conversation, la tête occupée souvent du même rêve enfantin, imaginant que les autres disparaissaient par un prodige et restait seule avec lui. Cependant, elle répondit à Juliette qui la questionnait, tandis que le regard d'Henri, toujours posé sur le sien, la fatiguait délicieusement. Il passa derrière elle, comme pour relever un des stores, et elle sentit bien qu'il exigeait un rendez-vous, un frisson dont il effleura sa chevelure. Elle consentait, elle n'avait plus la force d'attendre.