Une histoire d'Amour : George Sand et A. de Musset Documents inédits, Lettres de Musset

Part 12

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Apres cinq mois de vie commune à Venise, George Sand et Pagello partent pour Paris. Les dernières lignes que nous avons citées du naïf journal du docteur nous signalent chez eux un état d'âme assez mélancolique, sans le trop préciser. De George Sand elle-même nous n'apprendrons rien: nous savons qu'elle n'avoue jamais... Cette grande sincère--pour les autres--s'acharne à tout dissimuler de sa vie vraie... Déjà elle s'obstinait à réagir contre sa légende, légende qui offensait son âme hautaine et bourgeoise. Elle préludait à ce rôle de _Matriarche_ qui devait faire vénérer sa vieillesse.

Lasse, à coup sûr, de sa médiocrité vénitienne et des petits intérêts de son honnête amant, elle ne songeait plus qu'à revoir ses enfants,--à retrouver aussi le poète qui l'avait quittée, qui l'adorait encore, qu'elle-même avait aimé jadis.

Ce départ de George Sand avec Pagello, après cinq mois de calme tête-à-têle, nous apparaît, pour lui, maussade et triste, mais pour elle libérateur. Son âme compliquée est-elle impatiente de nouvelles souffrances?... Reprenons le récit du docteur.

J'eus, avec beaucoup de difficultés, un passeport, et je partis avec elle pour Milan sans prendre congé de mes parents ni de mes amis, et sans dire à personne si ni quand je reviendrais.

De Milan, j'écrivis à mon père:

«Je n'ai pas répondu à la lettre dans laquelle tu me blâmais de vivre avec une étrangère, perdant ma jeunesse, ruinant ma carrière, reniant publiquement ces principes de morale chrétienne qui me furent inculqués par la meilleure des mères; je n'ai pas répondu à cette lettre parce que je ne savais pas me disculper et que je dédaignais de mentir avec de fausses promesses. Je te réponds aujourd'hui de Milan: je suis au dernier stade de ma folie et je dois le courir encore les yeux fermés, comme j'ai couru les autres. Demain, je pars pour Paris où je quitterai la Sand et je reviendrai t'embrasser, digne de toi. Je suis jeune et je pourrai refaire ma carrière. Toi, ne cesse pas de m'aimer et écris-moi à Paris.»

J'ai commencé mon histoire à contre-coeur; je la poursuis maintenant volontiers, parce que, à mesure que je la raconte, je me sens l'âme soulagée, comme celui qui confesse ses fautes. De Milan, nous allâmes, la Sand et moi, par Domo d'Ossola et le Simplon. Arrivés à Martigny, nous quittâmes la voiture et les bagages.

George Sand était en costume d'homme. A dos de mulet, nous avons franchi le col des Palmes et nous nous sommes transportés à Chamounix, où le jour suivant nous avons entrepris à pied l'ascension du Mont-Blanc avec une longue caravane d'Anglais, de Français, d'Allemands et d'Américains. Arrivés à la mer de Glace, après avoir examiné les fissures qui laissent voir l'épaisseur de la glace à 400 pieds de profondeur, après nous être réjouis de l'écho éclatant des Mortarets qui rebondissait avec un long hululement dans cette vallée désolée, hérissée de récifs de glace, parmi les neiges éternelles, nous sommes revenus à Chamonix, laissant quatre gentlemen anglais et un Américain poursuivre l'ascension jusqu'aux dernières aiguilles, avec leurs guides, et y passer la nuit. Plus tard je sus qu'un de ces jeunes gens perdit deux doigts de pied par suite de la gangrène de la gelée.--Le lendemain nous revenions à Martigny et de là nous nous mettions en route pour Genève.

