# Une page d'amour

## Part 22

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À ce moment, la tempête éclatait. Dans le silence lourd d'anxiété, au- dessus de la ville devenue noire, le vent hurla; et l'on entendit le craquement prolongé de Paris, les persiennes qui battaient, les ardoises qui volaient, les tuyaux de cheminée et les gouttières qui rebondissaient sur le pavé des rues. Il y eut un calme de quelques secondes; puis, un nouveau souffla passa, emplit l'horizon d'une baleine si colossale, que l'océan des toitures, ébranlé, sembla soulever ses vagues et disparut dans un tourbillon. Pendant un instant, ce fut le chaos. D'énormes nuages, élargis comme des taches d'encre, couraient au milieu de plus petits, dispersés et flottants, pareils à des haillons que le vent déchiquetait et emportait fil à fil. Un instant, deux nuées s'attaquèrent, se brisèrent avec des éclats, qui semèrent de débris l'espace couleur de cuivre; et chaque fois que l'ouragan sautait ainsi, soufflant de tous les points du ciel, il y avait en l'air un écrasement d'armées, un écroulement immense dont les décombres suspendus allaient écraser Paris. Il ne pleuvait pas encore. Tout à coup, un nuage creva sur le centre de la ville, une trombe d'eau remonta le cours de la Seine. Le ruban vert du fleuve, criblé et sali par le clapotement des gouttes, se changeait en un ruisseau de boue; et, un à un, derrière l'averse, les ponts reparaissaient, amincis, légers dans la vapeur; tandis que, à droite et à gauche, les quais déserts secouaient furieusement leurs arbres, le long de la ligne grise des trottoirs. Au fond, sur Notre-Dame, le nuage se partagea, versa un tel torrent, que la Cité fut submergée; seules, en haut du quartier noyé, les tours nageaient dans une éclaircie, comme des épaves. Mais, de toutes parts, le ciel s'ouvrait, la rive droite à trois reprises parut engloutie. Une première ondée ravagea les faubourgs lointains, s'élargissant, battant les pointes de Saint-Vincent-de-Paul et de la tour Saint-Jacques qui blanchissaient sous le flot. Deux autres, coup sur coup, ruisselèrent sur Montmartre et sur les Champs-Élysées. Par instants, on distinguait les verrières du Palais de l'Industrie fumant dans le rejaillissement de la pluie, Saint-Augustin dont la coupole roulait au fond d'un brouillard comme une lune éteinte, la Madeleine qui allongeait sa toiture plate, pareille aux dalles lavées à grande eau de quelque parvis en ruine; pendant que, en arrière, la masse énorme et sombrée de l'Opéra faisait penser à un vaisseau démâté, la carène prise entre deux rocs, résistante aux assauts de la tempête. Sur la rive gauche, que voilait une poussière d'eau, on apercevait le dôme des Invalides, les flèches de Sainte-Clotilde, les tours de Saint-Sulpice mollissant, se fondant dans l'air trempé d'humidité. Un nuage s'élargit, la colonnade du Panthéon lâcha des nappes qui menaçaient d'inonder les quartiers bas. Et, dès ce moment, les coups de pluie frappèrent la ville à toutes places; on eût dit que le ciel se jetait sur la terre; des rues s'abîmaient, coulant à fond et surnageant, dans des secousses dont la violence semblait annoncer la fin de la cité. Un grondement continu montait, la voix des ruisseaux grossis, le tonnerre des eaux se vidant aux égouts. Cependant, au-dessus de Paris boueux, que ces giboulées salissaient du même ton jaune, les nuages s'effrangeaient, devenaient d'une pâleur livide, également épandue, sans une fissure ni une tache. La pluie s'amincissait, raide et pointue; et quand une rafale soufflait encore, de grandes ondes moiraient les hachures grises, on entendait les gouttes obliques, presque horizontales, fouetter lus murs avec un sifflement, jusqu'à ce que, le vent tombé, elles redevinssent droites, piquant la sol dans un apaisement obstiné, du coteau de Passy à la campagne plate de Charenton. Alors, l'immense cité, comme détruite et morte à la suite d'une suprême convulsion, étendit son champ de pierres renversées, sous l'effacement du ciel.

