Une histoire d'Amour : George Sand et A. de Musset Documents inédits, Lettres de Musset

Part 4

Chapter 43,586 wordsPublic domain

--Ce monde que vous attaquez, dit-il à Diogène, forme une classe considérable de la société de Paris, et ce n'est pas la moins aimable. Je tiens à honneur d'y être admis et je vous demande grâce pour elle. Si vous ne la trouvez pas conséquente avec le siècle où elle vit, elle l'est avec ses principes et ses traditions.

Elle en a conservé ce qu'on remarque en elle de beau, de brave et d'honorable. Quand on la regarde de près, on peut s'étonner de voir tout ce qu'un bon naturel, une probité sévère, un honneur sans tache peuvent encore faire d'un galant homme dans le siècle où nous vivons. Je rencontre souvent dans cette compagnie des gens que j'ai reconnus pour avoir un coeur ferme, une âme noble et généreuse, et je ne saurais dire ce qui leur manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultivé, beaucoup de politesse...

--Et une tenue décente, ajouta Olympe.

--Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda Diogène.

--Pour vous-même, et à vous-même.

--Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas assez bien élevé pour votre salon. Vous voulez faire maison neuve et balayer les anciens amis. Contentez votre envie. Si vous désirez me revoir, vous savez où je demeure: écrivez-moi.

--Je n'en suis pas en peine, répondit Olympe: vous reviendrez bien sans qu'on vous rappelle[45].

[Note 45: Paul de Musset, _Lui et Elle_, ch. V, p. 51. Petit in-12, Paris, Lemerre.]

Gustave Planche était une vieille connaissance de Musset. En dehors de toutes questions littéraires, leur antipathie réciproque datait des suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille Devéria. Ce bal était resté fameux. Musset y portait un ravissant costume de page Charles VI, sous lequel l'avait portraituré le peintre lui-même. Son ami Paul Foucher était en archer de la même époque,--accoutrement sous lequel Alfred l'avait croqué dans maintes caricatures[46]. On vantait déjà les succès d'élégance et de charme du poète de _Don Paez_ et de _Mardoche_. Gustave Planche n'était point sans envie, sous l'apparente équité de son âme. Sa naissance modeste ne lui donnait pas droit encore aux mêmes fréquentations que la plupart des Romantiques, dans un monde dont plus tard son talent lui eût permis l'accès. Il était de cette éternelle caste des plébéiens parvenus dans les lettres: leurs débuts pénibles étalent un orgueil dévoré de rancunes.

[Note 46: Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours dans son costume d'archer, ayant beaucoup valsé avec Mme Mélanie Waldor, un bas-bleu assez ridicule, le poète s'était permis de célébrer cette danse inoubliable dans une petite pièce dont l'impertinence fit scandale: _A une Muse_ ou _Une Valseuse dans le cénacle romantique,_ six strophes signées «Vidocq». Le comédien Régnier en avait reçu l'autographe de Musset lui-même. Voir la _Gazette anecdotique_ des 15 septembre et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront une idée:

Quand Mme W... à P... F... s'accroche, Montrant le tartre de ses dents, Et dans la valse on feu comme l'huître à la roche S'incruste à ses muscles ardents...

--Mélanie Waldor (1796-1871) poète médiocre, alors maîtresse d'Alexandre Dumas, serait l'inspiratrice d'_Antony._ (Cf. Ch. GLINEL, _le Livre_ du 10 oct. 1886.)]

Au bal d'Achille Devéria avaient paru deux jeunes filles, Mlles Champollion et Hermine Dubois, délicieuses toutes deux et qu'Alfred de Musset semblait préférer l'une et l'autre. Il les revit plusieurs hivers dans le même salon. Planche, qui y était admis maintenant, y rencontrait Alfred de Musset. Mais il ne dansait pas. «Il s'avisa de dire un soir que, du coin où il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable déposer un baiser furtif sur l'épaule d'une de ses valseuses. On en chuchota aussitôt. La jeune fille reçut l'ordre de refuser les invitations de son danseur habituel. Aux regards mélancoliques de la victime, Alfred comprit qu'elle obéissait à l'autorité supérieure, et, comme il n'avait rien à se reprocher, il demanda des explications avec tant d'insistance qu'on ne put les lui refuser. On remonta jusqu'à la source du méchant propos. Planche essaya de nier; mais, au pied du mur, il fut obligé d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation du père se tourna contre lui. A la sortie du bal, ce père irrité guetta le calomniateur et lui donna de sa canne sur le dos[47].»

