Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796)
Part 9
La duchesse n’a plus d’autre pensée que la Bretagne. Toutes les lettres qui vont se succéder jusqu’à la rentrée du Parlement de Paris sont uniquement consacrées au malaise intérieur d’une province dont les hommes politiques prétendent singer l’Angleterre (l’anglomanie était alors fort à la mode). Or le Parlement britannique rentre le 20 novembre. Celui de Rennes ne tardera pas à reprendre séance. Les Etats y comptent bien. «En attendant, on pelote... On a nommé une commission pour répondre au mémoire de Linguet.» Les évêques se récusent; celui de Rennes tout le premier, «parce que M. d’Aiguillon est son plus mortel ennemi». Et la duchesse de protester. «Le fat! ce serait lui faire trop d’honneur que d’avoir pour lui d’autre sentiment que celui du mépris.» Le haut clergé se refusant d’ailleurs à siéger dans cette commission, «trois abbés Chalotinistes» furent nommés qui durent «travailler à force» et nous «verrons leur bonne besogne: elle ne m’inquiète pas beaucoup[182]».
Les distractions des villégiatures suburbaines ne détournent guère Mᵐᵉ d’Aiguillon de son unique pensée: il est vrai qu’elle se trouve dans la «thébaïde» d’Aulnay[183], la propriété de Mᵐᵉ de Laigle, dont la solitude ne lui est pas désagréable: «ce n’est pas la beauté du lieu, je n’en connais pas de plus triste; ce n’est pas la beauté du temps, il en fait un à ne pas mettre le nez dehors». Elle n’en pense pas moins à «la chère Bretagne».
«Il me semble, dit-elle, que les cartes se brouillent tant qu’elles peuvent; et je vous avoue que je n’en suis pas fâchée... M. de Duras et le joli évêque sont dans le plus grand embarras: Dieu les y maintienne! On dit que l’on envoie 40 bataillons en Bretagne...»
Evidemment, la duchesse exagère: mais la fermentation d’un pays qu’elle connaissait trop bien ne lui échappait pas; et malgré qu’un autre théâtre, qu’un drame bien plus grandiose, s’imposent désormais à son attention, elle ne cessera de suivre, parallèlement à l’action dirigée par Maupeou contre le Parlement de Paris, le mouvement de la Cour de Rennes, condamnée cependant à s’effacer dans l’ombre de sa grande sœur.
X
_Maupeou «la Bigarade».--Sa double action contre Choiseul et contre le Parlement.--Le «beau pacte de famille».--Les larmes de Mᵐᵉ Du Barry.--Remontrances du Parlement et refus d’enregistrer l’édit.--Choiseul pressent sa disgrâce.--Duplicité de Louis XV.--Lettres de cachet.--Impressions de la duchesse d’Aiguillon.--Exil des parlementaires.--Le Parlement Maupeou._
Tous les fourbes ne sont pas nécessairement des hommes d’Etat; mais combien d’hommes d’Etat sont des fourbes! Et Maupeou, «la Bigarade[184]», en était un de première force, comme il était un homme d’Etat supérieur. Il ne procédait pas par la ruse, ainsi que l’avait fait Mazarin avec le Parlement de Paris, mais par la brutalité[185]: car il avait conscience qu’il ne pouvait triompher autrement d’une usurpation de pouvoir, encouragée par la mollesse du gouvernement et menaçant d’amoindrir, voire d’asservir, l’autorité royale.
S’il avait tout d’abord usé de duplicité avec le duc d’Aiguillon, il comprit bientôt qu’il faisait fausse route et que le procès, gagné ou perdu, de l’inculpé découvrait la personne même du roi. D’où cette suppression, par à-coups successifs et précipités, d’une procédure dans laquelle il ne pouvait se flatter d’avoir le dernier mot; car il sentait bien que le Parlement irait jusqu’aux dernières limites d’une inlassable résistance, protégé qu’il était, et cette fois ouvertement, par le duc de Choiseul.
Le ministre ayant partie liée avec les magistrats, Maupeou estima qu’il devait combattre les coalisés simultanément. Ses auxiliaires, nous les connaissons: le souci de leurs intérêts était le plus sûr garant de leur loyauté.
