Part 4
--Oh! je sais bien ce que vous pensez! Il y a toujours dans votre pitié un peu de malice. Et certes, je ne connais rien des miens, des plus proches. Ce que je sais de notre famille, je l’ai appris de la vieille histoire de mon pays, et que m’importe aujourd’hui ces doges et ces dogaresses? Je me moque d’eux. Ils ne peuvent me faire aucun mal. M’estimez-vous, sans rire, capable de la même vanité nobiliaire que Mme de La Framette, ou le petit Clerjan, dont nous nous sommes amusés hier? Il est d’autres pauvres filles comme moi, par le monde, qui sentent sur leurs épaules un poids aussi lourd, bien qu’elles ne soient titrées ni nobles: le scrupule, l’intégrité, la vertu roide et domestique d’aïeules et de bisaïeules, d’une lignée de femmes irréprochables, obscures, tenaces dans le bien, à la fois sages et ingénues, toujours prêtes à l’oubli de soi, au renoncement, au sacrifice, enragées à se sacrifier. Me sacrifier à quoi? disais-je. Elles étaient pieuses, sans doute, craignaient Dieu, l’enfer, le péché, croyaient aux Anges, résistaient aux tentations, les ont vaincues. Elles ont emporté leur piété, ne m’ont laissé que leur sagesse. Que puis-je faire de leur sagesse? Elle découronne ma vie. Je n’ai jamais été tentée. Ce qu’elles appelaient folie rebute encore mes sens et ma raison. Leur dépendance était consentie, la mienne est absurde, tyrannique, intolérable. J’ai cédé une fois, je me suis donnée, non par amour, ni curiosité, encore moins par vice, seulement pour franchir ce cercle magique, rompre avec elles, me retrouver enfin, au fond de l’humiliation, du dégoût, de la honte, avoir à rougir devant quelqu’un. Mais comment ai-je pu espérer d’anéantir un orgueil dont les racines ne sont pas en moi? Même le regard de mon père ne me faisait pas baisser les yeux. Je sentais trop bien que s’il eût pu lire dans mon cœur ma déception, ma fureur, il m’eût reconnue sienne à ma manière de soutenir un tel défi.
Elle tourna vers lui sa bouche frémissante, et dit d’une voix comme étrangère.
--Mais votre pardon, à vous, Jacques, votre pardon m’a humiliée.
Il la reçut dans ses bras; il sentit un court instant sur les siennes ses lèvres froides et il osait à peine presser de la main le petit corps tiède et tremblant. Déjà elle était debout à ses côtés.
--Ce n’est pas moi, c’est toi, fit-elle, qui auras raison de mon âme... Une âme, vois-tu, c’est un grand mot, ça n’est pas si terrible qu’on le suppose. Ne fais pas ces yeux sévères! Es-tu si superstitieux, mon amour?
Elle lui échappa en riant.
--Je vous attendrai demain à Louciennes, demain matin... Et je n’emporterai rien d’ici, vous savez? rien de rien, non... les cheveux tondus des Suppliantes, et les mains nues.
Par une longue déchirure à l’ouest, le ciel parut, d’un bleu pâle, et les flancs épars des nuages s’allumèrent tous à la fois. La dernière palpitation de l’astre errant brilla soudain aux mille facettes de la pluie.
TABLE
Une Nuit 1 Dialogue d’Ombres 49