Une Maladie Morale: Le mal du siècle
ici. Poète et prosateur, quelques-unes même de ses œuvres en prose
ont reçu la qualification de poëmes, et peut-être, en effet, pour être des vers excellents, ne leur manque-t-il que la rime. L'un de ces poëmes doit attirer notre attention, ainsi que quelques productions plus intimes du même auteur. Je les comparerai ensuite à certains écrits d'une autre plume qui ne peuvent en être séparés. Je veux parler de Maurice de Guérin, et de sa sœur Eugénie.
Maurice était né dans une famille où la pauvreté et le malheur semblaient héréditaires. «Retiré à la campagne avec ma famille, a-t-il dit, mon enfance fut solitaire. Je ne connus jamais ces jeux ni cette joie qui accompagnent nos premières années.» Ses plaisirs, il les trouvait dans la rêverie et la contemplation de la nature: il était atteint d'une tristesse secrète, sa santé d'ailleurs était débile, et il y avait en lui, a dit M. de Pontmartin, «une disposition maladive où les souffrances du corps réagissaient sur les résolutions de l'âme.»
A Paris, il tenta la carrière des lettres et celle de l'enseignement. Le succès ne vint pas. Il se maria, et parut un instant devoir être heureux, mais la phthisie qui le minait l'emporta à moins de vingt-neuf ans. Il mourut le 17 juillet 1839.
Son écrit le plus connu est un morceau de prose poétique auquel il a donné pour titre _le Centaure_. C'est le récit des impressions d'un de ces êtres fabuleux, depuis sa naissance dans la profondeur d'une caverne, jusqu'à sa vieillesse qui approche de son dernier terme. _Macarée_ dépeint les progrès de son développement, la vigueur de sa jeunesse, ses courses enivrantes à travers les montagnes ou les vallées, les rochers ou les fleuves, soit sous les feux du jour, soit à la clarté des étoiles, «l'inconstance sauvage et aveugle qui dispose de ses pas,» son mépris pour cet être inférieur, l'homme, qu'il rencontre en parcourant la nature, les entretiens qu'il eut dans sa jeunesse avec le vieux centaure Chiron; enfin il annonce sa fin en ces mots: «Je reconnais que je me réduis et me perds rapidement comme une neige flottant sur les eaux, et que prochainement j'irai me mêler aux fleuves qui coulent dans le vaste sein de la terre.»
Sainte-Beuve n'a pas hésité à rattacher à l'école mélancolique cette œuvre originale et puissante dans sa brièveté. «Guérin, sous forme de _Centaure_, dit-il, a fait là son _René_ et raconté sa propre histoire, sa source réelle d'impressions, en la projetant dans les horizons fabuleux. Il a fait son _René_, son _Werther_, sans y mêler d'égoïsme, et en se métamorphosant tout entier dans une personnification qui reste idéale, même dans ce qu'elle a de monstrueux: il n'a pris la croupe du Centaure que pour qu'elle pût le porter plus vite et plus loin.» Il y a en effet, dans ce personnage solitaire, dans ce sage adonné au culte de la nature, comme une allégorie discrète des sentiments et des goûts que nourrissait l'auteur de cette fiction.
Mais pour mieux connaître Maurice de Guérin, il faut le chercher dans les lettres où il se montrait tel qu'il était, sans étude et sans apprêt, et dans le journal où il s'épanchait dans toute la sincérité de son âme, enfin dans le souvenir de ceux qui l'aimaient. On y trouve à chaque pas un triste contraste: personne plus que Maurice n'a eu le désir d'être heureux, personne ne l'a moins été. On dirait qu'il cherche à s'assimiler tout ce qui dans l'univers peut contenir une jouissance. La vie et ses manifestations diverses sont «le Dieu de son imagination, le tyran qui le fascine et l'attire.» Eh bien! ce bonheur dont il se forme une si vive idée, il ne peut le trouver en lui-même, et sans cesse il se plaint de l'indigence de son esprit, de la misère de son cœur.
L'esprit, ai-je dit. De ce côté, il voit en lui, «un vice organique, un délabrement irréparable»; son élément «craintif, inquiet, analytique» ne le laisse jamais en repos. «J'avance bien lentement du côté de l'intelligence; j'ai le pressentiment de mille choses, mais c'est plutôt un tourment qu'un progrès (_Journal_, 13 mars 1833).» Ailleurs:--«je sais bien que je suis une pauvre créature qui ai peu d'esprit.--Oh! que c'est bien dit, mon cher Bernardin! comme tu as bien rendu le sentiment d'une âme qu'on s'efforce d'élever au-dessus de sa sphère, et qui pénétrée de son impuissance s'écrie: Je sais bien que je suis une pauvre créature! comme tu fais dire à Virginie. Il y a bien longtemps que je me répète ces paroles. C'est le résumé de tous mes travaux, de toute ma vie» (_Journal_, 23 juin 1834). L'année suivante, mêmes gémissements: «Je m'échappe à moi-même; un trouble funeste bouleverse ma tête; elle bat la campagne à travers je ne sais quelles imaginations.» (_Journal_, 27 mars 1835). Enfin, encore une année après, on peut constater la marche ininterrompue du mal dont il se plaint: «Le mal-être d'abord assez resserré a gagné rapidement; ma tête se dessèche. Comme un arbre qui se couronne, je sens, lorsque le vent souffle, qu'il passe dans mon faîte à travers bien des branches dépéries.» Ainsi son intelligence est pour lui la source de tourments qui se renouvellent et se diversifient à l'infini, tourments vagues, souvent indéfinissables, mais à coup sûr, cruels. Il en est de même de son cœur.
Par une funeste infirmité, déjà souvent observée dans le cours de ce travail, il ne sait pas saisir le bonheur qui s'offre à lui, il ne jouit que par l'imagination. «La présence du bonheur me trouble et je souffre même d'un certain froid que je ressens; mais je n'ai pas fait deux pas au dehors que l'imagination me prend; un regret infini, une ivresse de souvenir, des récapitulations qui exaltent tout le passé, et qui sont plus riches que la présence même du bonheur; enfin ce qui est, à ce qu'il semble, une loi de ma nature, toutes choses mieux ressenties que senties.»
La vie de son cœur ne s'accuse que par des souffrances sans cause apparente. Il est atteint d'un »ennui profond.» Il écrit le 1er Mai 1833: «Je suis plus triste qu'en hiver. Par ces jours-là, se révèle au fond de mon âme, dans la partie la plus intime, la plus profonde de la substance, une sorte de désespoir, tout à fait étrange; c'est comme le délaissement et les ténèbres hors de Dieu».
Quelques semaines après, il paraît devenu étranger aux influences du dehors, mais son bonheur n'y a rien gagné; il consigne cette note, le 17 juillet: »J'écris sur le déclin d'une belle journée.... mais ce beau soleil, qui me fait ordinairement tant de bien, a passé sur moi comme sur un astre éteint; il m'a laissé comme il m'a trouvé, froid, glacé, insensible à toute impression extérieure, et souffrant, dans le peu de moi qui vit encore, des épreuves stériles et misérables. Ma vie intérieure dépérit chaque jour, je m'enfonce je ne sais dans quel abîme, et je dois être arrivé déjà à une grande profondeur, car la lumière ne m'arrive presque plus et je sens le froid qui me gagne.» Il y a çà et là, dans son manuscrit, des mots qui pénètrent d'effroi et de pitié pour cette nature malheureuse: «18 mai 1834. Ma misère intérieure gagne, je n'ose plus regarder au dedans de moi.»--«26 août. Je deviens comme un homme infirme et perclus de tous ses sens, solitaire et excommunié de la nature.» Je citerai encore les lignes qu'il traçait, le 22 juin 1835, et qui décrivaient bien son obscur martyre: «Ce qui me fait, dans des moments, désespérer de moi, c'est l'intensité de mes souffrances pour de petits sujets, et l'emploi toujours malentendu et aveugle de mes forces morales. J'use quelquefois à rouler des grains de sable, une énergie propre à pousser un rocher jusqu'au sommet des montagnes. Je supporterais mieux des fardeaux énormes que cette poussière légère et presque impalpable, qui s'attache à moi. Je péris chaque jour secrètement; ma vie s'échappe par des piqûres invisibles.» Après cette date, le manuscrit s'arrête, mais l'angoisse continue. En avril 1838, sa femme écrit: «Maurice est triste, il a un fond de tristesse que je cherche à dissiper; je la lis dans ses yeux.» Et sa sœur ajoute ce commentaire navrant: «Mon pauvre ami, qu'as-tu donc, si ce n'est pas la fièvre qui t'accable? Il me semble voir en toi je ne sais quoi qui t'empoisonne, te maigrit, te tuera, si Dieu ne t'en délivre. J'ai de tristes pressentiments.» Ces pressentiments n'étaient point trompeurs. L'heure suprême avait sonné; heure des larmes pour la famille, pour le patient heure de la délivrance.
Dans un article de la _Revue des deux Mondes_ du 15 mai 1840, Mme Sand, qui a été la première à rendre justice au jeune talent qui venait de s'éteindre, ignoré du public et de lui-même, définissait ainsi Maurice de Guérin: «C'était une de ces âmes froissées par la réalité commune, tendrement éprises du beau et du vrai, douloureusement indignées contre leur propre insuffisance à la découvrir, vouées, en un mot, à ces mystérieuses souffrances dont René, Obermann et Werther, offrent sous des faces différentes, le résumé poétique. Les quinze lettres de M. de Guérin que nous avons entre les mains (on ne connaissait pas alors la plus grande partie de ses écrits intimes), sont une monodie non moins touchante et non moins belle, que les plus beaux poëmes psychologiques destinés et livrés à la publicité.» Il est certain, en effet, que par son besoin de s'analyser sans cesse, par sa facilité à gémir sur lui-même, Guérin présente une analogie frappante avec les grands mélancoliques dont on vient de rappeler les noms, par-dessus tout avec Obermann. Comme Obermann, il se défie de ses propres forces, il éprouve un secret ennui, et il s'épuise dans des efforts inutiles pour vaincre son imagination, et pour arriver à vivre d'une vie pleine et vraie. Mme Sand a bien indiqué ce caractère de l'écrivain qu'elle étudiait, mais son jugement est plus contestable, quand elle revendique Guérin, comme l'un des partisans des dangereuses doctrines dont la maladie du siècle est souvent complice; quand elle le représente comme un sceptique, comme un poète Byronien. La sœur de Maurice a protesté contre cette partie du portrait; et l'on doit reconnaître que Guérin, par la moralité élevée de son œuvre, mérite d'être distingué de l'école dont il est à d'autres égards le disciple. Ce n'est pas le scepticisme que je lis dans ses écrits intimes, c'est plutôt le mysticisme; il pousse le désir de la perfection jusqu'au scrupule. Il était chrétien; il est resté tel, malgré quelques défaillances provenant du trouble jeté dans son esprit par la défection de Lamennais, dont il avait été l'élève; seulement sa religion était inquiète et tourmentée. Nous connaissons Maurice de Guérin. C'est déjà connaître sa sœur Eugénie.
Ne serait-ce qu'à cause de l'affection qu'elle avait vouée à son frère, on pourrait dire que Mlle Eugénie de Guérin ne formait avec lui qu'une seule âme. C'est pour son frère qu'elle écrit son journal, elle veut qu'à son retour, en lisant ce manuscrit, il puisse reconstituer la douce vie de famille écoulée sans lui. Je ne pense pas qu'on puisse imaginer une union de sentiments plus parfaite; mais aussi, rarement a-t-on vu plus d'affinités morales qu'entre ce frère et cette sœur.
Eugénie de Guérin avait passé comme Maurice dans la maison paternelle une enfance solitaire; comme Maurice, elle aspire à un idéal élevé, accuse la prétendue pauvreté de son esprit, le vide de sa vie intérieure, l'ennui qui l'atteint; enfin n'est soutenue que par le sentiment religieux. En maint endroit, on pourrait rapprocher le _Journal_ d'Eugénie de celui de Maurice; on trouverait dans l'un et l'autre les mêmes impressions intimes, et on les trouverait presque aux mêmes dates.
Je ne vais pas jusqu'à prétendre que les deux manuscrits pourraient être confondus, et indifféremment attribués à la sœur ou au frère; la femme ici ne perd pas son caractère propre. Au milieu de sa mélancolie, elle conserve son charme et sa grâce. D'un autre côté, je ne dois pas omettre de remarquer que chez elle la religion est plus nette, plus pratique que chez Maurice de Guérin, que par ce côté encore, sa tristesse est moins pesante. Mais, répétons-le, cette âme traverse les mêmes angoisses, se plaint des mêmes sécheresses et s'use dans les mêmes souffrances que nous venons d'étudier. On en suit l'histoire jour par jour:
«13 avril 1835: Il y a de ces moments de défaillance où l'âme se retire de toutes ses affections, et se replie sur elle-même comme bien fatiguée. Cette fatigue sans travail, qu'est-ce autre chose que faiblesse. Il la faut surmonter».--«22 mai 1835: L'ennui est le fond et le centre de mon âme aujourd'hui...»--19 juin 1835: Ma tête est vide à présent; il y a de ces moments où je me trouve à sec, où mon esprit tarit comme une source, puis il recoule.»--«1837: (sans autre date): Je souffrais, je souffre encore, mais ce n'est qu'un reste, un malaise qui va finir; même je ne sais pas ce que c'est ni ce que j'ai de malade: ce n'est ni tête, ni estomac, ni poitrine, rien du corps; c'est dans l'âme, pauvre âme malade!»--«1er février 1838: jour nébuleux, sombre, triste, au dehors et au dedans.»--«27 mai 1838: Ce n'est pas facile de bien faire, d'atteindre le beau, si haut, si loin de notre pauvre esprit; on sent que c'est fait pour nous, que nous avons été là, que cette grandeur était la nôtre et que nous ne sommes plus que les nains de l'intelligence; chute, chute qui se retrouve partout!»
Pour calmer ces agitations de son esprit, Eugénie de Guérin cherche à s'endormir dans des habitudes régulières, monotones même s'il le faut. Elle écrit le 13 mai 1839: «Si je pouvais croire au bonheur, a dit M. de Chateaubriand, je le chercherais dans l'habitude, l'uniforme habitude qui lie le jour au jour, et rend presque insensible la transition d'une heure à l'autre, d'une chose à une autre chose; il y a repos dans cette vie mesurée, dans cet arrangement que s'imposent les religieux... Il n'attendent pas, ou ils savent ce qu'ils attendent ces hommes d'habitude; et voilà l'inquiétude, l'agitation, le chercher de moins pour ces âmes. J'en conclus qu'il est bon de savoir ce que l'on veut faire...» Ici jetons un regard en arrière. Nous l'avons vu, non seulement Chateaubriand, mais encore Jean-Jacques Rousseau et Senancour, ont vanté le pouvoir salutaire de l'habitude, les ressources qu'on y trouve contre les tourments de l'âme; et voilà qu'à trente ans d'intervalle une jeune femme solitaire vient ajouter à ces autorités son témoignage modeste mais précieux!
Mais, quand elle écrivait ces lignes, le mal dont souffrait Eugénie de Guérin n'était déjà plus guérissable. La mort de son frère ne tarda pas à venir lui porter le dernier coup, et elle disait, le 2 mai 1840: «Je n'ai plus d'intérêt à rien raconter, ni moi ni autre chose. Tout meurt; je meurs à tout. Je meurs d'une lente agonie morale, état d'indicible souffrance.»
