Une Intrigante sous le règne de Frontenac
Chapter 4
--Oh! bonjour, révérend Père! s'exclamèrent ensemble les promeneurs. Comment vous portez-vous?
--Mais à merveille, mes amis! comme à l'âge de cinquante ans!
--Tant mieux! fit madame DeBoismorel; nous vous avions cru malade, mais on nous a appris que vous étiez absent de Munich.
--Oui, j'ai fait un petit voyage dont je suis très satisfait.
Et la bonne figure du Père exprimait en effet le plus vif contentement.
Pendant qu'il s'entretenaient familièrement, le facteur vint remettre à Paul Aubry deux larges plis, l'un à son adresse, et l'autre à l'adresse de sa soeur.
Deux lettres à la fois constituaient un événement pour eux qui n'entretenaient plus de correspondance. Aussi est-ce en tremblant qu'ils reçurent les lettres.
Le père Schultz, voyant leur émotion, s'excusa de ne pouvoir rester plus longtemps en leur aimable compagnie, et il s'éloigna en souriant d'une façon mystérieuse.
Les lettres étaient de la même écriture et portaient le timbre de Paris.
--De qui donc peut-elle venir! se demandant tout haut madame DeBoismorel en examinant curieusement l'enveloppe qu'elle hésitait à ouvrir.
--De Madame la comtesse de Frontenac! s'écrie son frère qui avait déjà ouvert et lu sa lettre.
--La comtesse de Frontenac! répondit comme un écho madame DeBoismorel...
Oui, ces lettres venaient bien de la comtesse de Frontenac et elles étaient rédigées à peu près dans les mêmes termes.
Voyons ce que la «Divine» écrivait à Paul Aubry:
Paris, 27 avril 1696.
«Mon cher lieutenant,
«Je suis heureuse de vous informer qu'à la sollicitation pressante du Révérend Père Schultz, curé de l'église Saint-Michel, à Munich, où vous et votre soeur résidez depuis six ans, j'ai demandé votre grâce à notre illustre roi, et que Sa Majesté me l'a accordée sans aucune réserve.
«Munie de cette haute autorisation, j'ai fait les démarches requises auprès du tribunal qui avait prononcé l'arrêt contre vous et madame DeBoismorel, et j'ai eu le bonheur de faire rescinder la sentence qui vous condamnait tous les deux à douze ans d'exil, en dehors de la France et du Canada.
«Donc, à dater de ce jour, vous êtes libre, et vous pourrez, si vous le désirez, reprendre votre service dans la marine.
«Je vous communiquerai toutes les pièces officielles qu'on a bien voulu me remettre relativement à votre mise ne liberté.
«Avant de venir me voir, le Révérend Père Schultz avait écrit à Monsieur le comte de Frontenac pour implorer son pardon en votre faveur.
«La réponse du Gouverneur du Canada ne se fit pas attendre.
La voici: Je pardonne de grand coeur à ces malheureux compatriotes, parce que je crois comme vous à leurs regrets sincères. Ils ont déjà réparé leurs fautes par une conduite que je ne puis m'empêcher d'admirer.
«Puissent-ils désormais faire honneur aux beaux noms qu'ils portent et servir fidèlement le roi et la France!»
«Inutile d'ajouter que moi aussi, je vous pardonne volontiers tout le tort que vous avez voulu me causer.
«Agréez, avec mes meilleurs souhaits, l'assurance de mon humble protection quand vous serez de retour dans notre cher pays.»
ANNE DE LA GRANGE,
Comtesse de Frontenac.
Je renonce à décrire ce que ressentaient en ce moment Aubry et sa soeur. Ils riaient, pleuraient, se félicitaient, s'embrassaient ou faisaient des pas mesurés dans les allées en s'accompagnant de la voix. Cette nouvelle inattendue les avait jetés dans un vrai délire!
--François! cria Henriette, je croyons que môsieu et môdame étiont mâlades... Allons voêr dans le jardin.
François comprit du premier coup d'oeil la cause de cette exaltation, et il se mit à applaudir de ses larges mains.
Henriette, elle, que finit par comprendre à son tour, dit, en pleurant de joie:
--C'étiont le plus biau jour de mâ vie!
.............................................
