Une Histoire D Amour George Sand Et A De Musset Documents Inedi

Chapter 8

Chapter 83,801 wordsPublic domain

Nous étions logés à Saint-Moïse, dans une petite rue qui aboutissait au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai un soir avec George Sand. Elle nia effrontément ce que j'avais vu et entendu et me soutint que tout cela était une invention de la fièvre. Malgré l'assurance dont elle faisait parade, elle craignait qu'en présence de Pagello il lui devint impossible de nier, et elle voulut le prévenir, probablement même lui dicter les réponses qu'il devrait me faire lorsque je l'interrogerais. Pendant la nuit, je vis de la lumière sous la porte qui séparait nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et j'entrai chez George. Un froissement m'apprit qu'elle cachait un papier dans son lit. D'ailleurs elle écrivait sur ses genoux et l'encrier était sur sa table de nuit. Je n'hésitai pas à lui dire que je savais qu'elle écrivait à Pagello et que je saurais bien déjouer ses manoeuvres. Elle se mit dans une colère épouvantable et me déclara que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de Venise. Je lui demandai comment elle m'en empêcherait. «En vous faisant enfermer dans une maison de fous», me répondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je rentrai dans ma chambre sans oser répliquer. J'entendis George Sand se lever, marcher, ouvrir la fenêtre et la refermer. Persuadé qu'elle avait déchiré sa lettre à Pagello et jeté les morceaux par la fenêtre, j'attendis le point du jour et je descendis en robe de chambre dans la ruelle. La porte de la maison était ouverte, ce qui m'étonna beaucoup. Je regardai dans la rue et j'aperçus une femme en jupon enveloppée d'un châle. Elle était courbée. Elle cherchait quelque chose à terre. Le vent était glacial. Je frappai sur l'épaule de la chercheuse, lui disant, comme dans le _Majorat_: «George, George, que viens-tu faire ici à cette heure? Tu ne retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le vent les a balayés; mais ta présence ici me prouve que tu avais écrit à Pagello.»

Elle me répondit que je ne coucherais pas ce soir dans mon lit; qu'elle me ferait arrêter tout à l'heure; et elle partit en courant. Je la suivis le plus vite que je pus. Arrivée au Grand-Canal, elle sauta dans une gondole, en criant au gondolier d'aller au Lido; mais je m'étais jeté dans la gondole, à côté d'elle, et nous partîmes ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le voyage. En débarquant au Lido, elle se remit à courir, sautant de tombe en tombe dans le cimetière des Juifs. Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin elle s'assit épuisée sur une pierre sépulcrale. De rage et de dépit, elle se mit à pleurer: «A votre place, lui-dis-je, je renoncerais à une entreprise impossible. Vous ne réussirez pas à joindre Pagello sans moi et à me faire enfermer avec les fous. Avouez plutôt que vous êtes une c...--Eh bien! oui, répondit-elle.--Et une désolée c...», ajoutai-je.--Et je la ramenai vaincue à la maison.

Dans une longue note inédite ajoutée par elle-même à sa correspondance avec Musset, George Sand réfute, non sans indignation, ce qu'elle considère comme une calomnie. L'impartialité nous oblige à en donner un fragment,--non sans faire observer que si la dictée de Musset est postérieure de dix-huit ans aux faits qu'elle raconte, la rectification de George Sand est postérieure à la mort du poète[101].

[Note 101. M. Maurice Clouard (article cité: _Revue de Paris_ du 1er août 1896) a donné une impression et des extraits de ce morceau.]

La lettre à laquelle il fait allusion dans celle qui précède, et qui a donné lieu à de si belles histoires (forme) neuf petites lignes écrites au crayon sur le revers d'une _Canzonetta nuova, sopra l'Elisire d'Amore_ que l'on chantait et criait à un sou dans les rues de Venise. Il l'avait achetée le matin, et elle se trouvait sur la table. Il était alors tourmenté de visions et de soupçons jaloux. _Elle_ le veillait toujours, bien qu'il fût en convalescence; mais il était souvent très agité. Le croyant endormi, et ne voulant pas l'éveiller en cherchant une plume et du papier, _elle_ écrivit sur le _verso_ de cette chanson:

«Egli e stato molto male, questa notte, poveretto! Credeva si vedere fantasmi intorno al suo letto e gridava sempre: «_Son matto. (Je deviens fou.)_» Temo molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal gondoliere se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri. Se forse ubbri...» Ici _elle_ fut interrompue; _il_ avait fait un mouvement; _elle_ mit ce qu'elle écrivait dans sa poche; _il_ s'en aperçut et demanda à le voir; _elle_ s'y refusa, promettant de le montrer plus tard. _Elle_ ne pouvait le lui montrer que beaucoup plus tard.