Jeanne, affaissée à la fenêtre, avait de nouveau balbutié: «Maman! maman!» et une immense fatigue la laissait toute faible, en face de Paris englouti. Dans cet anéantissement, les cheveux envolés, le visage mouillé de gouttes de pluie, elle gardait le goût de l'amère douceur dont elle venait de frissonner, tandis que le regret de quelque chose d'irrémédiable pleurait en elle. Tout lui semblait fini, elle comprenait qu'elle devenait très-vieille. Les heures pouvaient couler, elle ne regardait même plus dans la chambre. Cela lui était égal, d'être oubliée et seule. Un tel désespoir emplissait son coeur d'enfant, qu'il faisait noir autour d'elle. Si on la grondait comme autrefois, quand elle était malade, ce serait très-injuste. Ça la brûlait, ça la prenait comme un mal de tête. Sûrement, tout à l'heure, on lui avait cassé quelque part une chose. Elle ne pouvait empêcher ça. Il lui fallait bien se laisser faire ce qu'on voulait. À la fin, elle était trop lasse. Sur la barre d'appui, elle avait noué ses deux petits bras, et une somnolence la prenait, la tête appuyée, ouvrant de temps à autre ses yeux très-grands, pour voir l'averse.

Toujours, toujours la pluie tombait, le ciel blême fondait en eau. Un dernier souffle avait passé, on entendait un roulement monotone. La pluie souveraine battait sans fin, au milieu d'une solennelle immobilité, la ville qu'elle avait conquise, silencieuse et déserte. Et c'était, derrière le cristal rayé de ce déluge, un Paris fantôme, aux lignes tremblantes, qui paraissait se dissoudre. Il n'apportait plus à Jeanne qu'un besoin de sommeil, avec de vilains rêves, comme si tout son inconnu, le mal qu'elle ignorait, se fut exhalé en brouillard pour la pénétrer et la faire tousser. Chaque fois qu'elle ouvrait les yeux, des hoquets de toux la secouaient, et elle restait là quelques secondes à le regarder; puis, en laissant retomber la tête, elle en emportait l'image, il lui semblait qu'il s'étalait sur elle et l'écrasait.

La pluie tombait toujours. Quelle heure pouvait-il être, maintenant? Jeanne n'aurait pas pu dire. Peut-être la pendule ne marchait-elle plus. Cela lui paraissait trop fatigant de se retourner. Il y avait au moins huit jours que sa mère était partie. Elle avait cessé de l'attendre, elle se résignait à ne plus la revoir. Puis, elle oubliait tout, les misères qu'on lui avait faites, le mal étrange dont elle venait de souffrir, même l'abandon où le monde la laissait. Une pesanteur descendait en elle avec un froid de pierre. Elle était seulement bien malheureuse, oh! malheureuse autant que les petits pauvres perdus sous les portes, auxquels elle donnait des sous. Jamais ça ne s'arrêterait, elle serait ainsi pendant des années, c'était trop grand et trop lourd pour une petite fille. Mon Dieu! comme on toussait, comme on avait froid, quand on ne vous aimait plus! Elle fermait ses paupières appesanties, dans le vertige d'un assoupissement fiévreux, et sa dernière pensée était un vague souvenir d'enfance, une visite à un moulin, avec du blé jaune, des graines toutes petites, qu coulaient sous des meules grosses comme des maisons.

Des heures, des heures passaient, chaque minute apportait un siècle. La pluie tombait sans relâche, du même train tranquille, comme ayant tout le temps, l'éternité, pour noyer la plaine. Jeanne dormait. Près d'elle, sa poupée, pliée sur la barre d'appui, les jambes dans la chambre et la tête dehors, semblait une noyée, avec sa chemise qui se collait à sa peau rose, ses yeux fixes, ses cheveux ruisselants d'eau; et elle était maigre à faire pleurer, dans sa posture comique et navrante de petite morte. Jeanne, endormie, toussait; mais elle n'ouvrait plus les yeux, sa tête roulait sur ses bras croisés, la toux s'achevait en un sifflement, sans qu'elle s'éveillât. Il n'y avait plus rien, elle dormait dans le noir, elle ne retirait même pas sa main, dont les doigts rougis laissaient couler des gouttes claires, une à une, au fond des vastes espaces qui se creusaient sous la fenêtre. Cela dura encore des heures, des heures. À l'horizon, Paris s'était évanoui comme une ombre de ville, le ciel se confondait dans le chaos brouillé de l'étendue, la pluie grise tombait toujours, entêtée.

CINQUIÈME PARTIE

I

Il faisait nuit depuis longtemps, lorsque Hélène rentra.