Deux semaines plus tard, après avoir vendu la villa «Vilhelm», accompli plusieurs actes de charité, et remercié chaleureusement le Révérend Père Schultz, leur véritable sauveur, le lieutenant Aubry et sa soeur reprenaient, l'âme en fête, le chemin du pays natal.
Leur première visite, en arrivant à Paris, fut pour Madame la comtesse de Frontenac, qui résidait à _l'Arsenal_, où le duc Du Lude, grand maître de l'artillerie, lui avait donné une hospitalité viagère.
La comtesse les accueillit de la manière la plus cordiale et leur remit les précieux documents qui les réhabilitaient dans tous leurs droits.
Aubry et sa soeur surent trouver les mots justes en exprimant leur gratitude à cette noble femme qu'il se reprochaient encore d'avoir si sottement calomniée.
--N'en parlons plus, voulez-vous? fit la comtesse avec son fin sourire.
Comme les visiteurs allaient se retirer, la comtesse demanda à Paul Aubry s'il avait l'intention de rentrer dans la marine.
--Oh! oui, madame la comtesse! répondit-il. Mon plus grand désir est de servir la France, et, s'il le faut, de mourir our elle!
--Très bien, très bien! mon cher lieutenant.
Puis, se tournant vers madame DeBoismorel, elle, interrogea:
--Et vous, madame?
--Moi, madame la comtesse, je veux continuer toute ma vie à réparer mes torts en employant ma fortune au soulagement des pauvres...
La comtesse, très émue, baisa au front la jolie repentante, et elle serra la main de Paul Aubry, qui était fier et heureux de s'entendre appeler, pour la première fois depuis six ans _mon cher lieutenant_.
ÉPILOGUE
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Bien des événements se sont passés dans le cours rapide des trois dernières années.
Le gouverneur Frontenac est mort (28 novembre 1698) dans les sentiments d'un bon chrétien, et après avoir reçu tous les secours de la religion. Sa mort causa des regrets profonds et universels.
Madame DeBoismorel et son frère ressentirent de la tristesse en apprenant cette nouvelle. Et convaincus que la prière est la plus haute expression des regrets, ils prièrent et firent célébrer plusieurs messes à l'intention du défunt, qui avait été un gouverneur aussi respecté que redouté, un grand guerrier, un administrateur habile, un bienfaiteur public.
Mais, comme dit le proverbe, les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Et de même u'après la pluie vient le beau temps, de même après la tristesse vient la joie.
Le lieutenant Paul Aubry est au comble des ses voeux; il a obtenu dans la marine une très belle promotion. Il l'a bien méritée, car c'est un officier valeureux et qui a le coeur plein de ses devoirs. Le lieutenant aime ses hommes et il est chéri d'eux.
Madame DeBoismorel est contente de son sort. Elle a réalisé un désir qu'elle caressait depuis longtemps, celui de fonder un hospice dans un des quartiers les plus pauvres de Paris.
Le roi, à la demande de la comtesse de Frontenac, a contribué très libéralement à l'établissement de cette maison qui abrite déjà plusieurs vieillards.
Notre héroïne, sans avoir l'habit religieux, assiste les bonnes soeurs dans tous leurs travaux.
Sous le modeste vêtement qu'elle porte, on reconnaîtrait difficilement la coquette qui fut naguère l'idole de la société aristocratique de la Nouvelle-France.
Cependant elle est toujours belle, mais d'une beauté qui la rend plus aimable aux yeux de tous, parce que cette beauté est le reflet d'une âme épurée au creuset des épreuves.
* * *
François et Henriette--demandera peut-être le lecteur--que sont-ils devenus?
Ils ont voulu suivre à l'Hospice Saint-Michel leur bonne maîtresse, mais celle-ci leur a dit:
--Non, non! mes amis! Votre place n'est pas là; elle est dans votre petite patrie, la Bretagne.
--Mais, madame, qu'irons-nous faire en Bretagne? osa interroger François.
--Tenez, mes amis, allons droit au but. Je vous cannais assez pour savoir que vous éprouvez l'un pour l'autre ce noble sentiment que Dieu a mis dans nos coeurs et qui s'appelle l'amour. Or quand on s'aime, on se marie!
--J'y ai déjà pensé, dit François en rougissant.
--Et moé itou, roucoula Henriette...
--Alors, c'est une chose convenue, n'est-ce pas? Je mettrai vingt mille francs dans la corbeille de mariage.