Voici la traduction: «Il a été très mal cette nuit, le pauvre enfant! Il croyait voir des fantômes autour de son lit, et criait toujours: «Je suis fou! je deviens fou!» Je crains beaucoup pour sa raison. Il faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre dans la gondole, hier. S'il n'était qu'ivre...» Probablement la phrase devait être terminée ainsi: «S'il n'était qu'ivre, ce ne serait pas si inquiétant[102].»

[Note 102. Cette chanson ainsi annotée par G. Sand, n'a pas été retrouvée, que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en passant, que le poète, parle, dans sa _dictée_, d'une lettre écrite _à l'encre_ et non au crayon...]

Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses forces par des excitants, et deux ou trois fois, malgré toutes les précautions, il réussit à boire en s'échappant, sous prétexte de promenade en gondole. Chaque fois, il eut des crises épouvantables, et il ne fallait pas en parler au médecin devant lui, car il s'emportait sérieusement contre ces révélations. Comme lui-même craignait pour sa raison, il n'est pas étonnant non plus qu'_elle_ ne voulût pas lui montrer cette phrase: «_Temo molto per la sua ragione_» et, comme pour lui ôter des soupçons qui, par moment, l'exaspéraient, _elle_ n'osait plus parler de _lui_, à part, au médecin, c'est bien souvent sur des bouts de papier, glissés furtivement, qu'_elle_ put lui rendre compte des crises dont il fallait qu'il fût informé.

Plus tard, _elle_ consentit, à Paris, à _lui_ remettre cette _fameuse lettre. Elle_ eut tort; _elle_ le croyait très calme et très guéri dans ce moment-là; il fut d'abord très reconnaissant et très consolé; mais son imagination, que les boissons excitantes ramenèrent bientôt aux accès de délire, travailla énormément cette phrase: «_Temo molto per la sua ragione_.» Il en parla peut-être à son frère: de là, l'épouvantable et infâme accusation de l'avoir menacé, à Venise, de la _Maison des fous_. Mais jamais une si méprisable idée ne lui est venue, à _lui!_ Il était fantasque, injuste, fou réellement dans l'ivresse, mais jamais calomniateur de sang froid...

Après lecture de ce morceau, est-il permis de trouver au moins singulier, chez George Sand, cet obsédant besoin de se justifier, quand on connaît sa lettre,--évidemment antérieure à la scène évoquée,--sa lettre au docteur Pagello? Pouvait-elle espérer qu'elle resterait à jamais médite?--A moins d'admettre que cette nuit-là, précisément, elle n'écrivit à son amant nouveau--rien dont pût s'offenser son amant de la veille?... N'empêche qu'avec l'intimité que nous avons surprise entre elle et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus tard de démontrer son erreur à Musset dénote chez elle un instinct de dissimulation du plus obstiné féminisme.

Il n'en est pas moins vrai que le pauvre poète, s'il soupçonna seulement les liens qui unissaient maintenant son amie au docteur Pagello, n'ignora plus, après la scène du Lido, les sentiments qui avaient germé entre eux durant sa maladie. Pagello lui-même nous a appris, mais indirectement, par une confidence que nous transmet l'_Illustrazione italiana_ de 1881, comment le poète fut instruit de sa disgrâce.

George Sand n'avait qu'une volonté. Nous l'avons vue écrire à Pagello qu'il fallait informer Musset par le plus court. Ainsi fut Fait.

«--Croyez-vous, Docteur, commença-t-elle froidement, qu'Alfred soit capable de supporter une forte émotion?

--Vous dites? demanda Pagello.

--Eh bien! je parlerai franchement. Cher Alfred, je ne suis plus votre maîtresse; je serai seulement votre amie. J'aime le docteur Pagello[103]...»

[Note 103: Cette scène est rapportée par l'auteur anonyme de l'article de l_'Illustrazione_, d'après le témoignage du Vénitien Jacopo Cabianca qui en tenait le récit de Pagello. Celui-ci, d'ailleurs, en a confirmé depuis, et maintes fois, l'exactitude.]

Paul de Musset donne une version équivalente. A l'en croire, Alfred, trop spirituel pour se fâcher et voyant la confusion de Pagello, aurait pardonné généreusement au jeune visiteur d'avoir su gagner l'affection de sa compagne[104]... Il omet d'ajouter que le malheureux poète, plus épris que jamais de celle qu'il venait de perdre, pleurait en silence des larmes de sang.

[Note 104: _Lui et Elle_, pp. 142-148.]