A mesure que nous avancions, nos relations devenaient plus circonspectes et plus froides. Je souffrais beaucoup, mais je faisais mille efforts pour le cacher. George Sand était un peu mélancolique et beaucoup plus indépendante de moi. Je voyais douloureusement en elle une actrice assez coutumière de telles farces, et le voile qui me bandait les yeux commençait à s'éclaircir. Nous visitâmes Genève, marché de manufactures en or et en argent et en horlogerie. Mais ce qui me procura un grand plaisir, bien que je n'en pusse goûter pleinement aucun, ce furent ses délicieux environs, et tout d'abord le lac: il la côtoie d'une onde si limpide qu'on en peut voir les poissons frétiller à O pieds de profondeur, comme si on les avait dans la main. De plus, les bords du lac jusqu'à Lausanne sont pays enchanté. Je n'oserais le décrire d'abord parce que vous avez l'intention de le visiter, puis parce que Voltaire et spécialement Rousseau les ont dépeints, comme personne ne les dépeindra plus. Après six ou sept jours passés à Genève, nous montâmes en diligence, et, par le Dauphiné et la Champagne, nous arrivâmes à Paris. A la station, George Sand trouva un de ses amis, M. Bouquereau (Boucoiran) qui l'accompagna chez elle, quai Voltaire, et moi à l'hôtel d'Orléans, rue des Petits-Augustins, dans une chambrette du troisième étage à 1 fr. 50 par jour.

La présence de Pagello allait être importune. Dans sa bonté, George Sand n'avait osé lui déconseiller le voyage, pour ne pas lui avouer l'affaiblissement de son amour.

Une mélancolie sans issue s'emparait du pauvre Italien, doublement exilé, dès son installation à Paris.

La vie monotone et bourgeoise endurée cinq mois à Venise, autant que cette étrange correspondance entretenue avec Musset,--et toujours exaltée, malgré l'espèce de lassitude que nous y avons constatée dès le mois de juin,--avaient préparé ce refroidissement graduel dans les relations de Lélia avec le docteur Pagello.

A peine rentrée à Paris, G. Sand voulut revoir Musset. Pagello dut y consentir, s'y résigner, et il en eut d'amers tourments. L'instinctive générosité de leur amie s'ingéniait à apaiser ces deux tristesses. Mais tous trois étaient malheureux.

Dans le rapport sensé qu'il fait de son séjour à Paris, Pagello ne prononce pas le nom de Musset, comme nous allons voir. A peine peut-on soupçonner, entre les lignes, qu'il connut ces cruelles divinations de la jalousie dont l'empoisonnement n'a pour remède que la fuite.

Gomme M. Boucoiran prenait congé de moi, las de corps et d'esprit, je me laissai tomber sur une chaise, et les coudes appuyés aux genoux, le front dans les mains, je me dis à moi-même: «Te voilà à Paris avec peu d'argent et une liaison dont il ne te reste qu'une amitié mal assurée. Elle succède en toi à une passion mal éteinte, en George Sand à un caprice satisfait et fini... Qui t'aidera et qui consolera tes douleurs solitaires? Alors, machinalement, je me levai, et machinalement j'ouvris ma malle pour en tirer quelques vêtements; et, tout en soulevant mon linge, je découvris un paquet que je connaissais bien, que je saisis et décachetai avec un grand respect. C'était le portrait de ma mère. Je le couvris de baisers et le plaçai sur une armoire qui faisait face au petit lit; ainsi je pouvais le voir toujours. Et je restai longtemps à le contempler. Je me sentis renouvelé; un courage spontané secourut mon âme abattue et une voix sembla me dire: «Tu retourneras dans ta patrie et tu y passeras des jours honorés et tranquilles; ta conduite à venir tirera des enseignements de tes erreurs passées; garde toujours dans ton esprit les principes que ta mère t'a fait sucer avec le lait;--toutes les joies terrestres qui iront contre ces préceptes te rendront malheureux.»

J'entendis frapper doucement à la porte de ma chambre; j'ouvris... C'était George Sand avec M. Boucoiran, qui venaient me chercher pour me mener dîner comme nous en étions convenus. Cette visite m'arracha âprement à une tranquille joie de l'esprit, et j'en fus presque dégoûté. Je me ressaisis et je sortis avec eux. J'allai donc dîner chez George Sand qui m'offrait la plus gentille hospitalité. Elle me proposa comme ami, presque comme frère, à M. Boucoiran. Elle voulait partir avec ses deux petits enfants pour la Châtre, le jour suivant, et moi j'avais manifesté la ferme volonté de ne pas la suivre. La Sand voyait toute la singularité de ma position, tous les sacrifices que j'avais faits à son amour: ma clientèle perdue, mes parents quittés et moi exilé sans fortune, sans appui, sans espérance. Elle me regardait fixement bien en face, stupéfaite de me voir tranquille et presque sérieux. Le colloque spirituel que je venais d'avoir avec ma mère m'avait rendu une paix que je ne connaissais plus depuis longtemps. Cette femme à l'oeil de lynx épiait mon coeur; mais elle en avait perdu le secret. Au milieu même de ses égarements tous consécutifs d'un premier faux pas, elle gardait un coeur de femme tendre, compatissant, industrieux pour les malheureux et intrépide pour le sacrifice...

Donc, à peine arrivée, presque indifférente soudain pour l'infortuné Pagello, George Sand revoit le poète. Et tous deux sont repris par leur ancien amour. La présence de l'Italien, la fâcheuse rumeur du monde ne troublent pas cette première ivresse. Mais voici qu'en se retrouvant ils ont retrouvé l'amertume. Quinze jours fiévreux et cruels, quinze jours seulement s'écoulent. Le sentiment de l'irréparable a surgi, poignant, chez Musset. Il souffre trop, veut partir.

... J'ai trop compté sur moi en voulant te revoir et j'ai reçu le dernier coup.

J'ai à recommencer la triste tâche de cinq mois de luttes et de souffrance. Je vais mettre une seconde fois la mer et la montagne entre nous. Ce sera la dernière épreuve: je sais ce qu'elle me coûtera; mais mon père de là-haut ne m'appellera pas lâche quand je paraîtra; devant lui. J'aurai tout fait pour tenter de vivre. J'attendrai de l'argent là-bas, et si Dieu le permet, je reverrai ma mère, mais je ne reverrai jamais la France. Je t'ai vue heureuse; je t'ai entendue dire que tu l'étais. Il m'eût été doux de rester votre ami, et que la douce joie de vos âmes eût été hospitalière envers ma douleur. Mais le destin ne pardonne pas.

... Le jour où j'ai quitté Venise, tu m'as donné une journée entière. Je pars aujourd'hui pour toujours; je pars seul, sans un compagnon, sans un adieu. Je te demande une heure et un dernier baiser. Si tu crains un moment de tristesse, si ma demande importune Pierre, n'hésite pas à me refuser. Ce sera dur, je ne m'en plaindrai pas. Mais si tu as du courage, reçois-moi seul, chez toi ou ailleurs, où tu voudras. Pourquoi craindrais-tu d'entendre hautement la voix solennelle de la destinée? N'as-tu pas pleuré hier, lorsqu'elle nous a murmuré à cette fenêtre entr'ouverte le triste air de ma pauvre valse? Ne pense pas retrouver jamais en moi ni orgueil offensé, ni douleurs importunes. Reçois-moi sur ton coeur, ne parlons ni du passé, ni du présent, ni de l'avenir. Que ce ne soit pas l'adieu de monsieur Un tel et de madame Une telle. Que ce soient deux âmes qui ont souffert, deux intelligences souffrantes, deux aigles blessés qui se rencontrent dans le ciel, et qui échangent un cri de douleur avant de se séparer pour l'éternité! Que ce soit un embrassement chaste comme l'amour céleste, profond comme la douleur humaine. O ma fiancée! Pose-moi doucement la couronne d'épines et adieu. Ce sera le dernier souvenir que conservera ta vieillesse d'un enfant qui n'y sera plus!

La demande a été accordée; Musset va revoir son amie une dernière fois. Il sera fort: sa résolution de partir est irrévocable.

...Que je sois au désespoir, cela est possible. Mais ce n'est pas le désespoir qui agit en moi. C'est moi qui le sens, qui le calcule et qui agis sur lui. Je t'en prie, pas un mot là-dessus, et ne crains pas qu'il m'échappe rien. Tu me dis que je me trompe sur ce que j'éprouve. Non, je ne me trompe pas. J'éprouve le seul amour que j'aurai de ma vie. Je te le dis franchement et hautement, parce que j'ai raisonné avec cet amour-là, jour par jour, minute par minute, dans la solitude et dans la foule, depuis cinq mois, que je sais qu'il est invincible, mais que tout invincible qu'il est, ma volonté le sera aussi. Ils ne peuvent se détruire l'un par l'autre; mais il dépend de moi de faire agir l'un plutôt que l'autre. Ne te donne pas la peine de penser à tout cela; il y a longtemps que j'y pense. Lorsque j'ai risqué de le voir, j'avais calculé toutes les chances: celle-là est sortie. Ne t'en afflige pas surtout, et sois sûre qu'il n'y a pas dans mon coeur une goutte d'amertume.

Il compte aller à Toulouse, puis chez son oncle Desherbiers, qui est sous-préfet de Lavaur; de là dans les Pyrénées et peut-être en Espagne.

Mais elle hésite maintenant à accepter ce rendez-vous. Suprême coquetterie de femme, ou crainte d'elle-même? Musset n'y tient plus; il supplie:

C'est trop ou trop peu. Manques-tu de courage? Revoyons-nous, je t'en donnerai. Parle ou ne parle pas; les lèvres des hommes n'ont pas de parole que je ne puisse entendre sans crainte. Tu me dis que tu ne crains pas de blesser Pierre. Quoi donc alors? Ta position n'est pas changée. Mon amour-propre, dis-tu? Écoute, écoute, George: si tu as du coeur, rencontrons-nous quelque part, chez moi, chez toi, au Jardin des Plantes, au Cimetière, au tombeau de mon père (c'est là que je voudrais te dire adieu). Ouvre ton coeur sans arrière-pensée; écoute-moi te jurer de mourir avec ton amour dans le coeur, un dernier baiser, et adieu! Que crains-tu? O mon enfant, souviens-toi de ce triste soir à Venise, où tu m'as dit que tu avais un secret. C'était à un jaloux stupide que tu croyais parler. Non, non, George, c'est à un ami.

C'est la Providence qui changea tout à coup l'homme à qui tu parlais. Rappelle-toi cela. Au milieu de cette vie de misères et de souffrances, Dieu m'accorde peut-être la consolation de t'être bon à quelque chose. Sois-en sûre, oui, je le sens là, je ne suis pas ton mauvais génie. Qui sait ce que le ciel veut de nous? Peut-être suis-je destiné à te rendre encore une fois le repos.

Songe que je pars, mon enfant. Ne fermons pas légèrement des portes éternelles. Et puis, avoir tant souffert pendant cinq mois, partir pour souffrir plus encore, partir pour toujours, te savoir malheureuse quand j'ai tout perdu pour te voir tranquille, et pas un adieu! Ah! c'est trop, c'est trop. Je suis bien jeune; mon Dieu, qu'ai-je donc fait?

Mais la pauvre femme se trouble: Pagello est malheureux. Elle répond à son amant:

Oui, il faut nous quitter pour toujours. Il est inquiet et il n'a pas tort, puisque tu es si troublé, et il voit bien que cela me fait du mal. Est-il possible, mon Dieu, que cela ne m'en fasse pas? Mais je pars pour Nohant, moi, je vais passer là les vacances avec mes enfants. Je ne veux pas que tu t'exiles à cause de moi. Je _lui_ ai tout dit. Il comprend tout, il est bon. Il veut que je te voie sans lui une dernière fois et que je te décide à rester, au moins jusqu'à mon retour de Nohant. Viens donc chez moi, je suis malade pour sortir et il fait un temps affreux. Ah! ton amitié, ta chère amitié, je l'ai donc perdue, puisque tu souffres auprès de moi!

Écoutons, ici, la bien-disante Mme Arvède Barine: «Elle dépérissait, en effet, de chagrin. Pagello s'était éveillé, en changeant d'atmosphère, au ridicule de la situation: «Du moment «qu'il a mis le pied en France», écrit George Sand, «il n'a plus rien compris.» Au lieu du saint enthousiasme de jadis, il n'éprouvait plus que de l'irritation quand ses deux amis la prenaient à témoin de la chasteté de leurs baisers: «Le voilà qui redevient un être faible, «soupçonneux, injuste, faisant des querelles «d'Allemand et vous laissant tomber sur la tête ces pierres qui brisent tout.» Dans son inquiétude, il ouvre les lettres et clabaude indiscrètement.

«George Sand contemple avec horreur le naufrage de ses illusions. Elle avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger leur histoire d'après les règles de la morale vulgaire. Mais le monde ne peut pas admettre qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus exactement, des dispensés en morale. Elle lisait le blâme sur tous les visages, et pour qui? grand Dieu! Pour cet Italien insignifiant dont elle avait honte maintenant,[128].»

[Note 128: ARVÈDE BARINE, _Alfred de Musset_, p. 75.]

Indulgentes réflexions! George Sand n'eut jamais honte de ses amants, tant qu'elle les aimait. Mais après avoir transfiguré à ses propres yeux sa faiblesse de Venise, jusqu'à s'en justifier, la voilà qui se laisse reprendre d'amour pour Musset, au vertige de son désespoir. Et presque fière de la mortelle emprise qu'elle sait avoir sur le poète, elle consent à lui dire un dernier adieu.--Cet adieu n'a pas été aussi triste qu'ils pouvaient, elle l'espérer, lui le craindre. Elle a cédé au suprême désir de son amant d'autrefois, insoucieuse de Pagello. Le lendemain, Musset, qui va décidément partir, lui adresse cette belle page triste--qu'on est tenté de trouver... littéraire:

Je t'envoie un adieu, ma bien-aimée, et je l'envoie avec confiance, non sans douleur, mais sans désespoir. Les angoisses cruelles, les luttes poignantes, les larmes amères ont fait place en moi à une compagne bien chère: la pâle mélancolie. Ce matin, après une nuit tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit, avec un doux sourire sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme, ô ma bien-aimée? Tu ne te reprocheras jamais ces deux heures si tristes que nous avons passées; tu en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma plaie un baume salutaire. Tu ne te repentiras pas d'avoir laissé à ton pauvre ami un souvenir qu'il emportera, et que toutes les peines et toutes les joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le monde et lui.

Notre amitié est consacrée, mon enfant; elle a reçu hier, devant Dieu, le saint baptême de nos larmes. Elle est immortelle comme lui. Je ne crains plus rien, ni n'espère plus rien. J'ai fini sur la terre. Il ne m'était pas réservé d'avoir un plus grand bonheur. Eh bien, ma soeur chérie, je vais quitter ma patrie, ma mère, mes amis, le monde de ma jeunesse; je vais partir seul, pour toujours, et je remercie Dieu. Celui qui est aimé de toi ne peut plus maudire. George, je puis souffrir encore maintenant, mais je ne puis plus maudire.

Quant à nos rapports à venir, tu décideras seule sur quoi que ce soit qui regarde ma vie; parle, dis un mot, mon enfant, ma vie est à toi. Écris-moi d'aller mourir en silence dans un coin de la terre, à trois cents lieues de toi, j'irai. Consulte ton coeur, si tu crois que Dieu le le dit, tâche de défendre notre pauvre amitié, réserve-toi de pouvoir m'envoyer de temps en temps une poignée de main, un mot, une larme! Hélas! ce sont là tous mes biens. Mais si tu crois devoir sacrifier notre amitié, si mes lettres même hors de France troublent ton bonheur, mon enfant, ou seulement ton repos, n'hésite pas, oublie-moi. Je te le dis, je puis souffrir beaucoup sans me plaindre, à présent, sois heureuse à tout prix. Oh! sois heureuse, bien-aimée de mon âme! Le temps est inexorable, la mort avare; les dernières années de la jeunesse s'envolent plus rapidement que les premières. Sois heureuse, ou, si tu ne l'es pas, tâche d'oublier qu'on peut l'être. Hier, tu me disais qu'on ne l'était jamais. Que t'ai-je répondu? Je n'en sais rien, hélas! ce n'est pas à moi d'en parler. Les condamnés à mort ne renient point leur Dieu. Sois heureuse, aie du courage, de la patience, de la pitié! Tâche de vaincre un juste orgueil. Rétrécis ton coeur, mon grand George; tu en as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces à la vie, si tu te retrouves jamais seule en face du malheur, rappelle-toi le serment que tu m'as fait, ne meurs pas sans moi. Souviens-t'en, souviens-t'en, tu me l'as promis devant Dieu.

Mais je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait un livre sur moi et sur toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te coucheras pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a porté.

Non, non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera sur ta tombe que des lis sans tache. J'y poserai de ces mains que voilà ton épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires d'un jour. La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette, comme Héloïse et Abélard. On ne parlera jamais de l'un sans parler de l'autre. Ce sera là un mariage plus sacré que ceux que font les prêtres, le mariage impérissable et chaste de l'intelligence. Les peuples futurs y reconnaîtront le symbole du seul Dieu qu'ils adoreront. Quelqu'un n'a-t-il pas dit que les révolutions de l'esprit humain avaient toujours des avant-coureurs qui les annonçaient à leur siècle? Eh bien, le siècle de l'intelligence est venu. Elle sort des ruines du monde, cette souveraineté de l'avenir; elle gravera ton portrait et le mien sur une des pierres de son collier. Elle sera le prêtre qui nous bénira, qui nous couchera dans la tombe, comme une mère y couche sa fille le soir de ses noces. Elle écrira nos deux chiffres sur la nouvelle écorce de l'arbre de la vie. Je terminerai ton histoire par mon hymne d'amour. Je ferai un appel, du fond d'un coeur de vingt ans, à tous les enfants de la terre; je sonnerai aux oreilles de ce siècle blasé et corrompu, athée et crapuleux, la trompette des résurrections humaines, que le Christ a laissée au pied de sa croix. Jésus! Jésus! et moi aussi, je suis fils de ton Père; je te rendrai les baisers de ma fiancée; c'est toi qui me l'as envoyée, à travers tant de dangers, tant de courses lointaines, qu'elle a courus pour venir à moi. Je nous ferai, à elle et à moi, une tombe qui sera toujours verte, et peut-être les générations futures répéteront-elles quelques-unes de nos paroles, peut-être béniront-elles un jour ceux qui auront frappé avec le myrte de l'amour aux portes de la liberté[129].

[Note 129: L'épitre qu'on vient de lire a été publiée par M.*** «Yorick», dans l'_Homme libre_ du 13 avril 1877. Paul de Musset, paraît-il, se refusait à y reconnaître le style de son frère. Or, Sainte-Beuve, qui avait eu l'original sous les yeux, en avait déjà tiré une phrase: «Non, non, j'en jure par ma jeunesse...» pour être placée en épigraphe de la correspondance, quand on la publierait. Inutile d'ajouter qu'elle figure dans la correspondance autographe--qui est en possession de M. de Lovenjoul.]

Cette lettre était trop résignée. Pour la première fois, le poète considérait le prestige à venir d'un amour qui le meurtrissait encore. Plus humble était la plainte que lui dictaient jusque-là ses tourments. Elle traduisait sa souffrance sans aucun souci d'art ni de gloire. Un désir satisfait venait-il de lui rendre le repos et l'orgueil?... Hélas! il avait cette femme dans l'âme plus que dans la chair....

Il est parti pour Bade le 25 août. Son voyage a duré six jours. A peine installé, il mesure sa solitude, et tout le passé douloureux qui reflue dans son coeur lui dicte ce poignant cri d'amour:

Baden, 1er septembre 1834.