Une histoire d'Amour : George Sand et A. de Musset Documents inédits, Lettres de Musset
Part 11
O la meilleure, la plus aimée des femmes! que de larmes j'ai versées! Quelle journée! je suis perdu, vois-tu! que veux-tu que je fasse? Tu verses sur ma blessure les larmes d'une amie, le baume le plus doux et le plus céleste qui coule de ton coeur. Et tout tombe comme une huile bouillante sur un fer rouge. Je voudrais être calme et fort, quand je t'écris; je me raisonne, je m'efforce; mais quand je prends la plume, et que je vois ce petit papier qui va faire, pour l'aller trouver, ces trois cents lieues que je viens de faire, et qu'il n'y a au monde que toi à qui je puisse parler de toi. Pas un ami, pas un être! Et qui, d'ailleurs, eu serait digne! Au milieu de mes chagrins, je sens bien que j'ai un trésor dans le coeur: je ne puis l'ouvrir à personne. Songes-tu à ce qui s'amasse pendant tant de nuits dans cette petite chambre, tant de jours solitaires? Et dès que je veux t'écrire, tout se presse jusqu'à m'étouffer. Mais je souffre, amie, et qu'importe de quoi je souffre? Tu me plaindras, tu ne te dégoûteras pas de moi. Figure-toi que c'est une autre que j'aime et que c'est une maladie que j'ai. Dieu m'est témoin que je lutte. Tu me dis que tu es dans un singulier état moral, entre une vie qui n'est pas finie et une autre qui n'est pas commencée. Et moi, ou penses-tu que j'en sois? En vérité, on dit que le temps guérit tout. J'étais cent fois plus fort le jour de mon arrivée qu'à présent. Tout croule autour de moi. Lorsque j'ai passé la matinée à pleurer, à baiser ton portrait, à adresser à ton fantôme des folies qui me font frémir, je prends mon chapeau, je vais et je viens. Je me dis qu'il faut en finir d'une manière quelconque. (_Lettre du 10 mai_.)
Aucune distraction ne réussit à le soulager. Il voudrait partir; il ira sans doute à Aix-les-Bains, en juillet, pour l'attendre à son retour de Venise.... «Si tu es seule, je reviendrai passer quelques mois avec toi. Si tu es avec Pietro, je vous serrerai la main et j'irai à Naples et de là à Constantinople, si je suis assez riche....»
... Tu me parles de gloire, d'avenir. Je ne puis rien faire de bon. A quoi bon dire ce que j'ai dans l'âme? J'étais muet quand je t'ai connue. A présent, je ne le suis plus. Mais je n'ai personne pour m'entendre, et je n'ai encore rien dit. Tout est là. J'étends les bras dans le vide, et rien! Eu vérité, je jette sur les femmes de bien tristes regards. J'ai encore un reste de vie à donner au plaisir et un coeur tout entier à donner à l'amour. Peut-être y en a-t-il qui accepteraient; mais moi, accepterai-je? Où me mène donc cette main invisible qui ne veut pas que je m'arrête? Il faut que je parle. Oui, il faut que je cesse de pleurer tout seul et de me manger le coeur, pour nourrir mon coeur. Il me faut un corps dans ces bras vides; il faut que j'aie une maîtresse, puisque je ne puis me faire moine. Tu me parles de santé, de ménagements, de confiance en l'avenir: tu me dis d'être tranquille, et c'est toi, toi qui viens de m'ouvrir les veines; tu me dis d'arrêter mon sang! Qu'ai-je fait de ma jeunesse? qu'ai-je fait même de notre amour? Vainement, j'ai pleuré une ou deux fois dans tes bras; que sais-tu de moi, toi que j'ai possédée? C'est toi qui as parlé: c'est toi dont la pitié céleste m'a couvert de larmes; c'est toi qui as laissé descendre sur ma tête le ciel de ton amour. Et moi, je suis resté muet.... J'ai cessé avec toi d'être un libertin sans coeur, mais je n'ai commencé à être autre chose que pendant trois matinées à Venise, et tu dormais pendant ce temps-là.