«J'aime le docteur Pagello.» Que cette parole ait été ou non dite, Musset, du moins, put conserver des doutes sur la nature des relations de George Sand avec leur nouvel ami. Ses lettres témoignent d'un souci constant de sa dignité à cet égard, d'un besoin de croire à la délicatesse de celle qui l'avait aimé. Elle prit soin d'ailleurs de l'entretenir dans cette illusion. Huit mois plus tard, rentrée elle-même à Paris, elle n'hésitait pas à le rassurer en ces termes:

Je n'ai à te répondre que ceci: Ce n'est pas du premier jour que j'ai aimé Pierre, et même après ton départ, après t'avoir dit que je l'aimais _peut-être_, que _c'était mon secret_ et que _n'étant plus à toi je pouvais être à lui sans te rendre compte de rien_, il s'est trouvé dans sa vie, à lui, dans ses liens mal rompus avec ses anciennes maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des précédents _quelconques_. Donc, il y a eu de ma part une sincérité dont j'appelle à toi-même et dont tes lettres font foi pour ma conscience. Je ne t'ai pas permis à Venise de me demander le moindre détail, si nous nous étions embrassés tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je te défends d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais le droit de reprendre les voiles de la pudeur vis-à-vis de toi. (_Lettre d'octobre 1834_.)

George Sand lui refusait donc «le droit de l'interroger sur Venise». Bien plus, dans les trois derniers chapitres de la _Confession d'un enfant du siècle_, où il expose, n'accusant toujours que lui-même, cette période navrée et résignée de son histoire, il semble appuyer sur cette conviction de sa détresse, qu'il ne s'agissait encore que d'un amour moral entre Smith et Brigitte Pierson.

Un jour cependant, un soir d'automne de la même année, George Sand écoutant le passé, reconnut sa part de faiblesse dans les misères de cet amour. Après un dernier adieu de celui qu'elle avait tant fait souffrir, elle s'était sentie l'adorer. Lélia pouvait-elle aimer autrement qu'avec désespoir?...--Adieu pour jamais! lui avait dit le poète, et, rentrée chez elle, seule avec sa douleur, elle essayait de la soulager dans une sorte de journal intime. Cette confession de huit jours, plus belle peut-être que tout ce qu'a écrit George Sand, est restée inédite. La jeune femme y apparaît à son tour très sincère--et bien misérable. Ce court fragment peut en donner l'idée:

Mon Dieu, rendez-moi ma féroce vigueur de Venise; rendez-moi cet âpre amour de la vie, qui m'a pris comme un accès de rage, au milieu du plus affreux désespoir; faites que je m'écrie encore: «Ah! l'on s'amuse à me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes larmes en riant! Eh bien, moi, je ne veux pas mourir; je veux aimer, je veux rajeunir, je veux vivre!» Mais comme cela est tombé! Dieu, tu le sais, comme tu m'as abandonnée après! C'était donc un crime? L'amour de la vie est donc un crime? L'homme qui vient dire à une femme: «Vous êtes abandonnée, méprisée, chassée, foulée aux pieds. Vous l'avez peut-être mérité. Eh bien, moi je n'en sais rien; je ne vous connais pas; mais je vois votre douleur, et je vous plains, et je vous aime. Je me dévoue à vous seule pour toute ma vie. Consolez-vous, vivez. Je veux vous sauver, je vous aiderai à remplir vos devoirs auprès d'un convalescent; vous le suivrez au bout du monde; mais vous ne l'aimerez plus, et vous reviendrez. Je crois en vous.» Un homme qui me disait cela pouvait-il me sembler coupable à ce moment-là? Et si, après avoir conçu l'espérance de persuader cette femme, emporté, lui, par l'impatience de ses sens ou bien par le désir de s'assurer de sa foi, avant qu'il fût trop tard, il l'obsède de caresses, de larmes, il cherche à surprendre ses sens par un mélange d'audace et d'humilité. Ah! les autres hommes ne savent pas ce que c'est que d'être adorée et persécutée et implorée des heures entières; il y en a qui ne l'ont jamais fait, qui n'ont jamais tourmenté obstinément une femme; plus délicats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se donnât, ils l'ont persuadée, obtenue et attendue. Moi, je n'avais jamais rencontré que de ces hommes-là. Cet Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier mot ne m'a pas arraché un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je cédé? Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je? Je sais que vous m'avez brisée ensuite, et que, si s'est un crime involontaire, vous ne m'en avez pas moins punie, comme les juges humains punissent l'assassinat prémédité.