Avec cette somme et les économies que vous avez faites, vous pourrez acheter une jolie ferme dans les environs de Saint-Brieuc. Et voilà!...
Un mois plus tard, l'aumônier de l'Hospice Saint-Michel bénit l'union de François Hoël, âgé de 36 ans, et de Henriette Guerech, âgée à peine de 28 ans.
Nous ajouterons que les nouveaux époux filent maintenant le parfait amour _à la mode de Bretagne_.
Puissent-ils vivre heureux et... avoir plusieurs enfants qui leur ressemblent!
APPENDICE
ARMES DES FRONTENACS
_D'azur, à trois pattes de grifon d'or._
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PORTRAIT DE FRONTENAC
La photographie du portrait de Frontenac que nous publions dans cette nouvelle a été prise par la Cie J.-E. Livernois. Elle est une reproduction fidèle de la statue de l'illustre gouverneur qui figure dans une des niches de notre Palais législatif.
Cette photographie nous a été gracieusement prêtée par l'éminent archiviste provincial, M. Pierre-Georges Roy, et elle fait partie de sa riche collection des portraits de nos homme célèbres.
GÉNÉALOGIE DES BUADES[3]
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Les Buades sortaient d'une maison illustre en Guïenne. Lorsque le roi de Navarre, père du Béarnais, devint gouverneur de cette province, les Buades s'attachèrent à son service. Le célèbre protestant, Agrippa d'Aubigné, mentionne souvent dans ses _Mémorise_ un Frontenac, _Écuyer_ (aide-de-camp), comme lui, auprès des Béarnais dans les années qui suivirent 1573. Ce Frontenac était Antoine de Buade.
[Note 3: Cf: Michel de Marolles: Mémoires, tome II, édition d'Amsterdam, 1755.]
Antoine de Buade, seigneur de Frontenac, baron du Palluau, était conseiller d'État, capitaine des châteaux de St-Germain-en-Laye, et premier maître d'hôtel du Roi.
Il était fils de Geoffroy de Buade, seigneur de Frontenac en Agenois, et d'Anne Carbonnier ou de Carbonière. Il épousa Anne de Roque-Secondat, de laquelle il eut, entre autres enfants: Roger de Buade, abbé d'Obazine; Henri de Buade, comte de Palluau et de Frontenac qui, d'Anne Phélippeaux, fille de _Raymond_ Phélippeaux, seigneur d'Herbaud, trésorier de l'Épargne, puis secrétaire d'État et de Claude Gobelin, laissa _Louis de Buade_, comte de Frontenac qui suit: Anne de Buade, femme de François d'Espinay, marquis de Saint-Luc, chevalier de l'Ordre du Saint-Esprit, lieutenant-général au gouvernement de Guïenne, et Henrye de Buade[4] femme de Henri-Louis Habert, seigneur de Montmort, doyen des maîtres des requêtes de l'hôtel du Roi, l'un des Quarante de l'Académie française, morte le 26 octobre 1676.
[Note 4: Henrye, vieille orthographe féminine du mot Henry: nous écrivons aujourd'hui: Henriette.]
Louis de Buade, comte de Frontenac et de Palluau, fut nommé gouverneur de la Nouvelle-France, ou du Canada, en 1672, et une seconde fois en 1689 et mourut à Québec le 28 novembre 1698, en sa 78ième année. Il avait épousé Anne de la Grange-Trianon, fille de Charles de la Grange, seigneur de Trianon, maître des comptes à Paris, et de Françoise Chouque, sa troisième femme, morte (Madame de Frontenac) à paris, le 30 janvier 1707[5]. Il en eut François de Buade de Frontenac, tué à l'Estrunvic, en Allemagne, servant le Roi dans ses armées.[6]
[Note 5: Cf: Dictionnaire de Biographie et d'Histoire, pp. 622 et 623. (Note de l'auteur: Madame de Frontenac, à sa mort, était âgée de 75 ans environ).]
[Note 6: Cf: Histoire Générale et Chronologique de la Maison Royale de France, etc. par le P. Anselme.]
