Une Intrigante sous le règne de Frontenac

Chapter 5

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«Ici devrait s'arrêter ma démonstration, comme on dit en géométrie car elle est concluante _prima facie_. Par malheur, le _Dictionnaire Généalogique_ n'est pas le seul ouvrage qui ait ébruité ce commérage. Deux autres livres du même auteur, _A travers les registres_ et le _Répertoire général du Clergé canadien_, le reproduisent, avec de nouvelles... affirmations à l'appui. Que valent-elles comme preuves? Nous allons précisément le constater.

«En 1886, Mgr Tanguay publiait un recueil de notes historiques intitulé; _A travers les registres_. Or, nous lisons aux pages 226 et 227 de cet ouvrage: «Les ossements des anciens gouverneurs, d'abord transférés des ruines de l'église des Récollets à la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié dans la cathédrale de Québec, furent, quelques années plus tard, déposés dans les voûtes de la chapelle Sainte-Anne, dans le bas-Choeur, du côté de l'Évangile, _où ils sont encore, ainsi que le coeur de M. de Frontenac._

«Voilà qui est bien clair et absolument certain, n'est-ce pas? Rappelons-nous que ceci a été publié en 1886. Or, en 1877, neuf années conséquemment avant cette date, avaient lieu, sous la surveillance intelligente et éclairée de M. l'abbé Georges Côté, curé actuel de la paroisse Ste-Croix, dans le diocèse de Québec, des travaux d'excavations des plus considérables à la basilique de Notre-Dame de Québec. Or, c'est précisément ce coin de terre mentionné qui a été fouillé de font en comble, et l'un des premiers. Rien n'y a été découvert en 1877, comment voudriez-vous que le coeur de Frontenac y fût encore ne 1886? [10]

[Note 10: La belle étude archéologique de M. l'abbé Georges Côté sur les travaux d'excavation exécutés en 1877 à la basilique de Québec fut publiée dans l'_Abeille_ du 5 décembre, année 1878.]

«Qu'un faux portrait coure la rue, l'événement en est fâcheux pour les bibliophiles et les antiquaires, mais qu'une calomnie, savamment élaborée, coure l'histoire et s'y accrédite, le malheur en est irréparable pour le personnage auquel elle s'attaque. Calculez le temps et l'effort, souvent inutile, apportés à l'atteindre d'abord, puis à la détruire. Un vieux proverbe anglais un des plus typiques que je connaisse, ne dit-il pas: _A lie will travel seven leagues while truth is getting on its boots_? Si la justice légale a ses boiteries--_festinat claudo pede_--la vérité historique a ses rhumatismes. La pauvre souffreteuse marche à cloche-pied et sa béquille est d'une lenteur désespérante.

«Peu importe cependant que la réhabilitation historique de Madame de Frontenac soit prompte ou tardive: elle est assurée et cela doit suffire.

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«Résumons en quelques lignes tout ce fastidieux débat, nécessaire cependant à rétablir la vérité historique sur un petit fait, affreusement défiguré par la «maligne envie», dirait Bossuet.

«Frontenac demanda, par son testament, que son coeur fût placé dans une boite d'argent et déposé dans la chapelle que Messieurs de Montmort possédaient dans l'église de Saint-Nicolas-des-Champs, à Paris. [11] Déjà, Madame Henri-Louis Habert de Montfort, Henriette-Marie de Buade, troisième soeur de Frontenac, et Roger de Buade, abbé d'Obazine, son oncle, y étaient inhumés. Frontenac croyait donc--et ce fut avec raison--rencontrer les désirs de sa femme en exprimant ce voeu suprême que le supérieur des Récollets à Québec, le Père Joseph Denis de la Ronde, se chargea d'exécuter. Il passa en France l'année même (1698) du décès du gouverneur et déposa le coffret d'argent à Saint-Nicolas-des-Champs, à Paris, suivant l'ordre formel du grand homme qui continuait d'être dans la mort ce qu'il avait été dans la vie: le bienfaiteur insigne des Récollets au Canada.» [12]

[Note 11: _Un de ses prédécesseurs, le Chevalier Augustin de Saffray, seigneur de Mézy, septième gouverneur de la Nouvelle-France, avait aussi ordonné que son coeur reposât en France._]

[Note 12: Voir l'étude de feu Ernest Myrand, dans «Frontenac et ses amis», page 143.]