Les escarmouches avaient commencé dès les premiers jours de 1770. Choiseul, fastueux pour l’Etat comme il l’était pour lui-même, dédaignait de tenir des comptes. Il avait reçu 64 millions, affectés au département de la guerre et ne se pressait pas d’en spécifier l’emploi. Terray, avisé et poussé par des ennemis du ministre, réclama cette justification. La scène fut vive au Conseil; et Choiseul alla jusqu’à offrir les diamants de sa femme[186], la petite-fille du riche financier Crozat.
Maupeou l’attaqua sur un autre terrain. Il lui reprocha de vouloir provoquer une guerre entre l’Angleterre et les puissances de la Maison de Bourbon[187]. Il avait dû, sinon persuader, du moins être écouté avec un certain intérêt; car Marie-Thérèse annonçait, dès le 1ᵉʳ septembre, à Mercy-Argenteau, que la disgrâce de Choiseul était chose résolue. Et l’ambassadeur d’Autriche, qui, de son côté, avait pris ses informations, douta, pendant deux mois, du maintien de la paix.
C’était, d’ailleurs, l’opinion générale: «On parle beaucoup de guerre, écrit Mᵐᵉ d’Aiguillon, qui se montre toujours pacifiste convaincue. Dieu veuille que ce soit en vain! Mais, en vérité, nous n’en avons pas besoin. C’est un produit du beau _pacte de famille_ qui a retardé la paix d’un an et l’a rendue plus mauvaise[188]».
Coup de griffe, en passant, au duc de Choiseul, le principal artisan de ce fameux traité signé, le 15 août 1761, entre les rois de France, d’Espagne et le duc de Parme, pour faire échec, par l’union des puissances de la maison de Bourbon, à la supériorité de la marine anglaise!
Rarement la duchesse d’Aiguillon prend à partie, même par voie d’allusion, le premier ministre. Mais son mari allait, parallèlement à Maupeou, entrer en guerre ouverte avec Choiseul, et suivant le mot de Soulavie, «travailler à renverser le visir par la maîtresse».
«La coquine me donne bien de l’embarras» disait, en plaisantant, Choiseul, de Mᵐᵉ Du Barry. D’Aiguillon avait, il est vrai, manœuvré dans la coulisse, pour compliquer encore la situation, déjà difficile, du «visir». N’ayant plus à se défendre, il pouvait prendre l’offensive. Un homme qui l’a bien étudié et bien compris, Sénac de Meilhan, définit, à souhait, le rôle de ce courtisan qui «possédait l’art et le jargon de la galanterie[189]».
«Il fit insinuer par ses conseils à la Du Barry qu’elle n’aurait aucun crédit tant que Choiseul serait au pouvoir et de le remplacer par un homme qui jouerait, grâce à son rang, le même rôle et lui serait tout reconnaissant de l’y avoir poussé.»
Bien stylée par d’Aiguillon, soufflée par Maupeou, cette femme, qui n’avait été jusqu’alors qu’une bonne fille, devint une adroite comédienne. Par intervalles, elle semblait toute mélancolique.
--Qu’avez-vous donc? disait le roi, qu’amusait d’ordinaire la bruyante gaîté de sa maîtresse.
--Les Choiseul débitent des horreurs sur mon compte.
Et elle citait tel ou tel mot du ministre ou de son entourage. Elle n’avait pas besoin d’inventer.
Un autre jour, elle versait des torrents de larmes: «Les vilains Choiseul, disait-elle en sanglotant, me tourmentent.
--Patience, répliquait le roi, qui ne se décidait pas encore, cela finira[190].»
A en croire Mᵐᵉ Campan, la Du Barry «sifflée par ses amis» (et c’était Maupeou qui devait lui seriner l’air) se retournait contre le Parlement, quand le roi restait irrésolu devant les manœuvres des magistrats. Elle le menait alors devant le magnifique portrait de Charles Iᵉʳ par Van Dyck, portrait acheté à Londres et devenu depuis la propriété de la favorite. Quelle leçon que cette fin d’un roi qui avait fléchi devant son Parlement!
La comtesse n’avait pas besoin de cette mise en scène--si tant est que Mᵐᵉ Campan ne l’ait pas imaginée comme un avertissement prophétique--pour inspirer à son royal amant l’horreur et la haine des parlementaires. C’était déjà chez lui de l’atavisme. Puis, ne se plaignait-il pas volontiers de ces «grandes robes qui prétendaient le mettre en tutelle» et qui inscrivaient, en tête de leur programme, la Convocation des Etats Généraux[191]?