Pendant qu'elle montait péniblement l'escalier en s'aidant de la rampe, son parapluie s'égouttait sur les marches. Devant sa porte, elle resta quelques secondes à souffler, encore étourdie du roulement de l'averse autour d'elle, du coudoiement des gens qui couraient, du reflet des réverbères dansant le long des flaques. Elle marchait dans un rêve, dans la surprise de ces baisers qu'elle venait de recevoir et de rendre; et, tandis qu'elle cherchait sa clef, elle songeait qu'elle n'avait ni remords ni joie. Cela était ainsi, elle ne pouvait faire que cela fût autrement. Mais elle ne trouvait pas sa clef; sans doute elle l'avait oubliée dans la poche de son autre robe. Alors, elle fut très-contrariée, il lui sembla qu'elle s'était mise à la porte de chez elle. Elle dut sonner.

--Ah! c'est madame, dit Rosalie en ouvrant. Je commençais à être inquiète. Et, prenant le parapluie pour le porter à la cuisine, sur la pierre de l'évier:

--Hein? quelle pluie!... Zéphyrin, qui vient d'arriver, était trempé comme une soupe.... Je me suis permis de le retenir à dîner, madame. Il a la permission de dix heures.

Hélène, machinalement, la suivait. Elle semblait avoir le besoin de revoir toutes les pièces de son appartement, avant d'ôter son chapeau.

--Vous avez bien fait, ma fille, répondit-elle.

Un instant, elle se tint sur le seuil de la cuisine, regardant les fourneaux allumés. D'un geste instinctif, elle ouvrit une armoire et la referma. Tous les meubles étaient à leur place; elle les retrouvait, cela lui causait un plaisir. Cependant, Zéphyrin s'était levé respectueusement. Elle sourit, en lui adressant un léger signe de tête.

--Je ne savais plus si je devais mettre le rôti, reprit la bonne.

--Quelle heure est-il donc? demanda-t-elle.

--Mais bientôt sept heures, madame.

--Comment! sept heures!

Et elle resta très-étonnée. Elle avait perdu la conscience du temps. Ce fut pour elle un réveil.

--Et Jeanne? dit-elle.

--Oh! elle a été bien sage, madame. Même je crois qu'elle s'est endormie, car je ne l'ai plus entendue.

--Vous ne lui avez donc pas donné de la lumière?

Rosalie resta embarrassée, ne voulant pas raconter que Zéphyrin lui avait apporté des images. Mademoiselle n'avait pas bougé, c'était que mademoiselle n'avait besoin de rien. Mais Hélène ne l'écoutait plus. Elle entra dans la chambre, où un grand froid la saisit.

--Jeanne! Jeanne! appela-t-elle.

Aucune voix ne répondait. Ella se heurta contra un fauteuil. La porte de la salle à manger, qu'elle avait laissée entre-bâillée, éclairait un coin du tapis. Elle eut un frisson, on aurait dit que la pluie tombait dans la pièce, avec ses souffles humides et son ruissellement continu. Alors, en se tournant, elle aperçut le carré pâle que la fenêtre taillait dans le gris du ciel.

--Qui donc a ouvert cette fenêtre! cria-t-elle. Jeanne! Jeanne!

Toujours pas de réponse. Une inquiétude mortelle la serrait au coeur. Elle voulut voir à cette fenêtre; mais, en tâtant, elle sentit une chevelure, Jeanne était là. Et, comme Rosalie arrivait avec une lampe, l'enfant apparut, toute blanche, dormant la joue sur ses bras croisés, tandis que l'éclaboussement des gouttes tombant du toit la mouillait. Elle ne soufflait plus, abattue de désespoir et de fatigue. Ses grandes paupières bleuâtres retenaient dans leurs cils deux grosses larmes.

--Malheureuse enfant! balbutiait Hélène, s'il est permis!... Mon Dieu, elle est toute froide!... S'endormir là, et par un pareil temps, lorsqu'on lui avait défendu de toucher à la fenêtre!... Jeanne, Jeanne, réponds-moi, réveille-toi! Rosalie s'était prudemment esquivée. La petite, que sa mère avait enlevée entre ses bras, laissait aller sa tête, comme ne pouvant secouer le sommeil de plomb qui s'était emparé d'elle. Pourtant, elle ouvrit enfin les paupières; et elle restait engourdie, hébétée, les yeux blessés par la lampe.

--Jeanne, c'est moi.... Qu'as-tu? Regarde, je viens de rentrer.