L'agonie de l'âme, plus cruelle que celle du corps, tel est l'état qu'ont éprouvé Maurice et Eugénie de Guérin. Intelligences d'élite, nobles cœurs, ils n'ont goûté dans leur plénitude aucune jouissance. Une tristesse secrète s'étendait comme un voile funèbre sur toute leur existence. On eût dit qu'en eux avait été brisé de bonne heure le ressort qui met en mouvement toutes les forces de l'âme, et que ces organisations délicates manquaient du principe même de la vie.
A voir se reproduire, chez deux êtres, issus de la même source, un phénomène identique, on ne peut s'empêcher de penser que ce phénomène a précisément pour cause leur commune origine. Les influences transmises avec le sang sont peut-être, en effet, la meilleure explication des troubles dont ils ont souffert tous deux. Ajoutons-y les impressions d'une enfance austère, et nous aurons toutes les raisons d'une tristesse qui présente un caractère respectable. Il faut remonter assez loin dans cette étude, pour trouver d'aussi parfaits exemples de détachement et de modestie. Ces douces images reposent de tant de figures dans lesquelles se dissimulent mal l'amour-propre et la préoccupation de l'effet, mais il est temps de nous en séparer afin de reprendre et d'achever, quelles qu'en puissent être les fâcheuses rencontres, la série de documents que nous avons encore à parcourir.
V
Georges Sand.
Quittons le domaine mixte où la poésie s'associe avec la prose; le roman seul doit nous occuper en ce moment, et nous devons l'envisager tout d'abord dans son plus glorieux représentant. Je n'entends pas faire ici de Mme Georges Sand une étude complète. Parler de toutes les phases que son existence a parcourues, de toutes les influences que son esprit a subies, de toutes les transformations qui se sont accomplies dans son être moral, c'est une tâche considérable et qui dépasse beaucoup les bornes de ce travail. Je dois me renfermer dans la période de sa vie où elle a suivi le mouvement imprimé par l'école mélancolique. Cette période atteint, vers 1833, son point culminant; c'est là surtout que je l'observerai. Mais il est nécessaire de remonter tout d'abord à son point de départ.
Dans un ouvrage sur le roman contemporain, M. Nettement a dit avec esprit, en rappelant que Georges Sand appartenait à une famille romanesque, qu'au milieu de ces romans qui s'agitaient autour d'elle, elle était le plus chimérique et le plus passionné de tous. Placée dans un couvent à Paris, de 1817 à 1820, son premier rêve fut de se croire appelée à la vie monastique; et elle se trouva plus tard une vocation pour l'existence pastorale et solitaire. A Nohant, elle lut, outre Byron et Shakespeare, dont elle devint dès lors l'admiratrice, deux écrivains qui exercèrent sur elle une influence plus profonde encore, Chateaubriand et Jean-Jacques Rousseau. Tout le monde sait que par le style elle procède de ces deux grands modèles; le second surtout lui a inspiré un culte qu'elle n'a jamais cherché à nier; et bien longtemps après la date à laquelle je me place en ce moment, elle a déclaré qu'elle lui était restée fidèle, «fidèle, ajoutait-elle, comme au père qui m'a engendré, car s'il ne m'a pas légué son génie, il m'a transmis, comme à tous les artistes de mon temps, l'amour de la nature, l'enthousiasme du vrai, le mépris de la vie factice, et le dégoût des vanités du monde.» Mme Sand, ou plutôt Aurore Dupin, était dès lors préoccupée des plus hautes questions. «Ce qui m'absorbait à Nohant, comme au couvent, a-t-elle dit, c'était la recherche anxieuse ou mélancolique, mais assidue, des rapports qui doivent exister entre l'âme individuelle et cette âme universelle que nous appelons Dieu.» Recherche mélancolique ou même anxieuse, dit Mme Sand, et, en effet, cette recherche avait ses chances et ses fortunes diverses, car entre des phases de satisfaction et de sérénité pour la raison, il y avait «des intervalles de doute désespéré.» D'un autre côté, le milieu dans lequel vivait Mme Sand lui semblait si peu gai, la sévérité dont elle se sentait entourée de la part des bourgeois de la Châtre, et qu'elle bravait d'ailleurs, était si dure, «son existence domestique était si morne et si endolorie, son corps si irrité par une lutte continuelle contre l'accablement», qu'elle en arriva à être fatiguée de la vie et tentée de s'en débarrasser.
L'_Histoire de sa vie_ dont nous tirons ces détails nous apprend que, pour réaliser ce sombre dessein, c'était l'eau surtout qui l'attirait. Elle se promenait au bord de la rivière, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé un endroit à sa convenance. Là, elle se demandait si le moment était venu de disparaître. Un jour, traversant un gué, elle lança son cheval vers la partie la plus profonde et la plus dangereuse. Heureusement l'animal la ramena vers la rive, et la jeune fille en qui cet incident réveilla l'instinct de la conservation se trouva guérie de ses velléités de suicide.
Tels furent les débuts de cet esprit bizarre. Passion de la solitude et de la rêverie, tendances à la fois mystiques et sceptiques, attrait momentané vers la mort volontaire, presque tous les principaux traits de la maladie du siècle se reconnaissent alors en elle. Son mariage en 1822, la nouvelle vie qui en résulte pour elle jusqu'en 1831, son arrivée à Paris à ce moment, ses efforts pour se créer par sa plume l'indépendance, toutes ces circonstances qui changeaient profondément son existence et la mettaient en contact journalier avec le monde, ont-elles modifié ses premiers sentiments? On trouve la preuve du contraire dans quelques-unes de ses plus anciennes créations.
Qu'est-ce, en effet, qu'_Indiana_ (1832)? Une femme qui aspire, dans une attente fiévreuse, ennuyée et désespérée, à l'amour qui doit ranimer sa vie. Georges Sand a nié qu'_Indiana_ fût son portrait; elle a, d'ailleurs, prétendu qu'elle ne s'était jamais mise en scène sous des traits féminins. Mais j'ai peine à croire que l'idée des soucis d'Indiana n'ait pas été suggérée à l'écrivain par une disposition quelque peu analogue qu'il trouvait en lui-même. Au surplus, si Mme Sand ne s'est jamais peinte dans le costume de son sexe, il faut la chercher, dans ses œuvres comme dans sa vie réelle, sous des vêtements virils; et alors n'est-ce pas elle que, dans le roman de _Valentine_ (1832), on doit voir sous les traits d'un jeune étudiant, né ennuyé, rempli d'aspirations vagues, de désirs d'indépendance, de haine et de mépris pour les conventions sociales et les situations vulgaires? Mais un ouvrage plus éclatant vient jeter une pleine lumière sur ce qu'était Mme Sand en 1833. Je veux parler du roman de _Lélia_ qui parut en cette année. Quoi qu'elle ait pu dire, ici il est impossible de ne pas la reconnaître.
Quel est, tout d'abord, le sujet de _Lélia_? Dans l'intention de Mme Sand les personnages de ce roman «représentent chacun une fraction de l'intelligence philosophique du XVIIIe siècle: Pulchérie, l'épicuréisme, héritier des sophismes du siècle dernier; Sténio, l'enthousiasme et la faiblesse d'un temps où l'intelligence monte très haut, entraînée par l'imagination, et tombe très bas, écrasée par une réalité sans poésie et sans grandeur; Magnus, les débris d'un clergé corrompu et abruti, et ainsi des autres. Quant à Lélia, je dois avouer, dit-elle, que cette figure m'est apparue au travers d'une fiction plus saisissante que celles qui l'entourent. Je me souviens de m'être complu à en faire la personnification encore plus que l'avocat du spiritualisme de ces temps-ci; spiritualisme qui n'est plus chez l'homme à l'état de vertu, puisqu'il a cessé de croire au dogme qui le lui prescrivait, mais qui reste et restera à jamais, chez les nations éclairées, à l'état de besoin et d'aspiration sublimes, puisqu'il est l'essence même des intelligences élevées.» Et elle ajoute, que ces aspirations sont accompagnées de souffrance, et, après avoir parcouru les œuvres, «sceptiquement religieuses ou religieusement sceptiques, expression puissante et sublime de l'effroi, de l'ennui, et de la douleur dont cette génération est frappée» elle s'écrie: «combien sommes-nous qui avons pris la plume pour dire les profondes blessures dont nos âmes sont atteintes, et pour reprocher à l'humanité contemporaine de ne nous avoir pas bâti une arche où nous puissions nous réfugier dans la tempête!--Nous étions tant qu'on ne pouvait pas nous compter. Le doute et le désespoir sont de grandes maladies que la race humaine doit subir pour accomplir ses progrès religieux. Acceptons donc comme une grande leçon les pages sublimes où René, Werther, Obermann, Conrad, Manfred, exhalent leur profonde amertume avec le sang de leur cœur; elles ont été trempées de leurs larmes brûlantes; elles appartiennent plus encore à l'histoire philosophique du genre humain qu'à ces annales poétiques.»
Ainsi le type qui donne à la pensée de l'auteur sa véritable expression, comme il donne son nom à l'ouvrage, est celui de _Lélia_, et _Lélia_ signifie l'angoisse philosophique, les tourments de la recherche de la vérité, ou plus simplement le doute; non pas le doute raisonnant qui avait été une arme de combat pour le XVIIIe siècle, mais le doute inquiet et maladif. M. G. Planche, dans une étude sur Mme Sand, a traduit _Lélia_ par cette formule: «l'incrédulité du cœur née de l'amour trompé.» Il me semble qu'il a négligé le côté dominant de la physionomie de _Lélia_ pour s'attacher à un détail secondaire. Le grand mal de _Lélia_ c'est l'incrédulité de l'esprit, l'impuissance de la raison, et la disproportion cruelle qui dans la recherche de la vérité existe entre la violence de nos efforts et la pauvreté de leurs résultats.
Pour exprimer cette infirmité, Mme Sand trouve d'éloquents accents et des formes remarquablement variées. Par exemple, à Sténio qui lui demande l'explication de son attitude à la fois hautaine et pieuse dans une église, elle répond: «Que t'importe cela, jeune poète? pourquoi veux-tu savoir qui je suis et d'où je viens? je suis née comme toi, dans la vallée des larmes, et tous les malheureux qui rampent sur la terre sont mes frères..... tous deux condamnés à souffrir, tous deux faibles, incomplets, blessés par toutes nos jouissances, toujours inquiets, avides d'un bonheur sans nom toujours hors de nous, voilà notre destinée commune.»
Une autre fois, comme Sténio cherche à la consoler: «Eh bien! s'écrie-t-elle, je souffre mortellement à l'heure qu'il est; la colère fermente dans mon sein. Voulez-vous blasphémer pour moi? cela me soulagera peut-être? Voulez-vous, jeune homme pur et pieux, vous plonger dans le scepticisme jusqu'au cou et rouler dans l'abîme où j'expire? je souffre et je n'ai pas de force pour crier. Allons, blasphémez pour moi! Eh bien! vous pleurez! vous pouvez pleurer vous! heureux! heureux cent fois ceux qui pleurent! mes yeux sont plus secs que les déserts de sable où la rosée ne tombe jamais, et mon cœur est plus sec que mes yeux.»
Du reste, si elle souffre surtout par l'intelligence, elle n'est guère, j'en conviens, plus heureuse par le cœur. Elle ne trouve pas de ce côté la pleine vie qui lui manque de l'autre. Les créatures lui paraissent trop chétives pour son immense besoin d'amour; elle ne veut pas s'exposer à d'amères désillusions. Cependant elle regrette de sentir «son cœur moins ardent que son cerveau, ses espérances plus faibles que ses rêves, et comme elle a dit: «heureux ceux qui pleurent,» elle s'écrie aussi: «heureux ceux qui peuvent aimer!»
Sans m'étendre sur les événements un peu incohérents que renferme le roman, je dois rappeler deux phases de la vie de Lélia, qui, sous deux formes différentes, la montrent aux prises avec la solitude. Nous avons maintes fois remarqué le rôle important que la solitude joue dans la maladie du siècle. Pour ne citer, à cet égard, que le plus mémorable exemple qui se soit produit depuis Jean-Jacques Rousseau, on sait que son Senancour a pratiqué la vie du solitaire et l'a décrite dans deux ouvrages. Le moins considérable des deux, le roman d'_Isabelle_, offre même ce caractère spécial de ressemblance avec celui de _Lélia_, que dans l'un et l'autre il s'agit de femmes, de jeunes femmes, se vouant à la solitude par un sentiment étranger à la vocation religieuse. Les deux romans ayant paru dans la même année, je ne saurais dire si l'un d'eux a eu cependant assez d'avance sur l'autre, pour que la première publication ait pu inspirer la seconde. A défaut d'indice contraire, j'incline à penser que Senancour, qui avait déjà profité de _René_ en donnant _Obermann_, a tiré aussi, dans la création d'_Isabelle_, quelque parti de _Lélia_. Quoiqu'il en soit, le roman d'Isabelle, comme les differents ouvrages sur le même sujet que nous avons rencontrés, tendent à démontrer le danger de la solitude, surtout pour les imaginations portées à la tristesse et à la rêverie. La même leçon résulte encore de certains développements de Lélia.
Dans une première retraite, Lélia perd le sommeil; elle n'a de repos que dans des rêveries qui épuisent son imagination, et qui lui font prendre en dégoût la réalité. Seule en présence de la pensée de Dieu, elle se trouble et faiblit. «Dieu, rien que Dieu, dit-elle, c'est trop ou trop peu! Dans l'isolement c'est une pensée trop immense.» Néanmoins, après un retour momentané dans le monde, elle rend sa solitude plus complète encore, en se réfugiant dans un monastère abandonné et y faisant un vœu temporaire de claustration. Le calme suit d'abord cette grande résolution; mais bientôt le doute l'assiège de nouveau. A peine si la contemplation de la nature lui donne parfois quelques courtes joies. Tantôt redoutant l'avenir qui l'attend quand elle rentrera parmi les hommes, tantôt supportant mal d'être éloignée de ses semblables, sa force se consume dans ces alternatives. Après des nuits de douleur aiguë, elle a des jours de morne stupeur, rarement des éclaircies de tranquillité et de raison. Pendant le second hiver de sa séquestration, «sa résignation dégénère en apathie, l'activité des pensées devient le dérèglement;» et elle résume ainsi son état: «Je me débattais alternativement contre l'appréhension de l'idiotisme et celle de la folie.» Sans doute elle aurait trouvé la mort dans les ruines qu'elle habitait, si elle n'en avait été arrachée malgré elle.
