Une Histoire D Amour George Sand Et A De Musset Documents Inedi

Chapter 15

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[Note 139: La religieuse du couvent des Augustines où avait été élevée G. Sand et auprès de qui elle alla se recueillir plusieurs fois après son mariage.--Est-ce cette amitié pour soeur Marthe qu'évoquent Camille et Perdican dans: _On ne badine pas avec l'amour_?]

Que faire? L'isolement la tue: elle ne peut pas travailler. Son journal désormais la consolera tous les soirs.

Elle est retournée aux Italiens. Mais la musique lui fait du mal. Et puis toutes ces femmes blondes, blanches, parées, «ce champ où Fantasio ira cueillir ses bluets!...» Qui d'entre elles saura l'aimer comme Elle l'aime? Il dit maintenant, il pense peut-être qu'elle joue une comédie,--et elle en meurt. Où est le temps de ces lettres d'amour qu'elle recevait en Italie? «Oh! ces lettres que je n'ai plus! que j'ai tant baisées, tant arrosées de larmes, tant collées sur mon coeur nu, quand l'autre ne me voyait pas!»

Et elle revient à tout ce passé de Venise, longuement, douloureusement[140].... N'a-t-elle pas assez expié? Ne voilà-t-il pas, depuis des semaines, assez de terreurs, de frissons, de prières éperdues dans les églises... Un de ces soirs, à Saint-Sulpice, une voix lui a crié: Confesse et meurs!--«Hélas! j'ai confessé le lendemain et je n'ai pas pu mourir.» Car on ne meurt pas, on souffre, on s'assoupit dans d'affreux rêves... Que ne peut-elle aimer quelqu'un, que ne retrouve-t-elle «cette féroce vigueur de Venise», qui fut son crime, un crime qui la tue dans une trop longue agonie.

[Note 140: Ici le passage que nous avons donné plus haut, p. 122.]

Vraiment, toi, cruel enfant, pourquoi m'as-tu aimée, après m'avoir haïe? Quel mystère s'accomplit en toi chaque semaine? Pourquoi ce _crescendo_ de déplaisir, de dégoût, d'aversion, de fureur, de froide et méprisante raillerie? Et puis tout à-coup, ces larmes, cette douleur, cet amour ineffable qui revient? Tourment de ma vie! Amour funeste! Je donnerais tout ce que j'ai reçu pour un seul jour de ton effusion! Mais _jamais_! jamais! C'est trop affreux! Je ne peux pas croire cela! Je vais y aller! J'y vais!--Non!--Crier, hurler, mais il ne faut pas y aller. Sainte-Beuve ne veut pas.

Enfin, c'est le retour de votre amour à Venise, qui a fait mon désespoir et mon crime. Pouvais-je parler? Vous n'auriez plus voulu de mes soins, vous seriez mort de rage en les subissant. Et qu'auriez-vous fait sans moi, pauvre colombe mourante? Ah Dieu, je n'ai jamais pensé un instant à ce que vous aviez souffert, à cause de cette maladie et à cause de moi, sans que ma poitrine se brisât en sanglot. Je vous trompais, et j'étais là entre deux hommes, l'un qui me disait: «Reviens à moi, je réparerai mes torts, je t'aimerai, je mourrai sans toi.» Et l'autre, qui disait tout bas, dans mon autre oreille: «Faites attention, vous êtes à moi, il n'y a plus à en revenir, mentez! Dieu le veut, Dieu vous absoudra.» Ah! pauvre femme! pauvre femme! c'est alors qu'il fallait mourir!

Suspendons un moment ce résumé banal et froid de la précieuse confession. Aussi bien présente-t-elle ici une lacune de plusieurs jours. Et revenons à Sainte-Beuve.--Il est allé voir George Sand. Il a consenti à prier Musset de ne point abandonner la malheureuse. Mais le poète est décidé à ne pas reprendre sa chaîne. Il écrit donc au complaisant intercesseur:

Je vous suis bien reconnaissant, mon ami, de l'intérêt que vous avez bien voulu prendre, dans ces tristes circonstances, à moi et à la personne dont vous me parlez aujourd'hui. Il ne m'est plus possible maintenant de conserver, sous quelque prétexte que ce soit, des relations avec elle, ni par écrit ni autrement. J'espère que ses amis ne croiront pas voir dans cette résolution aucune intention offensante pour elle, ni aucun dessein de l'accuser en quoi que ce soit. S'il y a quelqu'un à accuser là dedans, c'est moi, qui, par une faiblesse bien mal raisonnée, ai pu consentir à des visites fort dangereuses sans doute, comme vous me le dites vous-même. Madame Sand sait parfaitement mes intentions présentes, et si c'est elle qui vous a prié de me dire de ne plus la voir, j'avoue que je ne comprends pas bien par quel motif elle l'a fait, lorsque hier soir même, j'ai refusé positivement de la recevoir à la maison...