Maupeou trouvait donc le terrain tout préparé pour mener à fond son attaque contre les parlements.
Quelques jours avant la rentrée des magistrats, le 27 novembre, il faisait signer au roi l’_Edit de règlement ou de discipline_--rappel de la déclaration du 3 mars 1766--interdisant au Parlement de Paris toute correspondance avec les autres parlements du royaume, la cessation du service judiciaire, les démissions en corps. L’_Edit_ leur défendait enfin de retarder la publication des édits royaux par l’ajournement de leur enregistrement; Louis XV déclarait dans le même document qu’il ne tenait sa couronne que de Dieu et qu’à lui seul appartenait le droit de faire des lois.
Le Parlement de Paris rentrait le 4 décembre. Son premier acte fut de repousser l’édit; il est vrai qu’il l’enregistrait trois jours plus tard.
Mᵐᵉ d’Aiguillon raconte le conflit. Le premier Président, écrit-elle, avait été délégué auprès du roi pour lui faire «les remontrances les plus vives». Et le prince lui avait répondu: «J’ordonne que mon Parlement enregistre mon édit demain dans la journée; et je vous charge, Monsieur, de m’en rendre compte à 7 heures du soir... Cette réponse ne les a pas contentés: ils ont fait d’itératives représentations dans lesquelles ils disaient qu’ils ne devaient, ni ne pouvaient enregistrer l’édit». Mais le vendredi 7, au lit de justice à Versailles, le chancelier «avait fait un beau discours» au nom du roi, pour démontrer «l’attention de S. M. à veiller au bonheur du peuple, etc., etc.». Le premier Président avait répliqué par «des lieux communs et très platement...» L’édit avait été enregistré immédiatement; et «à midi et demi tout était dit[192]».
Mais la duchesse ne dissimulait pas cette fois l’agitation des Parisiens, surexcitée encore par les protestations des parlementaires rentrés à Paris. De fait, la cabale philosophique et le parti des Encyclopédistes se rangeaient résolument de leur côté, après les avoir si rudement combattus. Mais, là encore, la question religieuse était en jeu. Un prédicateur n’avait-il pas eu l’étrange idée d’appeler Mᵐᵉ Du Barry, la nouvelle Esther et le duc de Choiseul le nouvel Aman? A ce compte, Maupeou devait être le nouveau Mardochée. Aussi les chefs des Philosophes, d’Alembert et Duclos, prirent-ils parti pour Choiseul qu’ils avaient jusqu’alors cordialement détesté, et décidèrent-ils de lui offrir un fauteuil à l’Académie, en le dispensant des visites traditionnelles. L’homme d’Etat, qui était encore ministre, avait, paraît-il, accepté la combinaison[193].
Cependant, le Parlement, escomptant l’appui de Choiseul, entendait avoir le dernier mot dans ce conflit d’autorité. Le 10 décembre, il se défendit formellement de rendre la justice, en dépit de cinq sommations successives que lui fit adresser Maupeou.
«Les esprits sont si échauffés, dit la duchesse d’Aiguillon, qu’ils (les parlementaires) prendront quelque parti violent; les esprits ne sont pas plus calmes en Bretagne, suivant les dernières nouvelles; et l’évêque, malgré son insolente confiance, et le duc sa sotte méchanceté, sont très embarrassés[194].»
En présence de l’acharnement que mettait le chancelier à briser la résistance du Parlement de Paris, Choiseul commençait à perdre sa belle assurance. On parlait à la Cour de l’avènement prochain de d’Aiguillon. Impatient d’en finir avec des commérages qui l’agaçaient, le ministre écrivit au roi pour les lui signaler. Louis XV tint à rassurer Choiseul, tout en lui donnant l’explication de l’intérêt qu’il portait à d’Aiguillon: «Comment pouvez-vous croire, lui disait-il, qu’il puisse vous remplacer!... Je l’aime assez, il est vrai, à cause du tour que je lui ai joué, il y a bien longtemps; mais, haï comme il est, quel bien pourrait-il faire[195]?»
