Une page d'amour

Part 14

Chapter 14 3,691 words Public domain Markdown

Puis, lorsque Hélène lui donnait la tasse:

--Ce n'est pas sucré.... Je n'en veux pas.

Elle se recouchait violemment, elle repoussait une seconde fois la tisane, en disant qu'elle était trop sucrée. On ne voulait plus la soigner, on le faisait exprès. Hélène, qui craignait de l'affoler davantage, ne répondait pas, la regardait, avec de grosses larmes sur les joues.

Jeanne surtout réservait ses colères pour les heures où venait le médecin. Dès qu'il entrait, elle s'aplatissait dans le lit, elle baissait sournoisement la tête, comme ces animaux sauvages qui ne tolèrent pas l'approche d'un étranger. Certains jours, elle refusait de parler, lui abandonnant son pouls, se laissant examiner, inerte, les yeux au plafond. D'autres jours, elle ne voulait même pas le voir, et elle se cachait les yeux de ses deux mains, si rageusement, qu'il aurait fallu lui tordre les bras, pour les écarter. Un soir, elle eut cette parole cruelle, comme sa mère lui présentait une cuillerée de potion:

--Non, ça m'empoisonne.

Hélène resta saisie, le coeur traversé d'une douleur aiguë, craignant d'aller au fond de cette parole.

--Que dis-tu, mon enfant? demanda-t-elle. Sais-tu bien ce que tu dis?... Les remèdes ne sont jamais bons. Il faut prendre celui-là.

Mais Jeanne garda son silence entêté, tournant la tête pour ne pas avaler la potion. À partir de ce jour, elle fut capricieuse, prenant ou ne prenant pas les remèdes, selon son humeur du moment. Elle flairait les fioles, les examinait avec méfiance sur la table de nuit. Et quand elle en avait refusé une, elle la reconnaissait; elle serait plutôt morte que d'en boire une goutte. Le digne M. Rambaud pouvait seul la décider parfois. Elle l'accablait maintenant d'une tendresse exagérée, surtout lorsque le docteur était là; et elle coulait vers sa mère des regards luisants, pour voir si elle souffrait de cette affection qu'elle témoignait à un autre.

--Ah! c'est toi, bon ami! criait-elle dès qu'il paraissait. Viens t'asseoir là, tout près.... Tu as des oranges?

Elle se soulevait, elle fouillait en riant dans ses poches, où il y avait toujours des friandises. Puis, elle l'embrassait, jouant toute une comédie de passion, satisfaite et vengée du tourment qu'elle croyait deviner sur la face pale de sa mère. M. Rambaud rayonnait d'avoir ainsi fait la paix avec sa petite chérie. Mais, dans l'antichambre, Hélène, en allant à sa rencontre, venait de l'avertir, d'un mot rapide. Alors, tout d'un coup, il semblait apercevoir la potion sur la table.

--Tiens! tu bois donc du sirop?

Le visage de Jeanne s'assombrissait. Elle disait à demi-voix:

--Non, non, c'est mauvais, ça pue, je ne bois pas de çà!

--Comment! tu ne bois pas de ça? reprenait

M. Rambaud, d'un air gai. Mais je parie que c'est très-bon.... Veux-tu me permettre d'en boire un peu?

Et, sans attendre la permission, il s'en versait une large cuillère et l'avalait sans une grimace, en affectant une satisfaction gourmande.

--Oh! exquis! murmurait-il. Tu as bien tort.... Attends, rien qu'un petit peu.

Jeanne, amusée, ne se défendait plus. Elle voulait bien de tout ce que M. Rambaud avait goûté, elle suivait avec attention ses mouvements, semblait étudier sur son visage l'effet de la drogue. Et le brave homme, en un mois, se gorgea ainsi de pharmacie. Lorsque Hélène le remerciait, il haussait les épaules.

--Laissez donc! c'est très-bon! finissait-il par dire, convaincu lui-même, partageant pour son plaisir les médicaments de la petite.