Sa seconde retraite est moins sévère. Elle s'enferme dans un couvent au sein d'une communauté entière. Elle a pensé que ce genre de vie avait les avantages sans les inconvénients de l'isolement; et cette opinion est juste sans doute, appliquée à des personnes que la foi soutient dans leur épreuve; mais Lélia qui, à ce moment de sa vie, déclare qu'elle croit en Dieu, et «qu'elle l'aime d'un amour insensé,» n'a cependant pas de lui des notions constantes et sûres. Le Dieu qu'elle aime est un Dieu bien abstrait; c'est tout ce qui n'est pas la réalité visible. Pour devenir religieuse et bientôt abbesse, singulière transformation que ne faisait pas prévoir le début du roman, elle a prononcé des vœux équivoques, et esquivé une véritable profession de foi. Elle a embrassé la religion catholique faute de mieux, et ainsi qu'elle prend soin de le dire, «c'est le cloître et non pas l'Église qui l'a adopté.» Eh bien! dans ce cloître qu'elle a voulu, que devient cette abbesse invraisemblable? elle y pleure ce qu'elle a volontairement sacrifié. «Sachez-le bien, dit-elle, ma vie est un martyre, car si les grandes résolutions enchaînent nos instincts, elles ne les détruisent pas. J'ai résolu de ne pas vivre; je ne cède pas au désir de la vie, mais mon cœur n'en vit pas moins, éternellement jeune, puissant, plein du besoin d'aimer et de l'ardeur de la vie. J'aime, mais je n'aime personne, car l'homme que je pourrais aimer n'est pas né, et il ne naîtra peut-être que plusieurs siècles après ma mort!» Je ne sache pas que les effets de l'isolement sur l'âme, l'exaltation ou la dépression qu'il imprime à ses puissances, les ravages de toutes sortes qu'il y exerce, aient jamais été décrits avec plus d'amertume et de vigueur. L'autorité de Lélia s'ajoute donc à celle des solitaires dont j'ai déjà rappelé la vie et les écrits.
En somme, cette femme extraordinaire finit comme elle a vécu. Chassée du cloître par l'Inquisition, qui avait trouvé en elle, il faut le dire, une victime assez naturelle, elle promène au hasard sa tristesse dans la montagne, et meurt en exhalant avec la vie cette délirante imprécation: «Oh! oui! oui, hélas! le désespoir règne, et la souffrance et la plainte émanent de tous les pores de la création.... Il y a un être malheureux, maudit, un être immense, terrible, et tel que ce monde où nous vivons ne peut le contenir. Cet être invisible est dans tout, et sa voix remplit l'espace d'un éternel sanglot. Quel est-il? d'où vient-il?.... Les hommes t'ont donné mille noms symboliques, moi je t'appelle Désir, moi, Sibylle, mais Sibylle désolée; depuis dix mille ans j'ai crié dans l'infini: Vérité! vérité! depuis dix mille ans l'infini me répond: Désir! désir! O Sibylle désolée! ô muette Pythie, brise donc ta tête aux rochers de ton antre, et mêle ton sang fumant de rage à l'écume de la mer; car tu crois avoir possédé le Verbe tout-puissant, et depuis dix mille ans tu le cherches en vain!»
Tel est le dernier cri de la femme qui, dans la pensée de l'auteur, personnifie «l'excès de douleur produit par l'abus de la pensée.» D'après l'écrivain, Lélia n'a été «que le type commun de la souffrance de toute une génération maladive et faible.» Il y a du vrai, en même temps que de l'exagération dans cette parole, mais c'est surtout en elle-même que Mme Sand a pris l'idée principale de cette composition; c'est surtout en elle qu'elle trouvait et le goût de la rêverie et de la solitude, et cette préoccupation ardente et passionnée des plus graves problèmes.
Dans une lettre écrite de Nohant, le 15 janvier 1854, elle a écrit qu'elle avait composé _Lélia_ «sous le poids d'une souffrance intérieure quasi-mortelle, souffrance toute morale et qui lui créait des angoisses, inexplicables pour les gens qui vivent sans chercher la cause et le but de la vie.» Et elle ajoutait: «Ceux qui liront plus tard l'histoire de ma vie intellectuelle ne s'étonneront plus que le doute ait été pour moi une chose si sérieuse et une crise si terrible.» Et n'était-ce pas aussi d'après ses souvenirs que Mme Sand décrivait une faiblesse qu'elle attribue, non plus à Lélia, mais à un des personnages secondaires du roman, à Sténio?
En effet, Sténio, le poète d'abord pur, plus tard corrompu par les voluptés, Sténio prêche ouvertement le suicide. Il médite longuement le sien, il le justifie par des sophismes: «J'ai accompli ma tâche d'homme, dit-il à Dieu; si tu es un maître vindicatif et colère, la mort ne me sera pas un refuge et je n'échapperai pas, quoi que je fasse, aux expiations de l'autre vie; si tu es juste et bon, tu m'accueilleras dans ton sein et tu me guériras des maux que j'ai soufferts; si tu n'es pas, oh! alors je suis moi-même mon dieu et mon maître, et je peux briser le temple et l'idole.» Il oublie, au milieu de ces différentes hypothèses, que la sévérité de Dieu peut être désarmée par le repentir de l'homme, et que sa bonté peut être découragée par une faute suprême et irréparable de la créature; et sur la foi de son raisonnement imparfait, il se jette dans les eaux d'un lac, au fond duquel il va rencontrer peut-être une terrible réfutation de son système. On le voit, il est permis de penser que pour cet incident de son roman, Mme Sand s'est reportée aux impressions de sa première jeunesse, à cette tentative de suicide que je viens de rappeler et aux raisons qui l'y avaient poussée.
Faut-il toutefois dans les tristesses de _Lélia_ ou de _Sténio_, voir l'expression absolument fidèle et nullement forcée de l'état d'âme de Mme Sand vers 1833? C'est ce qu'un de ses amis, M. Sainte-Beuve lui-même, avait cru naïvement; mais elle ne voulut pas le laisser sous l'empire de cette illusion. «Après avoir écouté _Lélia_, lui écrit-elle en mars 1833, vous m'avez dit une chose qui m'a fait de la peine, vous m'avez dit que vous aviez peur de moi. Chassez cette idée-là, je vous en prie, et ne confondez pas trop l'homme avec la souffrance. C'est la souffrance que vous avez entendue, mais vous savez bien comme, en réalité, l'homme se trouve souvent au-dessous, et par conséquent moins poétique, moins méchant et moins damné que son démon.» Voilà la vérité réduite à ses simples proportions, et je le regrette, du moins pour la considération de Georges Sand. En grossissant son mal aux yeux d'autrui, en forçant sa plainte pour augmenter la pitié, elle a imité ces supercheries de la mendicité qui, pour émouvoir plus sûrement la charité du public, étale devant lui des infirmités simulées, ou invoque des catastrophes imaginaires. C'est un jeu dangereux et cruel, une triste spéculation sur la crédulité et la sympathie de trop faciles lecteurs.
Il est fâcheux aussi d'avoir à reconnaître que ces violents épanchements de verve amère, si funestes d'ordinaire pour autrui, ont souvent pour l'écrivain qui s'y livre d'heureux effets d'apaisement, et qu'au paroxysme de l'exaltation, ils font succéder une période de calme. C'est ce que nous avons vu pour _Gœthe_ après _Werther_; c'est ce qui s'est produit pour Mme Sand après _Lélia_. Sa pensée, soulagée par cette création, est entrée dans une sphère plus sereine. Mais là encore, elle n'a pas été exempte de nombreuses fluctuations.
C'est ainsi qu'au milieu d'une série de charmantes compositions, inspirées par son séjour en Italie, elle donne, en 1834, son roman de _Jacques_, où apparaît de nouveau la théorie et la justification du suicide, dont elle va jusqu'à faire, comme l'a dit M. Poitou dans un livre sur le roman contemporain, un acte sublime et un sacrifice héroïque. C'est ainsi qu'à la même époque, elle nous montre, dans _Sylvia_, une femme orgueilleuse, qui ne croyant personne digne de son amour, se renferme dans une indifférence universelle. Faut-il rapporter à la même inspiration un roman écrit bien plus tard, à une époque qui dépasse la première moitié de ce siècle (1861), et au cours d'une veine nouvelle et abondante de belles et graves productions, le roman de _Valvèdre_? Sans doute, dans ce livre, il y a un personnage, Francis Obernay, qui n'est autre chose qu'un revenant de 1830; et, de plus, Mme de Valvèdre qu'il aime a bien des réminiscences de cette époque. L'un est un poète, et il se décrit ainsi: «J'avais déjà beaucoup lu, et bien que je n'eusse aucune expérience de la vie, j'étais un peu atteint de ce que l'on a nommé la maladie du siècle, l'ennui, le doute, l'orgueil.» L'autre est une femme ennuyée, rêvant un idéal que le monde entier ne lui fournit pas, qu'elle aurait pu, peut-être, en cherchant mieux, trouver tout simplement dans son mari, et qu'elle croit rencontrer en Francis. Entre ces deux êtres, unis par des tendances communes, éclatent des scènes dont la violence rappelle certains traits d'_Adolphe_, d'_Amaury_ ou d'_Octave_, ou des explications désolantes, dans lesquelles leur scepticisme commun, leur mutuelle désillusion, leur égoïsme à deux, leur apparaît sous un jour effrayant. Ces scènes ne les séparent point cependant, et ces deux forçats reprennent une chaîne qui ne sera rompue que par la mort de Mme de Valvèdre. On voit combien ces caractères se rapprochent des types qui nous sont si connus. Mais, remarquons-le, Francis n'est pas le vrai sujet du livre; il est bien inférieur au mari qu'il supplante dans le cœur de sa femme; et rien ne semble plus misérable que cet amant sans autorité sur celle-là même qu'il a entraînée dans sa vie inutile, surtout quand on le compare à Valvèdre, au mari délaissé, mais grand dans son isolement, au savant, à l'homme ferme et digne, à la fois pratique et généreux, que Mme Sand représente comme le modèle achevé de la génération virile et intelligente qui doit diriger notre époque éclairée et industrieuse. C'est dans cette figure, plutôt que dans le caractère usé de Francis, qu'il faut chercher la pensée et les prédilections de Mme Sand dans sa dernière phase.
En matière religieuse surtout Mme Sand arrive dans cette suprême période à une réelle pacification. Quelles qu'aient été les variations de son esprit sur certains points, sur certains systèmes, quoiqu'elle ait embrassé tour à tour des théories bien diverses, non seulement en politique, mais en philosophie, elle s'est attachée de plus en plus à une croyance consolante, qui est devenue le fond solide de sa pensée. «Les formes du passé se sont évanouies pour moi, a-t-elle dit alors, à la lumière de l'étude et de la réflexion; mais la doctrine éternelle des croyants, le Dieu bon, l'âme immortelle et les espérances de l'autre vie, voilà ce qui en moi a résisté à tout examen, à toute discussion, et même à des intervalles de doute désespéré.»--«J'ai besoin d'un Dieu,» disait-elle souvent. Et peu de temps avant sa mort, elle écrivait: «Je sens Dieu, j'aime, je crois.»
Mais ce dernier état de son âme se rapporte à une époque que nous n'avons pas à étudier ici; redisons seulement qu'en 1833, ainsi que dans les années voisines de cette date, Mme Sand, a fait dans le roman, une large place à la maladie du siècle, qu'elle a même eu le tort de l'exagérer; et qu'elle semble avoir pris un dangereux plaisir à raviver, en les retraçant, des douleurs auxquelles on ne doit toucher que si l'on a l'espérance de les adoucir.
VI
Romanciers divers.
GAVARNI.--ULRIC GUTTINGUER.--FRÉDÉRIC SOULIÉ.--EUGÈNE SUE.
Dans la voie où elle s'avançait avec tant d'éclat, Mme Sand ne marchait pas seule. Les romanciers, et Dieu sait s'ils furent nombreux entre 1830 et 1848, s'y précipitaient à l'envi.
Le premier que je rencontre est surtout connu à un titre tout différent. Longtemps on a ignoré que Gavarni eût un autre talent que celui de crayonner les passions, les ridicules ou les vices de son temps. On savait bien que cet artiste cachait sous une apparence frivole un fonds de philosophie morose. Les légendes de ses spirituels dessins contiennent souvent «des mots d'une profondeur qui font frissonner;» mais, en somme, on ne connaissait que l'auteur de brillantes fantaisies, le Gavarni caricaturiste. Il était réservé à M. Sainte-Beuve de découvrir le Gavarni romancier, récompense bien légitime de tant de recherches curieuses. M. Sainte-Beuve n'a pas gardé pour lui cette découverte; il a publié, en 1863, une analyse et des fragments de l'œuvre inédite et même inachevée, sur laquelle il avait mis la main. Or, cette œuvre nous représente précisément une jeune femme du meilleur monde, atteinte de la maladie du siècle.
_Marie***_ est une nature agitée et bizarre; elle se penche sur l'abîme de l'amour coupable, mais elle se cramponne à ses bords; elle analyse tous ses sentiments, elle doute d'elle-même, et détruit par ses exigences, ses raffinements en matière d'idéal, le bonheur auquel la convie celui qui l'aime. Elle parle de «ce besoin d'aimer qui ne peut être effacé par rien.» Elle dit à son amant: «Tout ce qui est grand est triste.» Enfin, elle écrit à Michel: «Je vous aime de toutes les puissances de mon cœur et je ne veux pas de votre amour.» En prenant cette attitude et en tenant ce langage, elle cède à je ne sais quel besoin de tourmenter elle-même et ceux qui l'approchent, de se jouer au milieu du danger, de jouir et de souffrir à la fois. La principale cause de cet état anormal, ce sont, selon l'auteur, les habitudes d'esprit contractées dans la société moderne et la lecture des écrits et surtout des romans de l'époque. «Que n'êtes-vous Marie, lui dit Michel, une pauvre fille habitant quelque mansarde! Vous auriez honorablement travaillé toute la semaine... Vous n'auriez vu que moi en moi, comme je ne chercherais que vous en vous. Et vous ne sauriez pas lire, Marie! heureusement! Vous dites que vous m'aimez, Marie! vous aimez l'amour, l'amour qui se lit dans les livres... Où avez-vous été prendre toute cette tristesse? Vous vous préoccupez des rêves creux de votre héroïne. Ce roman--il ne le nomme pas--est un bien plus mauvais livre que beaucoup d'autres. Son moindre tort est de faire croire à un malheur de plus. Ce livre dispose l'imagination d'une certaine façon, pour la désoler ensuite, selon la fantaisie de l'auteur, grand artiste mais pauvre philosophe! Le monde réel, le présent n'est pas si désenchanté que vous voulez le voir, allez!... Pourquoi se faire un tourment de l'esprit? Pourquoi n'être pas doucement joyeux? Avec les lettres, les sciences, les arts, nous avons encore l'amour, l'amour qui vaut tout cela, cent fois tout cela!»
J'abrège ces conseils dont la moralité glisse sur une pente trop facile, mais qui ont le mérite d'être intelligibles, tandis que la vertu de Marie est faite de contradictions et de nuages. Aussi, entre elle et lui, l'illusion ne tarde pas à se dissiper; Michel reconnaît qu'il ne peut se faire aimer de Marie, et, à une lettre décisive sur ce point, il répond par un dernier adieu: «Je commence à voir clair en nous. Vous me disiez si fermement que j'étais froid et que j'analysais, que parfois je croyais que vous m'aimiez beaucoup et que je vous aimais un peu. Vous m'auriez fait croire que je ne vous aimais pas! Votre orgueil est d'une éloquence étrange. N'écrivez jamais, Marie, à l'homme qui vous aimera!»
