Une histoire d'Amour : George Sand et A. de Musset Documents inédits, Lettres de Musset

Part 14

Chapter 144,042 wordsPublic domain

Peu de temps après, une lettre de George Sand m'annonçait la vente de mes tableaux pour 1500 francs. Je crus être devenu un Rothschild, et dans l'extase de la joie je courus me procurer une boîte d'instruments de chirurgie avec quelques livres nouveaux pour mon état. Un nouvel envoi de 500 francs qu'elle me fit quelques jours après, me mit en mesure de vivre sobrement pendant un mois encore, réservant les 500 francs supplémentaires qu'elle-même devait m'apporter pour retourner à Venise. Le temps, qui est un grand honnête homme, amena le jour redouté et désiré par moi du retour de la Sand à Paris. J'eus d'elle les autres 500 francs, je préparai mon bagage, et, deux jours après, j'allai chez George Sand où Boucoiran m'attendait. Nos adieux furent muets; je lui serrai la main sans pouvoir la regarder. Elle était comme perplexe: je ne sais pas si elle souffrait; ma présence l'embarrassait. Il l'ennuyait, cet Italien qui, avec son simple bon sens, abattait la sublimité incomprise dont elle avait coutume d'envelopper la lassitude de ses amours. Je lui avais déjà fait connaître que j'avais profondément sondé son coeur plein de qualités excellentes, obscurcies par beaucoup de défauts. Cette connaissance de ma part ne pouvait que lui donner du dépit, ce qui me fit abréger, autant que je pus, la visite. J'embrassai ses enfants et je pris le bras de Boucoiran qui m'accompagna et me laissa au point où vous m'avez trouvé.

Pagello quitta Paris le 23 octobre, convaincu que la situation était insoutenable. Un invincible renouveau d'amour avait surgi pour George Sand et Musset. Elle, pourtant, n'avait cessé d'estimer, d'aimer peut-être Pagello, dans ce coeur double par générosité qui ne pouvait se résoudre à sacrifier l'un ou l'autre, les faisant tous deux malheureux. «Tout de moi _le_ blesse et l'irrite, écrivait-elle au poète, et, faut-il te le dire? il part et je ne le retiendrai pas, parce que je suis offensée jusqu'au fond de l'âme, de ce qu'il m'écrit, et que, je le sens bien, il n'a plus la foi et par conséquent il n'a plus d'amour. Je le verrai s'il est encore à Paris; je vais y retourner dans l'intention de le consoler; me justifier, non; le retenir non.... Et pourtant je l'aimais sincèrement et sérieusement, cet homme généreux, aussi romanesque que moi et que je croyais plus fort que moi.»

Dans sa solitude morale, Pagello s'était souvenu d'Alfred Tattet, l'ami de Musset, qui, à Venise, était devenu un peu son ami. Il lui avait écrit le 6 septembre, quel vif désir il avait de le revoir et de l'embrasser. Ils se rencontrèrent, Pagello lui ouvrit son coeur simple, et à la veille de retourner à ses lagunes, il lui adressa ce billet d'adieu: «Mon bon ami, avant de partir, je vous envoie encore un baiser. Je vous conjure de ne souffler jamais mot de mon amour avec la George.--Je ne veux pas de vengeances.--Je pars avec la certitude d'avoir agi en honnête homme.--Ceci me fait oublier ma souffrance et ma pauvreté.--Adieu, mon ange.--Je vous écrirai de Venise.--Adieu, adieu.»

Il vécut tranquille à Venise, considérant de loin le sillage de gloire qui suivait à travers le siècle celle qui avait été son amie d'un jour. Des relations cordiales mais lointaines s'établirent entre George Sand et lui. «Jeunette encore, m'écrit Mme Antonini, quand je m'exerçais dans la langue française, il me souvient d'avoir écrit sous la dictée de mon père à George Sand, et que celle-ci fut toujours des mieux disposées pour tous ceux que lui recommandait son ami Pagello, parmi lesquels Daniel Manin.»--Les plus ardents souvenirs de Lélia cédaient toujours devant son impérieux besoin d'amitié: sa bonté d'instinct, comme son génie, étaient des forces de la nature.

VIII

Musset n'a pas attendu le départ de Pagello pour revenir à George Sand. Entièrement repris par elle, repentant, généreux, séduisant et soumis, il a su l'attendrir. Voici qu'il ne peut s'en passer.