Il ajoute qu'il espère bien que ses bonnes relations avec Sainte-Beuve se maintiendront: «Vous feriez de moi un _cruel_ si vous me laissiez croire que pour vous voir il faut que je sois brouillé avec ma maîtresse[141].»

[Note 141: Lettre publiée par M. de Lovenjoul, article cité, p. 439.]

George Sand a compris que Musset était excédé. Elle va essayer de la résignation. Elle écrit à Sainte-Beuve le 28 novembre[142]:

[Note 142: _Id._, p. 439.]

Tâchez, mon ami, de venir me voir aujourd'hui. Je vous espère et ne vous écris que pour être sûre. Je n'ai plus même l'espoir de terminer doucement cet amour si orageux et si cruel. Il faut qu'il se brise et mon coeur avec!

Il faut de la force, donnez-m'en; ne cherchez plus à me faire espérer, c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop de mon désespoir; j'en ai tant que je ne peux pas le porter.

Un passage de la cinquième de ses _Lettres d'un voyageur_, le récit des amours de Watelet et de Marguerite Leconte, fait allusion à cette crise de son âme[143]. Mais le journal intime que nous citions plus haut va nous la préciser davantage.

[Note 143: Remarque de M. de Lovenjoul (article cité de _Cosmopolis_, p. 440).--Cette cinquième Lettre a paru dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 janvier 1835 sous le titre de _Lettres d'un oncle_.]

Musset a refusé de revoir sa maîtresse, et puis il y a consenti, mais sans lui rendre encore son amour. Elle comprend, dans sa subtilité de femme, qu'il agit par faiblesse, car le monde est entre eux. «... Tu ne peux pas ôter de devant tes yeux l'injure qui t'a été faite par moi, mais tu ne peux pas ôter de ton coeur la compassion et l'amitié. Pauvre Alfred! Si personne ne le savait, comme tu me pardonnerais!»

Musset a peur de se laisser reprendre à son amour, mais il en meurt d'envie. Il feint d'être jaloux de Liszt. Le brave Buloz a conseillé à George Sand de renvoyer le musicien. Elle n'a aucun motif pour le renvoyer. «Si elle avait pu aimer M. Liszt, elle l'aurait aimé de colère.» Mais c'est chose impossible à son coeur.--«Ah! mon cher bon, s'écrie-t-elle, si tu pouvais être jaloux de moi, avec quel plaisir je renverrais tous ces gens-là!» Hélas! elle n'ambitionne pas encore l'amour, mais seulement l'estime de son cruel ami. Elle l'a dit à Buloz; c'est son idée fixe; elle sera résignée et patiente; elle se régénérera. Pour se réhabiliter à _ses_ yeux, elle s'entourera d'hommes purs et distingués, Liszt, Delacroix, Berlioz, Meyerbeer. On la plaisantera encore et il prendra une maîtresse; mais la vérité triomphera. Et cet invincible amour se fait humble jusqu'à la faiblesse, comme pour effacer le souvenir des fautes et de la fierté de jadis.

... Quand j'aurai mené cette vie honnête et sage, assez longtemps pour prouver que je peux la mener, j'irai, ô mon amour, te demander une poignée de main. Je n'irai pas te tourmenter de jalousies et de persécutions inutiles; je sais bien que quand on n'aime plus, on n'aime plus. Mais ton amitié, il me la faut, pour supporter l'amour que j'ai dans le coeur, et pour empêcher qu'il me tue. Oh! si je l'avais aujourd'hui. Hélas! que je suis pressée de l'avoir! Qu'elle me ferait de bien! Si j'avais quelques lignes de toi de temps en temps! Un mot, la permission de t'envoyer de temps en temps une petite image de 4 sous, achetée sur les quais, des cigarettes faites par moi, un oiseau, un joujou! Quelque chose pour tromper ma douleur et mon ennui; pour me figurer que tu penses un peu à moi en recevant ces niaiseries!--Oh! ce n'est pas du calcul, de la prudence, la crainte du monde; sacré Dieu, ce n'est pas cela! Je dis mon histoire à tout le monde; on la sait, on en parle, on rit de moi; cela m'est à peu près égal.