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LE COEUR DE FRONTENAC
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(LA LÉGENDE DU COFFRET D'ARGENT)
«La mort du comte de Frontenac fut, pour ses ennemis, l'occasion et le sujet d'une anecdote scandaleuse dont les auteurs masqués, ils le sont encore dans notre histoire, se promettaient grand succès. Ce potin-là, un chef-d'oeuvre de haine et de perfidie, devait sûrement tuer, et à brève échéance, la bonne renommée de madame de Frontenac, la perdre sans retour dans l'estime de ses contemporains en attendant que l'histoire confirmât, sans recours d'appel, le verdict infamant prononcé en première instance par le Jury, toujours incompétent, de l'opinion publique.
«Par bonheur pour la mémoire de la _Divine_, l'Histoire, siégeant en permanence, n'a point adopté la procédure des Cours de Justice. Les enquêtes ouvertes devant son tribunal n'y sont jamais closes; les témoins nouveaux toujours entendus, les nouvelles preuves toujours admises, si tard qu'on les présente et à quelqu'étape que l'on en soit rendu dans l'instruction de la cause. Ce qui me permet de plaider ice en cassation du jugement rendu.
«_On avait donc entendu dire_ qu'a la mort de Monsieur de Frontenac, son coeur, enfermé dans une boîte de plomb--d'autre prétendent coffret d'argent--avait été envoyé à la comtesse sa femme qui l'avait orgueilleusement refusé, disant: «_qu'elle ne voulait point d'un coeur mort qui, vivant, ne lui avait point appartenu!_»
«Et cette calomnie, faisant boule de neige, se grossissait, comme à plaisir, de détails inédits autant que persuasifs. Ainsi, le racontar nommait avec un bel aplomb le révérend Père récollet dont la mission charitable avait si piteusement échoué auprès de l'inexorable _Divine_ et qui, plus honteux qu'un renard qu'une poule aurait pris, _s'en était revenu placer le coeur répudié de Frontenac sur son cercueil_ où tous deux dormirent ensemble près de cent ans (1699-1796), comme la _Belle au Bois_ des contes de Perrault. Puis était advenu l'incendie du couvent de Récollets: alors cercueil et coffret s'en étaient allés, toujours de compagnie, continuer leur somme à la cathédrale de Québec, _primo loco_ sous la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié, et, _secondo loco_, sous le parvis du sanctuaire de la chapelle Sainte-Anne, dans la même église, etc., etc. Toutes et chacune des dites pérégrinations constatées par moult bons témoins.
«Or, cette malice posthume n'a pas été _conservée_ mais _inventée_ par la tradition. Cette tradition, rien moins qu'historique, n'est pas d'origine française, mais canadienne, québécoise seulement. Imaginée de ce côté-ci de l'Atlantique, cette anecdote malveillante n'est rapportée par aucun des chroniqueurs et des historiographes français du 17ième ou 18ième siècle. Rendons hommage, je ne dirai pas à la sagacité, mais au simple bon sens de ces écrivains: aucun d'eux ne fit à cet odieux potin l'honneur de le prendre au sérieux, de le considérer comme un commérage vraisemblable.
«Seuls, quelques auteurs canadiens-français osèrent lui donner asile dans leurs ouvrages au risque d'en compromettre l'autorité auprès des gens sérieux[7]. Sans constater, au préalable, si cette anecdote était fille légitime de l'Histoire, ou enfant naturelle de la Fable, ils la publièrent dans leurs livres. Puis les journaux, les revues, s'en emparèrent et la vulgarisèrent à leur tour dans l'esprit des foules. Mais un roman qui, plus que toutes les oeuvres littéraires et historiques de ces auteurs réunies, répandit cette anecdote au quatre coins de la province de Québec, est indéniablement le _François de Bienville_ de M. Joseph Marmette, publié en 1870.
[Note 7: Il convient de remarque aussi que nos grands auteurs, les trois historiens canadiens-français Garneau, Ferland, Laverdière, l'ignorent absolument.]