Duplicité insigne et pure comédie! Car Sénac de Meilhan affirme que «le roi haïssait le duc d’Aiguillon comme ayant été l’amant de Mᵐᵉ de Châteauroux» et raconte en même temps par quelle voie détournée Louis XV apprit à Mᵐᵉ Du Barry le succès, presque définitif, de sa campagne contre le premier ministre.
«Un jour, elle le vit occupé à cacheter une enveloppe:
--Voilà, lui dit-il, une lettre qui vous intéresse.
Elle supplie le prince de lui montrer au moins l’adresse; et elle lit: _Au Roi d’Espagne_.
--Qu’ai-je de commun avec ce monarque? demande la favorite.
--Comme c’est Choiseul qui a donné l’idée du pacte de famille et que le roi d’Espagne a la plus grande confiance en lui, je crois devoir, par déférence, le prévenir avant de renvoyer le duc, ce qui ne tardera pas[196].»
Bientôt, s’il faut en croire une anecdote, rappelée en juin 1774 par l’abbé Baudeau, le ministre n’eut plus à douter de son sort[197]: «Peu de jours avant son renvoi, il trouve la porte du roi fermée; et avisant d’Aiguillon vers une croisée, il lui dit:
--Vous me chassez donc? J’espère qu’ils m’enverront à Chanteloup.
Vous prendrez ma place; quelque autre vous chassera; ils vous enverront à Veretz; nous serons voisins; nous n’aurons plus d’affaires politiques, nous voisinerons et nous en dirons de bonnes.
D’Aiguillon ne répondit rien.»
La disgrâce éclata. En se servant d’un billet de Choiseul, non daté, à l’adresse des Jésuites (déjà le coup de la fausse dépêche!) Maupeou avait su persuader au roi que son premier ministre excitait sous main le Parlement dans sa révolte[198]. Et le 24 décembre, Choiseul recevait de Louis XV cette lettre de cachet:
«J’ordonne à mon cousin, le duc de Choiseul, de remettre la démission de sa charge de secrétaire d’Etat et de surintendant des Postes entre les mains du duc de la Vrillière et de se retirer à Chanteloup jusqu’à nouvel ordre.»
Le lendemain, Mᵐᵉ d’Aiguillon écrivait à Balleroy:
«Si vous avez quelques affaires à la guerre, aux affaires étrangères, ou à la marine, différez-les, Monsieur le chevalier; car ces trois départements sont actuellement nuls, les ministres qui les possédaient ayant été exilés, l’un à Chanteloup et l’autre à Praslin, cela s’appelle une nouvelle: aussi ne vous en dirai-je pas d’autre: en voilà assez pour aujourd’hui[199].»
Malgré son empressement à lancer «la nouvelle», la duchesse avait été devancée auprès de Balleroy; et peut-être le chevalier lui en avait-il fait l’observation, non sans malice, car elle lui écrit, presque dix jours après, et plus longuement, sur un sujet qui lui tient si fort au cœur. Pour la première fois, elle n’a plus peur du cabinet noir; mais elle donne l’impression exacte de l’inquiétude, de l’angoisse même qu’elle ressentait auparavant de la présence de Choiseul aux affaires: et comme elle parle tout aussitôt du contre-coup qui s’est produit en Bretagne, à la chute du ministre, il semble que, par une association d’idées bien excusable, la duchesse rende Choiseul responsable des tribulations qui avaient assailli son mari pendant et après l’exercice de son commandement.
«Je suis bien fâchée, Monsieur le chevalier, de n’avoir pas été la première à vous apprendre la grande nouvelle; mais enfin, je respire et je respire en paix, ce que je n’aurais jamais pu faire, tant que cet homme y (_sic_) aurait été. Je suis comme des gens qui échappent d’un violent orage, qui sur terre croient encore sentir l’agitation des vagues. J’ai encore de la peine à le croire.» Le «petit faquin d’évêque de Rennes, en apprenant la nouvelle» avait paru, mandait-on à la duchesse, ne point s’en émouvoir; mais, «malgré toute sa fausseté, on voyait la rage qui perçait... M. de Duras est arrivé à Versailles, le jour de l’an, pour prendre son service: il m’a paru--et d’autres gens que moi l’ont trouvé--qu’il avait le visage bien long: il ne l’a pas autant qu’il le mérite et que je lui souhaite[200]».
La disgrâce de Choiseul était le prélude du coup d’état que Maupeou méditait contre le Parlement de Paris. Ce dénouement était inévitable: si l’imprévoyance du premier ministre, le désordre qui régnait dans toutes les administrations, le gaspillage et la gabegie dont la Cour était la première à donner l’exemple, avaient amené le déficit creusé dans les finances, il fallait, pour le combler, une nouvelle série d’impôts; et le chancelier savait que le Parlement se refuserait énergiquement à les voter. Ce fut la cause, non avouée, mais réelle, qui détermina Maupeou.
En outre, les Etats de Bretagne menaçaient de lui donner de nouveau de la tablature. Un pamphlet, répondant au Mémoire de Linguet, avait reproduit les éternels griefs des Bretons contre un homme «qui était l’auteur des troubles de la province, du procès de M. de la Chalotais et des autres magistrats», un homme «qui avait tout mis en usage à Rennes et à Saint-Malo pour faire périr les détenus et surtout M. de la Chalotais».
Les Etats n’avaient pas, il est vrai, osé couvrir de leur approbation un tel factum; mais leur propre réponse au Mémoire de Linguet n’en avait pas été moins frappée, le 2 janvier 1771, d’un arrêt du Conseil, comme «attentatoire à l’autorité du roi et contenant des propos injurieux contre une personne honorée de la confiance de S. M. et dont elle a de tout temps approuvé l’administration.»
Estimant qu’il n’avait plus de ménagements à garder avec des magistrats qui pratiquaient une politique d’irréductible obstruction, qui allaient même jusqu’à refuser l’impôt, Maupeou leur envoya, dans la nuit du 19 au 20 janvier 1771, par des mousquetaires, une dernière sommation d’avoir à reprendre leurs fonctions. Les récalcitrants, bientôt suivis d’une minorité à qui la frayeur avait arraché tout d’abord une sorte de soumission, durent partir pour l’exil; et le 24 janvier, Maupeou confiait à une Commission du Conseil d’Etat le soin de rendre provisoirement la justice. Sans tenir compte des protestations que formulèrent aussitôt les autres Chambres de la Cour et les Parlements de province, Maupeou reconstitua péniblement celui de Paris avec des membres de la Cour des Aides et des juristes de mince notoriété. On sait quelle pluie de quolibets, d’épigrammes, de satires, de libelles se déchaîna sur ce nouvel organe judiciaire, sur son initiateur Maupeou, et sur ses zélateurs. Ce fut, en quelque sorte, un recommencement des affaires de Bretagne. Presque toute la France fit partie de l’opposition anti-gouvernementale: il n’y eut pas jusqu’aux princes du sang--excepté cependant le prince de Condé--qui ne se montrèrent hostiles à l’œuvre du chancelier: mais celui-ci était enfin le maître; et, moins d’un an après, la pacification était presque complète.
XI
_Six mois d’attente!--«Le tyran breton le deviendra de toute l’Europe».--Le futur roi de Suède à Ruel: enthousiasme de la «grosse duchesse».--L’«Agrippine» de Mᵐᵉ Du Deffand et le «triumvirat» du Président de Brosses.--Mariage du comte de Provence.--Comment Mᵐᵉ Du Barry fait entrer d’Aiguillon au Ministère; ce qu’en pense la duchesse; ce qu’en pense le public.--Hostilité de la comtesse d’Egmont; avanie subie par Mᵐᵉ d’Aiguillon et colère de M. de Richelieu.--Débuts du nouveau ministère.--Appréciation de Mercy-Argenteau._
La lettre, dans laquelle Louis XV évoquait, pour rassurer Choiseul, le souvenir du «bon tour qu’il avait joué» à d’Aiguillon, retarda de six mois, dit M. Marcel Marion, l’entrée de l’ancien commandant de Bretagne au ministère.--La Vrillière était devenu, par intérim, secrétaire d’Etat aux affaires étrangères.
De fait, Choiseul était à peine tombé, que la voix publique lui désignait déjà pour successeur le duc d’Aiguillon.
«Le tyran breton le deviendra de toute l’Europe, écrit Mᵐᵉ Du Deffand: cela veut dire qu’il aura les affaires étrangères.» Et la duchesse de Choiseul lui répond, non sans malice, que ce serait son vœu le plus cher, si le Parlement, du même coup, reprenait le procès de M. d’Aiguillon[201].