Musset n'a pas caché à son amie qu'il veut se délivrer de cette passion éternellement, menaçante, comme d'un fardeau trop lourd pour sa faiblesse. Ils ont dîné ensemble. Le poète lui a vanté sa maîtresse du moment. Elle a compris toute la bassesse de la jalousie, et sa naturelle bonté, aidée par son orgueil, la pousse maintenant à souhaiter que cette femme l'apaise et le console: «Qu'elle lui apprenne à croire. Hélas! moi je ne lui ai appris qu'à nier!»

Ce mois de décembre 1834 fut lamentable à George Sand. La pauvre Lélia connut le désespoir. La fin de son journal intime nous dévoile les affres d'agonie par où passa son coeur. Le fantôme du suicide hanta réellement cette âme désemparée qui vivait les douleurs de ses fictions romantiques. Mais sa tendresse profonde pour ses enfants l'en détourna, et aussi la brûlante hantise de cet autre enfant qui tenait décidément tant de place dans son être amoureux.

Pourquoi m'avez-vous réveillée, ô mon Dieu, quand je m'étendais avec résignation sur cette couche glacée? Pourquoi avez-vous fait repasser devant moi ce fantôme de mes nuits brûlantes? Ange de mort, amour funeste, ô mon destin, sous la figure d'un enfant blond et délicat! Oh! que je t'aime encore, assassin! Que tes baisers me brûlent donc vite et que je meure consumée! Tu jetteras mes cendres au vent, elles feront pousser des fleurs qui te réjouiront.

Quel est ce feu qui dévore mes entrailles? Il semble qu'un volcan gronde au dedans de moi et que je vais éclater comme un cratère. O Dieu, prends donc pitié de cet être qui souffre tant!

... O mes yeux bleus, vous ne me regardez plus! Belle tête, je ne te verrai plus t'incliner sur moi et te voiler d'une douce langueur! Mon petit corps souple et chaud, vous ne vous étendrez plus sur moi, comme Élisée sur l'enfant mort, pour me ranimer. Vous ne me toucherez plus la main, comme Jésus à la fille de Jaïre, en disant: «Petite fille, lève-toi.» Adieu mes cheveux blonds! Adieu mes blanches épaules! Adieu tout ce que j'aimais, tout ce qui était à moi! J'embrasserai maintenant dans mes nuits ardentes le tronc des sapins et des rochers, dans les forêts, en criant votre nom; et quand j'aurai rêvé le plaisir, je tomberai évanouie sur la terre humide!

Le merveilleux instinct de poétisation! Quelle femme profondément femme était cet écrivain de génie.

Cette confession des premiers jours de décembre 1834, si franchement belle, où la pauvre femme se débat entre sa faiblesse désespérée et ce qui lui reste d'orgueil, mérite d'être connue tout entière. Elle absout George Sand de bien des erreurs. C'est pourquoi je n'ai pas eu de scrupule à en détacher, indiscrètement, quelques passages.--Elle se demande, dans sa douleur, quel mal elle a fait pour connaître ce châtiment, «cet amour de lionne».--«Pourquoi mon sang s'est-il changé en feu et pourquoi ai-je, comme au moment de mourir, des embrassements plus fougueux que ceux des hommes?... Tu veux donc que je me tue; tu me dis que tu me le défends, et cependant que deviendrai-je loin de toi, si cette flamme continue à me ronger!»--Et pourquoi ne se tuerait-elle pas? Ses enfants?... Le déchirement qu'elle éprouve à l'idée de les abandonner, ne serait-il pas une absolution devant Dieu!... Elle songe alors au chagrin qu'aurait son Maurice, et cette affreuse vision détourne d'elle la tentation maudite. «--Oh! mon fils! Je veux que tu lises ceci un jour, et que tu saches combien je t'ai aimé.»

Le lendemain, elle confie à son journal ses impressions d'une rencontre inattendue avec Jules Sandeau, chez Gustave Papet. Voilà donc ce que devient l'amour! Ils ont causé sans embarras, en bonne amitié. Sandeau s'est disculpé d'avoir trempé dans les potins de Planche, de Pyat et des autres. Et ils se sont promis de ne pas s'éviter désormais... C'est comme un apaisement qu'elle éprouve de cette rencontre.