Il passait les soirées auprès d'elle. L'abbé, de son côté, venait régulièrement tous les deux jours. Et elle les gardait le plus longtemps possible, elle se fâchait lorsqu'elle les voyait prendre leurs chapeaux. À présent, elle redoutait d'être seule avec sa mère et le docteur, elle aurait voulu qu'il y eût toujours du monde là, pour les séparer. Souvent elle appelait Rosalie sans motif. Quand ils restaient seuls, ses regards ne les quittaient plus, les poursuivaient dans tous les coins de la chambre. Elle palissait, dès qu'ils se touchaient la main. S'ils venaient à échanger une parole à voix basse, elle se soulevait, irritée, voulant savoir. Même elle ne tolérait plus que la robe de sa mère, sur le tapis, effleurât le pied du docteur. Ils ne pouvaient se rapprocher, se regarder, sans qu'aussitôt elle fût prise d'un tremblement. Sa chair endolorie, son pauvre petit être innocent et malade avait une irritation de sensibilité extrême, qui la faisait brusquement se retourner, lorsqu'elle devinait que, derrière elle, ils s'étaient souri. Les jours où ils s'aimaient davantage, elle le sentait dans l'air qu'ils lui apportaient; et, ces jours-là, elle était plus sombre, elle souffrait comme souffrent les femmes nerveuses, à l'approche de quelque violent orage.

Autour d'Hélène, tout le monde regardait Jeanne comme sauvée. Elle-même s'était peu à peu abandonnée à cette certitude. Aussi finissait-elle par traiter les crises comme des bobos d'enfant gâtée, sans importance. Après les six semaines d'angoisse qu'elle venait de traverser, elle éprouvait un besoin de vivre. Sa fille, maintenant, pouvait se passer de ses soins pendant des heures; c'était une détente délicieuse, un repos et une volupté que de vivre ces heures, elle qui depuis si longtemps ne savait plus si elle existait. Elle fouillait ses tiroirs, retrouvait avec joie des objets oubliés, s'occupait à toutes sortes de menues besognes, pour reprendre le train heureux de sa vie journalière. Et, dans ce renouveau, son amour grandissait, Henri était comme la récompense qu'elle s'accordait d'avoir tant souffert. Au fond de cette chambre, ils se trouvaient hors du monde, ayant perdu le souvenir de tout obstacle. Rien ne les séparait plus que cette enfant, secouée de leur passion. Alors, justement, ce fut Jeanne qui fouetta leurs désirs. Toujours entre eux, avec ses regards qui les épiaient, elle les forçait à une contrainte continuelle, à une comédie d'indifférence dont ils sortaient plus frissonnants. Pendant des journées, ils ne pouvaient échanger un mot, en sentant qu'elle les écoutait, même lorsqu'elle paraissait prise de somnolence. Un soir, Hélène avait accompagné Henri; dans l'antichambre, muette, vaincue, elle allait tomber entre ses bras, lorsque Jeanne, derrière la porte refermée, s'était mise à crier: «Maman! maman!» d'une vois furieuse, comme si elle avait reçu le contre-coup du baiser ardent dont le médecin effleurait les cheveux de sa mère. Vivement, Hélène dut rentrer, car elle venait d'entendre l'enfant sauter du lit. Elle la trouva, grelottante, exaspérée, accourant en chemise. Jeanne ne voulait plus qu'on la quittât. À partir de ce jour, il ne leur resta qu'une poignée de main, à l'arrivée et au départ. Madame Deberle était depuis un mois aux bains de mer avec son petit Lucien; le docteur, qui disposait de toutes ses heures, n'osait passer plus de dix minutes auprès d'Hélène. Ils avaient cessé leurs longues causeries, si douces, devant la fenêtre. Quand ils se regardaient, une flamme grandissante s'allumait dans leurs yeux.

Ce qui surtout acheva de les torturer, ce furent les changements d'humeur de Jeanne. Elle fondit en larmes, un matin, comme le docteur se penchait au-dessus d'elle. Durant toute une journée, sa haine se tourna en une tendresse fébrile; elle voulut qu'il restât près de son lit, elle appela sa mère vingt fois, comme pour les voir côte à côte, émus et souriants. Celle-ci, bien heureuse, rêvait déjà une longue suite de jours semblables. Mais, dès le lendemain, lorsque Henri arriva, l'enfant le reçut si durement, que la mère, d'un regard, le supplia de se retirer; toute la nuit, Jeanne s'était agitée, avec le regret furieux d'avoir été bonne. Et, à chaque instant, de pareilles scènes se reproduisirent. Après les heures exquises que l'enfant leur accordait, dans ses moments de caresses passionnées, les mauvaises heures arrivaient comme des coups de fouet, qui leur donnaient le besoin d'être l'un à l'autre.

Alors, un sentiment de révolte anima peu à peu Hélène. Certes, elle serait morte pour sa fille. Mais pourquoi la méchante enfant la torturait-elle à ce point, maintenant qu'elle était hors de danger? Lorsqu'elle s'abandonnait à une de ces rêveries qui la berçaient, quelque rêve vague où elle se voyait marcher avec Henri dans un pays inconnu et charmant, tout d'un coup l'image raidie de Jeanne se levait; et c'étaient de continuels déchirements dans ses entrailles et dans son coeur. Elle souffrait trop de cette lutte entre sa maternité et son amour.

Une nuit, le docteur vint, malgré la défense formelle d'Hélène. Depuis huit jours, ils n'avaient pu échanger une parole. Elle refusait de le recevoir; mais lui, doucement, la poussa dans la chambre, comme pour la rassurer. Là, tous deux croyaient être sûrs d'eux-mêmes. Jeanne dormait profondément. Ils s'assirent à leur place accoutumée, près de la fenêtre, loin de la lampe; et une ombre calme les enveloppait. Pendant deux heures, ils causèrent, rapprochant leurs visages pour parler plus bas, si bas, qu'ils mettaient à peine un souffle dans la grande chambre ensommeillée. Parfois, ils tournaient la tête, jetant un coup d'oeil sur le fin profil de Jeanne, dont les petites mains jointes reposaient au milieu du drap. Mais ils finirent par l'oublier. Leur balbutiement montait. Hélène, tout d'un coup, s'éveilla, dégagea ses mains qui brûlaient sous les baisers d'Henri. Et elle eut l'horreur froide de l'abomination qu'ils avaient failli commettre là.

--Maman! maman! bégayait Jeanne, brusquement agitée, comme tourmentée de quelque cauchemar.

Elle se débattait dans son lit, les yeux lourds de sommeil, en cherchant à se mettre sur son séant.

--Cachez-vous, je vous en supplie, cachez-vous, répétait Hélène avec angoisse. Vous la tuez, si vous restez là.

Henri disparut vivement dans l'embrasure de la fenêtre, derrière un des rideaux de velours bleu. Mais l'enfant continuait à se plaindre.

--Maman, maman, oh! que je souffre!

--Je suis là, près de toi, ma chérie.... Où souffres-tu?

--Je ne sais pas.... C'est par là, vois-tu. Ça me brûle.

Elle avait ouvert les yeux, la face contractée, et elle appuyait ses deux petites mains sur sa poitrine.

--Ça m'a pris tout d'un coup.... Je dormais, n'est-ce pas? J'ai senti comme un grand feu.

--Mais c'est passé, tu ne sens plus rien?

--Si, si, toujours.

Et, d'un regard inquiet, elle faisait le tour de la chambre. Maintenant, elle était complètement réveillée, l'ombre farouche descendait et blêmissait ses joues.

--Tu es seule, maman? demanda-t-elle.

--Mais oui, ma chérie!

Elle secoua la tête, regardant, flairant l'air, avec une agitation qui grandissait.

--Non, non, je le sais bien.... Il y a quelqu'un.... J'ai peur, maman, j'ai peur! Oh! tu me trompes, tu n'es pas seule....

Une crise nerveuse se déclarait, elle se renversa dans le lit en sanglotant, en se cachant sous la couverture, comme pour échapper à quelque danger. Hélène, affolée, fit immédiatement sortir Henri. Il voulait rester pour soigner l'enfant. Mais elle le poussa dehors. Elle revint, elle reprit Jeanne entre ses bras, pendant que celle-ci répétait cette plainte, qui résumait chaque fois ses grosses douleurs.

--Tu ne m'aimes plus, tu ne m'aimes plus!

--Tais-toi, mon ange, ne dis pas cela, cria la mère. Je t'aime plus que tout au monde.... Tu verras bien si je t'aime!

Elle la soigna jusqu'au matin, résolue à lui donner son coeur, épouvantée de voir son amour retentir si douloureusement dans cette chère créature. Sa fille vivait son amour. Le lendemain, elle exigea une consultation. Le docteur Bodin vint comme par hasard et examina la malade, qu'il ausculta en plaisantant. Puis, il eut un long entretien avec le docteur Deberle, resté dans la pièce voisine. Tous deux tombèrent d'accord que l'état présent n'offrait aucune gravité; mais ils craignaient des complications, ils interrogèrent longuement Hélène, en se sentant devant une de ces névroses qui ont une histoire dans les familles et qui déconcertent la science. Alors, elle leur dit ce qu'ils savaient déjà en partie, son aïeule enfermée dans la maison d'aliénés des Tulettes, à quelques kilomètres de Plassans, sa mère morte tout d'un coup d'une phtisie aiguë, après une vie d'affolement et de crises nerveuses. Elle, tenait de son père, auquel elle ressemblait de visage, et dont elle avait le sage équilibre. Jeanne, au contraire, était tout le portrait de l'aïeule; mais elle restait plus frêle, elle n'en aurait jamais la haute taille ni ta forte charpente osseuse. Les deux médecins répétèrent une fois encore qu'il fallait de grands ménagements. On ne pouvait trop prendre de précautions avec ces affections chloro-anémiques, qui favorisent le développement de tant de maladies cruelles.

Henri avait écouté le vieux docteur Bodin avec une déférence qu'il n'avait jamais eue pour un confrère. Il le consultait sur Jeanne, de l'air d'un élève qui doute de lui. La vérité était qu'il finissait par trembler devant cette enfant; elle échappait à sa science, il craignait de la tuer et de perdre la mère. Une semaine se passa. Hélène ne le recevait plus dans la chambre de la malade. Alors, de lui-même, frappé au coeur, malade, il cessa ses visites.

Vers la fin du mois d'août, Jeanne put enfin se lever et marcher dans l'appartement. Elle riait soulagée; en quinze jours, elle n'avait pas eu une crise. Sa mère, toute à elle, toujours auprès d'elle, avait suffi pour la guérir. Dans les premiers temps, l'enfant restait méfiante, goûtait ses baisers, s'inquiétait de ses mouvements, exigeait sa main avant de s'endormir, et voulait la garder pendant son sommeil. Puis, voyant que personne ne montait plus, qu'elle ne la partageait plus, elle avait repris confiance, heureuse de recommencer leur bonne vie d'autrefois, toutes deux seules à travailler devant la fenêtre. Chaque jour, elle redevenait rose. Rosalie disait qu'elle fleurissait à vue d'oeil.

Certains soirs, cependant, à la tombée de la nuit, Hélène s'abandonnait. Depuis la maladie de sa fille, elle restait grave, un peu pâle, avec une grande ride au front, qu'elle n'avait point auparavant. Et lorsque Jeanne s'apercevait d'un de ces moments de lassitude, d'une de ces heures désespérées et vides, elle-même se sentait très-malheureuse, le coeur gros d'un vague remords. Doucement, sans parler, elle se pendait à son cou. Puis, à voix basse:

--Tu es heureuse, petite mère?

Hélène avait un tressaillement. Elle se hâtait de répondre:

--Mais oui, ma chérie.

L'enfant insistait.

--Tu es heureuse, tu es heureuse?... Bien sûr?

--Bien sûr.... Pourquoi veux-tu que je ne sois pas heureuse?

Alors, Jeanne la serrait étroitement dans ses petits bras, comme pour la récompenser. Elle voulait l'aimer si fort, disait-elle, si fort, qu'on n'aurait pas pu trouver une mère aussi heureuse dans tout Paris.

IV

En août, le jardin du docteur Deberle était un véritable puits de feuillage. Contre la grille, les lilas et les faux ébéniers mêlaient leurs branches, tandis que les plantes grimpantes, les lierres, les chèvrefeuilles, les clématites, poussaient de toutes parts des jets sans fin, qui se glissaient, se nouaient, retombaient en pluie, allaient jusque dans les ormes du fond, après avoir couru le long des murailles; et, là, on aurait dit une tente attachée d'un arbre à l'autre, les ormes se dressaient comme les piliers puissants et touffus d'un salon de verdure. Ce jardin était si petit, que le moindre pan d'ombre le couvrait. Au milieu, le soleil à midi faisait une seule tache jaune, dessinant la rondeur de la pelouse, flanquée de ses deux corbeilles. Contre le perron, il y avait un grand rosier, des roses thé énormes qui s'épanouissaient par centaines. Le soir, quand la chaleur tombait, le parfum en devenait pénétrant, une odeur chaude de roses s'alourdissait sous les ormes. Et rien n'était plus charmant que ce coin perdu, si embaumé, où les voisins ne pouvaient voir, et qui apportait un rêve de forêt vierge, pendant que des orgues de Barbarie jouaient des polkas dans la rue Vineuse.

--Madame, disait chaque jour Rosalie, pourquoi mademoiselle ne descend-elle pas dans le jardin?... Elle serait joliment à son aise sous les arbres.

La cuisine de Rosalie était envahie par les branches d'un des ormeaux. Elle arrachait des fouilles avec la main, elle vivait dans la joie de ce colossal bouquet, au fond duquel elle n'apercevait plus rien. Mais Hélène répondait:

--Elle n'est pas encore assez forte, la fraîcheur de l'ombre lui ferait du mal.

Cependant, Rosalie s'entêtait. Quand elle croyait avoir une bonne idée, elle ne la lâchait point aisément. Madame avait tort de croire que l'ombre faisait du mal. C'était plutôt que madame craignait de déranger le monde; mais elle se trompait, mademoiselle ne dérangerait pour sûr personne, car il n'y avait jamais âme qui vive, le monsieur n'y paraissait plus, la dame devait rester aux bains de mer jusqu'au milieu de septembre; cela était si vrai, que la concierge avait demandé à Zéphyrin de donner un coup de râteau, et que, depuis deux dimanches, Zéphyrin et elle y passaient l'après-midi. Oh! c'était joli, c'était joli à ne pas croire!

Hélène refusait toujours. Jeanne semblait avoir une grosse envie d'aller dans le jardin, dont elle avait souvent parlé pendant sa maladie; mais un sentiment singulier, un embarras qui lui faisait baisser les yeux, paraissait l'empêcher d'insister auprès de sa mère. Enfin, le dimanche suivant, la bonne se présenta, tout essoufflée, en disant:

--Oh! madame, il n'y a personne, je vous le jure.

Il n'y a que moi et Zéphyrin qui ratisse.... Laissez-la venir. Vous ne pouvez pas vous imaginer comme on est bien. Venez un peu, rien qu'un peu, pour voir.

Et elle était si convaincue, qu'Hélène céda. Elle enveloppa Jeanne dans un châle et dit à Rosalie de prendre une grosse couverture. L'enfant, ravie, d'un ravissement muet que témoignaient seuls ses grands yeux brillants, voulut descendre l'escalier sans être aidée, pour montrer sa force. Derrière elle, sa mère avançait les bras, prête à la soutenir. En bas, lorsqu'elles mirent les pieds dans le jardin, toutes deux poussèrent un cri. Elles ne le reconnaissaient pas, tant ce fourré impénétrable ressemblait peu au coin propre et bourgeois qu'elles avaient vu au printemps.

--Quand je vous le disais! répétait Rosalie triomphante.

Les massifs s'étaient élargis, changeant les allées en étroits sentiers, dessinant tout un labyrinthe où les jupes s'accrochaient au passage. On aurait cru l'enfoncement lointain d'une forêt, sous la voûte des feuillages qui laissait tomber une lumière verte, d'une douceur et d'un mystère charmants. Hélène cherchait l'orme au pied duquel elle s'était assise en avril.

--Mais, dit-elle, je ne veux pas qu'elle reste là. L'ombre est trop fraîche.

--Attendez donc, reprit la bonne. Vous allez voir.

En trois pas, on traversait la forêt. Et là, au milieu du trou de verdure, sur la pelouse, on trouvait le soleil, un large rayon d'or qui tombait, tiède et silencieux, comme dans une clairière. En levant la tête, on ne voyait que des branches, se détachant sur la nappe bleue du ciel, avec une légèreté de guipure. Les roses thé du grand rosier, un peu fanées par la chaleur, donnaient sur leurs tiges. Dans les corbeilles, des marguerites rouges et blanches, d'un ton ancien, dessinaient des bouts de vieilles tapisseries.

--Vous allez voir, répétait Rosalie, laissez-moi faire. C'est moi qui vais l'arranger.

Elle venait de plier et d'étaler la couverture au bord d'une allée, à l'endroit où l'ombre finissait. Puis, elle fit asseoir Jeanne, les épaules couvertes de son châle, en lui disant d'allonger ses petites jambes. De cette façon, l'enfant avait la tête à l'ombre et les pieds au soleil.

--Tu es bien, ma chérie? demanda Hélène.

--Oh! oui, répondit-elle. Tu vois, je n'ai pas froid. On dirait que je me chauffe à un grand feu.... Oh! comme on respire, comme c'est bon! Alors, Hélène, qui regardait d'un air inquiet les volets fermés de l'hôtel, dit qu'elle remontait un instant. Et elle adressa toutes sortes de recommandations à Rosalie: elle veillerait bien au soleil, elle ne laisserait pas Jeanne là plus d'une demi-heure, elle ne la quitterait pas du regard.

--N'aie donc pas peur, maman s'écria la petite, qui riait. Il ne passe point de voitures, ici.

Quand elle fut seule, elle prit des poignées de graviers, à côté d'elle, jouant à les faire tomber en pluie, d'une main dans l'autre. Cependant, Zéphyrin ratissait. Lorsqu'il avait vu madame et mademoiselle, il s'était hâté de remettre sa capote, pendue à une branche; et il restait debout, ne ratissant plus, par respect. Durant toute la maladie de Jeanne, il était venu à son habitude chaque dimanche; mais il se glissait dans la cuisine avec tant de précautions, qu'Hélène n'aurait jamais soupçonné sa présence, si Rosalie, chaque fois, n'avait demandé des nouvelles de sa part, en ajoutant qu'il partageait le chagrin de la maison.

Oh! il sa faisait aux belles manières, comme elle le disait; il se décrassait joliment à Paris. Aussi, appuyé sur son râteau, adressait-il à Jeanne un branlement de tête sympathique. Lorsqu'elle l'aperçut, elle sourit.

--J'ai été bien malade, dit-elle.

--Je sais, Mademoiselle, répondit-il en mettant une main sur son coeur.

Puis, il voulut trouver quelque chose de gentil, une plaisanterie qui égayât la situation. Et il ajouta:

--Votre santé s'est reposée, voyez-vous. Maintenant, ça va ronfler.

Jeanne avait repris une poignée de cailloux. Alors, content de lui, riant d'un rire silencieux qui lui fendait la bouche d'une oreille à l'autre, il se remit à ratisser, de toute la force de ses bras. Le râteau, sur le gravier, avait un bruit régulier et strident. Au bout de quelques minutes, Rosalie, qui voyait la petite absorbée dans son jeu, heureuse et bien tranquille, s'éloigna d'elle pas à pas, comme attirée par le grincement du râteau. Zéphyrin était de l'autre côté de la pelouse, en plein soleil.

--Tu sues comme un boeuf, murmura-t-elle. Ôte donc ta capote. Mademoiselle ne sera pas offensée, va!

Il retira sa capote et la pendit de nouveau à une branche. Son pantalon rouge, dont une courroie serrait la ceinture, lui montait très-haut, tandis que sa chemise de grosse toile bise, tenue au cou par un col de crin, était si raide, qu'elle bouffait et l'arrondissait encore. Il retroussa ses manches en se dandinant, histoire de montrer une fois de plus à Rosalie deux coeurs enflammés qu'il s'était fait tatouer au régiment, avec cette devise: _Pour toujours_.

--Es-tu allé à la messe, ce matin? demanda Rosalie qui lui faisait subir tous les dimanches cet interrogatoire.

--A la messe...., à la messe...., répéta-t-il en ricanant.

Ses deux oreilles rouges s'écartaient de sa tête tondue très-ras, et toute sa petite personne ronde exprimait un air profondément goguenard.

--Sans doute que j'y suis allé, à la messe, finit-il par dire.

--Tu mens! reprit violemment Rosalie. Je vois bien que tu mens, ton nez remue!... Ah! Zéphyrin, tu te perds, tu n'as seulement plus de religion.... Méfie-toi!

Pour toute réponse, d'un geste galant, il voulut la prendre à la taille. Mais elle parut scandalisée, elle cria:

--Je te fais remettre ta capote, si tu n'es pas convenable!... Tu n'as pas honte! Voila mademoiselle qui te regarde.