PORTRAIT DE MADAME DE FRONTENAC

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La photogravure du portrait de Madame de Frontenac, publiée ici, a été exécutée sur une photographie du tableau de Versailles préparée aux ateliers de M.P. Sauvanaud, photographe d'art, 45, rue Jacob, Paris.

Terminons par cette note de M. Charles de Courcy:

«Ne posons pas en juges trop sévères de la comtesse de Frontenac. Sans doute son devoir aurait été d'accompagner le comte au Canada et de donner l'exemple aux nobles dames qui y fondaient la colonie sur les bases si solides de la vertu et de la charité. Mais, douée de tant d'attraits et de séductions, dans un siècle où les faiblesses trouvaient tant d'excuses aux yeux du monde, il lui faut savoir gré d'avoir conservé une réputation intacte et une considération générale dans tout le cours d'une existence longue et honorée.»

TESTAMENT DE FRONTENAC [13]

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[Note 13: Cf. Greffe de Frs. Genaple de Belfond, Archives Judiciaires de Québec.]

Pardevant les not. gardenotes du Roy, en sa ville et Prévôté de Québec, soussigné fut présent haut et puissant Seigneur Messire Louis de Buade, comte de Palluau et de Frontenac, Conseiller du Roy en ses Conseils, Chevalier de l'ordre de St-Louis, Gouverneur, Lieutenant Général pour Sa majesté en tout ce pays de la France septentrionale, Syndic Apostolique, Père et protecteur spirituel de l'ordre des très Rds. P. Récollets en cedit pays, gisant grièvement malade en son fauteuil dans sa chambre au Château de cette ville, mais cependant sain d'esprit, mémoire et entendement ainsy qu'est apparu aux dits notaires; lequel Seigneur a dit que le grief mal quy le travaille ne luy permettant pas de songer à l'état de ses affaires et biens temporels, pour en disposer présentement comme il voudrait le pouvoir faire: qu'au moins, ayant toujours eû singulière intention et dévotion d'être inhumé et enterré en l'Église des Pères Récollets de cette ville, il veut en ce chef faire, par ces présentes, son testament et ordonnance de dernière volonté, pour éviter les obstacles et contradictions quy pourroient y être apportés, sans cela, s'yl arrive qu'yl plaise à Dieu le retirer de cette vye mortelle par cette maladye, sans avoir le temps de faire plus ample Testament. Pourquoy déclare le dit Seigneur qu'yl ordonne, veut et entend, en ce cas même prye et requiert que son corps soit, après son décès, porté, inhumé et enterré dans la dite Église des Rvds. Pères Récollets de cette ville en la manière et avec les simples cérémonyes que les d. Pères jugeront à propos luy être convenables en sa dite qualité de Syndic apostolique, Père et protecteur spirituel de leur ordre en ce dit pays. Souhaitant et désirant que sa dévotion et piété soit satisfaits à cet égard, sans empêchement ny obstacle de quelque part que ce soit, telle étant sa dernière volonté.

Et comme Madame Anne de la Grange, son épouse, peut souhaiter comme luy que le coeur de luy Seigneur testateur soit transporté en la chapelle de Messrs. de Montmort, dans l'Église St. Nicolas des Champs, en laquelle sont inhumés Madame de Montmort, sa soeur, et Monsieur l'abbé d'Obazine, son oncle, il veut qu'à cet effet son coeur soit séparé de son corps et mis en garde dans une boête de plomb ou d'argent. Et au surplus donne en aumône en faveur des dits Rvds. Pères Récollets de ce pays entre les mains su Sr. Boutteville, le syndic ordinaire et receveur des aumônes, la somme de quinze cents livres, monnaye de France, pour être employée à l'achèvement de la bâtisse ou autres nécessités de leur couvent de cette ville, à prendre sur les biens et effets qui se trouveront appartenans au luy Seigneur testateur en ce d. pays, au jours de son décès; Et ce à la charge de dire et célébrer par les d. Rvds. P. Récollets en la dite Église de cette ville tous les jours une messe basse pendant l'an du décès du d. Seigr. testateur pour le repos de son âme; En outre un service annuel tous les ans à perpétuité à pareil jour de son décès, auquel service annuel il désire et veut être appliqué conjointement pour la dite Dame Son Épouse lorsqu'elle sera décédée. Et pour faire exécuter et accomplir son d. présent testament a nommé et éleu Monsieur François Hazeur, marchand-bourg. de cette ville conjointement avec le sieur Charles de Monseignat, son premier secrétaire; comme aussi pour prendre soin de l'état du reste de ses affaires et biens quy peuvent être aprésent ou luy venir cy après en ce dit pays par les vaisseaux de l'an prochain.

Pourquoy luy Seigneur testateur prye Monsieur de Champigny, intendant, de les appuyer de sa protection et autorité pour l'accomplissement de ce que dessus, le priant aussy de régler ce qu'yl jugera apropos à l'égard de tous ses domestiques pour qu'yls soient satisfaits.

Donnant et léguant iceluy Seigneur testateur à Duchouquet, son valett de chambre, toute la garderobe consistant en ses habits, linge et autres hardes d'ycelle avec la petite vaisselle d'argent dépendant de la d. garderobe; et ce en considération des services que le d. Duchouquet luy a rendus jusqu'à présent.

Et pour marque de confiance qu'a luy Seigneur testateur et protestations d'amitié que le dit Seigneur Intend. luy a esté, il le prye d'accepter un crucifix de bois de Calambourg que Made. de Montmort sa soeur luy a laissé en mourant et il l'a touj. gardé depuis comme une véritable relique, et prye aussi Madame l'Intendante de vouloir recevoir le Reliquaire qu'il avait accoutumé de porter et qui dit remply des plus rares et précieuses reliques qui se peuvent rencontrer.

Et ledit présent testament accomply, ses domestiques et dettes contractées en ce pays étant payés, auront soin les d. exécuteurs de remettre ez mains de Madame la Comtesse Épouse de luy Seigneur Testateur ce qui se trouvera du reste de ces dits biens en ce pays.

Ce fut ainsy fait, dicté et nommé de mot à mot par le dit Seigneur Testateur et à luy leu et relu par Genaple un des d. notaires, l'autre présent, que le dit Seigneur a dit avoir bien entendu et être sa vraye intention et ordonnance de dernière volonté à laquelle il s'arrête seule déclarant qu'y révoque tous autres testaments qu'yl pourroit avoir cy devant faits, se tenant uniquement au présent.

Fait et passé en la dite Chambre du dit Seigneur testateur après midy sur les quatres heures, le vingt deuxième jour de novembre mil six cents quatre vingts dix huit. Et a le dit Seigneur Testateur avec nous notaires signé.

Louis de Buade Frontenac

[Illustrations: Signature de Frontenac]

Rageot

Genaple

Fin

TABLE DES MATIÈRES

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Lettre de M. l'abbé Lionel Groulx à l'auteur Une Intrigante Frontenac sauve la colonie Où Duchouquet se révèle un adroit limier Rayon et ombre Généreux dénouement Un défenseur volontaire Le jugement Le mal du pays Une surprise Épilogue.

APPENDICE

Armes de Frontenac Portrait de Frontenac Généalogie des Buades Le coeur de Frontenac Portrait de Madame de Frontenac Texte du testament de Frontenac.