[Note 47: PAUL DE MUSSET, _Biographie d'Alfred de Musset_, p. 80. Petit in-12, Paris, Lemerre.]

L'aventure fit quelque bruit dans le Cénacle. La mésaventure de Planche excita les quolibets. Mme Lardin de Musset, m'évoquant les souvenirs de son enfance,--elle était de beaucoup plus jeune que ses frères,--me rapporte une plaisanterie qui fit le tour de Paris: «Quand le feu de Planche s'éteint, disait-on, il ne demande plus: «Donnez-moi du bois», mais: «Donnez-moi des bûches.» Ajoutons que c'est à Mlle Hermine Dubois qu'Alfred de Musset adressa ses parfaites strophes: _A Pépa_, un des plus purs joyaux de son oeuvre.

L'inimitié de Planche pour Musset devait s'accroître avec la renommée du poète. Il jugea ses livres selon la bienveillance qu'on peut penser. L'amitié de George Sand pour ce nouveau venu de la gloire porta le dernier coup à son âme jalouse. Un refroidissement entre elle et Planche est sensible dès le milieu de juillet 1833. L'exécution du pauvre _Diogène,_ que Paul de Musset nous a contée, avait immédiatement précédé l'installation du poète au quai Malaquais. Sans se brouiller pour cela avec Planche, George Sand le maintint dans des rapports plus réservés. Il ne devait lire _Lélia_ qu'un mois après Musset, huit jours après l'apparition du volume, ainsi qu'en témoigne l'envoi autographe de l'auteur: «_A Gustave Planche, son véritable ami_, GEORGE SAND, 15 août 1833[48].» Mais cette sympathie ne lui suffisait pas. Un dépit violent couvait, dans son âme. Il espéra forcer les sentiments de son amie par une action d'éclat.

[Note 48: C'est le catalogue de l'importante bibliothèque romantique de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.]

Les attaques commençaient à pleuvoir sur _Lélia_. L'_Europe littéraire_ se signala particulièrement dans ce sens. Cette publication toute récente publia coup sur coup deux articles signés Capo de Feuillide, où George Sand était violemment prise à partie[49]. «Je suis très insultée, comme vous savez, mon ami, écrivait-elle à Sainte-Beuve, et j'y suis fort indifférente, mais je ne suis pas indifférente à l'empressement et au zèle avec lesquels mes amis prennent ma défense. On m'a dit de votre part que vous vouliez répondre à _l'Europe littéraire_ dans la _Revue des Deux Mondes_ et dans le _National._ Faites-le donc, puisque votre coeur vous le conseille [50].» La même lettre est toute consacrée à ses rapports nouveaux avec Alfred de Musset et à son attitude vis-a-vis de Planche. Elle a pris le parti de l'éloigner non sans lui promettre une éternelle estime. Mais Planche ne s'est point résigné; il ne désespère pas de reconquérir un coeur dont le désir l'obsède,--fort de l'amitié qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement reconnue, en le congédiant à demi. Il a réfuté le premier article par une réponse «à la critique entêtée», dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 août; il réplique à la seconde attaque en envoyant, le 26 août, ses témoins à Capo de Feuillide. On n'en reçut pas la nouvelle au quai Malaquais sans un certain agacement. Le petit clan de la _Revue des Deux Mondes_ en fut tout remué. Planche prit pour témoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de Feuillide, MM. Lefèvre et Latour-Mézeray. On se battit au pistolet; mais la rencontre n'eut d'autre résultat que de déplaire singulièrement à George Sand. Les journaux littéraires s'emparèrent de l'incident pour s'étonner des droits que croyait avoir Gustave Planche à la défense de l'auteur attaqué[51]. Une _Complainte_ badine, assez spirituelle, en vingt-quatre strophes de six vers, relatant les épisodes de ce duel, et qui circula parmi les lettrés, lui restitue sa portée médiocre[52]. Un beau sonnet d'Alfred de Musset à son amie, daté de ce mois d'août 1833, nous renseigne sur la noble indifférence où insultes, commentaires et polémique laissaient l'auteur de _Lélia_, alors dans la sérénité de son amour:

[Note 49: _L'Europe littéraire_, numéros du 9 août (la Vie littéraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 août (Étude critique sur _Lélia_). Capo de Feuillide (1800-1863) était entré à _l'Europe littéraire_ au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.]