Dans cette crise de quelques jours, qui pesa comme une éternité sur son coeur, une visite inattendue vint tempérer les amertumes de Musset. Il avait un grand ami, Alfred Tattet, le meilleur de ses amis après son frère Paul qui fut le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de change parisien, intelligent, mondain, artiste, élégant, désoeuvré, Tattet menait largement l'existence du dandy cultivé, où, plus fortuné, Musset l'eût suivi sans doute, au détriment de son génie. Les deux amis n'en partageaient pas moins les mêmes plaisirs. Et Musset faisait chaque automne de longs séjours chez les parents de Tattet, à Bury, dans la vallée de Montmorency.

L'affection qu'il garda toujours à cet intime compagnon de sa jeunesse est immortalisée par les stances bien connues des _Premières poésies_:

Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, Tu m'es resté fidèle où tant d'autres m'ont fui. Le bonheur m'a prêté plus d'un lien fragile, Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami...

Le poète étant à Venise, Tattet, qui voyageait en Italie avec Virginie Déjazet, fit un détour pour l'aller voir. Il le trouva presque rétabli, comme en témoignent un billet de George Sand, acceptant d'aller au théâtre avec lui, et une lettre qu'il adressait lui-même à Sainte-Beuve, après avoir quitté son ami.--Elle nous renseigne sur l'affectueuse sollicitude de Sainte-Beuve et l'état précaire des pauvres amants de Venise. Voici la partie de cette lettre qui nous intéresse:

Je ne sais quel bon génie m'a conduit à Venise et m'a fait exécuter par moi-même et d'inspiration ce que votre lettre me recommandait avec tant d'instances. J'ai tâché, pendant mon séjour à Venise, de procurer quelques distractions à Mme Dudevant, qui n'en pouvait plus; la maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je ne les ai quittés que lorsqu'il m'a été bien prouvé que l'un était tout à fait hors de danger, et que l'autre était entièrement remise de ses longues veilles.

Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher M. de Sainte-Beuve; Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout dévoué, très capable, et qui le soigne comme un frère. Il a remplacé auprès de lui un âne qui le tuait tout bonnement. Dès qu'il pourra se mettre en route, Mme Dudevant et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un désir effréné. Vous les verrez avant moi qui vais continuer mon voyage; dites-leur donc de ma part à tous deux ce que votre éloquente amitié trouvera pour leur exprimer la mienne, qui n'est que bien tendre et bien dévouée[105].

[Note 105: _Revue de Paris_, 1er août 1896.]

George Sand avait ouvert son coeur à ce cher camarade de Musset. Pagello lui-même s'était fait de lui un ami sincère. Tout a été conservé de leurs correspondances. Dans l'opinion qu'il devait emporter,--à part soi,--de cette aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet semble avoir d'abord subi l'influence de George Sand. Nous le verrons plus tard essayant de détourner Musset de celle qui rendait sa vie si malheureuse.--Dans les confidences qu'elle lui avait faites à Venise, celle-ci lui avait-elle tout avoué? Le lecteur jugera, d'après ce fragment d'une de ses lettres à Tattet, ce qu'il lui convient de conclure:

...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de la féroce Lelia, répondez seulement qu'elle ne vit pas de l'eau des mers et du sang des hommes, en quoi elle est très inférieure à Han d'Islande; dites qu'elle vit de poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin et qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous tout seul de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue se plaindre, comme une personne naturelle.--Vous m'avez dit que cet instant de confiance et de sincérité était l'effet du hasard et du désoeuvrement. Je n'en sais rien; mais je sais que je n'ai pas eu l'idée de m'en repentir et qu'après avoir parlé avec franchise pour répondre à vos questions, j'ai été touchée de l'intérêt avec lequel vous m'avez écoutée. Il y a certainement un point par lequel nous nous comprenons: c'est l'affection et le dévouement que nous avons pour la même personne. Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce que je désire désormais. Vous êtes sûr de pouvoir contribuer à son bonheur, et moi, j'en doute pour ma part. C'est en quoi nous différons et c'est en quoi je vous envie. Mais je sais que les hommes de cette trempe ont un avenir et une providence. Il retrouvera en lui-même plus qu'il ne perdra en moi; il trouvera la fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la solitude.

En attendant, nous partons pour Paris dans huit ou dix jours, et nous n'aurons pas, par conséquent, le plaisir de vous avoir pour compagnon de voyage. Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette réellement. Nous aurions été tranquilles et _allegri_ avec vous, au lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous ne savons pas encore à quoi nous forcera l'état de sa santé physique et moral. Il croit désirer beaucoup que nous ne nous séparions pas et il me témoigne beaucoup d'affection. Mais il y a bien des jours où il a aussi peu de foi en son désir que moi en ma puissance, et alors, je suis près de lui entre deux écueils: celui d'être trop aimée et de lui être dangereuse sous un rapport, et celui de ne l'être pas assez sous un autre rapport, pour suffire à son bonheur. La raison et le courage me disent donc qu'il faut que je m'en aille à Constantinople, à Calcutta ou à tous les diables. Si quelque jour il vous parle de moi et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil, dites-lui que le hasard vous a amené auprès de son lit clans un temps où il avait la tôle encore faible et qu'alors n'étant séparé des secrets de notre coeur que par un paravent, vous avez entendu et compris bien des souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui que vous avez vu la vieille femme répandre sur ses tisons deux ou trois larmes silencieuses, que son orgueil n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au milieu des rires que votre compassion ou voire bienveillance cherchait à exciter en elle, un cri de douleur s'est échappé une ou deux fois du fond de son âme pour appeler la mort[106].

[Note 106: _Revue de Paris_ du 1er août 1896.]

Quand George Sand adressait à Alfred Tattet ce beau discours résigné, elle s'était donnée à Pagello... Avec la santé lentement revenue, Musset avait trouvé la solitude. Et sans oser encore se convaincre de l'abandon de son amie, il pleurait ce qu'on lui démontrait avoir été sa faute impardonnable:

Il faudra bien t'y faire, à cette solitude, Pauvre coeur insensé, tout prêt à se rouvrir, Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir. Il faudra bien t'y faire, et sois sûr que l'étude,

La veille et le travail, ne pourront te guérir. Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude, Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude D'attendre vainement et sans rien voir venir.

Et pourtant, ô mon coeur, quand tu l'auras perdue, Si lu vas quelque part attendre sa venue, Sur la plage déserte en vain tu l'attendras,

Car c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée, Cherchant sur cette terre une tombe ignorée Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas[107]...

Voici qu'approchait l'heure de son retour en France. Après les orages probables qui l'assombrirent pour toujours, le pauvre enfant faisait un cruel retour au passé et sa faiblesse s'exhalait dans cette plainte douloureuse[108]:

Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus, De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse, Quand dans la nuit profonde, ô ma belle maîtresse, Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus!

La mémoire en est morte, un jour te l'a ravie, Et cet amour si doux qui faisait sur la vie Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus, Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus!

[Note 107, 108: Vers publiès par la _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.]

On ne sait presque rien des derniers jours de Musset à Venise. Le 22 mars, George Sand devait partir avec lui,--sa lettre à Alfred Tattet en fait foi;--le 28 il part seul. «Les troisième, quatrième et cinquième chapitres de la _Confession d'un enfant du siècle_ donnent une idée de ce qui a dû se passer durant ces quelques jours, a dit M. Maurice Clouard. Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur d'âme et de générosité en partant seul, laissant George Sand, en compagnie de Pagello[109].» J'estime, au contraire, que cette dernière semaine fut lamentable pour Musset. La jalousie torturait le malheureux, depuis sa vision de l'hôtel Danieli. Il n'avait pu prendre son parti de l'accord qu'avait ratifié sa faiblesse, autant qu'y avait consenti sa générosité. A en croire George Sand elle aima d'abord Pagello comme un père. A eux deux, ils avaient «adopté» Musset. Et lui-même, l'inconstant poète, aux premiers jours de lassitude de son amour, _avant cette maladie_ où elle le soigna si maternellement, n'avait-il pas _engagé_ Pagello _à consoler_ cette compagne dont il se sentait excédé.... C'est la thèse d'_Elle et Lui_. Nous savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut s'acharner à le persuader, pendant ces dernières semaines, qu'il avait, lui seul, préparé et voulu l'étrange situation où ils se débattaient tous les trois. Son bon sens lui montrait la chimère de cette poursuite du repos hors de la voie commune. Qu'il y eût ou non de sa faute dans la rupture, il aimait maintenant et n'était plus aimé. Un jour vint où, n'y tenant plus, il quitta ces amis qui devenaient amants de façon trop claire et trop prompte pour sa Tranquillité...

[Note 109: M. Clouard, article cité de la _Revue de Paris_, p. 755.]

Une courte lettre de Musset, datée de Venise, nous fait entrevoir les orages qui ont précédé son départ. Elle nous apprend qu'il s'était déjà séparé de George Sand. Encore convalescent, il était sur le point de rentrer à Paris, accompagné seulement d'un domestique, le perruquier _Antonio_. Avant de quitter Venise, et la mort dans l'âme, il envoyait ce suprême adieu à sa bien-aimée: