Une Histoire D Amour George Sand Et A De Musset Documents Inedi

Chapter 7

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Tout à coup s'ouvrit la porte que je regardais, et George Sand apparut, introduisant sa petite main dans un gant d'une rare blancheur, vêtue d'une robe de satin couleur noisette, avec un petit chapeau de peluche orné d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec une écharpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin goût français. Je ne l'avais vue encore aussi élégamment parée et j'en demeurais surpris, lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une désinvolture enchanteresses, elle me dit: «--Signor Pagello, j'aurais besoin de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si, cependant, cela ne vous dérange pas.»

Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honoré de me mettre à son service comme _cicerone_ et comme interprète. Alfred alors nous congédia, et nous sortîmes ensemble. Quand je me sentis au grand air, il me sembla respirer plus librement, et je parlai avec plus de désinvolture et plus d'agilité. Elle me raconta comment elle vivait depuis quelques mois en relations avec Alfred, combien de raisons nombreuses elle avait de se plaindre de lui, et qu'elle était déterminée à ne pas retourner avec lui en France. Je vis alors mon sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux fermés. Je vous fais grâce de la très longue conversation que j'eus avec George Sand, en nous promenant, trois heures durant, de-ci et de-là sur la place Saint-Marc. Nous parlâmes comme tout le monde en semblable cas. C'étaient les variations accoutumées du verbe _je t'aime_... Mais, après vingt jours écoulés, il survint des faits plus graves.

Le journal de Pagello suspend ici le récit de son aventure, du moins jusqu'après que Musset aura quitté Venise. C'est maintenant pourtant que le drame commence.--La maladie du poète et sa convalescence se prolongeront jusqu'au 29 mars 1834, date de son retour en France. Que s'est-il exactement passé entre eux dans ces deux mois?

George Sand n'avait pas tardé à se donner à Pagello, nous le prouverons amplement tout à l'heure. Elle a pourtant protesté toute sa vie contre «_cette sale accusation... le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux d'un mourant_[98]».

[Note 98. Lettre à Sainte-Beuve, 1861. _Cosmopolis_ du 15 avril 1896.]

Que Musset ait souffert tous les tourments de la jalousie, qu'il ait même soupçonné jusqu'à l'évidence l'infidélité de son amie, c'est hors de doute. Il sera difficile pourtant de préciser l'état d'âme complexe du pauvre grand poète à son départ de Venise.

Cette femme dont l'amour empoisonnait sa vie n'avait-elle pas persuadé à sa faiblesse qu'elle l'avait sauvé corps et âme, se posant comme l'innocente et maternelle victime de leur amour?... Rentré à Paris, il s'occupera des affaires de George Sand; l'éloignement la lui poétisera, en la justifiant à ses yeux, et le 30 avril, il n'hésitera pas à lui écrire: «Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os!» Cet autel, il l'élèvera dans les trois dernières parties de la _Confession d'un enfant du siècle_, où il n'accuse que lui-même. Ce qui n'empêchera point son orgueilleuse idole d'écrire alors à Mme d'Agoult: «Les moindres détails d'une intimité malheureuse y sont si fidèlement, si minutieusement rapportés... que je me suis mise à pleurer comme une bête en fermant le livre...»

Que Musset ait été sans reproche, il n'en saurait être question. Lui-même s'en est généreusement confessé. Son inégalité de caractère, due à des nerfs malades; ses rechutes probables dans l'intempérance, qui offensaient l'orgueil de George Sand; sa lassitude teintée d'égoïsme durant la maladie de son amie, feraient admettre, chez celle-ci, du découragement, sinon un dessein de revanche. On a parlé de légères infidélités de Musset dans les premières semaines de leur séjour à Venise,--elle, languissante de lièvre, mais surtout préoccupée d'écrire: obsession d'un travail régulier qui exaspérait l'éternelle fantaisie du poète. Lui-même se serait ouvert à Arsène Houssaye de quelques passades sans importance[99]. Or, George Sand n'y a fait que vaguement allusion,--hors toutefois son roman d'_Elle et Lui_.--Qui sait si le poète, hanté de la superstition française, n'a pas voulu se vanter de n'avoir obtenu que ce qu'il méritait?...

[Note 99. _Confessions_ d'A. Houssaye, tome V.]