[Note 50: Lettre du 25 août 1833. _Revue de Paris_, numéro du 15 novembre 1896, p. 288.--L'article de Sainte-Beuve ne parut au _National_ que le 29 septembre 1833.]

[Note 51: Dans une revue littéraire, _le Petit Poucet_, du 1er septembre 1833, se trouve une amusante _impression_ de l'événement, dont nous détachons ces lignes: «Le combat avait lieu... à cause de _Lélia_,--roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand selon les autres,--dont M. Feuillide avait fait la critique dans son journal. Or, si _Lélia_ est de M. Sand, je ne sais trop à quel titre M. Planche s'est constitué le _bravo_, le _majo_ de cet écrivain. A moins que M. Sand ne soit impotent ou cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est incompréhensible. Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de douter en lisant _Lélia_, ce rêve de dévergondage et de cynisme, cette femme doit savoir peu de gré à M. Planche de l'avoir compromise par une démarche beaucoup moins chevaleresque qu'inconséquente et irréfléchie.»]

[Note 52: _Complainte historique et véritable sur le fameux duel qui a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, très inconnus dans Paris, à l'occasion d'un livre dont il a été beaucoup parlé de différentes manières_, etc. Publiée dans _Cosmopolis_ du 1er mai 1896, par M. le V. de Spoëlberch de Lovenjoul, qui l'accompagne de cette note: «Après l'avoir d'abord attribuée à la collaboration d'Alfred de Vigny et de Brizeux, le véritable auteur s'étant bientôt fait connaître, G. Sand l'avait précieusement gardée et authentiquée de sa main.»]

Telle de l'_Angélus,_ la cloche matinale Fait dans les carrefours hurler les chiens errants, Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale, O George, a fait pousser de hideux aboiements.

Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle, Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants; Tu savais que Phoebé, l'étoile virginale Qui soulève les mers, fait baver les serpents.

Tu n'as pas répondu, même par un sourire, A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.

Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre, Quand l'orage a passé tu n'as pas écouté Et les grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté[53]!

[Note 53: _A George Sand_, sonnet trouvé dans les cartons de Sainte-Beuve, publié pour la première fois par la _Revue moderne_ de juin 1865.]

Bien assurée maintenant de son amour et de son bonheur, George Sand n'hésitait plus à s'en ouvrir à Sainte-Beuve. Elle lui écrivait le 25 août:

...Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, d'Alfred de Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est un attachement senti... Il ne m'appartient pas de promettre à cette affection une durée qui vous la fasse paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans[54], une autre fois pendant trois[55], et maintenant je ne sais pas ce dont je suis capable. Beaucoup de fantaisies ont traversé mon cerveau, mais mon coeur n'a pas été aussi usé que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce que je le sens.

[Note 54: Aurélien de Sèze, de 1825 à 1830: affection toute platonique, comme en témoigne, parait-il, un journal intime de G. Sand que possède M. de Lovenjoul.]

[Note 55: Jules Sandeau, de 1830 à mars 1833.]

Je l'ai senti quand j'ai aimé P(rosper) M(érimée). Il m'a repoussée, j'ai dû me guérir vite. Mais ici, bien loin d'être affligée et méconnue, je trouve une candeur, une loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais rencontrer nulle part et surtout là. Je l'ai niée, cette affection, je l'ai repoussée, je l'ai refusée d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour, et l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi sans aucune des douleurs que je croyais accepter.

Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien en moi des heures de tristesse et de vague souffrance: cela est en moi et vient de moi... Je suis dans les conditions les plus vraies de régénération et de consolation. Ne m'en dissuadez pas[56].

[Note 56: _Revue de Paris_ du 15 novembre 1896, p. 288.]

«Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de ceux-là qu'il faut parler,» a écrit Musset, évoquant, dans la _Confession d'un Enfant du Siècle_, cette période fortunée de son amour[57]. La vie chez George Sand était joyeuse. A côté de ses dessins humoristiques, le poète nous a laissé un croquis plaisant et facile de cet intérieur d'étudiants.

[Note 57: _Confession_, 3° et 4° parties.]

George est dans sa chambrette Entre deux pots de fleurs, Fumant sa cigarette, Les yeux baignés de pleurs.

Buloz assis par terre, Lui fait de doux serments; Solange par derrière Gribouille ses romans[58].

Planté comme une borne, Boucoiran tout mouillé Contemple d'un oeil morne Musset tout débraillé.

Dans le plus grand silence, Paul[59], se versant du thé, Écoule l'éloquence De Ménard tout crotté.