Voltaire s’en inquiétait dans sa retraite: «Nomme-t-on toujours le duc d’Aiguillon? demandait-il. On peut être très entaché par le Parlement et bien servir le roi». Opinion que ne lui pardonna pas facilement Choiseul.
Or, dans la correspondance saisie chez le chevalier de Balleroy, nous ne voyons pas la moindre allusion à des bruits qui circulaient, avec insistance, aussi bien dans les cercles mondains que dans les sphères politiques. Il semble même que la duchesse d’Aiguillon--à moins que ses lettres n’aient disparu--ait cessé d’écrire, pendant quelques mois, au chevalier. Et pourtant, des événements s’étaient produits, dans l’intervalle, qui devaient éveiller en sa mémoire des réminiscences bien flatteuses pour l’honneur du nom--légitime orgueil dont elle n’avait pu se défendre, depuis qu’elle était entrée dans la maison des Richelieu. Sa belle-mère, la «grosse duchesse», ne s’était même pas fait faute d’évoquer la grande ombre du cardinal, quand elle avait reçu, le 9 mars, dans son château de Ruel, Gustave de Suède, avec le duc et la duchesse d’Aiguillon, le comte de Maurepas et le duc de Nivernois[202]. Au cours d’un souper, «arrangé comme par hasard», n’avait-elle pas souhaité la bienvenue, «en vers vigoureux», au prince voyageur, au nom du Cardinal?
Mᵐᵉ Du Deffand note un convive de plus, d’ailleurs bien indiqué pour la circonstance: le maréchal de Richelieu. Le comte de Haga--le futur Gustave III--attendait précisément, ce jour-là, un frère de l’ancien ambassadeur de Suède, M. de Scheffer qui fut un grand ami des d’Aiguillon, au temps de leur prospérité et qui, nous le verrons plus tard, leur resta fidèle dans les mauvais jours[203].
La duchesse de Choiseul ne put s’empêcher de remarquer, dans sa réponse à Mᵐᵉ Du Deffand[204], que le prince «ménageait bien les d’Aiguillon». A son point de vue, elle était dans le vrai; et M. Vatel a dit, avec juste raison, que le comte de Haga avait agi, en cette occurrence, comme un «fourbe parfait», donnant de l’encensoir aux deux partis opposés. Il envoyait le matin ses compliments à Chanteloup, soupait le soir à Ruel, et, le lendemain, obtenait l’insigne honneur d’offrir un riche collier au petit chien de Mᵐᵉ Du Barry.
La veille de ce fameux souper, il avait reçu à sa table les d’Aiguillon; et Mᵐᵉ Du Deffand, qui était du repas, en écrit à Mᵐᵉ de Choiseul, avec une abondance de maladresse, dont elle n’allait pas tarder à se repentir: «Rien de si aimable que le roi... Mᵐᵉ d’Aiguillon (la mère) est toujours très gaie... elle est charmante, elle ne tire point tout à elle, quoique très parlante... elle m’a mis en valeur autant qu’elle a pu... Après le souper, Mᵐᵉ d’Aiguillon fit chanter la _Chanson des Philosophes_[205]».
Et--brusque changement de langage--à un mois de là, en corneille étourdie qui abat des noix, Mᵐᵉ Du Deffand s’écrie: «Mᵐᵉ d’Aiguillon me parut fort sérieuse; je me figure qu’elle est occupée de tous les changements qui pourront arriver. Je lui trouve bien des rapports avec Agrippine, avec la différence que le trône de son Néron ne lui aura pas coûté de crimes, mais elle pourra bien être une de ses victimes[206]».
On n’est pas plus obligeant[207].
Au reste, par un singulier contraste, en ce siècle léger et futile, où la plaisanterie a souvent tant de grâce, et le scepticisme de si fine ironie, la note mélodramatique vibre à plaisir. Elle se continue sur le mode romain, dans les lettres du Président de Brosses, qui, bien entendu, en sa qualité de parlementaire, abomine les ennemis de la «grande robe[208]»:
«Voilà donc le _triumvirat_ bien établi (Maupeou, d’Aiguillon, Terray) et cordialement uni, si ce n’est dans l’intérieur, du moins pour tout détruire au dehors.»