Ne me dis pas de raisonner; plus je vois de choses crouler sous mes pieds, plus je sens une force cachée qui s'élève, s'élève et se tend comme la corde d'un arc.
.... Ah! il y a six mois les chaleurs du printemps me faisaient le même effet que le vin de Champagne. Elles me conduisaient, au sortir de la table, à la première femme venue. Que je trouvasse là deux ou trois amis en train de chanter des chansons de cabaret; un cigare et un canapé, tout était dit; et si je pleurais une heure dans ma chambre, en rentrant, j'attribuais cela à l'excitation, à l'ennui, que sais-je? Et je m'endormais. J'en étais encore là quand je t'ai connue. Mais aujourd'hui, si mes sens me conduisaient chez une fille, je ne sais ce que je ferais. Il me semble qu'au moment de la crise, je l'étranglerais en hurlant.
... Et c'est à un homme qui fait du matin au soir de pareilles réflexions ou de pareils rêves que tu adresses cette lettre du Tyrol, cette lettre sublime[125]? Mon George, jamais tu n'as rien écrit d'aussi beau, d'aussi divin; jamais ton génie ne s'est mieux trouvé dans ton coeur. C'est à moi, c'est de moi, que tu parles ainsi? Et j'en suis là! Et la femme qui a écrit ces pages-là, je l'ai tenue sur mon sein! Elle y a glissé comme une ombre céleste, et je me suis réveillé à son dernier baiser. Elle est ma soeur et mon amie; elle le sait, elle me le dit. Toutes les fibres de mon corps voudraient s'en détacher pour aller à elle et la saisir! Toutes les nobles sympathies, toutes les harmonies du monde nous ont poussés l'un vers l'autre, et il y a entre nous un abîme éternel!
Eh bien, puisque cela était réglé ainsi, que cette Providence si sage me sauve ou me perde à son gré. J'ai horreur de ma vie passée, mais je n'ai pas peur de ma vie à venir. Si en m'ouvrant le coeur, le ciel n'a voulu que me préparer un nouveau moyen de souffrance, je subirai les conséquences de ma faiblesse et de ma vanité. Mais ce que j'ai dans l'âme ne mourra pas sans en être sorti.
[Note 125: La 2e _Lettre d'un voyageur_.]
Il dévore _Wertlier_ et la _Nouvelle Héloïse_, ces folies sublimes dont il s'est tant moqué jadis. Il est ravagé par sa douleur. Il s'occupe pourtant toujours des affaires de son amie,--et toujours il pense à lui parler de Pagello:
Dis à Pietro que je voudrais bien lui écrire; mais je ne puis pas; je l'aime sincèrement et de tout mon coeur, mais je ne peux lui écrire. Il sait à présent pourquoi. (_Lettre du 10 mai_.)
Paul de Musset, dans la _Biographie_, expose longuement cet état navrant de l'âme de son frère pendant les premiers mois de son retour. Après d'infructueux essais de distraction, dans le monde et parmi d'anciens compagnons de plaisir, il retombait dans son besoin farouche de séquestration. Il subissait maintenant son chagrin. La musique le berçait dans une amère volupté. Certain concerto de Hummel que lui jouait sa jeune soeur et qui lui rappelait de douces soirées de Venise, l'arrachait par un enchantement soudain à cette morne solitude. Mais il n'y retombait que plus désespéré. Paul de Musset a donné des fragments d'un ouvrage inachevé de son frère, _le Poète déchu_, où cinq ans plus tard il retraçait fidèlement ce douloureux temps d'épreuve[126]:
[Note 126: _Biographie_, pp. 128-130.]
«Je crus d'abord n'éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je regardé autour de moi que je vis un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches, tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste et tendre s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais lutter, je m'abandonnai a la douleur en désespéré. Je rompis avec toutes mes habitudes. Je m'enfermai dans ma chambre; j'y passai quatre mois à pleurer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant pour toute distraction qu'une partie d'échecs que je jouais machinalement tous les soirs.