Telle est l'emprise de l'amour sur tout son être que, devant la chère présence, il ne s'appartient plus. Dominée par une impatience de jouir profonde et désespérée, sa pauvre âme d'enfant perdu consumé d'incurable tendresse, s'agite dans un long tourment. Il a fait sa religion du sentiment qui règne sur sa vie. La volonté n'existe plus en lui que pour l'amour. Son orgueil contrarié sans cesse dans le souhait unique de son coeur, y met une détresse constante. Impétueux, même imprudent, pour sa passion dévastatrice, il est pour tout le reste plus faible qu'une femme. Un sentiment inné de l'honneur, du devoir, guide toujours son âme. Mais tout ce qui n'est pas son amour ne retient plus sa pensée; mais plus rien, hors son espérance, ne lui fait estimer la vie.

Pour le moment, il est heureux: il a retrouvé sa maîtresse. Un long bonheur est-il possible? Le cruel passé, le passé qui ne peut s'abolir, va sans tarder empoisonner leurs joies.

Écoutons la femme se plaindre, pardonner, pleurer, s'égarer.... et se donner raison:

J'en étais bien sûre, que ces reproches-là viendraient dès le lendemain du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de ce que tu avais accepté comme un droit. En sommes-nous déjà là, mon Dieu! Eh bien, n'allons pas plus loin, laisse-moi partir. Je le voulais hier. C'était un éternel adieu résolu dans mon esprit. Rappelle-toi ton désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire croire que je t'étais nécessaire, que sans moi tu étais perdu. Et encore une fois, j'ai été assez folle pour vouloir te sauver; mais tu es plus perdu qu'auparavant puisque, à peine satisfait, c'est contre moi que tu tournes ton désespoir et la colère.

.... Le temps où nous sommes redevenus frère et soeur a été chaste comme la fraternité réelle, et à présent que je redeviens ta maîtresse, tu ne dois pas m'arracher ces voiles dont j'ai vis-à-vis de Pierre et vis-à-vis de moi-même le devoir de rester enveloppée. Crois-tu que s'il m'eût interrogée sur les secrets de notre oreiller, je lui eusse répondu? Crois-tu que mon frère eût bon goût de m'interroger sur toi?--Mais tu n'es plus mon frère, dis-tu? Hélas! hélas! n'as-tu pas compris mes répugnances à reprendre ce lien fatal! Ne t'ai-je pas dit tout ce qui nous arrive! N'ai-je pas prévu que tu souffrirais de ce passé qui t'exaltait comme un beau poème, tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus qu'un cauchemar à présent que tu me ressaisis comme une proie? Voyons, laisse-moi donc partir. Nous allons être plus malheureux que jamais. Si je suis galante et perfide comme tu sembles me le dire, pourquoi t'acharnes-tu à me reprendre et à me garder? Je ne voulais plus aimer, j'avais trop souffert. Ah! si j'étais une coquette, tu serais moins malheureux. Il faudrait te mentir, te dire: «Je n'ai pas aimé Pierre, je ne lui ai jamais appartenu.» Qui m'empêcherait de te le faire croire? C'est parce que j'ai été sincère que tu es au supplice[133].

[Note 133: A partir de ce mois d'octobre 1834, aucune de leurs Lettres n'est datée.]

Dès la première reprise la pauvre femme était blessée; mais elle songeait à Venise et sentait bien qu'elle ne pourrait maintenir sa rigueur. En se retrouvant seul, Lui retrouvait soudain le désespoir. Et en même temps qu'elle lui envoyait ces reproches plaintifs, son pauvre amant lui demandait pardon.--Qu'a-t-il pu dire! Quelle triste folie! Il ne sait donc pas être heureux!...--Elle veut rentrer à Nohant?... Est-ce possible que tout soit fini!--Ecoutons ce touchant désespoir.

.... Mon enfant, mon enfant, que je suis coupable envers toi! Que de mal je t'ai fait cette nuit! oh, je le sais: et toi, toi, voudrais-tu m'en punir? O ma vie, ma bien-aimée, que je suis un malheureux, que je suis fou, que je suis stupide, ingrat, brutal! Tu es triste, cher ange, et je ne sais pas respecter ta tristesse. Tu me dis un mot qui m'afflige, et je ne sais pas me taire, je ne sais pas sourire, je ne sais pas te dire que mille larmes, que mille affreux tourments, que les plus affreux malheurs peuvent tomber sur moi, que je peux les souffrir, et qu'ils n'ont qu'à attendre un sourire, un baiser de toi pour disparaître comme un songe. O mon enfant, mon âme! Je t'ai poussée, je t'ai fatiguée, quand je devais passer les journées et les nuits à tes pieds, à attendre qu'il tombe une larme de tes beaux yeux pour la boire, à te regarder en silence, à respecter tout ce qu'il y a de douleur dans ton coeur, quand ta douleur devrait être pour moi un enfant chéri, que je bercerais doucement. O George, George! Écoute, ne pense pas au passé, non, non! Au nom du ciel, ne compare pas, ne réfléchis pas. Je t'aime comme on n'a jamais aimé. Oh, ma vie, attends, attends, je t'en supplie, ne me condamne pas. Laisse faire le temps. Écris-moi plutôt de ne pas te revoir pendant huit jours, pendant un mois, que sais-je? A Dieu! Si je te perdais! Ma pauvre raison n'y tient pas. Mon enfant, punis-moi, je t'en prie. Je suis un fou misérable; je mérite ta colère. Bannis-moi de ta présence pendant un temps; tu n'es pas assez forte toi-même pour m'aimer encore. Et moi, et moi, je t'aime tant! Oh, que je souffre, amie! Quelle nuit je vais passer! Oh, dis-toi cela, au nom du ciel, au nom de ta grand'-mère, de ton fils, dis-toi que j'aime; crois-le, mon enfant. Punis-moi, ne me condamne pas. Tiens, je ne sais ce que je dis, je suis au désespoir. Je t'ai offensée, affligée; je t'ai fatiguée; comme je t'ai quittée; oh, insensé! Et quand j'ai eu fait trois pas, j'ai cru que j'allais tomber. Ma vie, mon bien suprême, pardon, oh! pardon à genoux! Ah! pense à ces beaux jours que j'ai là dans le coeur, qui viennent, qui se lèvent, que je sens là! Pense au bonheur! Hélas, hélas, si l'amour l'a jamais donné! George, je n'ai jamais souffert ainsi. Un mot, non pas un pardon: je ne le mérite pas. Mais dis seulement: _J'attendrai_. Et moi, Dieu du ciel, il y a sept mois que j'attends, je puis en attendre encore bien d'autres. Ma vie, doutes-tu de mon pauvre amour? O mon enfant, crois-y, ou j'en mourrai.

Tant d'émotions brisent. Elle a pardonné; mais le voici malade. «--J'ai une fièvre de cheval.... Comment donc faire pour te voir?» Il est chez sa mère. Papet ou Rollinat pourraient entrer d'abord, puis l'introduire, elle, «quand il n'y aurait personne».

George Sand a entendu l'appel de «son pauvre enfant»; elle ira le soigner si sa mère ne s'y oppose. Mais comment s'y prendre? «--Je peux mettre un tablier et un bonnet à Sophie. Ta soeur ne me connaît pas; ta mère ferait semblant de ne pas me reconnaître, et je passerais pour une garde. Laisse-moi te veiller cette nuit, je t'en supplie.»--Mme Lardin de Musset m'a conté que George Sand était venue, en effet, sous le costume de sa servante et qu'elle avait veillé son frère maternellement.

Alfred Tattet avait déconseillé Musset de renouer des relations qui brûlaient sa vie. Ne parvenant pas à le persuader, il cessa de le voir. Musset n'aimait point les observations; il tenait, néanmoins, à l'affection de son vieil ami. Le 28 octobre, G. Sand écrit à Alfred Tattet: «J'apprends que j'ai été la cause indirecte et très involontaire d'un différend entre vous et Alfred.» Elle serait fâchée qu'il en fût ainsi, et l'engage à venir causer.--Vraisemblablement, Tattet invoqua des prétextes pour ne pas s'y rendre, et Musset en eut du dépit.

Mais on clabaudait sur la réconciliation des deux amants. Gustave Planche recommençait les potins de l'été. Musset le provoqua en duel.

Il lui envoya, le 8 novembre, ce billet catégorique:

Monsieur,

Il m'est revenu par plusieurs personnes que vous auriez tenu sur mon compte des propos d'une nature telle que je ne peux ni ne veux les laisser passer.

Je désire savoir par vous-même si cela est vrai, afin de lui donner la suite qui me conviendra.