«Voici, en effet, ce que nous lisons, en note, au pied de la page 270 de la première édition:
«Frontenac, comme chacun sait, mourut en 1698 et fut enterré dans l'église des Récollets[8]. Lors de l'incendie de cette église, le six septembre 1796, on releva les corps qui y avaient été inhumés. Ceux des personnages importants, entre autres celui de M. de Frontenac, furent inhumé dans la cathédrale, et, dit-on sous la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié. Les cercueils en plomb qui, paraît-il, étaient placés sur des barres de fer dans l'église des Récollets, avaient été en partie fondus par le feu. On retrouva dans celui de M. de. Frontenac une petite boîte en plomb qui contenait le coeur de l'ancien gouverneur. D'après une tradition, conservée par le Frère Louis, récollet, le coeur du comte de Frontenac fut envoyé, après sa mort, à sa veuve. Mais l'altière comtesse ne voulut pas le recevoir, disant: qu'elle ne voulait pas d'un coeur mort qui, vivant, ne lui avait pas appartenu. La boîte qui le renfermait fut renvoyée au Canada et replacée dans le cercueil du comte où on la retrouva après l'incendie.»
[Note 8: Une clause du testament de Frontenac ordonnait expressément qu'il fut enterré dans l'église des Récollets. Le gouverneur avait toujours été leur syndic apostolique au Canada. Les Récollets ont joui de la faveur constante des Frontenacs, etc., etc.]
«M. Marmette ajoutait: «Ces précieux détails me sont fournis par mon ami, aussi bienveillant qu'éclairé, M. l'abbé H.-R. Casgrain.»
«L'année suivante, 1871, Mgr Tan publiait le premier tome de son fameux _Dictionnaire Généalogique_. La légende racontée à M. Joseph Marmette par son ami l'abbé Raymond Casgrain s'y trouvait reproduite. En l'acceptant dans son livre, l'auteur lui donnait, _ipso facto_, non seulement une présomption, mais un caractère d'authenticité aussi sérieux qu'indéniable.
«Il paraît, d'après le Major Lafleur et M. de Gaspé (auteur des _Anciens Canadiens_), lequel fut témoin oculaire de l'incendie de l'église des Récollets, que les cercueils de plomb qui se trouvaient sous les voûtes de l'église, placés sur des tablettes en fer, étaient en partie fondus. La petite boîte de plomb contenant le coeur de M. de Frontenac, se trouvait dit-on, sur son cercueil.»
M. Thompson (James Thompson), ami de M. de Gaspé, avait vu, _paraît-il_, inhumer les ossements des anciens gouverneurs dans la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié, près de la muraille, côté de l'Évangile.
«Ce qui frappe, à première lecture, dans cette page, ce n'est pas le caractère vague, flottant du récit, mais l'hésitation du narrateur. Il manque évidemment de conviction, et je l'en félicite. _A ce sujet la tradition rapportait, d'après le Frère Luis, etc.; il paraît, d'après M. le major Lafleur, et de M. de Gaspé_; la petite boîte de plomb se trouvait, _dit-on_, sur son cercueil, etc.;--M. Thompson avait vu, _paraît-il_, etc., etc. Comme il hésite, comme il craint, et certes avec raison, d'être trop affirmatif! Comme il lui répugne de laisser imprimer dans son _Dictionnaire Généalogique_ ce racontar, diffamatoire au premier cher; son flair d'historien ne le trompe pas: cette anecdote sent mauvais, elle fleure la calomnie à cent pas; de suite, sa conscience d'honnête homme en éprouve le pressentiment et la répugnance.
«Par bonheur, ce potin empoisonné renferme son propre antidote. Pour peu que l'on observe et lise attentivement, on le trouve à la page même de l'ouvrage cité. Il suffit, en effet, de comparer les témoignages de Mgr Plessis et de M. de Gaspé: tout cet échafaudage d'inexactitude, si laborieusement édifié, s'écroule à plat comme un château de cartes.
«Mais entrons plus avant dans la minutie des détails. La calomnie est un bacille qui requiert, plus que tout autre microbe dangereux, un examen microscopique.
* * *
«Disons d'abord un mot de la personnalité des témoins, avant de peser la valeur de leurs dépositions.
«Barthélemy Simon dit Lafleur--le futur major Lafleur--naquit à Québec le 23 août 1794. Conséquemment il avait deux ans à peine le 6 septembre 1796, date de l'incendie du couvent des Récollets. Impossible donc de le considérer comme un _témoin oculaire_ que se rappelle avoir vu la fameuse boîte de plomb déposée sur le cercueil de Frontenac.[9]
[Note 9: Barthélemy Simon dit Lafleur mourut officier du Bureau de la trinité, à Québec, le 10 août 1974, à l'âge de 80 ans.]