Mais rien ne semble pouvoir excuser le changement soudain de la maîtresse, sa légèreté, sinon sa perfidie, au chevet de son ami mourant. Voilà des jours et des semaines qu'elle le veille, en mère inquiète, avec ce dévouement sans bornes dont elle avait la source dans son instinct de protection, quand tout à coup elle s'avise de prendre Pagello pour amant. Elle n'a pas à invoquer de nouvelles trahisons. Au début de cette grave maladie, elle a appelé Pagello, en lui écrivant «qu'il s'agit de la personne qu'elle aime le plus au monde».--Peut-être déjà se défendait-elle contre elle-même en écrivant ces mots. Mais pourquoi appeler Pagello et non pas un autre?... Peut-être Musset l'avait-il désiré?...

Nous avons vu dans le journal sincère du médecin la naissance de sa bonne fortune. Le poète s'en aperçut bientôt; mais comment lui vint le soupçon? Il faut parler ici d'un épisode fameux: la vision qu'aurait eue Musset, alors en grand danger, de l'étrange façon dont sa garde-malade remplissait les intermèdes avec Pagello. On connaît la scène contée dans _Lui et Elle_: Falconey vient de s'entendre juger comme perdu par sa maîtresse et son médecin. Entre deux accès de léthargie il les aperçoit, dans sa propre chambre, aux bras l'un de l'autre, puis il constate qu'ayant dîné là, ils ont bu dans le même verre...

Sainte-Beuve, confident de George Sand durant cette période expérimentale de sa vie, Sainte-Beuve, je le sais de bonne source, croyait la vision du poète réelle; la correspondance des deux amants prouvera-t-elle que le poète n'avait pas rêvé?... Or, d'Alfred de Musset lui-même, nous ne savons rien encore, qu'à travers le livre de son frère, où l'on a prétendu que la rancune éclatait à chaque page. La famille du poète a toujours maintenu, au contraire, que Paul de Musset n'avait dit que la vérité. Comment mettre en doute une affirmation de la force de celle-ci: «Il n'appartenait qu'à Edouard Falconey de raconter des événements qui ont exercé une influence considérable sur son génie et sur sa vie entière; lui seul a pu recueillir les détails de cette singulière soirée... En voici la relation _telle qu'il la dicta lui-même_ à Pierre (_Paul de Musset_) vingt ans plus tard.» Suit la scène bien connue de l'hôtel Danieli. Mais nous avons affaire à un roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de son héros dans l'intérêt de la cause. On sera convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le chapitre de _Lui et Elle_ avec ce morceau inédit que Mme Lardin de Musset m'a permis de copier sur l'autographe de son frère Paul:

DICTÉ PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRÈRE, DÉCEMBRE 1852.

Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade à Venise. Un soir, Pagello et G.S. étaient assis près de mon lit. Je voyais l'un, je ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous deux. Par instants, les sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants, ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable.

Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux organes qui auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce reste de vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse d'eau froide, et je sentis un peu de chaleur.

J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon état. Ils n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tâta le pouls. Le mouvement qu'il me fit faire était si brusque pour ma pauvre machine que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin ne se donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta comme une chose inerte, me croyant mort ou à peu près. A cette secousse terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre à la fois; j'entendis un coup de tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se passa ensuite un long temps. Est-ce le même jour ou le lendemain que je vis le tableau suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, je suis certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour une vision de malade si d'autres preuves et des aveux complets ne m'eussent appris que je ne m'étais pas trompé. En face de moi je voyais une femme assise sur les genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée en arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière pour voir le haut de ce groupe, où la tête de l'homme devait se trouver. Le rideau du lit me dérobait aussi une partie du groupe; mais cette tête que je cherchais vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je vis les deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit pas une vive impression. Il me fallut une minute pour comprendre cette révélation; mais je compris tout à coup et je poussai un léger cri. J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller et elle tourna. Ce succès me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: «Mes amis, je suis vivant!» Mais je songeai qu'ils ne s'en réjouiraient pas et je les regardai fixement. Pagello s'approcha de moi, me regarda et dit: «Il va mieux. S'il continue ainsi, il est sauvé!» Je l'étais en effet.

C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être que Pagello s'apprêtait à sortir lorque G.S. lui dit de rester et lui offrit de prendre le thé avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et causa gaiement. Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à Murano. «--Quand donc, pensais-je, iront-ils dîner ensemble à Murano? Apparemment quand je serai enterré.» Mais je songeai que les dîneurs comptaient sans leur hôte. En les regardant prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils buvaient l'un après l'autre dans la même tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello voulut sortir. G.S. le reconduisit. Ils passèrent derrière un paravent, et je soupçonnai qu'ils s'y embrassaient. G.S. prit ensuite une lumière pour éclairer Pagello. Ils restèrent quelque temps ensemble sur l'escalier. Pendant ce temps-là, je réussis à soulever mon corps sur mes mains tremblantes. Je me mis _à quatre pattes_ sur le lit. Je regardai la table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne m'étais pas trompé. Ils étaient amants! Cela ne pouvait plus souffrir l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore le moyen de douter, tant j'avais de répugnance à croire une chose si horrible!

Les lettres de George Sand à Pagello, que celui-ci, vingt fois près de les détruire, a conservées pourtant (M. Maurice Sand lui savait gré de sa discrétion), nous éclaireraient pleinement sur cette phase de leur amour. Pagello n'en voulait rien livrer... Pourtant, après son Journal intime, j'ai pensé qu'il n'y avait plus d'indiscrétion à publier, non sans quelques retranchements utiles, la plus belle de ces lettres. J'en avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages de sa ferme écriture, une précieuse planche d'anatomie morale adressée par George Sand à son nouvel amant.

J'y lis clairement qu'une scène violente entre Lélia et Musset a résulté du «continuel espionnage» trop justifié de celui-ci. Pagello, attristé par les souffrances du pauvre jaloux, aurait demandé à George Sand de lui pardonner. Elle y aurait consenti «par faiblesse et imprudence», ne croyant pas au repentir, ne sachant elle-même ce que c'est que le repentir! Elle eût préféré tout avouer à Alfred; il eût d'abord beaucoup pleuré, puis se fût calmé. Elle ne l'eût revu qu'à l'heure de partir pour la France; elle l'y eût accompagné et on se fût séparé amicalement à Paris.

Pagello apparaît ici comme un honnête coeur qui a pu envisager chez son amie un complet pardon de l'amant trahi,--le pardon de l'amour peut-être. Mais elle ne sait être généreuse: quand on l'a offensée et qu'elle a dit qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. «Ma conduite peut être magnanime, mon coeur ne peut pas être miséricordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par devoir ou par honneur; mais lui pardonner par amour, ce m'est impossible.»

Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion et de l'orgueil, en expliquant à Pagello quelle soumission elle espère de lui...

Mais la singulière amoureuse interrompt ses remontrances pour déclarer à son amant qu'il réunit à ses yeux toutes les perfections.

C'est la première fois, lui dit-elle, qu'elle aime sans souffrir au bout de trois jours. Elle se sent jeune encore; son coeur n'est pas usé. Ici, un hymne sensuel d'une étonnante vigueur, qu'attristé pour finir, comme une ombre importune, la vision toujours présente de l'autre amour qu'elle veut croire à son déclin.--Voici ce document décisif:

Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, toi et moi, pour lui cacher encore notre secret pendant un mois? Les amants n'ont pas de patience et ne savent pas se cacher. Si j'avais pris une chambre dans l'auberge, nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir et sans nous exposer à le voir d'un moment à l'autre devenir furieux. Tu m'as dit de lui pardonner; la compassion que me causaient ses larmes ne me portait que trop à suivre ton conseil; mais ma raison me dit que ce pardon était un acte de faiblesse et d'imprudence, et que j'aurais bientôt sujet de m'en repentir. Son coeur n'est pas mauvais et sa fibre est très sensible; mais son âme n'a ni force ni véritable noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir dans la dignité qu'elle devrait avoir--Et puis, vois-tu, moi, je ne crois pas au repentir. Je ne sais pas ce que c'est. Jamais je n'ai eu sujet de demander pardon à qui que ce soit; et quand je vois les torts recommencer après les larmes, le repentir qui vient après ne me semble plus qu'une faiblesse.--Tu me commandes d'être généreuse. Je le serai; mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous les trois. Dans deux ou trois jours, les soupçons d'Alfred recommenceront et deviendront peut-être des certitudes. Il suffira d'un regard entre nous pour le rendre fou de colère et de jalousie. S'il découvre la vérité, à présent, que ferons-nous pour le calmer? Il nous détestera pour l'avoir trompé.--Je crois que le parti que j'avais pris aujourd'hui était le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleuré, beaucoup souffert dans le premier moment, et puis il se serait calmé, et sa guérison aurait été plus prompte qu'elle ne le sera maintenant. Je ne me serais montrée à lui que le jour de son départ pour la France et je l'aurais accompagné. Du moment qu'il ne nous aurait plus vus ensemble, il n'aurait plus eu aucun sujet de colère et d'inquiétude, et nous aurions pu lui et moi arriver à Paris et nous y séparer avec amitié. Au lieu que nous serons peut-être ennemis jurés avant de quitter Venise. C'est le relâchement des nerfs après une crispation, c'est un besoin de pleurer après le besoin de blasphémer. Je ne peux pas être ainsi. Je ne peux pas être ainsi (_sic_). Tant que j'aime il m'est impossible d'injurier ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois _je ne vous aime plus_, il est impossible à mon coeur de rétracter ce qu'a prononcé ma bouche. C'est là, je crois, un mauvais caractère: je suis orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant, et ne m'offense jamais. Je ne suis pas généreuse, ma conscience me force à te le dire. Ma conduite peut être magnanime, mon coeur ne peut pas être miséricordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner par amour ce m'est impossible.

Songe à cela, réfléchis à mon caractère et souviens-toi de ce que tu as dit une fois:

Ella cessa de amare questo uomo per amarmi, Ella potra cessar de amarmi per amar un altro.

Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre à présent, si je cessais de t'aimer.

Je vieillis et mon coeur s'épuise, mais je puis devenir de glace pour toi d'un jour à l'autre. Prends garde, prends garde à moi! Pour conserver mon amour et mon estime, il faut se tenir bien près de la perfection. Ah! c'est que l'amour est une chose si grande et si belle! L'amitié peut être oublieuse et tolérante. Je pardonne tout à mes amis, et il y en a parmi eux que j'aime sans pouvoir les estimer. Mais l'amour, selon moi, c'est la vénération, c'est un culte. Et si mon dieu se laisse tomber tout à coup dans la crotte, il m'est impossible de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te faire de pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable de dire une injure ou une grossièreté à une femme! Non: pas même à celle qui te serait indifférente. C'est bien bête de ma part de le craindre et de me méfier. C'est toi au contraire qui dois te méfier de moi. Es-tu sûr que je sois digne d'un coeur aussi noble que le tien? Je suis si exigeante et si sévère, ai-je bien le droit d'être ainsi?

Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un amour irréprochable? Hélas! j'ai tant souffert, j'ai tant cherché cette perfection sans la rencontrer! Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras mon rêve? Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu. Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je suis seule et que je songe à mes maux passés que le doute et le découragement s'emparent de moi.

Quand je vois ta figure honnête et bonne, ton regard tendre et sincère, ton front pur comme celui d'un enfant, je me rassure et ne songe plus qu'au plaisir de te regarder. Tes paroles sont si belles et si bonnes! tu parles une langue si mélodieuse, si nouvelle à mes oreilles et à mon âme! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours aimer. Pourquoi t'ai-je rencontré si tard? quand je ne t'apporte plus qu'une beauté flétrie par les années et un coeur usé par les déceptions--Mais non, mon coeur n'est pas usé. Il est sévère, il est méfiant, il est inexorable, mais il est fort, ce passionné. Jamais je n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois que tu m'as couverte de tes caresses. (_Un mot effacé_.)

Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en ont menti. Il n'y a que Dieu qui puisse me dire: «Tu n'aimeras plus.»--Et je sens bien qu'il ne l'a pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retiré le feu du ciel; et que, plus je suis devenue ambitieuse en amour, plus je suis devenue capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es à présent, n'y change rien. Je ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me satisfasse. C'est la première fois que j'aime sans souffrir au bout de trois jours. Reste mon Pagello, avec ses gros baisers, son air simple, son sourire de jeune fille, ses caresses... son grand gilet, son regard doux... Oh! quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu m'enfermeras dans ta chambre et tu emporteras la clef quand tu sortiras, afin que je ne voie, que je n'entende rien que toi, et tu...

--Être heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela à Dieu et à toi. Bonsoir, _mio Piero_, mon bon cher ami, je ne pense plus à mes chagrins quand je parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien triste. Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal payé, si déplorable, qui agonise entre moi et Alf., sans pouvoir recommencer ni finir, est un supplice. Il est là devant moi comme un mauvais présage pour l'avenir et semble me dire à tout instant: «Voilà ce que devient l'amour.» Mais non, mais non, je ne veux pas le croire, je veux espérer, croire en toi seul, t'aimer en dépit de tout et en dépit de moi-même. Je ne le voulais pas. Tu m'y as forcée. Dieu aussi l'a voulu. Que ma destinée s'accomplisse.

Toute la femme est dans cette lettre. Point mauvaise, capable de dévouement passionné, mais fière, mais orgueilleuse indomptablement. Elle refusait son pardon au coeur aimant et faible qui avait pu, un jour, s'ennuyer d'elle: elle s'en savait maintenant profondément chérie. Mais c'est surtout à elle-même qu'elle devait ne point pardonner. Sa fierté n'eut point consenti à rendre un entraînement des sens responsable de l'abandon qui torturait le malheureux poète. Et la fatalité de sa nature la poussait à se justifier, au nom de sa dignité même, d'une revanche qu'elle pensait légitime, que demain peut-être elle maudirait...

Comment Musset fut-il éclairé sur la situation? La nuit de l'hôtel Danieli l'obsédait sans doute. Mais on avait tout fait pour lui persuader qu'il s'était trompé. Ce qui reste mystérieux, dans les tristes conditions de l'âme amoureuse, chancelante et si faible du malheureux poète, c'est la psychothérapie que lui imposa sa maîtresse. L'examen n'en saurait être que défavorable à George Sand, si surtout l'on s'arrête aux témoignages de Paul de Musset (_Lui et Elle_). D'après ces témoignages, un jeune philosophe de lettres, M. Charles Maurras, abordait récemment la question dans un judicieux article: «... On s'employa à le calmer, puis à le faire taire, puis à endormir ses soupçons. Tout fut bon pour cela. Il sortait du délire. On l'en avertit. On lui dit: «Il faut que vous ayez rêvé une fois de plus.» George, en outre, lui rappela les hallucinations qu'il avait eues dans son enfance et qui lui étaient même revenues devant elle.... Un jour qu'il répétait ce qu'il appelait ses rêveries de folles, l'on s'emporta jusqu'à lui faire la menace décisive, celle qu'il avait crainte jusqu'à ce moment de sa vie et dont il se souvint jusqu'au dernier soupir: on le menaça de la maison de santé... La peur acheva donc de dompter les révoltes et les inquiétudes d'Alfred. Il admit dès lors ce qu'il plut à George de conter. Il alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces soupçons, également injurieux pour l'amour et l'amitié, le pénétrèrent de scrupules... Et ceci est la thèse même de la _Confession d'un enfant du siècle_[100]...»--C'est, je crois, beaucoup noircir George Sand; car elle était capable de l'aimer encore, et cette fois désespérément. Pourquoi ne pas s'en tenir à l'explication naturelle, la détresse des sens auprès d'un malade?... Mais que penser de la candeur du poète devant la subtile psychologie de son amie,--sa maîtresse vraiment,--quand nous aurons vu celle-ci lui écrire à Paris: «Oh! cette nuit d'enthousiasme où, _malgré nous_, tu joignis nos mains, en nous disant: «Vous vous aimez et vous m'aimez pourtant. Vous m'avez sauvé âme et corps!»--N'oublions pas qu'ils étaient à Venise, dans la Romantique éternelle, aimantés de fiévreuse folie par la ville d'amour.

[Note 100: CH. MAURRAS, _Petits ménages romantiques_, dans la _Gazelle de France_ du 15 oct. 1896.]

La plus grave accusation portée contre George Sand par Paul de Musset, celle d'avoir greffé la terreur sur la jalousie dans les tourments du poète convalescent, mérite de nous arrêter. L'auteur de _Lui et Elle_ donne encore son récit pour conforme à une dictée de son frère. Elle a été conservée: on ne peut guère mettre en doute l'authentique valeur de ce document. J'en dois aussi la communication à Mme Lardin de Musset. On comparera ce second récit «dicté par Alfred de Musset, en décembre 1852», avec le passage en question du roman: