Une Histoire D Amour George Sand Et A De Musset Documents Inedi

Chapter 10

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... J'étais au désespoir. Enfin j'ai reçu ta lettre de Genève. Oh! que je t'en remercie, mon enfant! qu'elle est bonne et qu'elle m'a fait de bien! Est-ce bien vrai que tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu ne souffres pas? Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie été ta maîtresse ou ta mère, peu importe; que je t'aie inspiré de l'amour ou de l'amitié, que j'aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime, et c'est tout[121].... Quelle fatalité a changé en poison les remèdes que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon sang pour te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour t un tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs m'assiègent (et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes, j'entends ta voix m'appeler dans le silence de la nuit. Qu'est-ce qui m'appellera à présent? qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? à quoi emploierai-je la force que j'ai amassée pour toi, et qui maintenant se tourne contre moi-même! Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon! ne parle pas du mien, ne me dis jamais que tu as eu des torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que nous nous sommes quittés; mais je sais, je sens que nous nous aimerons toute la vie avec le coeur, avec l'intelligence, que nous tâcherons, par une affection sainte, de nous guérir mutuellement du mal que nous avons souffert l'un pour l'autre. Nous sommes nés pour nous connaître et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans la jeunesse et la faiblesse que tes larmes m'ont causée un matin, nous serions restés frère et soeur. Nous savions que cela nous convenait, nous nous étions prédit les maux qui nous sont arrivés. Eh bien, qu'importe, après tout? nous avons passé par un rude sentier, mais nous sommes arrivés à la hauteur où nous devions nous reposer ensemble. Nous avons été amants, nous nous connaissons jusqu'au fond de l'âme, tant mieux. Quelle découverte avons-nous faite mutuellement qui puisse nous dégoûter l'un de l'autre? Tu m'as reproché, dans un jour de fièvre et de délire, de n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces plaisirs aient été plus austères, plus voilés que ceux que tu retrouveras ailleurs. Au moins, tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres femmes. Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton vrai camarade, à ton infirmière, à ton ami, à quelque chose de mieux que tout cela; car le sentiment qui nous unit s'est formé de tant de choses qu'il ne peut se comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra jamais rien. Tant mieux, nous nous aimerons et nous moquerons de lui. (_Lettre des 15-17 avril_.)

[Note 121: Ici trois lignes supprimées à l'encre.]

Dans la lettre de Musset, si espérée à Venise, la lettre de Genève, nous trouvons tout entier le poète, sa fière loyauté, sa tendresse sincère et la charmante fantaisie de son esprit. En voici un fragment qui éclairera mieux que tous les commentaires cette âme de génie, si noble et si faible à la fois, si nativement généreuse:

... Mon amie, je t'ai laissée bien lasse, bien épuisée de ces deux mois de chagrins. Tu me l'as dit d'ailleurs, tu as bien des choses à me dire. Dis-moi surtout que tu es tranquille, que tu seras heureuse. Tu sais que j'ai très bien supporté la route, Antonio doit t'avoir écrit. Je suis fort, bien portant, presque heureux. Te dirai-je que je n'ai pas souffert, que je n'ai pas pleuré bien des fois dans ces tristes nuits d'auberge? Ce serait me vanter d'être une brute, et tu ne me croirais pas. Je t'aime encore d'amour, George. Dans quatre jours, il y aura trois cents lieues entre nous. Pourquoi ne parlerais-je pas franchement? A cette distance-là, il n'y a plus ni violences ni attaques de nerfs. Je t'aime, je te sais auprès d'un homme que tu aimes, et cependant je suis tranquille. Les larmes coulent abondamment sur mes mains, tandis que je t'écris; mais ce sont les plus douces, les plus chères larmes que j'aie versées. Je suis tranquille. Ce n'est point un enfant épuisé de fatigue qui te parle ainsi. J'atteste le soleil que j'y vois aussi clair dans mon coeur que lui dans son orbite. Je n'ai pas voulu t'écrire avant d'être sûr de moi. Il s'est passé tant de choses dans cette pauvre tête! De quel rêve étrange je m'éveille!