Je vous salue.

Vicomte ALFRED DE MUSSET.

Quai Malaquais, n° 19.

Planche nia ces propos. Le poète lui écrivit (10 novembre) qu'il se contentait de son désaveu. Nous voilà informés que Musset habitait alors chez George Sand; ils étaient pleinement réconciliés.

Ce bonheur fut encore de peu de durée. Ecoutons les pauvres amants se lamenter sur leur impuissance à conserver la paix:

_De Lui à Elle_: Le bonheur, le bonheur, et la Mort après, la Mort avec. Oui, tu me pardonnes, tu m'aimes. Tu vis, ô mon âme, tu seras heureuse! Oui, par Dieu, heureuse, pour moi. Eh oui, j'ai vingt-trois ans, et pourquoi les ai-je? Pourquoi suis-je dans la force de l'âge, sinon pour te verser ma vie, pour que tu la boives sur mes lèvres.

Ce soir, à dix heures, et compte que j'y serai plus tôt. Viens, dès que tu pourras. Viens pour que je me mette à genoux, pour que je te demande de vivre, d'aimer, de pardonner!

Ce soir! ce soir!

6 heures.

_D'Elle à Lui_: Pourquoi nous sommes-nous quittés si tristes? nous verrons-nous ce soir? pouvons-nous être heureux? pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui, et j'essaye de le croire. Mais il me semble qu'il n'y a pas de suite dans tes idées, et qu'à la moindre souffrance, tu t'indignes contre moi, comme contre un joug. Hélas! mon enfant! nous nous aimons, voilà la seule chose sûre qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous ont pas empêchés et ne nous empêcheront pas de nous aimer. Mais notre vie est-elle possible ensemble? La mienne est-elle possible avec quelqu'un? Cela m'effraye... Je sens que je vais t'aimer encore comme autrefois si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être et moi avec toi; penses-y bien... La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il l'accuser ou la bénir? Il y a des heures pusillanimes où l'effroi est plus fort que l'amour...

...L'amour avec toi et une vie de fièvre pour tous deux peut-être, ou bien la solitude et le désespoir pour moi seule. Dis-moi, crois-tu pouvoir être heureux ailleurs? Oui, sans doute, tu as vingt ans et les plus belles femmes du monde, les meilleures peut-être, peuvent t'appartenir. Moi, je n'ai pour t'attacher que le peu de bien, et le beaucoup de mal que je t'ai fait.

...Si tu reviens à moi, je ne peux te promettre qu'une chose, c'est d'essayer de te rendre heureux. Mais il te faudrait de la patience et de l'indulgence pour quelques moments de peur et de tristesse que j'aurai encore sans doute. Cette patience-là n'est guère de ton âge. Consulte-moi, mon ange, ma vie t'appartient et, quoi qu'il arrive, sache que je t'aime et t'aimerai.

_De Lui_: Quitte-moi, toi, si tu veux. Tant que tu m'aimeras, c'est de la folie. Je n'en aurai jamais la force. Écris-moi un mot. Je donnerais je ne sais quoi pour t'avoir là. Si je puis me lever j'irai te voir.

_De Lui_: Je t'aime, je t'aime, je t'aime. Adieu, ô mon George. C'est donc ainsi, je t'aime pourtant. Adieu, adieu, ma vie, mon bien; adieu mes lèvres, mon coeur, mon amour. Je t'aime tant, ô Dieu!

Adieu. Toi, toi, toi, ne te moque pas d'un pauvre homme.

_D'Elle:_ Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons. Mais notre coeur et notre vie seront l'enjeu et ce n'est pas tout à fait aussi plaisant que cela en a l'air. Veux-tu que nous allions nous brûler la cervelle ensemble à Franchart? Ce sera plus tôt fait!... Elle songe réellement à ramener Musset dans cette forêt de Fontainebleau où ils furent si heureux jadis. Une amie qu'elle a là-bas, Rosanne Bourgoin, leur sera l'apaisement souhaité. Mais non! Il faut se séparer une fois pour toutes. Il faut s'en donner le courage.--Une fatalité pesait sur cet amour: tous deux se débattaient dans une détresse invincible.

Descendez, descendez, lamentables victimes, Descendez le chemin de l'enfer éternel...

Le poète comprit que la situation était sans issue. Excédé de cette passion épuisante, il résolut de partir.--Le l0 novembre, il l'annonce à George Sand, ajoutant qu'il n'aura même pas le courage d'attendre son départ à elle. Il veut néanmoins qu'elle accorde à «son pauvre vieux lierre» une dernière entrevue, un dernier souvenir.

Le 12 novembre, il écrit au vigilant Tattet dont il sait l'influence si redoutée de Celle qu'il veut fuir: «Tout est fini.--Si par hasard on vous faisait quelques questions, si peut-être on allait vous voir pour vous demander à vous-même si vous ne m'avez pas vu, répondez purement que non et soyez sûr que notre secret commun est bien gardé de ma part[134]...» Et il va en Bourgogne, à Montbard, se reposer chez un de ses parents.

[Note 134: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 734.]

De son côté, George Sand est partie pour Nohant. Elle y éprouve comme lui un sentiment de délivrance. Son ami Boucoiran, qui a su la rupture, l'en félicite et elle lui répond: «Je ne vais pas mal, je me distrais et ne retournerai à Paris que guérie et fortifiée... Vous avez tort de parler comme vous faites d'Alfred. N'en parlez pas du tout si vous m'aimez et soyez sûr que c'est fini à jamais entre lui et moi[135].»

[Note 135: Lettre du 15 novembre, citée par Mme Arvède Barine, p. 84.]

Huit jours s'écoulent, Alfred est guéri; mais voici que George se reprend à l'aimer,--comme elle n'a jamais aimé. Elle revient à Paris pour le voir. Il s'y refuse. Un désespoir violent s'empare de la pauvre femme. Elle va payer toutes les larmes qu'elle a fait couler à Venise.

Dans son égarement, elle coupe sa chevelure et l'envoie à Musset. Le poète touché va se rendre: ses amis le retiennent et triomphent encore. Alors elle a recours à Sainte-Beuve.

Mais cette obstination à se torturer fatigue son confesseur d'autrefois:

Voilà deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je ne suis pas encore en état d'être abandonnée, de vous surtout qui êtes mon meilleur soutien. Je suis résignée moins que jamais. Je sors, je me distrais, je me secoue, mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens folle.

Hier mes jambes m'ont emportée malgré moi; j'ai été chez _lui_. Heureusement je ne l'ai pas trouvé. J'en mourrai. Je sais qu'il est froid et colère en parlant de moi; je ne comprends pas seulement de quoi il m'accuse, à propos de je ne sais qui. Cette injustice me dévore le coeur; c'est affreux de se séparer sur de pareilles choses.

Et pas un mot, pas une marque de souvenir! Il s'impatiente et il rit de ce que je ne pars pas. Mais, mon Dieu, conseillez-moi donc de me tuer; il n'y a plus que cela à faire[136]!...

[Note 136: Lettre du 25 novembre, publiée par M. de Lovenjoul, article cité, p. 438.]

Elle le supplie de venir. Elle va tous les jours chez Delacroix, un bon ami, qui fait son portrait pour la _Revue_[137]. Mais le soir, elle est seule et triste. «--Seule, quelle horreur!»

[Note 137: Nous savons par le _Journal_ du grand peintre comme les passions emphatiques de G. Sand l'impatientaient...]

Elle traverse une crise terrible, elle va connaître des douleurs qu'elle ne soupçonnait pas. Ce même jour, 25 novembre, trop fière pour écrire à l'amant qui ne veut plus d'elle, trop malheureuse aussi, elle confie ses tourments à un journal intime. Elle nous y laissera le plus sincère de son âme. Son expérience d'écrivain et de psychologue lui a proposé cette confession comme le meilleur des soulagements. Elle la continuera huit jours, épanchant le trop-plein de son coeur avec cette abondante et claire éloquence qui est tout son génie[138].

[Note 138: G. Sand remit plus tard ce journal intime à Musset. Mme Jaubert, chez qui le poète l'avait déposé, en prit copie. Il est inédit. Mais P. de Musset s'en est servi dans _Lui et Elle_, chap. xv. Maintes phrases sont textuellement reproduites. Mme Arvède Barine en a donné aussi de courts fragments, pp. 83-87.]