Le caractère de _Marie_ est-il sorti de l'imagination seule de l'auteur? N'est-il point le résultat d'observations faites sur la société de son temps? Sainte-Beuve qui l'a si bien connue, cette société, a constaté l'exactitude historique de ce portrait et y a apposé sa date. «Cette femme, dit-il, est bien de son temps: il y a mélange et conflit en elle; elle a le goût des beaux sentiments, des grands sentiments, un peu de mélancolie, de la métaphysique; elle lit le roman du jour, Georges Sand et Balzac... elle n'est pas non plus sans une teinte marquée de religion, elle observe les dimanches et ne manque pas les sermons du carême. C'est une figure d'une grande vérité; plus d'une jeune femme du faubourg Saint-Germain devait être ainsi vers 1835..... Il y a chez elle des restes d'Elvire; il y a des commencements de Lélia. La maladie de 1834 agit sur cette imagination de femme; l'esprit aussi a ses modes. Elle a des Pères de l'Église et du Voltaire, et du roman noir dans la tête, et du Byron, et avec cela de brusques éclats de joie enfantine, mais ils sont courts, Marie lit trop, je l'ai dit, elle est pleine de ces livres du temps où l'on ne parlait jamais d'amour sans parler de croyance et sans faire intervenir l'humanité.» Marie n'est donc pas un personnage de pure fantaisie, mais ce personnage n'aurait jamais peut-être existé sans Lélia.
A côté de la figure féminine esquissée par Gavarni on peut placer un portrait d'homme du monde du même temps, que nous devons à Ulric Guttinguer.
Les débuts d'Ulric Guttinguer datent de la Restauration et même de l'Empire, mais les œuvres qu'il a publiées à cette époque, plutôt tendres que maladives, n'ont rien à démêler avec le mal du siècle. L'ouvrage par lequel il nous appartient vraiment est le roman d'_Arthur_, publié seulement en 1836.
D'abord partisan des classiques, Guttinguer s'était hautement rallié au romantisme. Il s'était pris d'affection pour ses plus mélancoliques représentants. De leur côté, ceux-ci lui rendaient avec usure sa sympathie. Ils admiraient en lui cette auréole qui brille, aux yeux des jeunes gens, sur le front des hommes qui ont déjà traversé les orages de la passion; ils s'inclinaient devant le prestige d'une tristesse dont on se répétait mystérieusement l'origine.
Alfred de Musset lui a adressé des vers où il le peint comme un ange tombé du ciel, s'en allant triste et courbé et portant dans son cœur un abîme de douleurs dont nul œil n'a pénétré les ondes. Sainte-Beuve a parlé de lui dans des termes analogues (décembre 1836). Il avait reçu ses confidences, et en avait gardé une impression si profonde qu'il avait rêvé «avec lui, près de lui, sous ces ombrages qu'Arthur (c'est-à-dire Guttinguer) sait si bien décrire, un grand roman poétique, et qui était déjà commencé, quand _Juillet_ est venu pour toujours l'interrompre, et dont le héros n'était autre qu'Arthur lui-même.» Sainte-Beuve cite même un fragment de ce roman ébauché, qui dépeint l'invasion de la satiété dans un cœur fatigué d'avoir trop aimé. Cet essai n'a pas été achevé. Mais nous pouvons y suppléer en partie, car nous en avons un aperçu dans le roman même de _Volupté_. Sainte-Beuve nous apprend, en effet, à travers quelques détours, que «si l'auteur de _Volupté_ avait connu l'auteur d'_Arthur_ (et il l'avait en effet connu), il semblerait avoir songé expressément à lui dans le portrait de l'ami de Normandie,» c'est-à-dire d'un homme qui s'est longtemps adonné à de frivoles amours, qui cherche à rompre ses liens sans y parvenir, et se décourage de la vanité de ses tentatives. Ces indications font déjà connaître la nature aussi tendre que mélancolique de Guttinguer. Cette nature se montre mieux encore dans _Arthur_.
Ce roman est divisé en deux parties, l'une intitulée _Mémoires_, l'autre _Religion et Solitude_. La première contient le récit des folies du héros, la seconde, celui de sa conversion. Aux incidents des diverses passions qui ont agité son cœur, on voit succéder de pieuses effusions et des méditations religieuses. De même, _si parva licet_, saint Augustin a réuni dans ses confessions, d'une part l'aveu de ses erreurs, et de l'autre des dissertations sur les plus hautes questions religieuses. Du reste, le romancier de 1836 ne se propose pas un but moins édifiant que le grand évêque du quatrième siècle. Il ambitionne pour son héros une place qui n'était pas prise, selon lui, dans la littérature contemporaine. «_Werther_, _Saint-Preux_, _René_, _Obermann_, dit-il, sont des types sublimes mais dangereux de l'homme sensible. Leur exemple a fait du mal, tout en intéressant vivement et noblement les cœurs. Quand nous avons eu admiré, applaudi, nous avons gémi, et voilà tout. _Werther_, c'est le suicide; _Saint-Preux_, c'est la philosophie; _René_, le vague, l'abandon; _Obermann_, le découragement; _Arthur_ voudrait être la religion.» Cette prétention peu modeste, je n'ai point à rechercher si elle est justifiée par l'œuvre de Guttinguer. Ce qui me touche, c'est l'état qui précède la conversion d'Arthur. Jusque-là, en effet, il est bien, lui aussi, un fils du siècle. Il a quelque chose du vague de René, du découragement d'Obermann; il a de plus, l'impuissance de cœur que Benjamin Constant nous a fait voir dans _Adolphe_, et Alfred de Musset dans _la Confession_. Arthur recueille comme eux le fruit d'une jeunesse mal gouvernée, et Guttinguer entend montrer par son exemple que, «même avant l'âge de la caducité, la fatigue de l'esprit, la perte de la jeunesse, enfin toute la misère des amours éteints et des séductions évanouies peut vous apparaître.»
Cependant Arthur conserve quelques traits de caractère qui le distinguent de ses aînés. Au physique, comment est-il représenté? «Il n'a plus de jeunesse, dit de lui une femme dont il s'occupe, et n'a rien de l'âge mur. Ses traits sont pâles et flétris, et sa physionomie vive et par moment trop animée, contraste avec la fatigue de cet être courbé sous les ravages des émotions passées... C'est un mélange du gymnase, de Corinne et de la comédie française; le Werther s'y montre par instants, mais avec une certaine pudeur.» C'est un élégant, c'est un beau. Au contraire, Octave et Adolphe étaient plus poètes qu'hommes du monde. Au moral, Arthur est moins agité qu'eux, moins fiévreux, moins violent; mais à voir le fond des choses, il est tout aussi épuisé. Quoiqu'il cherche d'abord à lutter contre l'envahissement de la lassitude, et qu'il veuille à tout prix rester debout, le mal gagne sourdement. Il lui monte au cœur comme des dégoûts de sa position «d'homme sentimental dont les chagrins ont affaibli et découragé les facultés, troublé la conscience, flétri le cœur.» Il sent en lui «l'ennemi cruel et implacable:
Le cœur aimant qui ne peut plus aimer.»
Ce dégoût croissant, il l'analyse avec profondeur. On a beaucoup vanté, au temps de la publication d'_Arthur_, une scène, remarquable en effet, le départ d'Arthur en automne par un temps triste, sur une route boueuse, ces misères du cantonnier qui casse son caillou du matin au soir, ce jurement et ces coups de fouet du roulier, ce réveil hideux d'une diligence qu'on rencontre, «toute cette nausée du mal dont est saisi l'oisif et le voluptueux, lui-même dévoré dans son cœur.» Citons la conclusion de ce triste tableau, le cri qu'il arrache à la poitrine d'Arthur: «O solitude, solitude, éloignement, séparation des hommes! comment n'êtes-vous pas recherchés avec avidité par ceux qui pouvaient marcher dans vos délices et dans votre indépendance? Jouissance divine de l'isolement, quand donc me viendra tout à fait votre amour céleste? Mais il n'y a qu'à vos prédestinés que vous en accordez le goût et le besoin!» Ce mouvement éloquent, M. Victor Hugo n'a-t-il pas voulu l'imiter, quand deux ans après _Arthur_, dans la pièce qui a pour titre: _Mélancholia_, à la suite d'une énumération de toutes les misères du monde, il s'écriait en forme de conclusion: «O forêts, bois profonds, solitudes, asiles!» Enfin, au prix de longs efforts, Arthur triomphe de lui-même; il se retire dans cette solitude appelée de tous ses désirs; à tant de vide, de trouble, d'ennui, succède pour lui une période de repos. Il s'abandonne à de pieux épanchements, «au milieu du silence des bois, en face des magnifiques spectacles de l'Océan.» Tantôt, il consacre de longues heures à la lecture de quelques livres pieux, auxquels il se permet d'ajouter les œuvres de Lamartine, «et les _Consolations_ de M. Sainte-Beuve.» Tantôt, comme un Obermann chrétien, il emploie son temps à des travaux rustiques. Mais, à partir de ce moment, il est guéri et ne doit plus nous occuper.
Jusqu'à présent, je n'ai parlé, en dehors de l'œuvre de Georges Sand, que de romans exempts de déclamations et de théories funestes. Mais ce genre littéraire n'a pas toujours été aussi inoffensif. Il est tombé dans bien des excès, auxquels il nous faut venir.
Frédéric Soulié, qu'on nous représente comme une nature mélancolique et rêveuse, a, comme chacun sait, déversé son humeur sombre dans de longues et lugubres histoires. Il n'y aurait cependant pas lieu de mentionner ici ses œuvres, s'il n'avait écrit que _Les deux Cadavres_ et les _Mémoires du Diable_, où l'on trouve accumulé tout ce que l'imagination peut concevoir d'horreurs physiques et morales. Mais il a fait plus; lui aussi, il a préconisé le suicide. Dans le _Conseiller d'État_ (1835), il le déclare bon pour certaines circonstances. Il en réserve bien le bénéfice aux indigents ou aux coupables: «Le suicide, dit-il, n'est que le droit du crime, ou celui de la misère; il n'y a que le remords et la pauvreté qui soient insupportables.» Cependant, pour être restreint dans son usage, le suicide comporte encore, chez l'auteur, une large application, et, chose grave, dans ces limites, il est consacré comme un droit. Sans doute, les héros du roman dont je parle, Mme de Lubois et Maurice, après avoir successivement conçu le projet de se donner la mort, et en avoir préparé l'exécution, l'abandonnent pour se réunir l'un à l'autre, et remplacent le suicide par l'adultère; mais la théorie n'en est pas moins posée, et c'est le cas de dire, en rappelant un mot bien connu, qu'il faut haïr les mauvaises maximes, plus encore peut-être que les mauvaises actions.
A cet égard, Eugène Sue n'est pas plus irréprochable que Frédéric Soulié. Il a même encouru un blâme plus sévère.
Je dois cependant commencer par excepter de ce jugement une œuvre d'Eugène Sue, qui me paraît devoir être appréciée avec une certaine indulgence: _Arthur, journal d'un inconnu_ (1838). Arthur,--est-ce le roman de Guttinguer qui avait donné à Eugène Sue l'idée de ce nom?--est la personnification de la méfiance de soi-même, unie à des qualités qui devraient éloigner ce sentiment. Pourquoi cette infirmité chez Arthur? «Parce qu'ayant, nous dit l'auteur, conscience de sa misère et de son égoïsme, et que, jugeant les autres d'après lui, il se défie de tout; parce qu'il doute de son propre cœur; que doué pourtant de penchants généreux et élevés, auxquels il se laisse parfois entraîner, bientôt il les refoule impitoyablement en lui de crainte d'en être dupe; parce qu'il juge ainsi le monde, qu'il les croit sinon ridicules, du moins funestes à celui qui s'y livre.» Ajoutez à cette disposition «des instincts charmants de tendresse, de confiance, d'amour et de dévouement, sans cesse contrariés par cette défiance incurable, ou flétris dans leur germe par une connaissance fatale et précoce des plaies morales de l'espèce humaine; un esprit souvent accablé, inquiet, chagrin, analytique, mais d'autres fois vif, ironique et brillant; une fierté ou plutôt une sensibilité, à la fois si irritable, si ombrageuse et si délicate, qu'elle s'exalte jusqu'à une froide et implacable méchanceté, si elle se croit blessée, ou qu'elle s'éplore en regrets touchants et désespérés, lorsqu'elle a reconnu l'injustice de ses soupçons.» Vous avez ici tout _Arthur_, et vous embrassez d'un seul coup d'œil tous les incidents du roman, qu'on peut définir, comme le héros le fait lui-même: «Une lutte perpétuelle entre son cœur qui lui disait: crois, aime, espère; et son esprit qui lui disait: doute, méprise, crains.» Ajoutons qu'Arthur ne guérit pas, et que, s'il paraît à la fin du roman avoir trouvé le repos et le bonheur, c'est que le temps seul lui manque pour retomber dans ses agitations passées, et qu'un brusque et sanglant dénouement vient mettre fin pour toujours à ses souffrances. On le voit, un tel caractère appartient bien à la maladie du siècle; il en présente les principaux symptômes. Sainte-Beuve a dit que «c'était du La Rochefoucauld développé et senti, du Machiavel domestique.» Il me semble que c'est aussi, et surtout, de l'homme du XIXe siècle, de cet être compliqué, divers, contradictoire, souffrant de sentiments qui s'entre-détruisent, et incapable de réaliser cette unité morale, sans laquelle il n'est point de paix ni de félicité. Quelques pages du livre rappellent, d'ailleurs, des passages de _René_, d'_Adolphe_, ou de la _Confession d'un enfant du siècle_, et on peut mentionner, à ce titre, le chapitre intitulé: _Le Deuil_, qui raconte les entretiens d'Arthur avec un père sceptique, son séjour dans une terre de famille, au sein de la solitude, et dans le silence des immenses allées de charmille qui enveloppent le château. Ce roman fait donc bien partie de la littérature mélancolique, mais non pas, il faut le reconnaître, de la plus malsaine. Malheureusement, on ne peut en dire autant de plusieurs autres œuvres d'Eugène Sue.
«Vivant, a dit un de ses biographes, au milieu d'une société spirituelle, ambitieuse, incrédule et blasée, dont le don Juan de Byron était l'idéal, il montra chez ses héros le dédain aristocratique et le vice élégant unis à la misanthropie, au scepticisme à outrance, au désillusionnement systématique. Szaffie, Vaudrey, l'abbé de Cilly, Falmouth, tous ces personnages, dont la persistante ironie nous irrite, étaient alors à la mode, et Eugène Sue leur dut son succès.» Sainte-Beuve exprime la même pensée en disant que le type de prédilection d'Eugène Sue est une sorte de «don Juan positif,» un caractère composé «de désillusionnement systématique, de pessimisme absolu,» se traduisant par »un jargon de rouerie, de socialisme et de religiosité,» par des prétentions au genre Régence, par des orgies à froid, ou une révoltante brutalité.
Les différentes éditions de ce type dépravé se ressemblent trop pour qu'il soit utile d'en reproduire la série complète. J'insisterai seulement sur les captieuses théories, que l'auteur prête trop souvent à ses personnages en matière de suicide, et sur la fréquente et déplorable application qu'il en fait.
