Part 17
Les poignées de mains et les salutations continuaient. M. Deberle s'était mis près de la porte. Madame Deberle, assise au milieu des dames sur un pouf très-bas, se levait à chaque instant. Quand Malignon se présenta, elle affecta de tourner la tète. Il était très-correctement mis, frisé au petit fer, les cheveux séparés par une raie qui lui descendait jusqu'à la nuque. Sur le seuil, il avait fixé dans son oeil droit un monocle, d'une légère grimace, «pleine de chic,» comme le répétait Pauline; et il promenait un regard autour du salon. Nonchalamment, il serra la main au docteur, sans rien dire, puis s'avança vers madame Deberle, devant laquelle il plia sa longue taille, pincée dans son habit noir.
--Ah! c'est vous, dit-elle de façon à être entendue. Il paraît que vous nagez maintenant.
Il ne comprit pas, mais il répondit tout de même, pour faire de l'esprit:
--Sans doute.... Un jour, j'ai sauvé un terre-neuve qui se noyait.
Les dames trouvèrent cela charmant. Madame Deberle elle-même parut désarmée.
--Je vous permets les terre-neuve, répondit-elle. Seulement, vous savez bien que je ne me suis pas baignée une seule fois, à Trouville.
--Ah! la leçon que je vous ai donnée! s'écria-t-il. Eh bien! est-ce qu'un soir, dans votre salle à manger, je ne vous ai pas dit qu'il fallait remuer les pieds et les mains?
Toutes ces dames se mirent à rire. Il était délicieux. Juliette haussa les épaules. On ne pouvait pas causer sérieusement avec lui. Et elle se leva pour aller au-devant d'une dame qui avait un grand talent de pianiste, et qui venait pour la première fois chez elle. Hélène, assise près du feu, avec son beau calme, regardait et écoutait. Malignon surtout semblait l'intéresser. Elle lui avait vu faire une évolution savante pour se rapprocher de madame Deberle, qu'elle entendait causer derrière son fauteuil. Tout d'un coup, les voix changèrent. Elle se renversa, afin de mieux entendre. La voix de Malignon disait:
--Pourquoi n'êtes-vous pas venue hier? Je vous ai attendue jusqu'à six heures.
--Laissez-moi, vous êtes fou, murmurait Juliette.
Ici, la voix de Malignon s'éleva, grasseyante.
--Ah! vous ne croyez pas l'histoire de mon terre-neuve. Mais j'ai reçu une médaille, je vous la montrerai.
Et il ajouta très-bas:
--Vous m'aviez promis.... Rappelez-vous....
Toute une famille arrivait, madame Deberle éclata en compliments, tandis que Malignon reparaissait au milieu des dames, son monocle dans l'oeil. Hélène resta toute pale des paroles rapides qu'elle venait de surprendre. C'était un coup de foudre pour elle, quelque chose d'inattendu et de monstrueux. Comment cette femme si heureuse, d'un visage si calme, aux joues blanches et reposées, pouvait-elle trahir son mari? Elle lui avait toujours connu une cervelle d'oiseau, une pointe d'égoïsme aimable qui la gardait contre les ennuis d'une sottise. Et avec un Malignon encore! Brusquement, elle revit les après-midi du jardin, Juliette souriante et affectueuse sous le baiser dont le docteur effleurait ses cheveux. Ils s'aimaient pourtant. Alors, par un sentiment qu'elle ne s'expliqua pas, elle fut pleine de colère contre Juliette, comme si elle venait d'être personnellement trompée. Cela l'humiliait pour Henri, une fureur jalouse l'emplissait, son malaise se lisait si clairement sur sa face, que mademoiselle Aurélie lui demanda:
--Qu'est-ce que vous avez?... Vous êtes souffrante?
La vieille demoiselle s'était assise près d'elle, en l'apercevant seule. Me lui témoignait une vive amitié, charmée de là façon complaisante dont cette femme si grave et si belle écoutait pendant des heures ses commérages.
Mais Hélène ne répondit pas. Elle avait un besoin, celui de voir Henri, de savoir à l'instant ce qu'il faisait, quelle figure il avait. Elle se souleva, le chercha dans le salon, finit par le trouver. Il causait, debout devant un gros homme blême, et il était bien tranquille, l'air satisfait, avec son sourire fin. Un moment, elle l'examina. Elle éprouvait pour lui une commisération qui le rapetissait un peu, en même temps qu'elle l'aimait davantage, d'une tendresse où il entrait une vague idée de protection. Son sentiment, très-confus encore, était qu'elle devait à cette heure compenser autour de lui le bonheur perdu.