«La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies cessèrent. Je connus et j'aimai la mélancolie. Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout ce que j'avais quitté. Au premier livre qui me tomba sous la main, je m'aperçus que tout avait changé. Rien du passé n'existait plus, ou, du moins, rien ne se ressemblait. Un vieux tableau, une tragédie que je savais par coeur, une romance cent fois rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus le sens accoutumé. Je compris alors ce que c'est que l'expérience, et je vis que la douleur nous apprend la vérité.
«Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y arrête avec plaisir: oui, ce fut un beau et rude moment. Je ne vous ai pas raconté les détails de ma passion. Cette histoire-là, si je l'écrivais, en vaudrait pourtant bien une autre, mais à quoi bon? Ma maîtresse était brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait quitté; j'en avais souffert et pleuré pendant quatre mois; n'est-ce pas en dire assez?
«Je m'étais aperçu tout de suite du changement qui s'était fait en moi, mais il était bien loin d'être accompli. On ne devient pas homme en un jour. Je commençai par me jeter dans une exaltation ridicule. J'écrivis des lettres à la façon de Rousseau,--je ne veux pas vous disséquer cela.--Mon esprit mobile et curieux tremble incessamment comme la boussole, mais qu'importé si le pôle est trouvé? J'avais longtemps rêvé; je me mis enfin à penser. Je tâchai de me taire le plus possible. Je retournai dans le monde; il me fallait tout revoir et tout rapprendre....»
George est restée quinze jours sans répondre à Alfred. Dans sa lettre du 21 mai, elle est toute préoccupée des propos qu'Alexandre Dumas, Mme Dorval et surtout Planche auraient tenus sur son compte. Si ce dernier, dont la figure déplaît à Musset, a réellement parlé bassement de lui et insolemment d'elle, elle ne le reverra de sa vie.... Mais elle veut paraître détachée de ces misères. Et voici l'état de son coeur:
... J'ai là près de moi, mon ami, mon soutien; il ne souffre pas, lui, il n'est pas faible, il n'est pas soupçonneux, il n'a pas connu les amertumes qui t'ont rongé le coeur; il n'a pas besoin de ma force, il a son calme et sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que je souffre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien, moi, j'ai besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude qui est habituée à veiller sur un être souffrant et fatigué. Oh! pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l'un ni à l'autre! J'aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien vrai que j'avais besoin d'un frère; pourquoi n'ai-je pu conserver mon enfant près de moi? Hélas! que les choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien le coeur de l'homme changerait s'il entendait la voix de Dieu! Moi, je l'écoute et il me semble que je l'entends, et pendant ce temps les hommes me crient: horreur, folie, scandale, mensonge! Quoi donc? Qu'est-ce? Et pourquoi ces malédictions? De quoi encore serai-je accusée?
... Oui, nous nous reverrons au mois d'août, quoi qu'il arrive, n'est-ce pas? Tu seras peut-être engagé dans un nouvel amour. Je le désire et je le crains, mon enfant. Je ne sais ce qui se passe en moi quand je prévois cela. Si je pouvais lui donner une poignée de main à celle-là! et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer; mais elle sera jalouse, elle te dira: «Ne me parlez jamais de madame Sand, c'est une femme infâme.» Ah! du moins, moi je peux parler de toi à toute heure sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une parole amère. Ton souvenir est une relique sacrée, ton nom est une parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes et auquel répond une voix émue et une douce parole, simple et laconique, mais qui me semble si belle alors!--io l'amo!_--Peu importe, mon enfant, aime, sois aimé et que mon souvenir n'empoisonne aucune de tes joies. Sacrifie-le s'il le faut! Dieu m'est témoin pourtant que je mépriserais celui qui me prierait, non pas seulement de te maudire, mais de t'oublier.
L'amour, qui peu à peu l'abandonne, ne laissant subsister en elle qu'une maternelle amitié, l'amour, après ces longs jours de silence, s'est aussi assoupi chez son poète. La réponse de Musset, du 10 juin, témoigne d'une âme rassérénée. Sa santé n'a jamais été meilleure; il lui semble n'avoir plus de sens; il croit proche l'enthousiasme; il va aimer!... Mais les avances que lui font quelques femmes ne l'attirent guère. Il aime plus que jamais son _Georgeot_, «de cette amitié douce et élevée qui est restée entre eux comme le parfum de leurs amours». Or il existe, dit-il, des _révélations_: avec saint Augustin, il croit après avoir nié; mais il veut trouver un coeur vierge dans une femme intelligente.
... O mon Georgeot, que Dieu me protège! Je m'agenouille quelquefois en criant: «Que Dieu me protège, car je vais me livrer!» Cela est beau, n'est-ce pas, et effrayant en même temps, d'aller et de venir avec cette pensée-là: je vais me perdre ou me sauver! Prie pour moi, mon enfant; quoi qu'il doive m'arriver, plains-moi. Je t'ai connue un an trop tôt. J'ai cru longtemps à mon bonheur, à une espèce d'étoile qui me suivait. Il en est tombé une étincelle de la foudre sur ma tête, de cet astre tremblant. Je suis lavé par le feu céleste, qui a failli me consumer. Si tu vas chez Danieli, regarde dans le lit où j'ai souffert: il doit y avoir un cadavre; car celui qui s'en était levé n'est pas celui qui s'y était couché.
Comme il s'ouvre, amie bien-aimée, ce coeur qui s'était desséché! Comme chaque mot, chaque chose, chaque homme que je rencontre, fait se détendre une fibre! Comme tous les objets que je retrouve ici m'envoient à l'âme un rayon nouveau! Et comme tous ces rayons se pressent, se condensent, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé une issue pour s'élancer de leur antre, et retourner, teints du sang de mes veines, dans la nature! Je vais au boulevard, au Bois, à l'Opéra, sur le quai, aux Champs-Elysées. Cela est doux et étrange, n'est-ce pas, de se promener tout jeune dans une vieille vie? X. _(Tattet)_ est de retour. Il trouve, que _je lui apparais sous un nouvel aspect_, voilà son mot. Du reste, je bois autant de vin de Champagne que devant, ce qui le rassure.
Tu reviendras, n'est-ce pas? Je retrouverai mon bon et loyal camarade, avec son grand coeur et ses grands yeux? O mon petit ange, que tu es joli! Que tu m'es cher, toi, mon seul ami. Avec quel plaisir je sens, en t'écrivant, que mon coeur s'épanche avec confiance, avec amour, que je puis pleurer dans tes bras! Oh, Dieu merci! j'ai un ami: on ne me le volera pas; il prie pour moi, et moi pour lui. Si je ne t'avais pas connue et perdue, George, je n'aurais jamais compris ce que je devais être, et pourquoi ma mère a eu un fils. Quand nous étions ensemble, je laissais ma stupide jeunesse tomber lentement en poussière; mais je ne me rendais compte de rien de ce qui se passait en moi. Je me disais que cela valait toujours mieux que le passé. Je remettais au lendemain; je croyais qu'il serait toujours temps; je réfléchissais et je doutais. De plus, je suis d'une nature faible et oisive; la tranquillité de nos jours de plaisir me berçait doucement. Pendant ce temps là, Azraël a passé, et j'ai vu luire entre nous deux l'éclair de l'épée flamboyante. Chose étrange, je n'ai compris qu'il fallait faire usage de mes forces que lorsque j'ai senti qu'elles pouvaient manquer. J'avais une telle confiance, une si misérable vanité!
J'étais habitué depuis si longtemps à porter autour de moi tant de voiles bizarres! à m'ôter une partie avec l'un, une autre avec l'autre! Je n'ai compris que je pouvais aimer que lorsque j'ai vu que je pouvais mourir.
Adieu, ma bien-aimée; dis à Pietro que je l'embrasse et qu'il a tort de ne pas m'écrire. Cela me ferait plus de plaisir que je ne puis le dire.
Notre poète va décidément mieux: lui qui, le mois précédent, écrivait à son amie n'avoir pu se décider encore à aller voir son fils au collège: «il a une paire d'yeux noirs que je ne verrai pas sans douleur, je l'avoue», il écrit maintenant (10 juin) à la pauvre mère inquiète que son Maurice se porte bien: «Je viens de le voir à l'instant et il doit sortir avec moi dimanche.»
Le 15 juin, longue lettre de George tout à fait calme à Alfred à peu près guéri. Elle s'applaudit de l'apaisement de son ami, de son rétablissement corps et âme.--Pagello y ajoute un billet de sa main pour recommander à son malade de l'hôtel Danieli,--«qu'une affection liera toujours à lui d'une manière sublime pour eux deux, incompréhensible pour les autres»,--d'éviter l'intempérance et de se souvenir de certaine eau de gomme arabique, qu'il lui fit avaler à Venise. George a lu ce sermon sur le vin de Champagne: «Sois sûr, ajoute-t-elle à Alfred, que si Pagello en avait sous la main, il en boirait une bouteille à chaque point de son discours.»
Elle a traversé une grave disette d'argent. Musset s'est fort agité pour lui faire parvenir ce que lui devait Buloz. Mais son bon coeur est ému à la pensée qu'elle a pu souffrir de la gène. Il songe aussi à ses angoisses de mère; Boucoiran l'avait laissée sans nouvelles de ses enfants. Il s'inquiète surtout des tristesses profondes qu'il a cru deviner entre les lignes de la seconde de ses _Lettres d'un voyageur_--qu'il vient de porter à la _Revue_.--Il est découragé, triste, inquiet; il apparaît surtout bien las.
... Dis-moi de prendre ton fils ou ta fille par la main, de faire trois cents lieues pour te les amener, et de m'en revenir. Dis-moi de contracter pour toi une dette, que je ferais de si bon coeur et que je paierais ensuite par mon travail. Je ne suis qu'une pauvre paille dans le fleuve terrible qui t'entraîne; mais avant de céder au torrent, accroche-toi un instant à cette paille, ne fût-ce que pour qu'elle te suive dans l'Océan.
Buloz vient de m'apporter la _Lettre_ que tu lui as envoyée pour la _Revue_[127]. Le coeur me bat si fort qu'il faut que je t'écrive ce que j'éprouve. Mon enfant, il y a dans la lettre un mot affreux, celui de _suicide_; quel que soit le degré de foi qu'on ajoute à cette pensée chez les autres, elle ne prouve pas moins une très grande souffrance. J'en ai ri souvent; mais depuis ces trois mois-ci, je ne ris plus de rien. Dis-moi, mon George, mon frère adoré, quand tu as écrit ce mot-là, était-ce seulement l'inquiétude que tu ressentais pour ton fils, jointe au désappointement de ne pas recevoir ce que tu attendais? Ne sont-ce enfin que des causes matérielles et réelles, qui t'inspiraient cette affreuse et poignante pensée? Il m'a semblé qu'une tristesse, étrangère à tout cela, dominait les autres motifs. Buloz lui-même s'est interrompu plusieurs fois en lisant, pour me dire: «Qu'a-t-elle donc? comme cela est triste!» Le pauvre homme, qui ne se doute de rien au monde, ne manquait pas, il est vrai, d'ajouter: «Mais vous ne l'avez pas quittée? Vous ne l'avez pas abandonnée?» Le pauvre garçon ne se doute pas du mal qu'il me fait avec ses questions. Mais il n'en est pas moins vrai que tu souffres; je sais bien que toute ta vie tu as pensé à la mort, que toute ta vie t'y a poussée, que cette idée t'est familière, presque chère; mais enfin elle ne se représente à toi avec force que lorsque tu souffres, et je ne puis croire qu'elle naisse d'elle-même dans une organisation aussi belle, aussi complète que la tienne, comme dans celle d'un Anglais pulmonique! Je te parle franchement, mon enfant; mais ne suis-je pas un ami? Ne m'as-tu pas permis de l'être?.... O mon enfant, la plus aimée, la seule aimée des femmes, je te le jure sur mon père; si le sacrifice de ma vie pouvait te donner une seule année de bonheur, je sauterais dans un précipice, avec une joie éternelle dans l'âme. Mais sais-tu ce que c'est que d'être là, dans cette chambre, seul, sans un ami, sans un chien, sans un sou, sans une espérance, inondé de larmes depuis trois mois, et pour bien des années; d'avoir tout perdu, jusqu'à ses rêves; de me repaître d'un ennui sans fin, d'être plus vide que la nuit; sais-tu ce que c'est que d'avoir pour toute consolation une seule pensée: qu'il faut que je souffre et que je m'ensevelisse en silence, mais que du moins tu es heureuse, peut-être heureuse par mes larmes, par mon absence, par le repos que je ne trouble plus! O mon amie, mon amie, si tu ne l'étais pas!... Certes, l'homme que tu as choisi ne peut avoir changé la vie qu'en bien. C'est une noble créature, bonne et sincère; il t'est dévoué, j'en suis sûr, et tu es trop noble toi-même pour ne pas lui rendre le même dévouement. Il t'aime, et comme tu dois être aimée. Je n'ai jamais douté de lui, et cette confiance, que rien ne détruira jamais, a été ma force pour quitter Venise, ma force pour y venir, pour y rester. Mais, hélas! je n'en suis pas à apprendre aujourd'hui quel hiéroglyphe terrible c'est que ce mot si souvent répété: le bonheur! O mon Dieu, la création tout entière frémit de crainte et d'espérance en l'entendant. Le bonheur, est-ce l'absence du désir? Est-ce de se sentir tous les atomes de son être en contact avec d'autres? Est-ce dans la pensée, dans les sens, dans le coeur que se trouve le bonheur? Qui sait pourquoi il souffre?
[Note 127: Publiée dans la _Rente des Deux Mondes_ du 15 juillet 1834.]
... Réponds-moi que tu es heureuse, afin que je retourne au pied de mon lit retrouver ma douleur courageuse et résignée, afin que l'idée de ton bonheur éveille encore un faible écho lointain dans le vide où je suis, et quelque chose comme un petit soupir de joie au milieu de tous ces affreux sanglots, que personne ne voit, si Dieu n'existe pas, ou ne les entend pas surtout. Pardonne-moi de te parler avec cette franchise; pardonne-moi de ne pouvoir imposer silence à mon coeur. Je suis muet depuis si longtemps et pour si longtemps! Parle-moi un peu de toi, fais-moi vivre un quart d'heure, car la mort se repent de m'avoir manqué là-bas, quand tes soins et tes veilles l'ont écartée de moi. Adieu, je n'en puis plus! _(Lettre du 46 juin_.)
George rassure cet ami trop vite inquiet: son idée de suicide, ce spleen toujours prêt à se réveiller au contact d'une contrariété ou d'un affront, «la suivra toujours probablement sans lui faire aucun _bobo_, car elle n'a ici aucun chagrin de coeur». Son Pagello est un ange; ses tracas matériels se sont dissipés. Dans un mois elle reverra ses enfants... Elle ajoute comme glose à cet exposé de sa tranquillité: «Tu as donc bien raison de dire que mon bonheur a pris sa source dans tes larmes, non pas dans celles de ton désespoir et de ta souffrance, mais dans celles de ton enthousiasme et de ton sacrifice... Rappelle-toi que tu m'as laissé un souvenir plus sûr et plus précieux que tous les souvenirs de la possession,» _(Lettre du 26 juin_.)
La dernière lettre de Musset adressée à Venise, le 10 juillet, a été détruite «parce qu'elle contenait une confidence». On en a gardé du moins quelques lignes relatives au retour attendu de George avec le «bon docteur», et ce trait qui nous prépare a la rencontre des amants:
«--Dites-moi, Monsieur, est-ce vrai que «Mme Sand soit _une femme adorable_?» Telle est l'honnête question qu'une belle bête m'adressait l'autre jour. La chère créature ne me l'a pas répétée moins de trois fois pour voir si je varierais mes réponses.--«Chante, mon «brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me «feras pas renier, comme saint Pierre.»
VII