Ce matin, je courais les rues de Genève en regardant les boutiques; un gilet neuf, une belle édition d'un livre anglais, voilà ce qui attirait mon attention.

Je me suis aperçu dans une glace, j'ai reconnu l'enfant d'autrefois. Qu'avais-tu donc fait, ma pauvre amie? C'était là l'homme que tu voulais aimer! Tu avais dix ans de souffrances dans le coeur; tu avais depuis dix ans une soif inextinguible de bonheur, et c'était là le roseau sur lequel tu voulais t'appuyer! Toi, m'aimer! Mon pauvre George, cela m'a fait frémir. Je t'ai rendu si malheureux! Et quels malheurs plus terribles n'ai-je pas été encore sur le point de te causer! Je le verrai longtemps, mon George, ce visage pâli par les veilles, qui s'est penché dix-huit nuits sur mon chevet! Je te verrai longtemps dans cette chambre funeste, où tant de larmes ont coulé! Pauvre George, pauvre chère enfant! Tu t'étais trompée. Tu t'es crue ma maîtresse, tu n'étais que ma mère.

Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences, dans leur sphère élevée, se sont reconnues comme deux oiseaux des montagnes; elles ont volé l'une vers l'autre; mais l'étreinte a été trop forte. C'est un inceste que nous commettions.

Eh bien! mon unique amie, j'ai été presque un bourreau pour toi, du moins dans les derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir. Mais, Dieu soit loué, ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas fait. Oh! mon enfant, tu vis, tu es belle, tu es jeune, tu te promènes sous le plus beau ciel du monde, appuyée sur un homme dont le coeur est digne de toi. Brave jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que je ne puis retenir mes larmes en pensant à lui. Eh bien! je ne t'ai donc pas dérobée à la Providence? Je n'ai donc pas détourné de toi la main qu'il te fallait pour être heureuse? J'ai fait peut-être, en te quittant, la chose la plus simple du monde, mais je l'ai faite. Mon coeur se dilate malgré mes larmes. J'emporte avec moi deux étranges compagnons: une tristesse et une joie sans fin.

... Crois-moi, mon George; sois sûre que je vais m'occuper de tes affaires. Que mon amitié ne te soit jamais importune. Respecte-la cette amitié plus ardente que l'amour. C'est tout ce qu'il y a de bon en moi. Pense à cela, c'est l'ouvrage de Dieu. Tu es le fil qui me rattache à lui. Pense à la vie qui m'attend. (_Lettre du 4 avril_.)

George était donc bien rassurée sur le coeur de son poète.

Elle lui dissimulait encore la pleine vérité de ses relations avec Pagello, son installation complète chez lui:

«Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure, le matin. Pagello vient dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il est très occupé de ses malades dans ce moment-ci, et son ancienne maîtresse _(l'Arpalice)_ qui s'est reprise pour lui d'une passion féroce depuis qu'elle le croit infidèle, le rend véritablement malheureux...» Nous savons ce qu'il faut penser de cette solitude de George Sand. Mais c'était alors charité de sa part, que de dissimuler à Musset sa vraie vie à Venise.

Sur le long et triste voyage du poète, nous ne savons d'autres détails que ceux qu'il donne dans ses lettres. Il n'avait de regards que pour sa douleur. Cette obsession d'une rupture qui devait laisser à son âme un inoubliable déchirement, ne quitta jamais sa mémoire. Ceux qui ont prétendu, et Paul de Musset lui-même, que le chagrin de cet amour perdu s'était peu à peu effacé de son coeur, négligent certains vers de lui, non point parfaits mais précieux pour sa biographie, _Souvenir des Alpes_, datés de 1851. Il y évoque simplement un épisode de sa vie intérieure pendant ce mélancolique retour en France, et on y sent des larmes.