Mais deux jours se passent, et de nouveau elle souffre atrocement. Alfred ne l'aime plus. Elle était bien malade quand il l'a quittée hier soir, et il n'a pas envoyé prendre de ses nouvelles. «Je l'ai espéré et attendu, minute par minute, depuis 11 heures du matin jusqu'à minuit. Quelle journée! Chaque coup de sonnette me faisait bondir... Tu m'aimes encore avec les sens et plus que jamais ainsi. Et moi aussi, je n'ai jamais aimé personne et je ne t'ai jamais aimé de la sorte. Mais je t'aime aussi avec toute mon âme, et toi tu n'as pas même d'amitié pour moi.»--D'ailleurs, il désire qu'elle parte.--«Pardonne-moi de t'avoir fait souffrir et sois bien vengé.»--Elle partira.

--Musset s'était montré plus fort que ses amis ne l'avaient espéré. Sans doute aussi son amour cédait-il à l'excès des souffrances, y laissant entrer l'orgueil à son tour.

Il éprouva d'abord un grand soulagement du départ de George Sand. Celle-ci, qui n'avait pas rompu encore avec M. Dudevant, rentrait à Nohant pour la troisième fois depuis son retour de Venise.--A peine installée, elle écrit à son cher confident Sainte-Beuve, et lui expose l'état de son coeur. Il lui a fallu quelques jours pour se reprendre; mais le réveil a été assez doux. Elle a retrouvé ses fidèles amis. Alfred lui a écrit affectueusement, «se repentant beaucoup de ses violences. Son coeur est si bon dans tout cela!»--«Je ne désire plus le revoir, ajoute-t-elle, cela me fait trop de mal. Mais il me faudra de la force pour lui refuser des entrevues... Il ne m'aime plus, mais il est toujours tendre et repentant après la colère... et je me retrouverai tout à coup l'aimant et ayant travaillé en vain à me détacher.» Et elle promet à Sainte-Beuve qu'elle aura la force de le fuir[144].

[Note 144: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 291.]

Vaines paroles! Un mois s'écoule à peine, George Sand est de retour à Paris. Elle retrouve Musset qui, lui non plus, ne peut se passer d'elle, et c'est par un cri de triomphe qu'elle nous apprend cette nouvelle victoire de l'amour. Se souvenant d'Alfred Tattet avant tous,--son ennemi pour avoir été trop l'ami du repos de Musset,--elle lui écrit le 14 janvier 1835: «Monsieur, il y a des opérations chirurgicales fort bien faites et qui font honneur à l'habileté du chirurgien, mais qui n'empêchent pas la maladie de revenir. En raison de cette possibilité, Alfred est redevenu mon amant.» Et sans rancune, elle l'invite à dîner _chez eux_[145].

[Note 145: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 735.]

Tattet garda ses convictions et son attitude. Six semaines plus tard, craignant d'être compromise au sujet des tableaux que Pagello avait apportés d'Italie, dans la discrétion dont elle avait usé en les payant à celui-ci sans avoir réellement pu les vendre, George Sand écrivait encore à Tattet qui était resté l'ami du Vénitien, pour le prier de se charger de ses tableaux. Mais le ton de cette lettre témoigne d'hostilités persistantes: «Si votre amour de la vérité vous a commandé de me nuire, écrit-elle, il doit vous commander de me réhabiliter sous les rapports par où je le mérite[146].»

[Note 146: Lettre publiée par M. Clouard, article cité, p. 736.]

Cette reprise des deux amants ne resta pas longtemps prospère. Elle n'était pas plus viable que les précédentes. Musset avait prononcé d'avance la condamnation de cette poursuite obstinée du bonheur. Au retour de Venise, versant son amertume résignée dans la plus touchante de ses fictions: _On ne badine pas avec l'amour,_ il avait été prophète de sa propre histoire. Écoutons la plainte de Perdican:

«Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire entre cette femme et moi? La voilà pâle et effrayée qui presse sur les dalles insensibles son coeur et son visage. Elle aurait pu m'aimer et nous étions nés l'un pour l'autre; qu'es-tu venu faire sur nos lèvres, orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre?

«Insensés que nous sommes! Nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait, Camille? Quelles vaines paroles, quelle misérable folie ont passé comme un vent funeste entre nous deux? Lequel de nous a voulu tromper l'autre[147]?...»

[Note 147: _On ne badine pas avec l'amour,_ acte III, sc. VIII.]

La triste Camille, la pauvre George Sand, répond à ces stances douloureuses, par ses lettres navrées du fatal hiver de 1835:

«Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de toi, mais je ne puis m'en passer... Adieu. Reste, pars, seulement ne dis pas que je ne souffre pas... Mon seul amour, ma vie, mes entrailles, mon frère, mon sang, allez-vous-en, mais tuez-moi en partant.»

Il n'est plus question que de départ dans les lettres de l'un et de l'autre. Musset envoie-t-il à sa maîtresse ce billet repentant:

«Mon enfant, viens me voir ce soir, je t'en prie. Je t'ai écrit sans réfléchir, et si je t'ai parlé durement, c'est sans le vouloir. Viens, si tu me crois.»

Le lendemain, l'ayant revue, il lui fait ses adieux, et même lui assure que sa place est retenue dans la malle-poste de Strasbourg. Ils se renvoient chacun les objets qui appartiennent à l'autre, «les oripeaux des anciens jours de joie»; ils se disent encore adieu, et puis n'ont plus la force de partir...

Parmi ces billets un peu monotones, une dernière lettre de Musset, qui est précieuse. Le voilà sensiblement épuisé. Leur amour lui est apparu comme la réalisation tragique de _Lélia._ Sténio, c'est lui, mais vivant, non plus endormi sous les roseaux du lac, mais assistant à ses douleurs à elle, et à son agonie.

Il décrit longuement son affreux rêve, avec l'accent même, la mélancolie romantique de _Lélia_.

...Tu me disais toujours: «Voilà toute ma vie revenue, il faut me traiter en convalescente; je vais renaître.» Et, en disant cela, tu écrivais ton testament. Moi, je me disais: «Voilà ce que je ferai: je la prendrai avec moi pour aller dans une prairie; je lui montrerai les feuilles qui poussent, les fleurs qui s'aiment, le soleil qui échauffe tout dans l'horizon plein de vie. Je l'assoirai sur du jeune chaume; elle écoutera et elle comprendra bien ce que disent tous ces oiseaux, toutes ces rivières avec les harmonies du monde. Elle reconnaîtra tous ces milliers de frères, et moi pour l'un d'entre eux. Elle nous pressera sur son coeur; elle deviendra blanche comme un lis, et elle prendra racine dans la sève du monde tout-puissant.» Je t'ai donc prise et je t'ai emportée. Mais je me suis senti trop faible. Je croyais que j'étais tout jeune, parce que j'avais vécu sans mon coeur, et que je me disais toujours: «Je m'en servirai en temps et lieu.» Mais j'avais traversé un si triste pays, que mon coeur ne pouvait plus se desserrer sans souffrir, tant il avait souffert pour se serrer autant, ce qui fait que mes bras étaient allongés et tout maigres, et je t'ai laissée tomber. Tu ne m'en as pas voulu, tu m'as dit que c'était parce que tu étais trop lourde, et tu t'es retournée la face contre terre. Mais tu me faisais signe de la main pour me dire de continuer sans toi, et que la montagne était proche. Mais tu es devenue pâle comme une hyacinthe, et le tertre vert s'est roulé sur toi, et je n'ai plus vu qu'une petite éminence où poussait de l'herbe. Je me suis mis à pleurer sur ta tombe, et alors je me suis senti la force d'un millier d'hommes pour t'emporter. Mais les cloches sonnaient dans le lointain, et il y avait des gens qui traversaient la vallée en disant: «Voilà comme elle était; elle faisait ceci, elle faisait cela, elle a fini par là.» Alors il est venu des hommes qui m'ont dit: «La voilà donc! Nous l'avons tuée!» Mais je me suis éloigné avec horreur en disant: «Je ne l'ai pas tuée; si j'ai de son sang après les mains, c'est que je l'ai ensevelie, et vous, vous l'avez tuée et vous avez lavé vos mains. Prenez garde que je n'écrive sur sa tombe qu'elle était bonne, sincère et grande; et si on vous demande qui je suis, répondez que vous n'en savez rien, attendu que je sais qui vous êtes. Le jour où elle sortira de cette tombe, son visage portera les marques de vos coups, mais ses larmes les cacheront, et il y en aura une pour moi.»

Mais toi, tu ne vois pas les miennes! Ma fatale jeunesse n'a point sur le visage un rire convulsif; tu m'as aimé, mais ton amour était solitaire comme le désespoir. Tu avais tant pleuré, et moi si peu! Tu meurs muette sur mon coeur, mais je ne retournerai point à la vie, quand tu n'y seras plus. J'aimerai les fleurs de ta tombe comme je t'ai aimée. Elles me laisseront boire, comme toi, leurs doux parfums et leur triste rosée, elles se faneront comme toi sans me répondre et sans savoir pourquoi elles meurent.

Leur amour ne devait pas finir sur cette plainte résignée. Une fois encore, après d'autres orages, Musset essaye de s'enfuir. Ce dernier billet en témoigne:

_Senza veder, senza parlar, toccar la mano d'un pazzo che parte domani_. (Sans se voir, sans se parler, serrer la main d'un fou qui part demain.)

Il ne put tenir sa parole, et c'est George Sand qui eut le courage d'en finir: «Non, non, c'est assez! pauvre malheureux, je t'ai aimé comme mon fils, c'est un amour de mère, j'en saigne encore. Je te plains, je te pardonne tout, mais il faut nous quitter, j'y deviendrais méchante... Plus tu perds le droit d'être jaloux, plus tu le deviens! Cela ressemble à une punition de Dieu sur ta pauvre tête. Mais, mes enfants à moi! Oh! mes enfants! Adieu! adieu! malheureux que tu es! Mes enfants! mes enfants!»

Ce n'est plus l'amour de lionne, l'amour désespéré des nuits affolées de décembre. Elle est épuisée à son tour, et la lassitude ramène la raison. Elle aura la force de briser ses liens: la mère délivre l'amante.

Sainte-Beuve a été chez Musset pour le supplier de ne plus la revoir[148]. Elle sent bien que seule l'absence empêchera le malheureux de revenir toujours. Son retour à Nohant décidé, elle écrit à Boucoiran de «l'aider à partir». Il s'agit de «tromper l'inquiétude d'Alfred», d'arriver chez elle en feignant de mauvaises nouvelles de Mme Dupin. Elle sortira aussitôt comme pour courir chez sa mère,--mais prendra le courrier de Nohant[149].

[Note 148: Ne l'ayant pas trouvé, il lui écrit sur une carte de visite: «Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne plus voir ni recevoir la personne que j'ai vue ce matin si affligée. Je vous ai mal conseillé en voulant vous rapprocher trop vite. Écrivez-lui un mot bon, mais ne la voyez pas. Cela vous ferait trop de mal à tous les deux. Pardonnez-moi mon conseil à faux.--A bientôt.»]

[Note 1149: Lettre du 6 mars, publiée par M. de Lovenjoul, article cité, p. 443.]

Ainsi fut fait. Elle partit, et, le lendemain, Musset, revenant au quai Malaquais, apprit la vérité. Il écrivit encore à Boucoiran pour s'en assurer de lui-même, mais bien décidé cette fois «à respecter les volontés» de sa maîtresse[150]. Il se tint parole et tout fut fini.

[Note 150: Lettre du 7 mars, publiée par M. Clouard, article cité, p. 737.]

IX

A peine rentrée à Nohant, George Sand écrit à Sainte-Beuve (13 mars 1835). Elle lui reproche doucement de l'avoir abandonnée durant ces tristes semaines: sans doute l'ennuyait-elle, ou du moins se jugeait-il impuissant à la consoler. Il s'est exagéré la virilité de sa douleur. Maintenant elle est calme. Elle est partie avec la conscience de ne laisser derrière elle aucune amertume justifiée. Elle va travailler pour renaître.

Dans une lettre de la même date, elle gronde son fidèle Boucoiran, de lui mal parler de Musset. Jamais aucun mépris pour lui n'est entré dans son coeur. «Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montré aucun chagrin. C'est tout ce que je désirais savoir... Tout mon désir était de le quitter sans le faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit loué[151]!»

[Note 151: Lettre du 15 mars, publiée par Mme Arvède Barine.]

Elle eut alors une crise de foie, puis entra dans l'indifférence.

Alfred de Musset, apaisé par une résolution désormais acceptée de son coeur, se mit au travail avec énergie. Cette année 1835, la plus austère de sa vie, en fut la plus féconde.