--Ah bien! murmurait mademoiselle Aurélie, cela va être gai, si la soeur de madame de Guiraud chante.... C'est la dixième fois que j'entends les _Tourterelles_. Elle n'a que ça, cet hiver.... Vous savez qu'elle est séparée de son mari. Regardez ce monsieur brun, là-bas, près de la porte. Ils sont au mieux. Juliette est bien forcée de le recevoir, sans cela elle ne viendrait pas....
--Ah! dit Hélène.
Madame Deberle, vivement, allait de groupe en groupe, priant qu'on fît silence pour écouter la soeur de madame de Guiraud. Le salon s'était empli, une trentaine de dames en occupaient le milieu, assises, chuchotant et riant; deux, cependant, restaient debout, causant plus haut, avec de jolis mouvements d'épaules; tandis que cinq ou six hommes, très à l'aise, semblaient là chez eux, comme perdus sous les jupes. Quelques Chut! discrets coururent, le bruit des voix tomba, les visages prirent une expression immobile et ennuyée; et il n'y eut plus que le battement des éventails, dans l'air chaud.
La soeur de madame de Guiraud chantait, mais Hélène n'écoutait pas. Maintenant, elle regardait Malignon qui semblait goûter les _Tourterelles_, en affectant un amour immodéré de la musique. Était-ce possible! ce garçon-là! Sans doute, c'était à Trouville qu'ils avaient joué quelque jeu dangereux. Les paroles surprises par Hélène, semblaient indiquer que Juliette n'avait pas cédé encore; mais la chute paraissait prochaine. Devant elle, Malignon marquait la mesure d'un balancement ravi; madame Deberle avait une admiration complaisante, pendant que le docteur se taisait, patient et aimable, attendant la fin du morceau pour reprendre son entretien avec la gros homme blême.
De légers applaudissements s'élevèrent, lorsque la chanteuse se tut. Et des voix se pâmaient.
--Délicieux! ravissant!
Mais le beau Malignon, allongeant les bras pardessus les coiffures des dames, tapait ses doigts gantés, sans faire de bruit, en répétant: «_Brava! Brava!_» d'une voix chantante qui dominait les autres.
Tout de suite, cet enthousiasme tomba, les visages détendus se sourirent, quelques dames se levèrent, tandis que les conversations repartaient, au milieu du soulagement général. La chaleur grandissait, une odeur musquée s'envolait des toilettes sous le battement des éventails. Par moments, dans le murmure des causeries, un rire perlé sonnait, un Mot dit à voix haute faisait tourner les têtes. À trois reprises déjà, Juliette était allée dans le petit salon, pour supplier les hommes qui s'y réfugiaient, de ne pas abandonner ainsi les dames. Ils la suivaient; et, dix minutes après, ils avaient encore disparu.
--C'est insupportable, murmurait-elle d'un air fâché, on ne peut en retenir un.
Cependant, mademoiselle Aurélie nommait les dames à Hélène, qui venait seulement aux soirées du docteur pour la seconde fois. Il y avait là toute la haute bourgeoisie de Passy, des gens très-riches. Puis, se penchant:
--Décidément, c'est fait.... Madame de Chermette marie sa fille à ce grand blond avec lequel elle est restée dix-huit mois.... Au moins, voilà une belle-mère qui aimera son gendre.
Mais elle s'interrompit, très-surprise.
--Tiens! le mari de madame Levasseur qui cause avec l'amant de sa femme!...
Juliette avait pourtant juré de ne plus les recevoir ensemble.
Hélène, d'un regard lent, faisait le tour du salon. Dans ce monde digne, parmi cette bourgeoisie d'apparence si honnête, il n'y avait donc que des femmes coupables? Son rigorisme provincial s'étonnait des promiscuités tolérées de la vie parisienne. Et, amèrement, elle se raillait d'avoir tant souffert, lorsque Juliette mettait sa main dans la sienne. Vraiment! elle était bien sotte de garder de si beaux scrupules! L'adultère s'embourgeoisait là d'une béate façon, aiguisé d'une pointe de raffinement coquet. Madame Deberle, maintenant, semblait remise avec Malignon; et, petite, pelotonnant dans un fauteuil ses rondeurs de jolie brune douillette, elle riait des mots d'esprit qu'il disait. M. Deberle vint à passer.
--Vous ne vous disputez donc pas ce soir? demanda-t-il.
--Non, répondit Juliette très-gaiement. Il dit trop de bêtises.... Si tu savais toutes les bêtises qu'il nous dit....
On chanta de nouveau. Mais le silence fut plus difficile à obtenir. C'était le fils Tissot qui chantait un duo de la _Favorite_ avec Une dame très-mûre, coiffée à l'enfant. Pauline, debout à une des portes, au milieu des habits noirs, regardait le chanteur d'un air d'admiration ouverte, comme elle avait vu regarder des oeuvres d'art.
--Oh! la belle tête! laissa-t-elle échapper, pendant une phrase étouffée de l'accompagnement, et si haut, que tout le salon l'entendit. La soirée s'avançait, une lassitude noyait les figures. Des dames, assises depuis trois heures sur le même fauteuil, avaient un air d'ennui inconscient, heureuses pourtant de s'ennuyer là. Entre deux morceaux, écoutés d'une oreille, les causeries reprenaient, et il semblait que ce fût la sonorité vide du piano qui continuât. M. Letellier racontait qu'il était allé surveiller une commande de soie à Lyon; les eaux de la Saône ne se mélangeaient pas aux eaux du Rhône, cela l'avait beaucoup frappé. M. de Guiraud, un magistrat, laissait tomber des phrases sentencieuses sur la nécessité d'endiguer le vice à Paris. On entourait un monsieur qui connaissait un Chinois et qui donnait des détails. Deux dames, dans un coin, échangeaient des confidences sur leurs domestiques. Cependant, dans le groupe de femmes où trônait Malignon, on causait littérature: madame Tissot déclarait Balzac Illisible; il ne disait pas non, seulement il faisait remarquer que Balzac avait, de loin en loin, une page bien écrite.
--Un peu de silence! cria Pauline. Elle va jouer.
C'était la pianiste, la dame qui avait un si beau talent. Toutes les têtes se tournèrent par politesse. Mais, au milieu du recueillement, on entendit de grosses voix d'homme discutant dans le petit salon. Madame Deberle parut désespérée. Elle se donnait un mal infini.
--Ils sont assommants, murmura-t-elle. Qu'ils restent là-bas, puisqu'ils ne veulent pas venir; mais, au moins, qu'ils se taisent! Et elle envoya Pauline, qui, enchantée, courut faire la commission.
--Vous savez, messieurs, on va jouer, dit-elle, avec sa tranquille hardiesse de vierge, dans sa robe de reine. On vous prie de vous taire.
Elle parlait très-haut, elle avait la vois perçante. Et comme elle resta là, avec les hommes, à rire et à plaisanter, le bruit devint beaucoup plus fort. La discussion continuait, elle donnait des arguments. Dans le salon, madame Deberle était au supplice. D'ailleurs, on avait assez de musique, on resta froid. La pianiste se rassit, les lèvres pincées, malgré les compliments exagérés que la maîtresse de la maison crut devoir lui adresser.
Hélène souffrait. Henri ne semblait pas la voir. Il ne s'était plus approché d'elle. Par moments, il lui souriait de loin. Au commencement de la soirée, elle avait éprouvé un soulagement à le trouver si raisonnable. Mais, depuis qu'elle connaissait l'histoire des deux autres, elle aurait souhaité quelque chose, elle ne savait quoi, une marque de tendresse, quitte même à être compromise. Un désir l'agitait, confus, mêlé à toutes sortes de sentiments mauvais. Est-ce qu'il ne l'aimait plus, pour rester si indifférent? Certes, il choisissait son heure. Ah! si elle avait pu tout lui dire, lui apprendre l'indignité de cette femme qui portait son nom! Alors, tandis que le piano égrenait de petites gammes vives, un rêve la berçait: Henri avait chassé Juliette, et elle était avec lui comme sa femme, dans des pays lointains dont ils ignoraient la langue.
Une voix la fit tressaillir.
--Vous ne prenez donc rien? demandait Pauline.
Le salon était vide. On venait de passer dans la salle à manger, pour le thé. Hélène se leva péniblement. Tout se brouillait dans sa tête. Elle pensait qu'elle avait rêvé cela, les paroles entendues, la chute Prochaine de Juliette, l'adultère bourgeois, souriant et paisible. Si ces choses étaient vraies, Henri serait près d'elle, tous deux auraient déjà quitté cette maison.
--Vous prendrez bien une tasse de thé?
Elle sourit, elle remercia madame Deberle, qui lui avait gardé une place à la table. Des assiettes de pâtisseries et de sucreries couvraient la nappe, tandis qu'une grande brioche et deux gâteaux s'élevaient symétriquement sur des compotiers; et, comme la place manquait, les tasses à thé se touchaient presque, séparées de deux en deux par d'étroites serviettes grises, à longues franges. Les dames seules étaient assises. Elles mangeaient du bout de leurs mains dégantées des petits fours et des fruits confits, se passant le pot à crème, versant elles-mêmes avec des gestes délicats. Pourtant, trois ou quatre s'étaient dévouées et servaient les hommes. Ceux-ci, debout le long des murs, buvaient, en prenant toutes sortes de précautions pour se garer des coups de coude involontaires. D'autres, restés dans les deux salons, attendaient que les gâteaux vinssent à eux. C'était l'heure où Pauline triomphait. On causait plus fort, des rires et des bruits cristallins d'argenterie sonnaient, l'odeur de musc se chauffait encore des parfums pénétrants du thé.
--Passez-moi donc la brioche, dit mademoiselle Aurélie, qui se trouvait justement auprès d'Hélène. Toutes ces sucreries ne sont pas sérieuses.
Elle avait déjà vidé deux assiettes. Puis, la bouche pleine:
--Voilà le monde qui se retire.... On va être à son aise. Des dames s'en allaient en effet, après avoir serré la main de madame Deberle. Beaucoup d'hommes étaient partis, discrètement. L'appartement se vidait. Alors, des messieurs s'assirent à leur tour devant la table. Mais mademoiselle Aurélie ne lâcha pas la place. Mie aurait bien voulu un verre de punch.
--Je vais vous en chercher un, dit Hélène qui se leva.
--Oh! non, merci.... Ne prenez pas cette peine.
Depuis un instant, Hélène surveillait Malignon. Il était allé donner une poignée de main au docteur, il saluait maintenant Juliette, sur le seuil de la porte. Elle avait son visage blanc, ses yeux clairs, et, à son sourire complaisant, on aurait pu croire qu'il la complimentait au sujet de sa soirée. Comme Pierre versait le punch sur un dressoir, près de la porte, Hélène s'avança et manoeuvra de façon à se trouver cachée derrière le retour de la portière. Elle écouta.
--Je vous en prie, disait Malignon, venez après-demain.... Je vous attendrai à trois heures....
--Vous ne pouvez donc pas être sérieux? répondait madame Deberle en riant. En dites-vous, des bêtises!
Mais il insistait, répétant toujours:
--Je vous attendrai.... Venez après-demain.... Vous savez où?
Alors, rapidement, elle murmura:
--Eh bien, oui, après-demain.
Malignon s'inclina et partit. Madame de Chermette se retirait avec madame Tissot. Juliette, gaiement, les accompagna dans l'antichambre, en disant à la première, de son air le plus aimable:
--J'irai vous voir après-demain.... J'ai un tas de visites, ce jour-là.
Hélène était restée immobile, très-pâle. Cependant, Pierre, qui avait versé le punch lui tendait le verre. Elle le prit machinalement, elle le porta à mademoiselle Aurélie, qui attaquait les fruits confits.
--Oh! vous êtes trop gentille, s'écria la vieille demoiselle. J'aurais fait signe à Pierre.... Voyez-vous, on a tort de ne pas offrir de punch aux dames.... Quand on a mon âge....
Mais elle s'interrompit, en remarquant la pâleur d'Hélène.
--Vous souffrez décidément.... Prenez donc un verre de punch.
--Merci, ce n'est rien.... La chaleur est si forte....