Rappelons-en quelques strophes: ces vers sont parmi les derniers qu'ait publiés Musset:

Fatigué, vaincu, brisé par l'ennui, Marchait le voyageur dans la plaine altérée, Et du sable brûlant la poussière dorée Voltigeait devant lui.

Devant la pauvre hôtellerie Sur un vieux pont, dans un site écarté, Un flot de cristal argenté Caressait la rive fleurie.

Là le coeur plein d'un triste et doux mystère Il s'arrêta silencieux, Le front incliné vers la terre; L'ardent soleil séchant les larmes dans ses yeux.

Aveugle, inconstante, ô fortune! Supplice enivrant des amours! Ôte-moi, mémoire importune, Ôte-moi ces yeux que je vois toujours!

Pourquoi dans leur beauté suprême, Pourquoi les ai-je vus briller? Tu ne veux plus que je les aime, Toi qui me défends d'oublier!

Comme après la douleur, comme après la tempête, L'homme supplie encore et regarde le ciel, Le voyageur levant la tête Vit les Alpes debout dans leur calme éternel...

Après huit jours de route, il arrivait à Paris tout plein d'Elle. A peine installé, il s'occupait activement des affaires de son amie, négociant la cession de son roman d'_André_ à Buloz. Il l'informait du résultat, la dissuadait de son éternel projet de voyage à Constantinople et lui contait sa nouvelle existence à Paris. «Je suis arrivé presque bien portant», disait-il.

... Je suis debout aujourd'hui, et guéri, sauf une fièvre lente, qui me prend tous les jours au lit, et dont je ne me vante pas à ma mère, parce que le temps seul et le repos peuvent la guérir. Du reste, à peine dehors du lit, je me suis rejeté à corps perdu dans mon ancienne vie. Comment le dire jamais ce qui s'est passé dans cette cervelle depuis mon départ? Mais, en somme, j'ai beaucoup souffert, et j'étais arrivé ici avec la ferme intention de me distraire et de chercher un nouvel amour.

Je n'ai pas encore dîné une fois chez ma mère. J'avais arrangé, avant-hier, une partie carrée avec D... On m'avait mis à côté de moi une pauvre fille d'Opéra, qui s'est trouvée bien sotte, mais moins sotte que moi. Je n'ai pu lui dire un mot et suis allé me coucher à huit heures. Je suis retourné dans tous les salons où mon impolitesse habituelle ne m'a pas ôté mes entrées. Que veux-tu que je fasse? Plus je vais, plus je m'attache à toi, et, bien que très tranquille, je suis dévoré d'un chagrin qui ne me quitte plus. (_Lettre du 19 avril_.)

La vérité est que l'infortuné revenant apparut lamentable à sa famille. «Il nous arriva, plus que jamais amoureux d'Elle, désolé de l'avoir quittée, et malade, malade, le pauvre enfant! m'a conté Mme Lardin de Musset. Maigre et les traits altérés, il avait perdu la moitié de ses cheveux; il se les arrachait par poignées. On lui voyait des plaques chauves sur la tête. Il avait les jambes enflées; il se mit au lit. Nous lui avions cédé, ma mère et moi, rue de Grenelle, notre appartement dont il avait envie,--qui donnait sur les jardins; il trouvait le papier de sa chambre trop triste.

«Il fut d'abord très sobre de confidences avec nous. J'étais une enfant.... Nous n'osions lui parler de rien. Ma pauvre mère avait été si inquiète[122]!»

[Note 122: M. Maurice Clouard a publié une lettre de Mme Edmée de Musset au poète (du 13 février 1834), toute pleine de son angoisse, _Revue de Paris_, article cité p. 713.]

«Après six semaines sans nouvelles, Paul était allé voir Buloz qui lui avait montré une lettre de George Sand, où elle disait Alfred très malade. Alors Paul avait songé à partir pour l'Italie; il m'en fit la confidence. Mais notre mère voulait savoir ce que George Sand avait écrit à Buloz. N'y tenant plus, elle courut chez lui. Il répondit évasivement: il avait égaré la lettre; il la lui enverrait.... Enfin, nous reçûmes d'Alfred cette lettre navrée que Paul a citée dans la _Biographie_.»