Szaffie, qui, dans _la Salamandre_ (1832), est dépeint comme un être satanique, dégoûté de tout à trente ans, s'exprime ainsi: «Le suicide, et après? après, le néant,... que ma destinée de mal s'achève d'abord! et après?..... Eh bien, après, l'enfer... s'il y en a..... mais non, il n'y en a pas!....» et il entraîne dans l'abîme un jeune homme, Paul, dont il a ruiné les convictions morales. Dans le _Juif errant_ (1844-45), le suicide rencontre sa réhabilitation aussi bien parmi les classes élevées de la société, que dans les rangs les plus humbles. D'un côté, nous entendons Céphise s'adresser à la Mayeux, en ces termes, avec une sorte de tranquillité naïve: «Franchement, sœur, entre une affreuse misère, l'infamie ou la mort, le choix peut-il être douteux?» Et la Mayeux elle-même avait dit quelque temps auparavant: «Qu'est-ce que cela fait maintenant que j'aille me reposer? Je suis si lasse!» Le comte de Saint-Remy force son fils à se tuer pour échapper à la honte d'une poursuite criminelle; et Mlle de Cardoville, qui a déjà encouragé son amant à se détruire pour un vain motif, se donne elle-même la mort entre ses bras. On le voit, depuis le _Conseiller d'État_ de Frédéric Soulié, la théorie a fait du chemin. Le suicide, qui n'était dans cet ouvrage que le privilège exclusif du remords ou de la misère, est devenu l'expédient commode de toutes les situations difficiles, ou le préservatif suprême de l'ennui et des déceptions vulgaires. Cela montre bien avec quelle rapidité les erreurs se développent et se propagent dans les esprits, et combien il devient difficile de leur barrer le passage, quand la porte leur a été une fois entr'ouverte!
De telles doctrines sont toujours pernicieuses. Mais elles le sont plus encore quand elles se présentent sous un voile hypocrite. Cette précaution se rencontre dans un autre roman d'Eugène Sue, _Thérèse Dunoyer_ (1842). Là, l'auteur a abordé par voie détournée la question du suicide; pour rendre ce crime moins odieux, il l'a déguisé. Il a inventé le suicide indirect. Le même roman nous en fournit deux espèces: le marquis de Beauregard se livre dans un duel à une mort certaine et volontairement cherchée; Éven et Thérèse s'embarquent sur une nacelle qui doit forcément sombrer en pleine mer; et dans un entretien paisible, et en apparence entièrement inoffensif, ces deux étranges époux, si l'on peut leur donner ce titre, dissertent sur la légitimité de l'action qu'ils préparent, et se la pardonnent entre eux à l'avance. Aux sophismes qu'ils débitent, sur la prétendue innocuité de leur suicide, il ne faut pas se lasser d'opposer ces belles paroles de Jean-Jacques Rousseau: «Philosophe d'un jour, ignores-tu que tu ne saurais faire un pas sur la terre, sans trouver quelque devoir à remplir, et que tout homme est utile à l'humanité par cela seul qu'il existe?» Il faut aussi redire bien haut qu'aucun faux-fuyant ne saurait justifier une chose mauvaise en soi, et que le mal doit être combattu avec d'autant plus de vigueur qu'il n'a pas le courage de se démasquer.
Eugène Sue nous apprend que l'une des deux victimes du genre de suicide équivoque qu'il expose dans _Thérèse Dunoyer_, avait été, pendant ses premières années, une femme digne de tous les éloges, mais qu'elle avait été perdue par la lecture des romans contemporains, appartenant à l'école de _René_. Il proclame ainsi la détestable influence de cette littérature; mais lui-même que fait-il, si ce n'est y ajouter une nouvelle page, et des plus perfides, et apporter sa pierre à l'œuvre de démoralisation dont il constate les tristes effets? Il a beau se lamenter, quelque part dans une préface, sur la perte des croyances, et l'abus de ce qu'il appelle le philosophisme: ce n'était pas par des peintures, comme celles que nous venons de rappeler, qu'il pouvait travailler à restaurer la foi. Heureux s'il n'a pas contribué à grossir le nombre des désespérés imaginaires et des suicides réels!
Quoiqu'au fond parfaitement sceptique, Balzac ne présente pas au public des tableaux aussi malfaisants. Sans doute, lui aussi, en général, comme Frédéric Soulié, comme Eugène Sue, professe dans ses romans un pessimisme outré, et chez lui, ainsi que l'a dit avec justesse M. Poitou, «le monde apparaît comme livré au vice; le devoir semble un mot, le dévouement une folie, l'abnégation une sottise; la loi est complice de toutes les infamies et sert à couvrir tous les crimes.» Mais cette vue misanthropique du monde n'altère pas sa satisfaction intime et, je puis dire, sa robuste bonne humeur. Il a bien aussi, dans son roman de _Séraphita_, dessiné un certain Wilfrid qui rappelle les figures de Manfred et de Childe Harold. Mais ce personnage effacé n'est qu'un prétexte à un ambitieux étalage de rêveries philosophiques. Il est une question qui a le don de le passionner bien plus vivement que les creuses imaginations de l'école romantique, c'est la question d'argent. «Son génie, a dit M. Théophile Gautier, lui faisait pressentir le rôle immense que devait jouer dans l'art, ce héros métallique plus intéressant pour la société moderne, que les Grandisson, les Des Grieux, les Oswald, les Werther, les Malek-Adhel, les René, les Lara, les Wawerley, les Quentin-Durward, etc...» C'est à ce héros, ou plutôt à ce Dieu qu'il a sacrifié. Le positif, plus ou moins délicat, a pris chez lui la place de l'idéal, plus ou moins faux. Par là, il est moins l'homme de la première moitié du siècle, que le précurseur de la seconde. Ce fut, non pas, sans doute, son mérite, mais son originalité. Je n'ai donc à m'arrêter ici, ni à sa personne, ni à ses nombreuses productions. Encore moins ai-je à parler de toute cette famille de romanciers, de 1830 à 1848, qui se complut dans l'horreur et dans la terreur, et qui poussa le goût du sombre et du laid, au moral et au physique, jusqu'à un point qu'on n'aurait pas cru susceptible d'être dépassé, si quelques romans récents n'étaient venus démontrer que la chose était possible. De telles œuvres sont étrangères à l'histoire de la mélancolie, car elles avaient pour but de produire, chez le lecteur, des émotions grossières et superficielles, et non de peindre un état, qui même alors qu'il est peu sérieux, touche aux points les plus délicats et les plus profonds de l'âme. Mais si le roman n'a plus rien à nous apprendre sur ce sujet, nous consulterons encore avec fruit, sur la même question, une autre forme de l'art.
VII
Les auteurs dramatiques.
ALEXANDRE DUMAS.--ALFRED DE VIGNY.
L'école romantique ne pouvait négliger un genre littéraire qui pour le retentissement et la popularité est supérieur à tous les autres. Elle fit du drame sa chose propre et, plus d'une fois, elle l'employa à l'exaltation de théories et à la représentation de tableaux, qui rentrent dans notre domaine. Ici deux noms célèbres, deux œuvres brillantes sollicitent notre attention: Alexandre Dumas et son _Antony_ (1830), Alfred de Vigny et son _Chatterton_ (1835).
Peu de personnes aujourd'hui connaissent le drame d'_Antony_. Le plan en est peu compliqué. Un jeune homme sans famille et sans nom, retrouve un jour, mariée, une jeune fille qu'il aimait. Il est assez heureux pour la sauver au moment où elle est entraînée par des chevaux emportés; mais, dans cet acte de dévouement, lui-même est blessé. Transporté chez Adèle, en l'absence de son mari, le colonel d'Hervey, il reçoit de Mme d'Hervey les soins d'une sœur. L'impossibilité d'unir sa vie à la sienne, la pensée que l'inégalité de leur condition sociale s'oppose à son bonheur, dévorent le malheureux Antony, qu'aucune conviction religieuse ne soutient. Tantôt, il jure qu'il triomphera de ces obstacles, même par le crime; dans d'autres instants, il veut en finir avec ses tourments par sa propre mort. Après plusieurs de ces alternatives cruelles, entremêlées de quelques éclaircies heureuses, Antony veut enlever Adèle hésitante, mais le colonel est de retour; il approche, il va paraître: Antony embrasse Adèle et la tue. Puis il jette son poignard au pied du colonel, en prononçant, pour sauver l'honneur de son amie, ce mot si souvent répété: «Elle me résistait, je l'ai assassinée!»
De cette simple donnée Alexandre Dumas a largement tiré parti, pour le développement des idées si chères à la poésie et au roman contemporains, le doute et la glorification du suicide. «Douter, dit Antony, voilà le malheur, mais lorsqu'on n'a plus rien à espérer ou à craindre de la vie, que notre jugement est prononcé ici-bas comme celui d'un damné, le cœur cesse de saigner, il s'engourdit dans sa douleur. Et le désespoir a aussi son calme qui, vu par les gens heureux, ressemble au bonheur. Il est probable que j'arriverais comme les autres, après un certain nombre de pas, au terme d'un voyage dont j'ignore le but, sans avoir deviné si la vie est une plaisanterie bouffonne ou une création sublime...» Quant au suicide, Antony y est conduit par sa disposition naturelle à souffrir profondément des épreuves de la vie, à voir partout dans la société une sorte de fatalité inéluctable. Il manque absolument de patience. A tout propos, il s'irrite contre les traverses que rencontre son amour, avec une violence qui dépasse toute raison. Un importun vient-il interrompre un entretien: «Malheur, s'écrie-t-il sur le monde qui vient me chercher jusqu'ici!» Une porte se referme-t-elle trop tôt sur ses pas, il profère cette exclamation: «Mille démons!» Enfin il adresse à Adèle d'Hervey ce propos peu séducteur: «Tu es à moi, comme l'homme est au malheur!» Dans cet état, il se dit que pour sortir de l'enfer de cette vie il ne lui faudrait que la résolution d'un moment. Pourquoi donc, ajoute-t-il, ne le voudrais-je pas? Et se faisant lui-même juge dans une question où il est intéressé, il déclare que sa souffrance dépasse la somme de douleur qui revient à chaque individu, et que Dieu lui-même doit avoir prévu qu'il succomberait sous ce fardeau. Ainsi, toujours la même erreur, consistant à soutenir que le suicide est légitime dès que la vie paraît intolérable, au lieu de reconnaître que la vie doit être tolérable, puisque la mort ne vient pas d'elle-même nous en délivrer! Toujours la même prétention à mettre de son côté la puissance divine, dans le moment où l'on transgresse le plus gravement ses lois!
Cependant Antony ne se tue pas. Il fait pis: il tue Adèle. Pour sauver sa réputation? soit! Mais il n'en supprime pas moins une existence humaine, il n'est pas suicide, mais homicide, et ce dénouement nous fait faire un grand pas en dehors de notre terrain habituel. Il ne s'agit plus seulement, d'une de ces défaillances qui portent surtout préjudice à celui en qui elles se produisent; mais bien d'un attentat contre autrui. Il y aurait peut-être une comparaison intéressante à faire entre Antony et un criminel trop connu, qui, cinq ans après l'apparition de ce drame, de la même main qui avait versé tant de sang, et à la veille d'expier ses forfaits, essayait de les justifier par de vains arguments, exprimait sous une forme prétentieuse l'incertitude de ses idées sur «Dieu, le néant, notre âme, la nature» et terminait par ce vers insouciant: «C'est un secret, je le saurai demain...» Il ne serait pas sans utilité, de chercher quels rapports existent entre certains criminels et certaines productions littéraires. Mais ce rapprochement nous mènerait trop loin. Je me contenterai de déterminer les conséquences plus directes et plus visibles de l'œuvre d'Alexandre Dumas.
Dès la première représentation de cette pièce, l'effet en fut irrésistible. «C'était, raconte Théophile Gautier, qui a en été témoin, une agitation, un tumulte, une effervescence dont on se ferait difficilement une idée aujourd'hui. Il y avait là des mines étranges et farouches, des moustaches en croc, des royales pointues, des cheveux mérovingiens ou taillés en brosse, des pourpoints extravagants. Les jeunes femmes adoraient Antony, les jeunes hommes se seraient brûlé la cervelle pour Adèle d'Hervey.» Le jeu des acteurs attisait puissamment l'enthousiasme. Bocage, qui jouait Antony, réalisait bien le caractère de ce personnage pour lequel «il fallait une certaine fierté dédaigneuse, un mystère à la façon de Lara et du Giaour, en un mot, une fatalité byronienne.» L'admiration alla jusqu'au délire; et des partisans trop fanatiques de l'auteur déchirèrent un certain habit vert qu'il portait, afin de conserver une relique du grand homme.
Ces impressions persistèrent, et elles étaient encore assez vives en 1835, pour que Frédéric Soulié, dans son roman du _Conseiller d'État_, et bien que lui-même ne fût pas le plus innocent des écrivains, trouvât encore de l'à-propos à railler les admirateurs trop serviles d'Antony. Il faisait ainsi le portrait de l'un d'eux: «Un tout jeune homme de vingt ans, d'un beau visage de femme; de longs cheveux noirs à la moyen âge; l'air souffrant; parfaitement busqué et élégamment habillé, tout noir de satin.» Cet adolescent converse au bal avec une femme charmante qui ne peut tirer de lui que des phrases amères et de pâles sourires. Il lui confie enfin le secret de sa tristesse «d'une voix sombre et en fatalisant son regard:--Hélas! madame, dit-il, je m'appelle Antony!»--Tout est là: ce nom le prédestine au malheur. Et pendant qu'il s'éloigne, la femme à laquelle il parlait explique à son amie ce qu'il est: «M. Antony Leroux, dit-elle, est frappé d'_Antoninisme_. Il est jeune, il est beau, il a un poignard dans sa poche; il a un regard fatal, un amour qui tue, et par-dessus tout il s'appelle Antony. La seule chose qui le gêne dans la fatalité de son existence, c'est d'être si cruellement apparenté; c'est d'avoir père, mère, frères, sœurs, tantes, oncles, cousins, cousines, de ne pas marcher seul enfin dans le désert du monde avec son âme isolée, et son nom à qui ne répond aucune voix amie.» La conduite de ce jeune homme est conforme à son extérieur, et, dans la suite du roman, il débite à Mme de Lubois, qui rit de lui, des réminiscences évidentes du cinquième acte d'_Antony_. Donc, à une certaine époque, l'Antoninisme a été une variété nouvelle de la maladie du siècle, et, s'il n'en fut pas la plus redoutable, il en fut l'une des plus curieuses.
Peut-être, l'auteur d'_Antony_, en écrivant cet ouvrage, ne pensait-il pas faire une œuvre nuisible. Personnellement éloigné de toute mélancolie, il avait cru pouvoir s'emparer d'un sujet qui répondait à l'état d'esprit de ses contemporains, et après y avoir appliqué son talent, il était revenu à ces créations plus riantes, dans lesquelles son inépuisable imagination aimait à se jouer. Mais, en flattant le goût du public, il l'avait encore irrité, et l'avait façonné à l'image de ses pensées d'un jour. Alexandre Dumas ne songeait plus, sans doute, à son œuvre, quand l'affection bizarre qui en avait été la suite était encore sensible. Au reste, elle-même devait se trouver bientôt absorbée par une affection similaire. A côté «du mal d'_Antony_,» il faut parler «du mal de _Chatterton_.»
Avant d'écrire le drame qui porte ce nom, Alfred de Vigny s'était déjà fait connaître par d'autres ouvrages, ses poésies d'abord. On a dit que son _Moïse_ (1822), était «l'expression par laquelle s'exhalaient les angoisses du génie, et la solitude du cœur du poète.» Cependant le sentiment de sa personnalité est si effacé dans ces vers, qu'Alfred de Vigny ne m'a pas paru devoir figurer dans le groupe des poètes de la Restauration voués à la mélancolie. Ce ne fut que bien plus tard que sa poésie (_Les Destinées_, 1849-1862) laissa voir ouvertement le scepticisme, le découragement de son âme, et cette idée de fatalité qui lui semblait alors être le mot de l'énigme du monde. Toutefois, dès 1832, dans une œuvre en prose, il avait posé le problème que soulève le drame de _Chatterton_. Dans son _Stello_, il avait réuni à la mort volontaire de Chatterton, la mort qui s'était imposée, sous des formes différentes, à Gilbert et André Chénier. Dans sa pensée, cette trilogie de martyres n'avait qu'un but, faire peser sur la société la responsabilité de ces tristes événements. L'auteur reprit cette thèse avec plus de force, en donnant son _Chatterton_ au Théâtre Français, le 12 février 1835.
Il y montrait un jeune homme doué d'un talent précoce, mais méconnu par un monde distrait ou intéressé; un jeune homme aimant, mais honteux de sa misère qui, croyait-il, le dégradait aux yeux de la femme aimée; désirant être aimé d'elle, mais malheureux d'apprendre qu'il l'était en effet, déchiré par ces sentiments contraires, enfin succombant sous le poids d'une dernière avanie que lui infligeait la charité blessante d'un grand seigneur, et cherchant dans le poison un remède à ses maux.
Rien de plus amer, de plus désespéré, que le langage de cet infortuné. Il n'a pas de termes assez forts pour maudire la société. De croyances propres à le retenir sur le bord de l'abîme, il ne lui en reste aucune; et sa voix ne prend quelque douceur que quand il s'adresse à la mort, «l'ange de la délivrance,» qu'il l'invoque et qu'il la salue. Le fâcheux effet de ce rôle était encore accru par les déclarations contenues dans la préface du drame. L'auteur y exposait que le poète, répudié par la société, condamné à une vie de privations, et en quelque sorte à «mourir en détail», n'a plus qu'à mourir d'un seul coup. «Oui, disait-il, le suicide est un crime religieux et social, mais le désespoir est plus fort que la raison, et, s'il l'emporte, est-ce le poète ou la société qui est coupable? Eh! n'entendez-vous pas le bruit des pistolets solitaires? leur explosion est bien plus éloquente que ma faible voix. N'entendez-vous pas ces jeunes désespérés qui demandent le pain quotidien et dont personne ne paie le travail?» Il était cependant, selon lui, bien facile de les satisfaire: il ne leur fallait que deux choses, «le pain et le temps.»
Ces théories, cette mise en scène ne pouvaient frapper impunément l'esprit d'un auditoire ardent, sceptique et dévoré de la soif de la gloire. Ce qu'elles y produisirent, on le sait. Une foule de malheureux écrivains se reconnut en Chatterton, «l'homme à l'aspect amer, romantique et fatal.» Ils crurent avoir son talent, parce qu'ils avaient sa misère; un d'eux avait même résolu de se tuer au théâtre, à l'instant même où le héros de la pièce s'empoisonne. On écrivait au ministre de l'intérieur: «Des secours, ou je me tue!» M. Thiers, c'était lui qui remplissait alors ces fonctions, disait qu'il lui faudrait renvoyer toutes ces pétitions à M. de Vigny. Le mot était plus que spirituel, il était juste.
Alfred de Vigny n'en voulut pas convenir. Il croyait, dit-on, n'avoir fait qu'une œuvre d'art inoffensive; il parut étonné et protesta vivement, quand on lui dit que, malgré leur forme élégante et leur réserve délicate, de pareils plaidoyers ne tendaient à rien moins qu'à autoriser chez des gens, trop portés à se croire victimes, toutes sortes de représailles, depuis la révolte jusqu'au suicide. M. de Pontmartin, qui nous rapporte ce fait, affirme que cet étonnement était vrai, et ces protestations sincères. Mais alors, comment l'auteur n'a-t-il pas prévu que l'étincelle qu'il laissait tomber au milieu d'âmes chargées de haines sourdes et d'ambitions refoulées, devait y provoquer d'inévitables explosions? et qu'il suffisait d'un exemple poétique et séduisant pour déterminer, dans une société ainsi préparée, une véritable épidémie de suicide? D'ailleurs, pour faire de Chatterton un objet d'admiration, il avait dû altérer la vérité historique. Le Chatterton anglais n'avait pas la candeur du Chatterton français. Poète précoce, mais surtout habile imitateur des vieux poètes, il n'avait pas hésité à tromper, par des procédés qui seraient aujourd'hui sévèrement jugés, la bonne foi de ses concitoyens. Plus tard, dans les luttes de la presse politique, il estimait que c'était être un pauvre écrivain de ne pouvoir écrire pour deux partis opposés. Porté à la misanthropie, au sarcasme, il parlait, au moindre mécompte, de quitter la vie. Un travail excessif, une grande irritabilité nerveuse, une disposition spleenétique, ont été les raisons de son suicide. On voit qu'entre ce personnage et celui d'Alfred de Vigny la différence est sensible. Le soin que l'auteur a pris d'embellir cette figure ajoutait donc encore au danger que recélait sa thèse.
Tous, sans doute, n'ont pas subi le prestige de cette œuvre. Comme _Antony_, qu'il rappelle par tant de points, _Chatterton_ a rencontré ses critiques. L'un d'eux, Théophile de Ferrière, un romantique cependant, imagina d'enlever à Chatterton une partie de l'intérêt dont il était entouré, en démontrant qu'il avait parfaitement survécu à l'opium absorbé par lui. Mais ces résistances étaient rares, et le gros du public se laissait entraîner dans une voie funeste. La principale faute en revient à l'écrivain, qui a fait de ses belles facultés un usage téméraire.
Alexandre Dumas et Alfred de Vigny, en ne prévoyant pas les suites naturelles de leurs conceptions, ont certainement commis une imprudence, d'autant moins excusable que leur pensée empruntait une forme plus saisissante.
VIII
Les artistes.
Les poètes, les romanciers, les dramaturges, ne nous ont pas tout dit sur le mal du siècle, pendant sa dernière période. Nous avons encore à considérer le monde artistique de cette époque, et à rechercher quel était son état moral.
C'en est un indice qu'une femme dont il a déjà été question plus haut, et qui avait plus d'un talent, puisqu'elle était à la fois poète, peintre et musicienne, Mlle Bertin, ait pris le _Faust_ de Gœthe pour le sujet d'un opéra, représenté le 10 mars 1831. Mais c'était surtout Berlioz qui personnifiait alors, dans l'ordre musical, les idées, les sentiments qui nous occupent. «On trouvait dans ses œuvres, dit un critique compétent, la profondeur shakespearienne des passions, les rêveries amoureuses et mélancoliques, les nostalgies et les passions de l'âme, les sentiments indéfinis et mystérieux que la parole ne peut rendre, et ce quelque chose de plus que tout, qui échappe aux mots et que font deviner les notes.» Il traduisait Gœthe dans ses mélodies, le _Retour à la vie_, _la Ballade du pêcheur_. L'un des morceaux les plus goûtés de son _Benvenuto Cellini_, est l'air de _la Mélancolie_. Enfin, dans sa belle symphonie de la _Damnation de Faust_ (1846), on a pu voir, sans trop de complaisance, «la profondeur sinistre et mystérieuse, l'ombre où scintille vaguement l'étoile du microcosme, l'accablement du savoir humain en face de l'inconnu, l'ironie diabolique de la négation et la fatigue de l'esprit s'élançant vers la matière.»
Je ne puis parler du rôle de la musique à cette époque, sans consacrer une mention funèbre non plus à l'un des maîtres de cet art, mais à l'un de ses interprètes. Le 8 mai 1839, un habile chanteur se tuait en se précipitant d'une fenêtre. Le dérangement de son esprit explique cet acte de désespoir; mais ce désordre lui-même ne se rattachait-il pas à la perturbation qui s'était alors introduite dans tant d'âmes, et qui en avait troublé l'équilibre?
La réflexion qu'inspire la mort volontaire qui, en 1839, attrista la musique, peut s'appliquer au double suicide qui, quelque temps auparavant, était venu désoler la peinture. Ce que Géricault avait médité de faire, deux autres grands peintres l'avaient exécuté, en 1835, à trois mois d'intervalle. Le 20 mars, Léopold Robert s'était coupé la gorge, à Venise; le 25 juin, on retrouvait, à Meudon, le cadavre de Gros, qui s'était jeté dans la Seine.
Le caractère de Léopold Robert, pouvait faire présager sa fin sinistre. Il était naturellement empreint de mélancolie; une passion malheureuse avait achevé de l'égarer et il n'est pas difficile d'apercevoir dans son dernier tableau, le _Départ des pêcheurs_, composé sous l'empire de ces sentiments, une profonde impression de tristesse.
Gros n'avait guère donné de signes d'une si sombre disposition. Cependant on pourrait citer en ce sens, la _Sapho_ qu'il exposa en 1802, et qui est un type de gracieuse mélancolie. C'était, d'ailleurs, une de ces natures qui ne se suffisent pas à elles-mêmes, qui ont besoin d'appui au dehors et, dans sa jeunesse, il avait eu des accès de découragement. Devant les difficultés réelles ou imaginaires de la vie, devant les inévitables déceptions qu'elle renferme, il devait vite s'affaisser et fléchir. Quand vint l'heure des luttes ardentes, des critiques acerbes, il n'eut pas la force de les supporter, et se croyant déchu dans l'opinion, il se tua «pour ne pas se survivre.» Cette faiblesse chez un homme que ses goûts artistiques et les tendances classiques de son talent paraissaient rendre moins accessible que tout autre aux suggestions maladives de son époque, nous éclaire, mieux encore que l'exemple des autres artistes que j'ai nommés tout à l'heure, sur le mal qui minait alors notre pays.
IX
Les Jeunes Gens.
Comme dans les périodes précédentes, ce mal atteignait particulièrement la jeunesse. On l'a vu déjà par les débuts de la plupart des écrivains ou artistes cités plus haut; on va le voir par des faits plus nombreux encore.
On trouve, dans une pièce de vers de M. Victor Hugo, le récit du suicide d'un jeune homme de la génération de 1830. Le poète définit ainsi ce désespéré qui n'avait pas vingt ans: il avait abusé de tout; il ne croyait à rien; il s'ennuyait; il n'avait que de l'ironie pour les plus grandes choses; son égoïsme ramenait tout à lui; enfin, énervé, blasé, un soir qu'un pistolet se trouvait sous sa main, il s'était tué. Le dégoût d'une vie rassasiée de plaisir, le mépris de tout ce qui fait battre le cœur de l'homme, l'orgueil, l'égoïsme, l'ennui implacable, tels étaient les sentiments qui poussaient ce malheureux, je dirais presque cet enfant, au suicide.
Mais sans descendre dans ces abîmes, ne trouve-t-on pas alors, dans bien des jeunes âmes, de curieux signes du temps? A propos d'un magistrat regrettable, prématurément enlevé par la mort, un de ses anciens et éminents confrères du barreau, qui est en même temps un écrivain distingué, M. Rousse, a tracé un spirituel portrait de la jeunesse qui sortait des bancs du collège en 1830. Il a peint son enthousiasme pour les productions de l'école romantique, le genre bizarre de compositions «que forgeait en ce temps-là, dit-il, cette adolescence naïve, mélange d'imitations puériles et d'inventions démesurées, extravagantes rêveries poussées à la dérive par la brise perfide du _Lac_, orages de _Manfred_ débordant en enjambements désespérés dans des stances fatales.» Il ajoute ce mot important à recueillir: «La maladie de René nous tenait presque tous.»
«Les jeunes gens mêmes, a dit aussi M. Saint-Marc Girardin, visaient à la misanthropie et se hâtaient de perdre l'illusion, sans prendre le temps d'avoir de l'expérience. C'est ce travers des générations, filles de la Révolution française, que raillait avec une bonhomie charmante M. Lacretelle, quand peignant dans ses vers ces Timons de vingt ans, qui, au bal même, prenaient des airs de pénitents noirs, et dansaient avec une sorte de componction sentimentale, il s'écriait gaiement:
«Cédez-moi vos vingt ans, si vous n'en faites rien.»
Cette affectation de mélancolie se traduisait par certaines allures et par une tenue particulière; elle s'est incarnée dans le type des «Dévastés», dont M. About nous a tracé le spirituel portrait.
Mais la mélancolie de la jeunesse n'était pas toujours coupable ou ridicule; elle pouvait avoir parfois son côté respectable, et j'en trouve la preuve chez un jeune homme qui depuis a conquis une juste célébrité, chez Frédéric Ozanam. Ce nom nous indique qu'il ne s'agit pas ici d'un de ces caractères faibles qui se prêtent à toutes les modes, à toutes les influences. Ozanam luttait contre le mal, et la résistance même qu'il y opposait en montre bien la réalité. «Sommes-nous donc, écrit-il le 5 janvier 1833, sommes-nous donc irrévocablement condamnés à ces inquiétudes qui nous dévorent, à ces tourments qui nous assiégent, et n'est-il aucun moyen de rendre à notre cœur un peu de paix et de consolation?» Pour lui, il y a un remède, la présence de la pensée catholique. Il blâme, d'ailleurs, la tristesse habituelle. A ses yeux, elle se confond souvent avec la paresse, et même il fait la remarque qu'elle occupe la place de cette dernière dans les anciennes énumérations des péchés capitaux. A l'appui de son dire, il cite un passage de saint Grégoire de Naziance, qu'on me pardonnera sans doute de reproduire, dans une étude où la tristesse joue un si grand rôle. «_Initium omnis peccati superbia. Primæ autem ejus soboles, septem nimirum principalia vitia, ex hâc virulentâ radice proferuntur, scilicet tristitia.... De tristitiâ rancor, pusillanimitas, desperatio, torpor circa præcepta, vagatio mentis circa illicita nascitur._» Malgré ses efforts, Ozanam ne réussit pas toujours à chasser le démon de la tristesse, et dans une lettre qu'il écrivait à son frère Charles, le 3 septembre 1850, il disait encore: «cette mélancolie qui te tourmente est une maladie que je connais trop pour ne pas la plaindre, pour ne pas t'aider à la combattre.»
La correspondance dans laquelle je puise ces indications nous montre que, dans le milieu auquel il appartenait, Ozanam n'était pas le seul dont l'esprit fût inquiet et attristé. On vient de voir que son frère avait besoin de ses consolations. Il en était de même d'un ami qui lui était bien cher, qu'il désigne seulement sous l'initiale L., mais dont on connaît le vrai nom. C'est à lui qu'est adressée la citation de saint Grégoire de Naziance; c'est à lui encore qu'étaient destinées, d'après une autre lettre du 5 novembre 1836, «de longues considérations, dans lesquelles Ozanam blâmait en même temps qu'il la plaignait sa mélancolie,» et qui furent rendues inutiles, par un retour soudain de son ami à des pensées plus sereines.
Ainsi, en 1830 comme en 1820, comme en 1800, on constate parmi la jeunesse un certain malaise, qui se rattache au mal général du temps. Du reste, cette fois encore, le malaise va diminuer en proportion de l'activité déployée dans la vie. Ozanam deviendra le professeur éminent que l'on sait; son frère, un habile médecin, et M. L., un magistrat d'une haute autorité. Dans une nouvelle et utile existence, chacun d'eux oubliera ses anciennes inquiétudes, et trouvera le calme d'esprit qui lui manquait. On conclura peut-être de cette guérison, que la plaie n'était pas très profonde; qu'on y voie plutôt l'efficacité d'un remède, qui pourrait s'appliquer à plus d'une blessure réputée incurable.
X
Les étrangers.
ALLEMAGNE.--BELGIQUE.--RUSSIE.--FINLANDE.--ESPAGNE.
On a vu jusqu'à présent le mal du siècle régner non seulement en France, mais encore dans la plupart des régions de l'Europe. Il convient d'examiner si cette loi s'est continuée de 1830 à 1848.
Pendant cet espace de temps, l'Angleterre n'a rien produit qui mérite d'être relevé à ce titre. L'Allemagne a fait davantage, mais bien peu. Henri Heine, qui fut très apprécié parmi nous, et qui est presque aussi français qu'allemand n'est qu'à demi mélancolique. Il mourait, a-t-il dit, des secrètes angoisses et des affreuses jouissances de notre époque, et pour lui notre époque, «grande période morbide de l'humanité,» commence à la croix du Calvaire. Ses poésies, son _Romancero_ surtout, unissent avec charme une piquante raillerie à une vague sensibilité. Mais il me semble qu'en lui le côté moqueur l'emporte sur le côté tendre, et que l'esprit gaulois, l'esprit Voltairien, étouffe le plus souvent l'esprit romantique, l'esprit de Jean-Jacques Rousseau ou de Lamartine.
Un autre peuple plus voisin de nous, mais dont je n'ai pas encore eu à parler, la Belgique, fournit, à son tour, un document à l'histoire de la mélancolie; elle donne naissance à un ouvrage qui a précisément pour titre: _Le mal du siècle_. Dans ce roman de M. Henri Conscience, on apprend que la jeunesse flamande, les jeunes-Flandre, si l'on me permet cette expression, suivaient de leur mieux les jeunes-France, qu'ils avaient la même fureur d'imiter les héros de Byron et de Gœthe, et le même goût pour ces «orgies» dont on se faisait parmi nous tant d'honneur vers 1830. Seulement, à en juger par la description du romancier, cette mode en passant la frontière, était loin d'avoir gagné en délicatesse et en élégance. D'ailleurs, le Daniel du roman, si satanique qu'il veuille paraître, tourne vite au bon jeune homme, et se convertit définitivement au bien. En somme, il n'est qu'une puérile et maladroite contrefaçon de modèles trop connus.
La Russie qui, durant la Restauration, avait trouvé une veine de littérature mélancolique n'a pas entièrement cessé de l'exploiter dans les années suivantes. C'est de là encore que le prince Metcherski a tiré quelques-unes de ses poésies; mais ces œuvres avaient peu de relief ou de couleur.
En pénétrant jusqu'en Finlande, on y trouve à la même époque, un poète plus original, M. Runeberg. Il ne faut pas s'étonner de sa tristesse, dit M. Marmier: «Ce qui n'est souvent dans d'autres pays que l'expression d'une pensée éphémère, quelquefois un rêve et quelquefois une erreur, est malheureusement ici une réalité. Ses poésies sont vraies par cela même qu'elles sont tristes. Il semble que ce jeune écrivain ait été saisi de bonne heure par la mélancolie de ses bois de sapins, de ses lacs solitaires, de son ciel brumeux. Et puis, l'auteur de ces poésies a aimé, il a perdu celle qu'il aimait, et parfois il exprime ses regrets dans des élégies plus exaltées que celles d'Young, plus douloureuses que celles de Kirke White; puis après ce cri de désolation le voilà qui revient sur lui-même, qui tâche de se maîtriser, et s'impose le douloureux repos de la résignation.» Sans doute, il y avait là une émotion sincèrement mélancolique, mais ce sentiment, en dépit des circonstances qui semblent le favoriser dans la patrie de M. Runeberg, en dépit aussi de la théorie déjà critiquée de Mme de Staël, ne semble pas avoir été général et nous n'en rencontrons pas d'autre vestige dans ces régions.
Enfin parlerai-je d'un pays bien différent et, comme la Belgique, nouveau dans cette étude, de l'Espagne? Nommerai-je le poète Larra, qui était poursuivi par une amère tristesse, qui disait que c'était dans ses moments de mélancolie qu'il travaillait pour l'amusement du public, et qui poussé par une exaspération maladive, qu'aggravait le chagrin d'une rupture avec une femme aimée, se donna la mort en 1837? Dirai-je que sous l'influence d'un autre poète, Zorrilla, disciple de Chateaubriand et de Lamartine, la poésie Espagnole prit à cette époque la teinte du génie Français, qu'on y retrouvait avec les procédés de notre école romantique les sujets mélancoliques qu'elle aimait à traiter, des poésies ayant par titres: _Méditation_, _Soir d'automne_, _Nuit d'hiver_, _Indécision_, _Dernier jour_? Ces faits ne sont pas sans importance, mais ils paraissent constituer ou des phénomènes isolés ou des manifestations plutôt littéraires que morales.
En somme, ce qui précède n'autorise pas à affirmer que le mal du siècle ait conservé, après 1830, au même degré qu'avant cette date, un caractère international.
XI
Caractère et causes du mal du siècle de 1830 à 1848.
Cependant on ne saurait dire que, pendant cette dernière période, ce mal étrange ait cessé d'exister hors de la France, et, tout au moins, chez nous, il présentait des proportions considérables. Tous les documents que j'ai groupés ici, sur les écrivains, les artistes, les jeunes gens, montrent quel était alors, dans notre pays, l'état de bien des âmes. Mais combien la funeste épidémie n'a-t-elle pas compté de victimes qui ne rentrent dans aucune de ces divisions! M. Saint-Marc Girardin, dans sa belle étude sur Jean-Jacques Rousseau, a dit très justement que les faux désespoirs de cette époque avaient fait invasion, non seulement dans la littérature, mais «aussi dans la société.» De son côté, dans une pièce des _Pensées d'août_, qui datent de 1837, M. Sainte-Beuve fait allusion à plusieurs hommes de ce temps, restés entièrement inconnus, et qu'il nous montre vivant, ou plutôt végétant dans des sortes de limbes, incapables de vouloir, d'agir, de faire emploi de leurs facultés distinguées, et condamnés à voir avorter tous leurs projets et toutes leurs espérances. M. Montégut a publié aussi (_Revue des Deux-Mondes_, 15 août 1849), sous ce titre: _De la Maladie morale au_ XIXe _siècle_, une étude intéressante, dans laquelle il retrace la vie morale d'un de ses contemporains, atteint de cette maladie. Cet homme a tout essayé, puis tout abandonné; après avoir poursuivi un idéal insaisissable, il tombe dans un réalisme où les notions même du bien et du mal s'obscurcissent à ses yeux. «Il s'étend sous l'ombre opaque des choses terrestres;» mais il ne peut s'y endormir. Alors il se jette dans le culte, dans l'adoration de l'esprit et du talent. Mais, comme il ne croit plus à rien, «l'intelligence ne lui sert qu'à lui montrer les ombres, les profondeurs et les abîmes de la nuit et du néant. De plus en plus, la solitude se fait dans son âme; son cœur devient un désert; sa volonté ne fait plus entendre aucun mouvement; toute action disparaît, et toute puissance s'éteint. C'était, ajoute M. Montégut, un type symbolique de toutes les idées, de tous les mécomptes, de toutes les illusions, de toutes les poursuites de notre temps.» Enfin, il est un fait qui démontre, avec plus d'éloquence que tous les discours, la profondeur du mal qui sévissait sur cette génération; c'est l'accroissement des suicides. De 1830 à 1850, leur nombre s'est élevé par une proportion continue jusqu'au double de celui qu'il atteignait en 1830. Aucun commentaire n'ajouterait rien à la force de cette statistique.
Ainsi le mal qui, sous la République et sous l'Empire, avait présenté un si haut degré d'acuité, qui avait paru sous la Restauration se relâcher un peu de sa violence, s'est réveillé sous le gouvernement de Juillet avec une recrudescence imprévue. Jamais les tourments du doute n'avaient été plus amers, ni le suicide plus célébré et plus pratiqué. Assurément, cette époque ne doit pas être tout entière jugée avec sévérité. Comme dans les périodes précédentes, la mélancolie n'y a pas toujours été malsaine ou coupable. Maurice et Eugénie de Guérin, par exemple, ne doivent pas être mis sur la même ligne que Musset ou Georges Sand. Mais, envisagé dans son ensemble, le mal offre dans cette dernière phase un aspect plus pernicieux que dans la phase précédente; de plus, il a recours pour s'exprimer à une forme nouvelle et dangereuse, le drame. On peut donc dire que ses deux points extrêmes, son commencement et sa fin, se rapprochent par la violence qui les caractérise également.
Le dernier état des choses avait-il donc les mêmes raisons d'être que le premier? En avait-il que n'avait point rencontrées l'état intermédiaire? A cette question la réponse est facile.
Pour les étrangers, qui, du reste, ont été alors moins éprouvés que nous, on ne voit dans l'état général de l'Europe après 1830 aucun fait de nature à expliquer un malaise universel, et il semble que cette disposition n'ait plus été chez eux qu'un reste d'habitude, en même temps que l'effet d'un besoin d'imitation.
Quant à notre pays, vainement allèguerait-on, comme on avait pu le faire vers 1800, pour justifier son mal, l'influence philosophique ou littéraire du XVIIIe siècle, influence bien affaiblie en général; ou le souvenir de nos grandes calamités publiques, dont il ne restait plus depuis longtemps de victimes. On s'est donc trompé quand, dans un roman dont Alfred de Musset est le sujet, on a écrit qu'il ne fallait pas s'étonner de l'impossibilité des amours vrais, et du divorce incessant des cœurs, chez les «rejetons tourmentés d'une société orageuse et corrompue, et après tant de discordes publiques et de sanglantes exécutions.» Si, comme le dit Mme Louise Colet, «le souffle de la Révolution a atteint jusqu'à l'amour,» ce souffle funeste n'a pas conservé indéfiniment sa puissance; il n'a pas pu flétrir successivement le cœur de toutes les générations de ce siècle.
Pour comprendre la cause de notre état depuis 1830, il faut regarder ailleurs et considérer deux choses. En premier lieu, la France trouvait, dans l'héritage de la République et de l'Empire, grossi des monuments nombreux eux-mêmes légués par la Restauration, un fonds d'impressions et d'émotions qui la mettait en goût d'émotions et d'impressions semblables, et dont elle ne devait se déprendre qu'après en avoir usé jusqu'à la satiété. Dans plusieurs des personnages que j'ai nommés plus haut, surtout parmi les poètes et les artistes, et aussi chez Mme Sand, on aperçoit bien cet entraînement. En outre, les circonstances politiques n'étaient-elles pas faites pour jeter dans les esprits une certaine perturbation? La monarchie de Juillet n'a-t-elle pas assisté, au grand déplaisir, assurément, des sages et éminents esprits qui la dirigeaient, à de déplorables excès intellectuels? N'a-t-on pas vu surgir, à cette époque, dans le pays, un esprit de critique et de destruction qui, aujourd'hui, sans doute, peut paraître bien modéré, mais qui était déjà singulièrement hardi? De tous côtés, le principe d'autorité était sapé. En religion, en philosophie, en économie politique, en histoire, les théories les plus audacieuses s'emparaient de la faveur du public. Parfois même, elles s'affirmaient dans le domaine des faits par quelque terrible explosion qui venait éclairer d'une lueur sinistre les bases vacillantes de l'édifice politique. C'est là, c'est dans cette profonde agitation de la société, que se trouve la cause la plus palpable et la plus fréquente des défaillances que j'ai rappelées. M. V. Hugo et Alfred de Musset n'ont pas hésité à en convenir en ce qui les concernait; mais l'influence du temps où ils ont vécu n'était pas moins réelle sur ceux qui ne l'avouaient pas; elle apparaît bien, et chez les romanciers, et chez Dumas, et chez Vigny.
Toutefois, ces deux considérations peuvent bien expliquer les torts des uns et des autres; mais elles ne suffisent pas, même la seconde, pour les excuser. Je sais bien que c'était l'usage des mécontents et des déclassés de 1830 d'accuser la société de tous leurs maux, de lui demander compte de leurs propres excès. Mais il serait trop commode de rejeter sur un être abstrait et collectif ses fautes personnelles. Les vices publics ne justifient pas les vices individuels, et la dépravation générale n'est que la somme des désordres particuliers. D'ailleurs, si l'on pouvait, de quelque côté, admettre le bénéfice de l'irresponsabilité, ce serait plutôt au profit de la foule banale qui compose la société, qu'en faveur des hommes supérieurs dont le devoir est de l'éclairer et de la conduire. Mais une immunité de cette sorte n'existe pour personne. A chacun selon son œuvre, tel a été le principe que j'ai essayé d'appliquer dans le cours de cette étude; tel est le principe que je reproduis en la terminant.
CONCLUSION
CONCLUSION
Me voici en effet, arrivé, avec les derniers moments du règne de Louis-Philippe, à la fin même du mal dont j'ai tenté de raconter l'histoire, et par conséquent au terme de cette trop longue nosographie.
Est-ce à dire que l'affection qui en a fait l'objet ait tout à coup disparu au point de ne laisser aucune trace? La vie intellectuelle ou morale des nations ne connaît guère d'aussi brusques accidents. En général, les modifications qu'elle subit, préparées par quelques signes précurseurs, sont suivies par des manifestations tardives qui renaissent quelque temps encore, à des intervalles de plus en plus éloignés, jusqu'à ce que le mouvement acquis s'arrête définitivement, et qu'une nouvelle manière d'être ait remplacé celle qui n'est plus.
Cette période de transition n'a pas manqué à la maladie du siècle. Elle s'est révélée, chez nous, par un certain nombre d'œuvres dans lesquelles on retrouvait quelque chose des anciennes rêveries, des anciennes tristesses, des anciens ennuis. La plupart de ces œuvres portent un caractère bâtard et ne valent pas qu'on s'y arrête. Cependant, on peut en distinguer quelques-unes. Outre les _Destinées_ d'Alfred de Vigny, dont j'ai déjà parlé ailleurs, on peut citer quelques vers désespérés d'Henri Murger; quelques pages de Gérard de Nerval; un roman de M. E. Lataye, _la Conquête d'une âme_, où l'on retrouve des mélancolies et des faiblesses qui rappellent l'_Arthur_ de Guttinguer; _la Mélancolie_ de M. H. Cazalis, poésies qui chantent les douleurs de l'homme et celles de la nature; _le Voyage de Martin à la recherche de la vie_, par M. Louis Rambaud, récit de quelques aventures, entremêlé de dialogues pleins de scepticisme et de découragement; et un poëme de M. Durandeau, intitulé _Bartholoméo_ ou _le Doute_, dans lequel l'auteur promène son héros à travers toutes les déceptions et les épreuves de la vie. Il faut aussi mentionner les poésies de Mme Ackermann qui, ainsi que l'a dit Th. Gauthier: «appartient à cette école de grands désespérés: Chateaubriand, Lord Byron, Leopardi, à ces génies éternellement tristes, et souffrant du mal de vivre, qui ont pris pour inspiratrice la mélancolie.» Toutefois, la tristesse de Mme Ackermann se distingue de celle des autres mélancoliques, en ce qu'elle repose moins sur ses impressions intimes que sur des pensées philosophiques et sur une opinion pessimiste du monde.
Et le pessimisme lui-même ne se ranimait-il, pas en même temps, en Allemagne avec une violence qu'on était loin d'attendre? On sait qu'après avoir sommeillé près de cinquante ans, cette doctrine s'est brusquement réveillée dans la _Philosophie de l'Inconscient_, et a provoqué d'innombrables adhésions. Je n'ai pas à rechercher ici en quoi l'ouvrage de M. de Hartmann diffère, au point de vue de la théorie pure, de ceux du même genre qui l'ont précédé, ni en quoi il s'en rapproche; j'indiquerai seulement combien Hartmann distance ses maîtres dans la conclusion de son système. Leopardi, quoiqu'il ne désirât rien tant que le néant, n'avait pas conseillé le suicide. Schopenhauer ne proposait comme moyen d'arriver à la destruction d'un monde infortuné que l'abolition volontaire de la famille, et la ferme résolution de la part de l'espèce humaine de mettre un terme à sa reproduction. M. Hartmann a trouvé mieux; il offre à l'univers un instrument tout-puissant de libération: il demande que, par une conjuration universelle, les habitants du globe entier se donnent la mort au même instant. Il est convaincu que l'anéantissement de toutes les vies humaines amènera tôt ou tard la suppression même du monde. Sans doute, pour arriver au degré de civilisation perfectionnée qu'exige l'exécution simultanée d'un tel projet sur toute la surface de la terre, il faut que la science fasse encore de grands pas; mais on peut prévoir le jour où nos successeurs jouiront de cette bienheureuse application des lumières. Tel est l'espoir de M. de Hartmann. A côté d'un tel professeur, cette académie même «des co-mourants», dont j'ai signalé l'existence en Grèce dans l'antiquité, n'est plus qu'une école enfantine, et ses enseignements pâlissent auprès de cet essai grandiose de suicide cosmique. Et cependant, peut-être le pessimisme allemand est-il plus inoffensif que ne l'était le pessimisme d'Alexandrie. Nous savons trop que chez les Allemands le désespoir reste volontiers dans le domaine de la spéculation, et n'exclut nullement l'ambition des biens de ce monde. Leur pessimisme n'est donc pas une preuve absolue de la persistance du mal du siècle, et je n'ai ni à insister sur cette doctrine chez M. de Hartmann, ni à parcourir les nuances et les variétés qu'elle a présentées chez ses récents disciples, tantôt moins sombres que leur maître, tantôt renchérissant encore sur l'amertume au moins apparente de ses leçons. Je n'ai pas davantage à parler de quelques travaux dans lesquels la mélancolie, ou, comme disent les Allemands, _der Weltschmerz_, n'a été appréciée par eux qu'au point de vue critique, et qui n'accusent chez leurs auteurs aucune trace de cette disposition même.
Mais quel que fût alors l'état des choses en Allemagne, chez nous, dans les dernières années, l'expression de la mélancolie individuelle restait presque sans écho dans les âmes; elle soulevait même certaines protestations. Sainte-Beuve, qui s'y connaissait, et qui pouvait dire en parlant des mélancoliques: _quorum pars magna fui_, a été le premier à constater ce mouvement de réaction. «Le monde, disait-il, commence à être rebattu de l'éternelle chanson. Il a écouté non point patiemment, mais passionnément tous les grands plaintifs, depuis Job? jusqu'à Childe Harold. Cela lui suffit, le reste lui paraît faible. Les pleureurs à la suite ont tort.» La jeunesse elle-même, qui s'était si longtemps montrée avide d'émotions douloureuses, était repue des faux désespoirs et des vaines sentimentalités. Un critique, M. Étienne, le déclarait dans une étude sur Byron. Un poète le proclamait à son tour. Parlant des jeunes hommes de son temps, M. Sully Prudhomme écrivait ces vers:
Leur fierté répudie Du doute irréfléchi le désespoir aisé; Ils sentent que le rire est une comédie, Que la mélancolie est un cercueil usé. Le rêve dégoûté commence à leur déplaire.
Enfin, on allait jusqu'à prendre pour sujet de roman la critique du type naguère si choyé, et l'_Éducation sentimentale_ de M. Flaubert n'était que la satire indirecte de la génération rêveuse qui avait longtemps occupé la scène. Reconnaissons le donc, une transformation graduelle, mais profonde, s'est de nos jours opérée dans notre état moral.
Les événements l'expliquent dans une certaine mesure. D'un côté, les anciennes causes de mélancolie, se rattachant à de funestes souvenirs historiques, déjà entièrement effacées en 1830, devaient encore moins subsister après 1848. D'un autre côté, les régimes qui se sont succédé dans notre pays depuis cette date, n'ont pas troublé, autant que l'avaient fait jadis les gouvernements dont ils reproduisaient les formes et les dénominations, les conditions de la vie sociale. Toutefois, leur établissement n'a pas rallié toutes les sympathies. L'un d'eux s'est d'ailleurs presque toujours appuyé sur un système de compression qui pouvait blesser bien des convictions. L'autre, dans la double épreuve que nous en avons faite, nous a donné le spectacle de doctrines menaçantes et de crises redoutables. Mais, en général, ces choses n'ont pas ébranlé gravement les âmes, et si elles ont provoqué plus d'une de ces tristesses «sans remède, parce qu'on ne voudrait pas en guérir,» elles ont peu touché la plus grande partie de la nation, décidée à résister à ces influences douloureuses, ou, plus souvent, renfermée dans une paresseuse indifférence. Sans doute encore, la mélancolie aurait pu continuer à s'entretenir à l'aide des ressources qu'elle avait dès longtemps accumulées. Dans toutes les périodes précédentes, la France s'était inspirée des œuvres nationales ou étrangères pour en produire de nouvelles d'une nature analogue; mais elle commençait à se fatiguer de ce procédé. Tout a une fin; chacun sentait que les habitudes mélancoliques avaient assez vécu; il fallait en finir avec elles; et leur durée, qui avait pu être d'abord la raison de leur persistance, devenait le motif de leur condamnation. Dans de telles circonstances, le siècle devait se guérir et s'est, en effet, guéri de son mal invétéré.
Il semblerait qu'il n'y eût qu'à l'en applaudir et qu'on dût se réjouir sans arrière-pensée de la disparition d'un désordre qui avait été si long et souvent si cruel. Mais, avant de céder à ce sentiment, il faut considérer quel a été l'état du malade après sa guérison.
Oui, le siècle a perdu ce goût immodéré de la solitude qui avait marqué ses commencements; mais les relations des hommes entre eux, en se multipliant, ont-elles pris un caractère plus cordial? Le siècle a répudié les vaines rêveries et les tristesses vagues; mais au profit de quelles réalités et de quels engouements! Si ses aspirations ne sont plus en désaccord avec ses facultés, est-ce parce qu'il a élevé ses facultés? n'est-ce pas plutôt parce qu'il a abaissé ses aspirations? D'ailleurs, il est encore sceptique, et cette fois sans regrets et sans intermittences. Il ne s'ennuie plus, d'accord; mais on peut trouver qu'il s'amuse trop. Il s'est repris aux choses de la vie, soit; mais il s'y est repris avec excès. Enfin depuis que le désespoir n'y exerce plus ses ravages, la passion immodérée des jouissances n'y fait-elle aucune victime? Il est donc permis de se demander si les tendances actuelles sont préférables à celles qu'elles ont remplacées.
Plusieurs inclinent à se prononcer en faveur de ces dernières. «Il y avait,--a dit M. Saint-Marc Girardin, qui n'est cependant pas suspect de trop de tendresse pour la fausse mélancolie,--il y avait dans les tristesses prétentieuses d'il y a trente ans, un reflet du spiritualisme que la société avait appris à l'école du malheur; il y a dans la jovialité qui a repris faveur, un reflet du matérialisme moderne.» Et dans une métaphore qui continue celle qui s'est souvent et forcément présentée à nous dans le cours de ce travail, parlant du siècle comme d'une personne atteinte d'une affection dont elle finit par guérir, Mme Sand a écrit ces lignes: «Les pères de famille se sont beaucoup plaints de la _maladie du romantisme_; mais ceux d'aujourd'hui devraient peut-être la regretter. Peut-être valait-elle mieux que la réaction qui l'a suivie, que cette soif d'argent, de plaisirs sans idéal et d'ambition sans frein, qui ne me paraît pas caractériser bien noblement la _santé du siècle_.» Pour moi, je ne voudrais pas, en haine d'un matérialisme que je réprouve, en venir à une réhabilitation du faux spiritualisme, qui serait le démenti de toute cette étude, et je serais disposé à mettre sur le même rang ces deux systèmes si opposés en apparence.
Au fond, ces deux erreurs ne sont, en effet, que les deux faces d'une médaille unique, les deux aspects d'un seul vice: l'égoïsme. L'égoïsme, il apparaît avec la dernière évidence dans le matérialisme pratique; il se retrouve aussi, presque toujours, derrière l'habitude d'une certaine mélancolie; seulement, il s'y dissimule sous des dehors plus ou moins séduisants, et sait prendre plus d'un masque honnête. Qu'on y prenne garde, n'est-ce pas trop souvent l'égoïsme qui inspire l'éloignement des hommes et le besoin de la solitude? Se complaire dans des rêveries sans objet, dans d'oisives contemplations, dans l'analyse et la description minutieuse de ses moindres impressions, n'est-ce pas se rechercher soi-même? L'amour de soi n'est-il pas le secret et l'origine de l'indifférence qu'on éprouve pour tout le reste? La perte prématurée des illusions fécondes, l'épuisement de la volonté, la ruine des croyances, ne sont-ils pas quelquefois le résultat d'une vie qui n'a rien su refuser aux exigences des passions? Enfin le suicide, cette lâcheté par laquelle l'homme se dérobe à son devoir, n'est-il pas le dernier mot de l'égoïsme? Donc, à tout prendre, mélancolie et matérialisme remontent d'ordinaire à un même principe et méritent une même flétrissure. C'est aussi par les mêmes moyens qu'ils doivent être combattus. Or, ces moyens sont indiqués par la logique des choses.
Le mal ne peut être vaincu que par son contraire, l'égoïsme que par l'abnégation. Opposer à l'orgueilleux isolement l'habitude de la solidarité, au célibat corrupteur le mariage et la vie de famille, l'action à la rêverie, le bon sens pratique aux subtilités d'un scepticisme énervant, l'instinct naturel du cœur à l'indifférence réfléchie, enfin la fermeté aux défaillances, et la lutte à la désertion, voilà le contre-poison de la mélancolie malsaine; telle est la vérité qui découle de toutes les pages de ce travail, de tous les exemples qu'il rapporte. J'ignore ce que l'avenir tient en réserve; mais si, par un de ces retours qui ne sont pas rares dans les choses humaines, le mal qui nous a décimés longtemps devait s'abattre de nouveau sur la société, c'est encore par le même remède qu'on en triompherait. Quant à sa contre-partie actuelle, le matérialisme, comment pourrait-on l'anéantir, ou même le réduire, sinon en s'efforçant de sacrifier au bien général les appétits envahissants et de soumettre l'exigence des passions à l'autorité du devoir?
Ce progrès moral, dont personne n'est incapable, chacun de nous doit tendre à le réaliser. Nos plus chers intérêts nous y poussent: c'est en se pénétrant d'un esprit de mutuel dévouement que le monde s'approchera le plus vite de la solution de ce problème du bonheur qu'il agite avec une fiévreuse mobilité. Mais la récompense nous dût-elle manquer, il ne nous en faudrait pas moins rester attachés à ce sentiment généreux, et remplir jusqu'au bout l'obligation d'union fraternelle que la Providence impose à l'humanité!
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Pages
INTRODUCTION 7
I
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES ET APERÇU RÉTROSPECTIF
I. =Considérations générales= 17
II. =Antiquité et moyen âge= 21
III. =Siècle de Louis XIV.--J.-J. Rousseau et ses disciples= 30
IV. =L'Angleterre et l'Allemagne au XVIIIe siècle= 43
V. =Ramond.--André Chénier.--Bonaparte= 58
II
1789-1815
I. =Les poètes.= Michaud.--Fontanes.--Legouvé. Millevoye.--Baour-Lormian 72
II. =Mme de Staël.= 75
III. =Le groupe de Coppet.= Barante.--Sismondi. 82
IV. =Chateaubriand= 87
V. =Le groupe de Chateaubriand.= Ph. Gueneau de Mussy.--M. Molé.--Chênedollé--Mme de Caud (Lucile).--Mme de Beaumont.--Ballanche.--André-Marie Ampère 105
VI. =Senancour et ses disciples= 119
VII. =Les romanciers.= Ch. Nodier.--Mme de Flahaut.--Mme de Krudener 138
VIII. =Benjamin Constant= 154
IX. =Les jeunes gens= 166
X. =Les étrangers.= Angleterre.--Allemagne.--Italie 173
XI. =Caractère et causes du mal du siècle, de 1789 à 1815= 188
III
1815-1830
I. =Les poètes.= Ch. Loyson.--Divers 197
II. =Lamartine= 203
III. =Sainte-Beuve= 218
IV. =Le monde philosophique et religieux.= Jouffroy.--G. Farcy.--Lamennais.--Le P. Lacordaire 227
V. =Les romanciers.= Mme de Rémusat.--Mme de Duras.--Beyle.--Mlle Hortense Allard 243
VI. =Les artistes.= Géricault.--Delacroix 253
VII. =Les jeunes gens.= J.-J. Ampère et ses amis 256
VIII. =Les étrangers.= Italie.--Allemagne.--Angleterre.--Russie 270
IX. =Caractère et causes du mal du siècle, de 1815 à 1830= 278
IV
1830-1848
I. =M. Victor Hugo= 288
II. =Poètes divers.= Dondey.--Boulay-Paty.--Th. Gautier.--E. Roulland.--Les poètes suicides 293
III. =Alfred de Musset= 313
IV. =Maurice et Eugénie de Guérin= 326
V. =Georges Sand= 339
VI. =Romanciers divers.= Gavarni.--Ulric Guttinguer.--Frédéric Soulié.--Eugène Sue 357
VII. =Les auteurs dramatiques.= Alexandre Dumas.--Alfred de Vigny 376
VIII. =Les artistes= 387
IX. =Les Jeunes gens= 391
X. =Les étrangers.= Allemagne.--Belgique.--Russie.--Finlande.--Espagne 396
XI. =Caractère et causes du mal du siècle, de 1830 à 1848= 400
CONCLUSION 409
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
7484.--Tours, imp. Rouillé-Ladevèze, rue Chaude, 6.
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