Elle chancelait, elle retourna dans le salon désert, et se laissa tomber sur un fauteuil. Les lampes brûlaient, rougeâtres; les bougies du lustre, très-basses, menaçaient de faire éclater les bobèches. On entendait venir de la salle à manger les adieux des derniers invités. Hélène avait oublié ce départ, elle voulait rester là, pour réfléchir. Ainsi, ce n'était pas un rêve, Juliette irait chez cet homme. Après-demain; elle savait le jour. Oh! elle ne se gênerait plus, c'était le cri qui revenait en elle. Puis, elle pensa que son devoir était de parler à Juliette, de lui éviter la faute. Mais cette bonne pensée la glaçait, et elle l'écartait comme importune. Dans la cheminée, qu'elle regardait fixement, une bûche éteinte craquait. L'air alourdi et dormant gardait l'odeur des chevelures.
--Tiens! vous êtes là, cria Juliette en entrant. Ah! c'est gentil, de ne pas être partie tout de suite.... Enfin, on respire!
Et comme Hélène, surprise, faisait mine de se lever:
--Attendez donc, rien ne vous presse.... Henri, donne-moi mon flacon.
Trois ou quatre personnes s'attardaient, des familiers. On s'assit devant le feu mort, on causa avec un abandon charmant, dans la lassitude déjà ensommeillée de la grande pièce. Les portes étaient ouvertes, on apercevait le petit salon vide, la salle à manger vide, tout l'appartement encore éclairé et tombé à un lourd silence. Henri se montrait d'une galanterie tendre pour sa femme; il venait de monter prendre dans leur chambre son flacon, qu'elle respirait en fermant lentement les yeux; et il lui demandait si elle ne s'était pas trop fatiguée. Oui, elle éprouvait un peu de fatigue; mais elle était ravie, tout avait bien marché. Alors, elle raconta que, les soirs où elle recevait, elle ne pouvait s'endormir, elle s'agitait dans son lit jusqu'à six heures du matin. Henri eut un sourire, on plaisanta. Hélène les regardait, et elle frissonnait, dans cet engourdissement du sommeil qui semblait peu à peu prendre la maison entière.
Cependant, il n'y avait plus la que deux personnes. Pierre était allé chercher une voiture. Hélène demeura la dernière. Une heure sonna. Henri, ne se gênant plus, se haussa et souffla deux bougies du lustre qui chauffaient les bobèches. On eût dit un coucher, les lumières éteintes une à une, la pièce se noyant dans une ombre d'alcôve.
--Je vous empêche de vous mettre au lit, balbutia Hélène en se levant brusquement. Renvoyez-moi donc.
Elle était devenue très-rouge, le sang l'étouffait. Ils raccompagnèrent dans l'antichambre. Mais là, comme il faisait froid, le docteur s'inquiéta pour sa femme, dont le corsage était très-ouvert.
--Rentre; tu prendras du mal.... Tu as trop chaud.
--Eh bien! adieu, dit Juliette, qui embrassa Hélène, comme cela lui arrivait dans ses heures de tendresse. Venez me voir plus souvent.
Henri avait pris le manteau de fourrure, le tenait élargi, pour aider Hélène. Quand elle eut glissé ses deux bras, il remonta lui-même le collet, l'habillant ainsi avec un sourire, devant une immense glace qui couvrait un mur de l'antichambre. Ils étaient seuls, ils se voyaient dans la glace. Alors, tout d'un coup, sans se tourner, empaquetée dans sa fourrure, elle se renversa entre ses bras. Depuis trois mois, ils n'avaient échangé que des poignées de main amicales; ils voulaient ne plus s'aimer. Lui, cessa de sourire; sa figure changeait, ardente et gonflée. Il la serra follement, il la baisa au cou. Et elle plia la tête en arrière pour lui rendre son baiser.
II
Hélène n'avait pas dormi de la nuit. Elle se retournait, fiévreuse, et lorsqu'elle glissait à un assoupissement, toujours la même angoisse la réveillait en sursaut. Dans le cauchemar de ce demi-sommeil, elle était tourmentée d'une idée fixe, elle aurait voulu connaître le lieu du rendez-vous. Il lui semblait que cela la soulagerait. Ce ne pouvait être le petit entresol de Malignon, rue Taitbout, dont on parlait souvent chez les Deberle. Où donc? où donc? Et sa tête travaillait malgré elle, et elle avait tout oublié de l'aventure pour s'enfoncer dans cette recherche pleine d'énervement et de sourds désirs. Quand le jour parut, elle s'habilla, elle se surprit à dire tout haut:
--C'est pour demain.
Un pied chaussé, les mains abandonnées, elle songeait maintenant que c'était peut-être dans quelque hôtel garni, une chambre perdue, louée au mois. Puis, cette supposition lui répugna. Elle s'imaginait un appartement délicieux, avec des tentures épaisses, des fleurs, de grands feux clairs brûlant dans toutes les cheminées. Et ce n'était plus Juliette et Malignon qui se trouvaient là, elle se voyait avec Henri, au fond de cette molle retraite, où les bruits du dehors n'arrivaient point. Elle frissonna dans son peignoir mal attaché. Où donc était-ce? où donc?
--Bonjour, petite mère! cria Jeanne, qui s'éveillait à son tour.
Elle couchait de nouveau dans le cabinet, depuis qu'elle était bien portante. Elle vint pieds nus et en chemise, comme tous les jours, se jeter au cou d'Hélène. Puis, elle repartit en courant, elle se fourra encore un instant dans son lit chaud. Cela l'amusait, elle riait sous la couverture. Une seconde fois, elle recommença.
--Bonjour, petite mère!
Et elle repartit. Cette fois, elle riait aux éclats, elle avait rejeté le drap par-dessus sa tête, elle disait là-dessous, d'une grosse voix étouffée:
--Je n'y suis plus.... je n'y suis plus....
Mais Hélène ne jouait pas comme les autres matins. Alors, Jeanne, ennuyée, se rendormit. Il faisait trop petit jour. Vers huit heures, Rosalie se montra et se mit à conter sa matinée. Oh! un beau gâchis dehors, elle avait failli laisser ses souliers dans la crotte, en allant chercher son lait. Un vrai temps de dégel; l'air était doux avec ça, on étouffait. Puis, brusquement, elle se souvint: il était venu une vieille femme pour madame, la veille.
--Tiens! cria-t-elle en entendant sonner, je parie que la voilà!
C'était la mère Fétu, mais très-propre, superbe, avec un bonnet blanc, une robe neuve et un tartan croisé sur la poitrine. Elle gardait pourtant sa voix pleurarde.
--Ma bonne dame, c'est moi, je me suis permis.... C'est pour quelque chose que j'ai à vous demander....
Hélène la regardait, un peu surprise de la voir si cossue.
--Vous allez mieux, mère Fétu?
--Oui, oui, je vais mieux, si on peut dire.... Vous savez, j'ai toujours quelque chose de bien drôle dans le ventre; ça me bat, mais enfin ça va mieux.... Alors, j'ai eu une chance. Ça m'a étonnée, parce que, voyez-vous, la chance et moi.... Un monsieur m'a chargée de son ménage. Oh! c'est une histoire....
Sa voix se ralentissait, ses petits yeux vifs tournaient dans les mille plis de son visage. Elle semblait attendre qu'Hélène la questionnât. Mais celle-ci, assise près du feu que Rosalie venait d'allumer, n'écoutait que d'une oreille distraite, l'air absorbé et souffrant.
--Qu'avez-vous à me demander, mère Fétu? dit-elle.
La vieille ne répondit pas tout de suite. Elle examinait la chambre, les meubles de palissandre, les tentures de velours bleu. Et, de son air humble et flatteur de pauvre, elle murmura:
--C'est joliment beau chez vous, madame, excusez-moi.... Mon monsieur a une chambre comme ça, mais la sienne est rose.... Oh! toute une histoire! Imaginez-vous un jeune homme de la bonne société, qui est venu louer un appartement dans notre maison. Ce n'est pas pour dire, mais au premier et au second, les appartements chez nous sont très-gentils. Et puis, c'est si tranquille! pas une voiture, on se croirait à la campagne.... Alors, les ouvriers sont restés plus de quinze jours; ils ont fait de la chambre un bijou....
Elle s'arrêta, voyant qu'Hélène devenait attentive.
--C'est pour son travail, reprit-elle en traînant la voix davantage; il dit que c'est pour son travail.... Nous n'avons pas de concierge, vous savez. C'est ça qui lui plaît. Il n'aime pas les concierges, cet homme, et, vrai! il a raison....
Mais, de nouveau, elle s'interrompit, comme frappée d'une idée subite.
--Attendez donc! vous devez le connaître, mon monsieur.... Il voit une de vos amies.
--Ah! dit Hélène toute pâle.
--Bien sûr, la dame d'à côté, celle avec qui vous alliez à l'église.... Elle est venue, l'autre jour.