Mais elle ne comprenait pas, murmurant d'un air de stupeur:

--Ah!... ah!...

Elle examinait sa mère, comme si elle ne l'eût pas reconnue. Pois, tout d'un coup, elle grelotta, elle parut sentir le grand froid de la chambre. Ses idées revenaient, les larmes de ses cils roulèrent sur ses joues. Elle se débattait, voulant qu'on ne la touchât pas.

--C'est toi, c'est toi.... Oh! laisse, tu me serres trop. J'étais si bien.

Et, glissée de ses bras, elle avait peur d'elle. D'un regard inquiet, elle remontait de ses mains à ses épaules; une des mains était dégantée, elle reculait devant le poignet nu, la paume moite, les doigts tièdes, de l'air sauvage dont elle fuyait devant la caresse d'une main étrangère. Ce n'était plus la même odeur de verveine, les doigts avaient dû s'allonger, la paume gardait une mollesse; et elle restait exaspérée au contact de cette peau qui lui semblait changée.

--Voyons, je ne te gronde pas, continuait Hélène. Mais, vraiment, est-ce raisonnable?... Embrasse-moi.

Jeanne reculait toujours. Elle ne se souvenait pas d'avoir vu cette robe, ni ce manteau à sa mère. La ceinture était lâche, les plis tombaient d'une façon qui l'irritait. Pourquoi donc revenait-elle si mal habillée, avec quelque chose de très-laid et de si triste dans toutes ses affaires? Elle avait de la boue à son jupon, ses souliers étaient crevés, rien ne lui tenait sur le corps, comme elle le disait elle-même, lorsqu'elle se fâchait contre les petites filles qui ne savaient pas s'habiller.

--Embrasse-moi, Jeanne.

Mais l'enfant ne reconnaissait pas davantage la voix, qui lui paraissait plus forte. Elle était montée au visage, elle s'étonnait de la petitesse lassée des yeux, de la rougeur fiévreuse des lèvres, de l'ombre étrange dont la face entière était noyée. Elle n'aimait pas ça, elle recommençait à avoir du mal dans la poitrine, comme lorsqu'on lui faisait de la peine. Alors, énervée par l'approche de ces choses subtiles et rudes qu'elle flairait, comprenant qu'elle respirait là l'odeur de la trahison, elle éclata en sanglots.

--Non, non, je t'en prie.... Oh! tu m'as laissée seule, oh! j'ai été trop malheureuse....

--Mais puisque je suis rentrée, ma chérie.... Ne pleure pas, je suis rentrée.

--Non, non, c'est fini.... Je ne te veux plus.... Oh! j'ai attendu, j'ai attendu, j'ai trop de mal.

Hélène l'avait reprise et l'attirait doucement, tandis que l'enfant s'entêtait, répétant:

--Non, non, ce n'est plus la même chose, tu n'es plus la même.

--Comment? Qu'est-ce que tu dis là, mon enfant?

--Je ne sais pas, tu n'es plus la même.

--Tu veux dire que je ne t'aime plus?

--Je ne sais pas, tu n'es plus la même.... Ne dis pas non.... Tu ne sens plus la même chose. C'est fini, fini, fini. Je veux mourir.

Toute pâle, Hélène la tenait de nouveau dans ses bras. Ça se voyait donc sur son visage? Elle la baisa, mais la petite frissonnait, d'un air de si profond malaise, qu'elle ne lui mit pas au front un second baiser. Elle la garda pourtant. Ni l'une ni l'autre ne parlait plus. Jeanne pleurait tout bas, dans la révolte nerveuse qui la raidissait. Hélène songeait qu'il ne fallait pas donner d'importance aux caprices des enfants. Au fond, elle avait une sourde honte, le poids de sa fille sur son épaule la faisait rougir. Alors, elle posa Jeanne par terre. Toutes deux furent soulagées.

--Maintenant, sois raisonnable, essuie tes yeux, reprit Hélène. Nous arrangerons tout ça.

L'enfant obéit, se montra très-douce, un peu craintive, avec des regards en dessous. Mais, brusquement, une quinte de toux la secoua.

--Mon Dieu! te voila malade, maintenant. Je ne puis vraiment m'absenter une seconde.... Tu as eu froid?

--Oui, maman, dans le dos.

--Tiens! mets ce châle. Le poêle de la salle à manger est allumé. Tu vas avoir chaud.... Est-ce que tu as faim?

Jeanne hésita. Elle allait dire la vérité, répondre non; mais elle eut un nouveau regard oblique, et se recula, en disant à mi-voix:

--Oui, maman.

--Allons, ce ne sera rien, déclara Hélène, qui avait besoin de se rassurer. Mais, je t'en prie, méchante enfant, ne me fais plus de ces peurs.

Comme Rosalie revenait annoncer que madame était servie, elle la gronda vivement. La petite bonne baissait la tête, en murmurant que c'était bien vrai, qu'elle aurait dû veiller sur mademoiselle. Puis, pour calmer madame, elle l'aida à se déshabiller. Bon Dieu! madame était dans un joli état! Jeanne suivait les vêtements qui tombaient un à un, comme si elle les eût interrogés, en s'attendant à voir glisser de ces linges trempés de boue les choses qu'on lui cachait. Le cordon d'un jupon surtout ne voulait pas céder; Rosalie dut travailler un instant pour en défaire le noeud; et l'enfant se rapprocha, attirée, partageant l'impatience de la bonne, se fâchant contre ce noeud, prise de la curiosité de savoir comment il était fait. Mais elle ne put rester, elle sa réfugia derrière un fauteuil, loin des vêtements dont la tiédeur l'importunait. Elle tournait la tête. Jamais sa mère changeant de robe ne l'avait gênée ainsi.

--Madame doit se sentir à son aise, disait Rosalie. C'est joliment bon, du linge sec, lorsqu'on est mouillé.

Hélène, dans son peignoir de molleton bleu, poussa un léger soupir, comme si elle eût en effet éprouvé un bien-être. Elle se retrouvait chez elle, allégée, n'ayant plus à ses épaules le poids de ces vêtements qu'elle avait traînés. La bonne eut beau lui répéter que le potage était sur la table, elle voulut même se laver le visage et les mains à grande eau. Quand elle fut toute blanche, humide encore, le peignoir boutonné jusqu'au menton, Jeanne revint près d'elle, lui prit une main et la baisa.

A table pourtant, la mère et la fille ne parlèrent point. Le poêle ronflait, la petite salle à manger s'égayait avec son acajou luisant et ses porcelaines claires. Mais Hélène semblait retombée dans cette torpeur qui l'empêchait de penser; elle mangeait machinalement, d'un air d'appétit. Jeanne, en face d'elle, levait ses regards par-dessus son verre, sournoisement, ne perdant pas un de ses gestes. Elle toussa. Sa mère, qui l'oubliait, s'inquiéta tout d'un coup.

--Comment! tu tousses encore!... Tu ne te réchauffes donc pas?

--Oh! si, maman, j'ai bien chaud.

Elle voulut lui tâter la main, pour voir si elle mentait. Alors, elle s'aperçut que son assiette restait pleine.

--Tu disais que tu avais faim.... Tu n'aimes donc pas ça?

--Mais si, maman. Je mange.

Jeanne faisait un effort, avalait une bouchée. Hélène la surveillait un instant, puis son souvenir retournait là-bas, dans cette chambre pleine d'ombre. Et l'enfant voyait bien qu'elle ne comptait plus. Vers la fin du repas, ses pauvres membres brisés s'étaient affaissés sur la chaise, elle ressemblait à une petite vieille, avec les yeux pâles des filles très-âgées que jamais plus personne n'aimera.

--Mademoiselle ne prend pas de la confiture? demanda Rosalie. Alors, je puis ôter le couvert?

Hélène restait les yeux perdus.

--Maman, j'ai sommeil, dit Jeanne, d'une voix changée; veux-tu me permettre de me coucher?... Je serai mieux dans mon lit.

De nouveau, sa mère parut s'éveiller en sursaut.

--Tu souffres, ma chérie! Où souffres-tu? parle donc!

--Mais non, quand je te dis!... J'ai sommeil, il est bien l'heure de dormir.

Elle quitta sa chaise et se redressa, pour faire croire qu'elle n'avait pas de mal. Ses petits pieds engourdis butaient sur le parquet. Dans la chambre, elle s'appuya aux meubles, elle eut le courage de ne pas pleurer, malgré le feu qui la brûlait partout. Sa mère venait la coucher; et elle ne put que nouer ses cheveux pour la nuit, tellement l'enfant avait mis de hâte à ôter elle-même ses vêtements. Elle se glissa toute seule entre les draps, elle ferma vite les yeux.

--Tu es bien? demandait Hélène, en remontant les couvertures et en la bordant.

--Très-bien. Laisse-moi, ne me remue pas.... Emporte la lumière.

Elle ne désirait qu'une chose, être dans le noir pour rouvrir les yeux et sentir son mal, sans que personne la regardât. Quand la lampe ne fut plus là, elle ouvrit les yeux tout grands. Cependant, à côté, dans la chambre, Hélène marchait. Un singulier besoin de mouvement la tenait debout, la pensée de se coucher lui était insupportable. Elle regarda la pendule; neuf heures moins vingt, qu'allait-elle faire? Elle fouilla dans un tiroir, ne se souvint plus de ce qu'elle cherchait. Puis, elle s'approcha de la bibliothèque, jeta un coup d'oeil sur les livres, sans se décider, ennuyée par la seule lecture des titres. Le silence de la chambre bourdonnait à ses oreilles; cette solitude, cet air lourd lui devenaient une souffrance. Elle aurait souhaité du bruit, du monde, quelque chose qui la tirât d'elle-même. A deux reprises, elle écouta à la porte de la petite pièce où Jeanne ne mettait pas un souffle. Tout dormait, elle tourna encore, déplaçant et replaçant les objets qui lui tombaient sous la main. Mais elle eut une pensée brusque, elle songeait que Zéphyrin devait être encore avec Rosalie. Alors, soulagée, heureuse à l'idée de n'être plus seule, elle se dirigea vers la cuisine, en traînant ses pantoufles.

Comme elle était dans l'antichambre et qu'elle poussait déjà la porte vitrée du petit couloir, elle surprit le claquement sonore d'un soufflet lancé à toute volée. La voix de Rosalie criait:

--Hein! tu me pinceras encore, peut-être!... À bas les pattes!

Tandis que Zéphyrin murmurait en grasseyant:

--Ça ne fait rien, ma belle, c'est comme je t'aime.... Et ça y est..

Mais la porte avait craqué. Lorsque Hélène entra, le petit soldat et la cuisinière, attablés bien tranquillement, avaient tous les deux le nez dans leur assiette. Ils jouaient l'indifférence, ce n'étaient pas eux. Seulement, ils étaient très-rouges, leurs yeux luisaient comme des chandelles, des frétillements les faisaient sauter sur leurs chaises de paille. Rosalie se leva, se précipita.

--Madame désire quelque chose?

Hélène n'avait pas préparé de prétexte. Elle venait pour les voir, pour causer, pour être avec du monde. Mais une honte la prit, elle n'osa pas dire qu'elle ne voulait rien.

--Vous avez de l'eau chaude? demanda-t-elle enfin.

--Non, madame, et mon feu s'éteignait.... Oh! ça n'empêche pas, je vais vous donner ça dans cinq minutes. Ça bout tout de suite.

Elle remit du charbon, posa la bouillotte. Puis, voyant que sa maîtresse restait là, sur le seuil:

--Dans cinq minutes, madame, je vous porte ça. Alors, Hélène eut un geste vague.

--Je ne suis pas pressée, j'attendrai.... Ne vous dérangez pas, ma fille; mangez, mangez.... Voilà un garçon qui va être obligé de rentrer à la caserne.

Rosalie consentit à se rasseoir. Zéphyrin, qui se tenait debout, salua militairement et coupa de nouveau sa viande, en élargissant les coudes, pour montrer qu'il savait se conduire. Quand ils mangeaient ainsi ensemble, après le dîner de madame, ils ne tiraient même pas la table au milieu de la cuisine, ils préféraient se mettre côte à côte, le nez tourné vers la muraille. De cette façon, ils pouvaient se donner des coups de genoux, se pincer, s'allonger des claques, sans perdre un morceau; et, s'ils levaient les yeux, ils avaient la vue réjouissante des casseroles. Un bouquet de laurier et de thym pendait, la boîte aux épices avait une odeur poivrée. Autour d'eux, la cuisine, qui n'était pas rangée encore, étalait la débandade de la desserte; mais elle restait bien agréable tout de même pour des amoureux de bel appétit, se payant là des choses dont on ne servait jamais à la caserne. Ça sentait surtout le rôti, relevé d'une pointe de vinaigre, le vinaigre de la salade. Les reflets du gaz dansaient dans les cuivres et dans les fers battus. Comme le fourneau chauffait terriblement, ils avaient entr'ouvert la fenêtre, et des souffles de vent frais, venus du jardin, gonflaient le rideau de cotonnade bleue.