Ce soir donc, elle est allée aux Italiens,--en bousingot;--croyant se distraire, elle s'y est ennuyée. On l'a remarquée, on l'a trouvée jolie. Jolie pour qui, hélas! Ces compliments-là, depuis huit jours la laissent insensible.--Elle a posé chez Delacroix, qui lui a fait plaisir en lui vantant les croquis de l'album d'Alfred. Elle n'a pu résister au besoin de lui parler de sa douleur. Il lui a conseillé de ne pas avoir de courage: «Laissez-vous aller, disait-il; quand je suis ainsi, je ne fais pas le fier, _je ne suis pas né romain_. Je m'abandonne à mon désespoir; il me ronge, il m'abat, il me tue; quand il en a assez, il se lasse à son tour, et il me quitte.»

Son chagrin à elle augmente tous les jours. Elle se retient d'aller casser le cordon de la sonnette d'Alfred jusqu'à ce qu'il lui ouvre, de se coucher en travers de sa porte....

... Si je me jetais à son cou, dans ses bras; si je lui disais: «Tu m'aimes encore, tu en souffres, tu en rougis, mais tu me plains trop pour ne pas m'aimer. Tu vois bien que je t'aime, que je ne peux aimer que toi; embrasse-moi, ne me dis rien, ne discutons pas. Dis-moi quelques douces paroles, caresse-moi puisque tu me trouves encore jolie malgré mes cheveux coupés, malgré les deux grandes rides qui se sont formées depuis l'autre jour sur mes joues. Eh bien, qua tu sentiras ta sensibilité se lasser et ton irritation revenir, renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet affreux mot: _dernière fois!_ Je souffrirai tant que tu voudras; mais laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une fois par semaine, venir chercher une larme, un baiser, qui me fasse vivre et me donne du courage.--Mais tu ne peux pas! Ah! que tu es las de moi! Et que tu t'es vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai de plus grands torts certainement que tu n'en eus à Venise, quand je me consolai. Mais tu ne m'aimais pas, et la raison égoïste et méchante me disait: _Tu fais bien!_ A présent, je suis encore coupable à tes yeux, mais je le suis dans le passé. Le présent est beau et bon encore: je t'aime; je me soumettrais à tous les supplices pour être aimé de toi et tu me quittes! Ah! pauvre homme! vous êtes fou. C'est votre orgueil qui vous conseille. Vous devez en avoir, le vôtre est beau, parce que votre âme est belle, mais votre raison devrait le faire taire et vous dire: «Aime cette pauvre femme, tu es bien sûr de ne pas trop l'aimer à présent, que crains-tu? Elle ne sera pas trop exigeante, l'infortunée. Celui des deux qui aime le moins est celui qui souffre le moins. C'est le moment de l'aimer ou jamais.»

Ses fautes ont profité à son âme. Elle a besoin d'un bras solide pour la soutenir et d'un coeur sans vanité pour l'accueillir et la conserver. «Mais ces hommes-là sont des chênes noueux dont l'écorce repousse, et toi, poète, belle fleur, j'ai voulu boire ta rosée, elle m'a enivrée, elle m'a empoisonnée, et dans un jour de colère j'ai cherché un contrepoison qui m'a achevée....»

Son épanchement douloureux remplit des pages et des pages. Elle le reprend au bout de trois jours pour consigner les précieuses confidences de trois de ses amis célèbres sur l'amour:

Liszt me disait ce soir qu'il n'y avait que Dieu qui méritait d'être aimé. C'est possible, mais quand on aime un homme, il est bien difficile d'aimer Dieu. C'est si différent! Il est vrai que Liszt ajoutait qu'il n'a eu de vive sympathie dans sa vie que pour M. de Lamennais, et que jamais un amour terrestre ne s'emparerait de lui. Il est bien heureux, ce petit chrétien-là! J'ai vu Heine ce matin. Il m'a dit qu'on n'aimait qu'avec la tête et les sens, et que le coeur n'était que pour bien peu dans l'amour. J'ai vu Mme Allart à 2 heures, elle m'a dit qu'il fallait _ruser_ avec les hommes et faire semblant de se fâcher pour les ramener. Il n'y a que Sainte-Beuve qui ne m'ait pas fait de mal et qui ne m'ait pas dit de sottise. Je lui ai demandé ce que c'était que l'amour, et il m'a répondu: «Ce sont les larmes; vous pleurez, vous aimez.» Oh! oui, mon pauvre ami, j'aime! J'appelle en vain la colère à mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un miracle pour moi: il me donnera l'ambition littéraire ou la dévotion: il faut que j'aille trouver soeur Marthe[139].