«M. de Gaspé, l'aimable auteur des _Anciens Canadiens_, Philippe-Aubert de Gaspé, avait dix ans en 1796. Lui-même nous l'apprend dans ses _Mémoires_ (p. 56): «J'ai toujours aimé les Récollets: _J'avais dix ans_, le six septembre de l'année 1796, lorsque leur communauté fut dissoute après l'incendie de leur couvent et de leur église.»
«Doit-on récuser son témoignage à cause de son âge Mais des enfants, plus jeunes que lui encore, ont été entendus devant nos tribunaux criminels. Que dit-il donc, et qu'a-t-il vu?
«Les cercueils de plomb (_des anciens religieux et des quatre gouverneurs_) qui se trouvaient dans les voûtes de l'église, placés sur des tablettes en fer, étaient en partie fondus. La petite boîte de plomb contenant le coeur de M. de Frontenac se trouvait, _dit-on_, sur son cercueil.»
«Écoutez maintenant l'abbé Joseph-Octave Plessis, curé de Québec, lisant au prône du 17ième dimanche après la Pentecôte (11 septembre 1796), l'annonce suivante:
«Dans la masure des RR. PP. Récollets, on a trouvé les ossements réunis d'un certain nombre d'anciens religieux, et même quelques cendres des anciens gouverneurs du pays qui y avaient été enterrés. On amis tous ces précieux restes dans un cercueil pour être transportés et inhumés dans la cathédrale. Cette translation se fera immédiatement après la grand'messe de ce jour et vous êtes priés d'y assister.»
* * *
«Non seulement les cercueils de plomb étaient en partie fondus, mais ils l'étaient si complètement que l'on ne retrouva plus, dans les ruines de l'église des récollets que _les ossements réunis_, c'est-à-dire confondus, mêlés ensemble, d'un certain nombre de religieux et _quelques cendres_ des anciens gouverneurs du pays. Les quelques centres des cadavres des quatre gouverneurs se réduisent à si peu de chose qu'elles tiennent à l'aise dans un seul cercueil avec les ossements retrouvés de tous les récollets rensevelis sous les voûtes de l'église! Que devient alors la petite boîte de plomb placée sur le cercueil de M. de Frontenac et si bien remarquée, _après l'incendie_, par Messieurs Lafleur et de Gaspé? Tout commentaire est inutile, n'est-ce pas? et le ridicule de cette fable s'impose.
«Le témoignage de Mgr Plessis--un témoin oculaire d'une irrécusable autorité--dispose du même coup et de la version Casgrain et de la version Tanguay. On a remarqué, sans doute, dans la première une légère variante avec la seconde. Tanguay rapporte que la petite boîte était _sur_ le cercueil et Casgrain _dans_ le cercueil de M. de Frontenac. Il importe peu que le coffret de plomb ou d'argent fut _dessus_ ou _dessous_ le couvercle du cercueil, quant le cercueil lui-même--il était en plomb--est fondu, non pas en partie, mais entièrement, dans le brasier qu'avait allumé l'incendie. Rappelons-nous qu'un seul cercueil suffit à la translation «des _ossements réunis_ d'un certain nombre d'anciens religieux et des _quelques cendres_ des anciens gouverneurs du pays», à la cathédrale de Notre-Dame de Québec. Ce cercueil à plusieurs locataires, fut déposé sous la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié, près de la muraille, côté de l'Évangile, où il demeura jusqu'en 1828. Cette année-la, tous les cadavres inhumés dans cette chapelle furent relevés, les ossements placés dans une boîte et transportés sous le sanctuaire de la chapelle Saint-Anne, près de la muraille, côté de l'Évangile, où ils reposèrent jusqu'en 1877, année où des travaux d'excavation considérables nécessitèrent un troisième déménagement de ces malheureux crânes et tibias qui commencèrent à penser que le repos éternel n'était qu'une farce. Or, le mystérieux coffret d'argent, ou de plomb, ne fut pas plus retrouvé, en 1877, par M. l'abbé Georges Côté, qul ne fut promené, en 1828, par le bedeau-fossoyeur Raphaël Martin, ou vu, en 1796 par le petit Philippe Aubert de Gaspé pour cette unique raison qu'il était en France, à Paris, à Saint-Nicolas-des-Champs, dans la chapelle des Messieurs de Montmort, depuis 1698.
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