Planche saoul de la veille Est assis dans un coin Et se cure l'oreille Avec le plus grand soin[60].

[Note 58: La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa mère.]

[Note 59: Paul de Musset.]

[Note 60: Cette pièce a été publiée jusqu'ici par M. Clouard _(Revue _de Paris_ du 15 août 1896). Les trois strophes qui suivent sont Inédites.]

La mère Lacouture[61] Accroupie au foyer Renverse la friture Et casse un saladier;

De colère pieuse Guéroult[62] tout palpitant, Se plaint d'une dent creuse Et des vices du temps.

Pâle et mélancolique, D'un air mystérieux, Papet[63], pris de colique, Demande où sont les lieux...

[Note 61: La cuisinière de George Sand. ]

[Note 62: Adolphe Guéroult (1810-1872), publiciste, économiste et politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'école saint-simonienne.]

[Note 63: Gustave Papet, compatriote et fidèle ami de G. Sand.]

Paul de Musset nous a décrit quelques divertissements de la société de ce couple génial, vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain de la publication de _Lélia_ et de _Rolla_[64], donnait dans son intimité des soirées de déguisement, pour l'enfantin plaisir déjouer des rôles. Tel ce dîner mémorable où Deburau, le célèbre Pierrot des Funambules, déguisé en diplomate anglais, mystifia parfaitement le philosophe Lerminier, sur la tête duquel Alfred de Musset, travesti en servante cauchoise, versa, comme par maladresse, une carafe d'eau[65].

[Note 64: _Rolla_ parut dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 août 1833.]

[Note 65: _Biographie_, pp. ll5-120.]

C'est sans doute à cet heureux mois de septembre qu'il faut rapporter ce sonnet du poète à sa bien-aimée:

Puisque votre moulin tourne avec tous les vents, Allez, braves humains, où le vent vous entraîne; Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine, Je vous ai trop connus pour être de vos gens.

Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scène Je garde contre vous ni colère ni haine, Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps. Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants.

Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse, Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse, Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux:

«Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie; Voilà le sentier vert, où, durant cette vie, En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux[66].»

[Note 66: Ce sonnet, comme les deux pièces d'A. de Musset, citées aux pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues, mais ne figurent pas dans les oeuvres du poète.]

George fut quelques jours souffrante; Alfred la soigna tendrement. Ce qui avait été le plus malade en elle, son coeur, «n'était plus en danger de désespoir et de mort». Elle l'écrivait, le 21 septembre, à son confesseur ordinaire:

«Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache davantage à _lui_; chaque jour je vois s'effacer enfin les petites choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois mieux briller les belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il est, il est _bon enfant_, et son intimité m'est aussi douce que sa préférence m'a été précieuse.... Après tout, voyez-vous, il n'y a que cela de bon sur la terre[67].»

[Note 67: _Portraits contemporains_, p.516.]

Voilà ce qu'écrivait Lélia dans la sincérité de son nouvel amour. Que devait penser Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant de la même femme la lettre pourtant réfléchie où, dans son perpétuel besoin de justification, elle n'hésitait pas à lui dire: «.... Il était déjà mort quand _elle_ l'avait connu! Il avait retrouvé avec elle un souffle, une convulsion dernière[68]!...»

[Note 68: Publiée par M. de Lovenjoul, _Cosmopolis_, numéro de juin 1896.]

Que devait-il penser, sinon que la femme est impitoyable du moment qu'elle n'aime plus....

La liaison d'Alfred de Musset était maintenant connue de tous. Installé à peu près complètement chez George Sand depuis les premiers jours d'août, il y devait rester jusqu'en décembre. Sa mère s'était aperçue de ce changement dans sa vie: il ne faisait plus chez elle que de rares apparitions[69]. Mais elle l'acceptait, en mère indulgente et faible, qui se savait adorée de son fils. Alfred avait vingt-deux ans; son père était mort depuis dix-huit mois; sa jeune renommée autorisait cette indépendance.

[Note 69: Mme de Musset occupait avec ses enfants--Paul, l'aîné, Alfred et leur soeur Hermine,--59, rue de Grenelle, une habitation entre cour et jardin qui a pour façade, sur la rue, la célèbre fontaine de Bouchardon.]

Vers la fin de septembre, nos amoureux sentirent le besoin d'aller cacher leur bonheur dans la forêt de Fontainebleau. Ils s'installèrent à Franchard où il passèrent une quinzaine. «Laurent fut admirable, d'enthousiasme de reconnaissance et de foi, dans les premiers jours de cette union, a écrit l'auteur _d'Elle et Lui._ Il s'était élevé au-dessus de lui-même, il avait des élans religieux, il bénissait sa chère maîtresse de lui avoir fait connaître enfin l'amour vrai, chaste et noble qu'il avait tant rêvé....» Paul de Musset insiste également dans _Lui et Elle_ sur la prospérité de cette lune de miel. George Sand était alors, pour son amant, adorable de charme jeune et de tendresse. Le souvenir de ces journées heureuses hanta souvent, plus tard, les heures tristes de Musset: qu'était devenue «la femme de Franchard?...»

Celle-ci, retraçant cette existence radieuse dans la forêt, assombrit tout à coup le tableau par l'exposé de querelles légères qui devaient, dit-elle, empoisonner leur naissant amour. D'une espèce d'hallucination qu'eut Musset, dans le ravin du cimetière, où il vit _son double_, mais vieilli et repoussant comme un spectre de malheur, elle conclut à un déséquilibre profond du poète, le rendant incapable «de goûter la vie douce et réglée qu'elle voulait lui donner». Musset racontait lui-même cette vision singulière[70]; mais rien n'autorise à croire que leurs joies furent dès lors traversées de soucis et de craintes. Les caricatures du poète, datées de ces heureux jours d'automne, étaient toutes plaisantes. L'une d'elles représente George Sand à cheval, vue de dos, et à droite la croupe du cheval de son ami de qui le chapeau s'envole,--avec cette légende: «Admirable sang-froid du cheval nommé _Gerdès_, à la vue d'un danger imprévu.--Scène des montagnes où l'on voit la qualité de mon chapeau et le derrière de mon oisillon.»

[Note 70: Peut-être y fait-il allusion dans la _Nuit de Décembre_.]

Rentrés à Paris, ils passèrent deux mois parfaitement paisibles. Ces deux mois n'ont donc pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un dîner littéraire qu'ils donnèrent à leurs amis, duquel étaient exclus Planche, Boucoiran et Laurens («Don Stentor» ou «Hercule», dans _Lui et Elle[71]_»), ce qui causa grande rumeur parmi les habitués. Ils avaient renouvelé le personnel du salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un que l'autre. Dans les soirées intimes du quai Malaquais, on trouvait Alfred dessinant, George fumant force cigarettes, silencieuse, écoutant Toujours.

[Note 71: Un grand ami de G. Sand à ses débuts. Le peintre Bonaventure Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui rapporta de Majorque (1840) où elle séjournait alors avec Chopin, des _Souvenirs d'un voyage d'art._ On n'a rien écrit des relations de George Sand avec Laurens, tôt disparu de son orbite, que Paul de Musset représente pourtant comme le dévoué camarade, «le terre-neuve» de l'étudiante (Lui _et Elle,_ p. 19).]

Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre qu'ils ont une réelle valeur d'art, constituent un document iconographique et littéraire précieux. Ils n'ont pas été publiés. M. Adolphe Brisson, qui a eu la bonne fortune de voir récemment à Bruxelles, chez M. le vicomte de Lovenjoul, les albums de la société du quai Malaquais (1833-1834), contenant portraits et charges des habitués de la «mansarde» de George Sand, en a donné une intéressante description, dans un récit de sa visite à l'érudit bibliophile belge. Passons-lui un moment la parole[72]:

«Les révélations qui viennent de se produire, la publication des lettres de G. Sand prêtent un grand intérêt à ces pages crayonnées; on pénètre, en les parcourant, dans l'existence même des deux amants; il semble qu'on les aperçoive et qu'on les entende: Musset, gamin, rieur, nerveux à l'excès; George Sand, protectrice et maternelle. Sur le premier feuillet, Musset a griffonné des lignes qui s'entre-croisent dans un désordre pittoresque et que je transcris exactement:

_Le public est prié de ne pas se méprendre_ CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND _le réceptacle informe de ses aberrations mentales_ _et autres_.

_Je soussigné, Mussaillon_ Ier, _déclare que mon album n'est pas si cochonné_ (sic) _que ça_. _Celui qui a inscrit mon nom_ _sur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux. Il est vexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand_.

MUSSAILLON Ier.

[Note 72: _Promenades et visites: le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul_, dans le _Temps_ du 4 novembre 1896.--Faisons remarquer à M. Brisson que l'album décrit n'est pas «l'album de Venise», lequel appartient à Mme Lardinde Musset.]