Alfred de Musset avait écrit régulièrement aux siens, jusqu'au milieu de février. Quand il tomba malade, il chargea George Sand de donner de ses nouvelles à sa mère. Il affirma toujours qu'elle l'avait fait. Aucune de ces lettres, presque quotidiennes disaient-ils, ne parvint à destination, alors que Buloz reçut toutes celles qu'on lui écrivait[123].

[Note 123: On a donné cette explication: que le gondolier à qui étaient remises, avec l'argent dû pour le port, les lettres adressées à Mme de Musset, les jetait dans la lagune. Quant aux lettres à Buloz et à ses amis, George Sand les portait elle-même à la poste....]

La lettre si longtemps espérée du poète justifia l'inquiétude des siens.--«Le pauvre garçon, à peine relevé d'une fièvre cérébrale, parlait de se traîner, comme il pourrait, jusqu'à la maison. Car il voulait s'éloigner de Venise dès qu'il aurait assez de forces pour monter dans une voiture.

«Je vous apporterai, disait-il, un corps malade, une âme abattue, un coeur en sang, mais qui vous aime encore.»

«Il devait la vie aux soins dévoués de deux personnes qui n'avaient point quitté son chevet jusqu'au jour où la jeunesse et la nature avaient vaincu le mal.

«Pendant de longues heures, il était resté dans les bras de la mort; il en avait senti l'étreinte, plongé dans un étrange anéantissement. Il attribuait en partie sa guérison à une potion calmante, que lui avait administrée à propos un jeune médecin de Venise, et dont il voulait conserver l'ordonnance. «C'est un puissant narcotique, ajoutait-il; elle est amère, comme tout ce qui m'est venu de cet homme: comme la vie que je lui dois.» Cette ordonnance existe, en effet, dans les papiers d'Alfred de Musset. Elle est signée _Pagello_[124].»

[Note 124: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 125.]

Nous savons dans quel état le poète rentra chez sa mère. La première fois qu'il voulut raconter les causes de son retour, il tomba en syncope.... Peu à peu il se rétablit. Le perruquier Antonio, son domestique improvisé, fut pris de nostalgie et regagna ses lagunes, avec une pacotille de parfumerie parisienne. Musset, à qui allait manquer ce vivant souvenir d'Italie, essaya de se distraire, et tout d'un coup reprit sa vie ancienne.

Nous avons vu comme il contait à George Sand cette tentative d'oubli; ce n'était que pour lui mieux confesser son incurable amour. Dans la même lettre, il lui dit avoir été chez elle, quai Malaquais, et n'avoir pu y rester, de tristesse. Il voudrait travailler; il ne peut pas: «dès que l'imbécile réfléchit un quart d'heure, voilà les larmes qui arrivent.»

... Mon amie, tu m'as écrit une bonne lettre; mais ce ne sont pas de ces lettres-là qu'il faut m'écrire. Dis-moi plutôt, mon enfant, que tu t'es donnée à l'homme que tu aimes, parle-moi de vos joies.--Non, ne me dis pas cela. Dis-moi simplement que tu aimes et que tu es aimée. Alors, je me sens plein de courage, et je demande au ciel que chacune de mes souffrances se change en joie pour toi. Alors, je me sens seul, seul pour toujours, et la force me revient, car je suis jeune, et la vie ne veut pas mourir dans sa sève. Mais songe que je t'aime, qu'un mot de toi pourra toujours décider de ma vie, et que le passé entier se retourne en l'entendant.

Il ne faut pas m'en vouloir, mon enfant, de tout cela. Je fais ce que je peux (peut-être plus). Songe qu'à présent il ne peut plus y avoir en moi ni fureur ni colère. Ce n'est pas ma maîtresse qui me manque. C'est mon camarade George. Je n'ai pas besoin d'une femme. J'ai besoin de ce regard que je trouvais à côté de moi pour me répondre. Il n'y a là ni amour importun, ni jalousie, mais une tristesse profonde....

Il parle encore à son amie de mauvais cancans répandus contre eux dans Paris, et lui envoie cette dernière tendresse:

Adieu, ma soeur adorée. Va au Tyrol, à Venise, à Constantinople; fais ce qui te plaît. Ris et pleure à ta guise. Mais le jour ou tu te retrouveras quelque part seule et triste, comme à ce Lido, étends la main avant de mourir et souviens-toi qu'il y a dans un coin du monde un être dont tu es le premier et le dernier amour. Adieu mon amie, ma seule maîtresse. Écris-moi surtout, écris-moi.

Cette lettre a trouvé G. Sand complètement rassurée sur le coeur de «son enfant». Sa réponse, du 29 avril, ne trahit pas l'angoisse éperdue de la précédente: il n'est plus question que d'amitié. Comme c'est féminin, comme c'est humain....

... Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affectueuse pour moi. Oh! quelle que soit la disposition de ton esprit, je trouverai toujours ton coeur, n'est-ce pas, mon bon petit? Je viens de recevoir ta lettre il y a une heure, et, bien qu'elle m'ait émue douloureusement en plus d'un endroit, je me sens plus forte et plus heureuse que je ne l'ai été depuis quinze jours. Ce qui me fait mal, c'est l'idée que tu ne ménages pas ta pauvre santé. Oh! je t'en prie à genoux, pas encore de vin, pas encore de filles! C'est trop tôt. Songe à ton corps qui a moins de force que ton âme et que j'ai vu mourant dans mes bras. Ne t'adonne au plaisir que quand la nature viendra te le demander impérieusement, mais ne le cherche pas comme un remède à l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Ménage cette vie que je t'ai conservée, peut-être, par mes veilles et mes soins. Ne m'appartient-elle pas un peu à cause de cela? Laisse-moi le croire, laisse-moi être un peu vaine d'avoir consacré quelques fatigues de mon inutile et sotte existence, à sauver celle d'un homme comme toi. Songe à ton avenir qui peut écraser tant d'orgueils ridicules et faire oublier tant de gloires présentes. Songe à mon amitié qui est une chose éternelle et sainte désormais et qui te suivra jusqu'à la mort. Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours d'angoisse et d'injustice, j'étais jalouse de tous les biens que tu pouvais et que tu devais me préférer.

Musset ne songe plus qu'au passé. Toute fierté lui est devenue impossible. Bien loin d'apaiser son amour, l'absence le lui fait tragique, pour l'aggraver d'une jalousie qu'il ne s'avoue pas à lui-même. Il aime maintenant sa douleur avec tout son être, tout son génie. Et gagnée elle-même à cette tendresse désespérée, l'infidèle va entretenir le feu sacré, fidèlement. Musset ne vivra plus que d'attendre le courrier de Venise....

Dans cette détresse, le pauvre enfant est du moins sûr de son amitié; il lui écrit (30 avril) quelle consolation il y trouve. Il a essayé vainement de reprendre son ancienne vie:

... Maintenant, c'est fini pour toujours: j'ai renoncé non pas à mes amis, mais à la vie que j'ai menée avec eux. Cela m'est impossible de recommencer, j'en suis sûr. Que je me sais bon gré d'avoir essayé! Sois fière, mon grand et brave George: tu as fait un homme d'un enfant. Sois heureuse, sois aimée, sois bénie, repose-toi. Pardonne-moi; qu'étais-je donc sans toi, mon amour? Rappelle-toi nos conversations dans ta cellule; regarde où tu m'as pris, et où tu m'as laissé. Suis ton passage dans ma vie; regarde comme tout cela est palpable, évident, comme t m'as dit clairement: «Ce n'est pas là ton chemin.»

Il la supplie de lui écrire souvent: «Songe à cela, je n'ai que toi. J'ai tout nié, tout blasphémé, je doute de tout hors de toi,... Néglige-moi, oublie-moi, qu'importe? Ne t'ai-je pas tenue dans mes bras?...»

... Sais-tu pourquoi je n'aime que toi? sais-tu pourquoi, quand je vais dans le monde à présent, je regarde de travers, comme un cheval ombrageux? Je ne m'abuse sur aucun de tes défauts. Tu ne mens pas, voilà pourquoi je t'aime. Je me souviens bien de cette nuit de la lettre. Mais dis-moi, quand tous mes soupçons seraient vrais, en quoi me trompais-tu? Me disais-tu que tu m'aimais? N'étais-je pas averti? Avais-je aucun droit? O mon enfant chérie, lorsque tu m'aimais, m'as-tu jamais trompé? Quel reproche ai-je jamais eu à le faire pendant sept mois que je t'ai vue, jour par jour? Et quel est donc le lâche misérable qui appelle perfide la femme qui l'estime assez pour l'avertir que son heure est venue? Le mensonge, voilà ce que j'abhorre, ce qui me rend le plus défiant des hommes, peut-être le plus malheureux. Mais tu es aussi sincère que tu es noble et orgueilleuse.

Il sent quelque chose en lui, maintenant d'inconnu, de meilleur: il le lui doit, pour avoir été son amant.... S'il a d'autres maîtresses, elles ne pourront être que jeunes: «Je ne pourrais avoir aucune confiance dans une femme faite; de ce que je t'ai trouvée, c'est une raison pour ne plus vouloir chercher.»

Pauvre victime de l'amour, il étale sa plaie inguérissable, avec le sentiment profond de sa faiblesse. Il est retourné quai Malaquais: il en est revenu «comme abruti pour toute la journée, sans pouvoir dire un mot à personne», ayant volé sur la toilette de son amie un petit peigne à moitié cassé qu'il traîne partout dans sa poche.... Elle lui a parlé de Pagello: il lui sait gré de cette preuve d'estime. Maintenant, il veut écrire leur roman, pour guérir son coeur, pour faire taire ceux qui diraient du mal d'elle. Car il la défie bien de l'empêcher de l'aimer. «Je t'ai si mal aimée! Il faut que je dise ce que j'ai sur le coeur.» Puis il revient à Pagello:

Dis à P... que je le remercie de t'aimer et de veiller sur toi comme il le fait. N'est-ce pas la chose la plus ridicule du monde que ce sentiment-là? Je l'aime, ce garçon, presque autant que toi. Arrange cela comme tu voudras. Il est cause que j'ai perdu toute la richesse de ma vie, et je l'aime comme s'il me l'avait donnée. Je ne voudrais pas vous voir ensemble. Oh! mon ange, mon ange, sois heureuse et je le serai.

Tout son coeur débile et généreux est dans cette lettre navrante. Il a si peur de la perdre tout entière, dès qu'elle n'est plus que son amie.

Maintenant George est forte de son empire sur cette âme désemparée. Elle lui répond (12 mai) que ses lettres «ne sont pas le dernier serrement de mains d'une amante qui le quitte, mais l'embrassement du frère qui lui reste».

Elle l'engage à aimer une femme jeune, belle, qui n'ait pas encore souffert. Quant à elle, désormais, elle aspire à une vie calme. «Ce brave Pagello qui n'a pas lu _Lélia_ et qui n'y comprendrait goutte» n'a pas ses yeux à Lui, ses yeux pénétrants, pour s'inquiéter d'elle, quand elle fait «sa figure d'oiseau malade»:--«Je me laisse régénérer par cette affection douce et honnête: pour la première fois j'aime sans passion.»

Ses conseils à Alfred sont sages; elle paraît moins apaisée que triste. Sa lettre est longue comme un journal. Elle laisse couler son bavardage maternel: elle charge l'absent de maintes emplettes à lui expédier; elle lui raconte qu'elle écrit son roman de _Jacques_, et que Pagello veut traduire en italien leurs oeuvres à tous deux....

Cependant Musset, à qui n'était pas encore parvenue cette lettre de raison, sentait se creuser, chaque jour plus profond, le vide de son âme: