Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796)

Part 5

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Pendant que d’Aiguillon était en Touraine, tout entier au charme d’une villégiature que goûtait avec lui sa petite cour, on racontait à Paris qu’il était exilé à Veretz. Lui n’en savait pas un traître mot et ne s’en portait que mieux. Son médecin l’avait mis au lait d’ânesse[84]. D’Aiguillon, comme la plupart des ambitieux et surtout des ambitieux qui cachent leur jeu, était bilieux de tempérament; et la moitié de sa vie (la correspondance de la duchesse le dit assez), se passa en traitements de toute sorte chez lui, ou dans les stations d’eaux thermales, sans que son teint couleur citron en fût sensiblement modifié.

Mais cette quiétude devait bientôt finir. La convocation des Etats, où d’Aiguillon allait paraître en qualité de premier commissaire, était urgente: la tradition voulait que cette réunion fût biennale, en raison du vote des impôts. Et l’aristocratie bretonne, bien que peu satisfaite de l’issue du procès Chalotiste, avait conscience que son ennemi en revenait à Rennes singulièrement amoindri. Aussi lui ménageait-elle de nouvelles et désagréables surprises. D’Aiguillon s’y attendait d’ailleurs et s’y préparait peu philosophiquement, nous dit Belleval[85] admis dans son intimité. Le 9 octobre 1766, le jeune officier avait été prié à souper par la duchesse; et comme il n’était pas de service, il s’était rendu à l’invitation, d’autant que le duc, ainsi que la duchesse, lui avaient «toujours témoigné beaucoup de bonté». Ce soir-là, d’Aiguillon avait convié quelques amis. Il leur annonça qu’il avait pris congé du roi pour aller tenir les États de Bretagne. Il n’en était pas autrement charmé, et il l’avouait d’un ton si piteux que tout le monde se mit à rire.

--Et vous, le premier, dit-il, en marchant sur Belleval, vous, monsieur le rieur, «allez-y donc à ma place, si cela vous amuse ou si vous croyez que je plaisante: j’aimerais mieux brider des ours que des Bretons.

«Je lui répondis, continue Belleval, que je le croyais sur parole et qu’il s’entendait mieux que moi à faire le service du roi, attendu que je ne sais ni brider les ours, ni les Bretons.»

Avant de risquer toutes ces plaisanteries, on s’était assuré qu’il ne se trouvait aucun fils d’Armor dans l’assemblée. L’entrée de la marquise de Guesbriant mit fin à ce badinage, que la duchesse n’eût d’ailleurs pas toléré, en présence de cette dame, sa parente, qu’elle aimait beaucoup et qu’elle avait présentée au roi pour être dame d’honneur de la princesse de Lamballe.

La Noue, un fidèle, lui aussi, de M. d’Aiguillon, n’était guère plus optimiste que le principal intéressé. Il confie ses inquiétudes et même ses angoisses à Fontette[86], de passage à Rennes, où la duchesse le reverra avec plaisir, car elle le «maintient honnête et galant homme». La Noue ne tarit pas d’éloges sur Mᵐᵉ d’Aiguillon: «C’est une femme pleine de sens, de connaissance, bonne, vraie, droite, courageuse, capable d’amitié».

La situation du commandant de Bretagne était, en effet, assez difficile à Rennes, en cette année qu’on aurait pu appeler l’_année des trois duchesses_. Des questions d’étiquette venaient encore la compliquer[87]. Nous voyons sur le registre des délibérations des Etats qu’on avait nommé trois députations des membres des trois ordres pour aller «complimenter suivant l’usage» la douairière, la duchesse d’Aiguillon et la duchesse de la Trémoïlle--le mari de cette dame devant présider l’ordre de la noblesse aux Etats.

Or, le duc d’Aiguillon, avec sa morgue native, qu’exaspérait encore sa rancune, acquise, contre l’aristocratie bretonne, avait froissé le duc de la Trémoïlle, en ne faisant pas arrêter sa voiture pour recevoir ce personnage, alors qu’il était à la tête de la noblesse[88]. Faut-il attribuer à ce manque d’égards la mollesse que le ministère reprochait au nouveau président? Le rôle de la Trémoïlle ne laissait pas d’ailleurs que d’être difficile. L’opposition avait des prétentions inadmissibles et des exigences inacceptables. La Trémoïlle résistait de son mieux. Alors le tumulte se déchaînait dans la salle. C’était, au milieu de cris d’animaux, une obstruction perpétuelle. Le duc, qui n’avait pas l’habitude des tempêtes parlementaires, restait souvent muet. Etait-ce là «composer avec les brouillons et les mutins?» Ceux-ci, en tout cas, ne lui ménageaient guère les avanies. Aussi, MMᵐᵉˢ de la Trémoïlle--la mère et la fille, également duchesse--avaient-elles suspendu leurs réceptions; et il avait fallu que Mᵐᵉ d’Aiguillon reprît les siennes, quoique à peine remise d’une «forte migraine et d’une petite ébullition». Son salon n’en avait été que «plus honnêtement rempli[89]».

Entre temps, Fontette signalait à son ami un épisode de la guerre de pamphlets qui sévissait alors en Bretagne: c’était l’apparition d’un «écrit abominable et plat, en forme de dialogue des morts» où le cardinal de Richelieu et son arrière-petit-neveu d’Aiguillon étaient drapés de la belle façon: hélas! disait Fontette, on ne punit pas assez sévèrement les auteurs de libelles--comme si le camp ennemi eût été seul à se servir de telles armes.

En sa qualité de premier commissaire, d’Aiguillon avait lu aux Etats, le 10 janvier 1767, une lettre qu’il disait avoir reçue du roi et qui défendait formellement «aux Bretons de s’occuper des affaires de son Parlement». Les Etats répondirent par un éclat de rire. Mais d’Aiguillon était pressé d’agir par le contrôleur général Laverdy qui avait besoin d’argent; et il ne cessait de répéter aux ministres ses perpétuelles variations sur le proverbe: _Patience et longueur de temps_, etc. Il les accompagnait de récriminations amères contre l’incohérence et les inconséquences du pouvoir central, qui avait si lestement soustrait le procès des Chalotistes à la juridiction du Parlement de Rennes, et contre la correspondance scandaleuse des princes du sang avec les factieux.

Le ministère le savait de reste; il en souffrait, mais n’aimait pas qu’on lui en rabattît les oreilles. Il eût voulu que d’Aiguillon montrât plus d’initiative et surtout moins de lenteur, d’autant que Louis XV, passant, suivant son habitude, par-dessus la tête de ses ministres, correspondait directement avec «les mutins»--c’était l’anarchie et le gâchis[90].

Et cependant le gouvernement ne pouvait nier que d’Aiguillon ne fût un agent consciencieux, préoccupé de faire prévaloir les droits de l’autorité royale. Laverdy n’écrivait-il pas, le 16 mars 1767, que «d’Aiguillon et Flesselles avaient tiré le meilleur parti d’une situation désespérée[91]».

Les Etats venaient seulement de voter les impôts et ne devaient se séparer que le 23 mai, au milieu d’une recrudescence d’injures, de calomnies et de libelles à l’adresse du gouverneur--campagne à laquelle se mêlait une ténébreuse histoire de poisons, imaginée par les Chalotistes et visant un partisan de d’Aiguillon, l’ex-jésuite Clémenceau.

C’est probablement à cette époque qu’il faut placer un billet écrit en 1767[92], mais sans date précise, par le duc au chevalier de Balleroy, billet où il parle, à mots couverts, de ses négociations, d’intrigues multiples, etc... D’Aiguillon est bien l’homme de son style, méfiant, timoré, indécis, mystérieux, sous l’aspect sombre et l’attitude hautaine que lui prêtent ses ennemis et qu’il croit être de la dignité.

La duchesse avait une allure bien différente. Elle était franche, crâne même et marchait droit au but.--Elle était venue à Paris pendant que son mari restait en Bretagne. Fontette l’eût désirée à Rennes. Mais «elle ne peut être partout. Elle est bien aussi utile à M. d’Aiguillon à Paris qu’ici, et par cela seul je suis consolé de l’y savoir[93]».

La Noue, d’ailleurs, ne tarde pas à rassurer son ami. Il dit même que l’«absence» ou la «présence» du principal intéressé à la Cour semble «indifférente», Mᵐᵉ d’Aiguillon ne quittant pas Versailles. «Favorite de la reine, elle est appelée chez sa maîtresse dans les moments les plus particuliers» et, là, le roi «peut causer avec Mᵐᵉ d’Aiguillon, qui le guide sur toutes les affaires de l’Etat et particulièrement de la Bretagne».

Nous ne croyons pas que la duchesse ait jamais eu la prétention d’être l’Egérie d’un monarque qui n’était ni sûr dans ses relations, ni constant dans ses idées. Les ambitions de Mᵐᵉ d’Aiguillon se bornaient à défendre la réputation et l’honneur de son mari, comme elle employait son crédit (La Noue l’avait bien jugée) à servir les intérêts de ses amis. Et ce sera le duc, il fallait s’y attendre, qui en aura toute la gloire. N’écrit-elle pas de Versailles, en octobre 1767, au chevalier de Balleroy[94], que le concours de M. d’Aiguillon lui était tout acquis.

A cette époque, en effet, le gouverneur de Bretagne avait repris faveur à la Cour. Et l’on a vu que la duchesse n’y avait épargné ni son temps, ni sa peine.

Mais la tâche n’avait pas laissé que d’être difficile. La résistance de la noblesse aux demandes du roi, sa turbulence avaient provoqué un tel scandale que, peu de temps avant la clôture des Etats, le gouvernement avait invité son premier commissaire à lui établir un projet de règlement pour la tenue de ces mêmes Etats. D’Aiguillon obéit; mais, comme il avait toujours l’appréhension des responsabilités, il voulut renvoyer à une session ultérieure la lecture et l’application du règlement. Il fallut que le ministère insistât énergiquement, pour que le duc se décidât à lire son projet le 23 mai, c’est-à-dire le jour même de la clôture des Etats.

Et, convaincu, d’autre part, que cette nouvelle exigence du pouvoir central le rendrait, lui d’Aiguillon, encore plus odieux aux Bretons, il eut hâte de les quitter. Mais, comme toujours, Saint-Florentin s’opposait au départ de son neveu. La duchesse douairière quitta immédiatement Rennes pour Versailles, et, le 2 juin, elle obtenait haut la main le rappel de son fils[95].

D’Aiguillon, malgré qu’il eût, par intervalles, en raison de son tempérament bilieux, de terribles colères contre cette noblesse qui le vilipendait, d’Aiguillon s’appliquait encore à la ménager. Sans tenir compte des objurgations de ses amis qui lui reprochaient de s’obstiner à «vouloir être bon», il usait à peine des pouvoirs discrétionnaires qu’il tenait du gouvernement, même contre les «bastionnaires»--on appelait ainsi les chefs du _bloc_ formé par l’opposition de l’aristocratie.

D’Aiguillon avait pour lui, aux Etats, le Tiers et une notable partie du clergé: il aurait même eu la grande majorité de la noblesse, sans une poignée de cabaleurs qui menaçaient leurs collègues hésitants de vengeances terribles, le jour où les démissionnaires remonteraient sur leurs sièges du Parlement: car ils savaient bien qu’il n’y avait pas de coalition possible entre les Etats et le _bailliage d’Aiguillon_.

En tout cas, quoique le ministère appelât «irrésolution et timidité» ce que le commandant de Bretagne nommait «circonspection et fermeté», d’Aiguillon trouva, quand il revint à Versailles, tout un cortège d’admirateurs. D’ardentes imaginations, éprises de couleur locale, le représentèrent, sur ce littoral semé de récifs, «rocher au milieu des vagues». Et le jour où il parut devant le roi pour lui faire sa cour:

--Vous vous êtes conduit comme un ange, lui dit Louis XV.

VI

_Les Etats «intermédiaires».--Chasse aux «Mandrins».--La coterie des «Bastionnaires» et la pacification de la Bretagne.--Les variations du contrôleur général, d’après d’Aiguillon.--Démission.--Cérémonial des obsèques d’une reine.--Un cocher en couches.--Le duc de Penthièvre jugé par Mᵐᵉ d’Aiguillon.--La duchesse est ravie de voir son mari «hors d’une indigne galère».--Ce qu’en pense d’Aiguillon._

C’est dans le courant de l’année 1768 que s’engage réellement la double correspondance de la duchesse d’Aiguillon et de son mari avec le chevalier de Balleroy, l’une plus rare et roulant de préférence sur les choses de la politique, celle de la duchesse autrement variée, souvent à bâtons rompus, mais vive et piquante, volontiers pittoresque, demandant et acceptant sans arrière-pensée les mêmes services que peut lui rendre le complaisant célibataire, et s’employant pour lui, à la Cour, avec autant de désintéressement empressé et sincère, qu’il en apporte lui-même à témoigner de son loyalisme envers ses nobles patrons.

«Je n’ai pas besoin de vous dire, Monsieur le Chevalier, lui écrit-elle, combien votre situation m’occupe: vous n’en devez pas douter, connaissant ma façon de penser... Mais il est bien difficile de raisonner par lettre, comme on voudrait. Il y a des choses sur lesquelles, en se voyant, en quatre paroles, on s’explique très aisément, au lieu que, par lettre, il faut tant de phrases et de périphrases, encore souvent pour ne se pas entendre[96]...»

Aussi, comme elle est sur le point de partir pour Veretz, invite-t-elle Balleroy à l’y rejoindre; au moins pourront-ils y causer librement. L’appréhension du Cabinet noir--cette institution permanente--se laisse pressentir ici, comme dans toutes les correspondances du temps.

Mais le départ de Mᵐᵉ d’Aiguillon avait été précédé de notables événements qu’il importe de rappeler.

Des Etats extraordinaires--_intermédiaires_ ainsi qu’on les nommait encore--s’étaient ouverts à Saint-Brieuc, au commencement de 1768, présidés par l’évêque du diocèse, Girac[97], un des rares prélats qui fussent hostiles à d’Aiguillon, par le duc de Duras, et par un magistrat, Ogier, qui était le premier commissaire, «en réalité le porte-parole» du gouverneur[98].

Un bon billet qu’avait là le duc d’Aiguillon!

La «réalité», c’était l’entente tacite des deux représentants de la noblesse et du clergé «pour ramener la réconciliation de l’opposition bretonne avec le ministère, réconciliation dont le gouverneur devait faire les frais[99]».

Celui-ci n’avait été, même à Versailles, que le héros d’un jour. Les amis des «bastionnaires» recommençaient la campagne: «Le duc de Rohan, écrit La Noue à Fontette, le 10 février, a refusé le salut à M. d’Aiguillon, et sa femme à notre duchesse, sans qu’ils sachent l’un et l’autre d’où provient cette bouderie[100]».

A Saint-Brieuc, les opérations se poursuivaient activement. «Les Etats prennent une délibération, pour rembarquer les généraux de Broc, Balleroy, Barrin, La Noue, qui mangent la province et que M. d’Aiguillon y avait entrés contre l’usage; et il faut espérer qu’ils en viendront à bout, et que, peu à peu, on chassera en détail ces Mandrins[101]...»

On comprend si cette exécution dut toucher «notre duchesse».

M. de Calan, qui n’est certes pas un apologiste du gouverneur, est bien obligé cependant de reconnaître et de signaler les petites vilenies mises en œuvre pour forcer la main au roi et lui faire remplacer un ministre «désagréable au parti dominateur», par un homme qui sera «l’instrument de ce même parti». Cet impôt, qui semblait écrasant quand il était réclamé par d’Aiguillon, est voté avec enthousiasme sur la proposition de M. de Duras. Les pamphlets gémissent sur la misère du peuple; et «à Saint-Brieuc c’est un bal perpétuel».

Bientôt il semble qu’un mot d’ordre soit donné, exprimé à peu près partout dans les mêmes termes, «que la tranquillité ne peut se rétablir en Bretagne que par la retraite de d’Aiguillon[102]»... Maupeou doit le démontrer, s’il veut obtenir la place de chancelier. Et Mᵐᵉ Du Deffand écrit, le 10 mai, à l’abbé Barthélemy: «Je fus lundi à souper, à Ruel, chez Mᵐᵉ d’Aiguillon (la mère, sa grande amie) avec le chevalier de Listenoy et l’évêque de Saint-Brieuc. Celui-ci me raconta toute la Bretagne... Un honnête homme, sur son récit, en doit conclure que jamais l’ordre ne sera rétabli dans cette province, tant que le duc d’Aiguillon y commandera. Si j’étais le maître, je n’hésiterais pas un moment à envoyer M. de Penthièvre tenir les prochains Etats jusqu’à ce que la paix y fût complètement rétablie[103].»

Et ce n’était pas seulement l’entente commune d’une opposition marchant avec une exacte discipline qui avait entraîné ainsi l’opinion; c’était encore la presse, par ses journaux-pamphlets et par ses libelles, échos des philosophes, des jansénistes et des parlementaires, qui mettaient habilement en scène le martyre de la Chalotais, pour expliquer le soulèvement de la Bretagne tout entière contre son tyran. Celui-ci avait assurément des amis qualifiés pour répondre, amis qui s’acquittaient avec conviction de cette tâche, mais par intermittences et non sans hésitations. Car d’Aiguillon les désavouait en quelque sorte. Il méprisait les traits, pour la plupart anonymes, de l’ennemi. Il se croyait suffisamment protégé par le respect dû au représentant de l’autorité royale; et le gouvernement n’admettait pas de polémique même à son profit, et surtout une polémique soutenue par ses agents. «Les gens en place, comme le dit fort bien M. Carré, devaient se taire par respect pour le maître[104].»

Il en résulta que d’Aiguillon dut jouer ce que notre modernisme appelle «le guillotiné par persuasion». Certes, il ne demandait qu’à secouer la poussière de ses sandales sur cette Bretagne qui lui avait si souvent échauffé la bile. Que de fois il avait prié qu’on acceptât sa démission! Mais, alors, il se retirait avec les honneurs de la guerre. C’était lui qui se refusait à «brider» plus longtemps les Bretons, tandis qu’aujourd’hui l’opinion semblait imposer au gouvernement le rappel d’un fonctionnaire exécré. Et avant de se résigner à l’acte décisif qui, au dire de la coterie des _bastionnaires_, devait amener la pacification de la Bretagne, par quelles tergiversations passait un homme confondant trop volontiers la circonspection et le calme avec la lenteur et l’irrésolution! Il écrivait, de Paris, le 22 juin, au chevalier de Balleroy qui s’en allait rejoindre «son général» à Rennes[105]:

«... Le dernier système du contrôleur général, dont, heureusement, il change souvent, est qu’il faut que je retourne au plus tôt en Bretagne, parce que personne ne peut faire les affaires du roi, si je la quitte, et que, d’ailleurs dans tout ce qui s’est passé, il n’y a rien eu de personnel contre moi, que, par conséquent, ce n’est pas le cas où il faut mettre sur la scène un acteur nouveau; c’est en ma présence qu’il tient ce propos aux autres ministres... Il avait dit tout le contraire un mois auparavant... A cela je répétai mon refrain ordinaire: je désire ardemment sortir de Bretagne; je n’y crois plus ma présence utile aux affaires du roi; mais s’il le veut absolument, j’obéirai, après qu’il aura écouté mes représentations tant sur le fond que sur la forme.»

Et il terminait par cet autre «refrain» qu’on retrouve sans cesse sur les lèvres ou sous la plume du politicien soucieux de paraître détaché de toute préoccupation ou calcul ambitieux:

«Je continue mon train de vie ordinaire; je passe quatre jours de la semaine à Versailles et trois à Paris. Je dors et digère bien et je ne m’ennuie pas.»

A six semaines de là, le ton change. D’Aiguillon a fait le cruel sacrifice et il s’en explique, non sans mélancolie, mais avec une confiance en soi, qui semble le comble de l’illusion, sinon de la duplicité[106].

«C’est sur l’avis du contrôleur général, écrit-il encore à Balleroy, que le roi s’est décidé à me permettre de me retirer et je suis bien convaincu qu’il ne s’y est déterminé, que parce qu’il a prévu que je serais encore une fois trahi et abandonné par un ministre qui veut absolument qu’on croie que c’est l’animosité qu’on a personnellement contre moi en Bretagne, et non sa mauvaise administration, qui est cause du désordre dans lequel est cette province... Je ne regrette pas le gouvernement de Bretagne, mais d’y laisser des gens sages et de bons serviteurs qui seront exposés à la méchanceté et à la violence des brouillons..... On prétend que M. de la Chalotais donnera sa démission aussitôt que j’aurai donné la mienne.»

Entre temps, la duchesse, malgré toute sa vigilance, avait été absorbée par d’autres soins et par d’autres devoirs, qu’elle n’eût pu décliner sans être taxée d’indifférence et même d’ingratitude.

La reine Marie Lesczinska se mourait. La maladie n’avait pas été seule à miner ses jours. Délaissée, en raison peut-être des exigences d’une dévotion trop austère, pour des rivales souvent indignes, qui ne se comptaient plus et qu’il fallait cependant accueillir, ne fût-ce que d’un signe de tête, la reine s’était peu à peu consumée en un désespoir profond, muet, dissimulé sous un sourire de Cour, mais rongeant, comme un cancer, les sources vives de l’existence.

Une lettre de La Noue met en opposition, dans une phrase qui fait portrait, la physionomie officielle des deux époux: «Le roi est plus beau et plus frais que jamais...» mais «sa femme est dans un état affreux[107]...» Aussi Mᵐᵉ d’Aiguillon ne l’avait-elle plus quittée: il avait fallu, pour qu’elle revînt passer quelques jours à Paris, qu’elle y fût rappelée par une maladie assez sérieuse de son fils et de l’une de ses filles: encore, aussitôt leur rétablissement, avait-elle repris le chemin de Versailles.

La lente et douloureuse agonie de Marie Lesczinska dura plus de six mois: «L’état de la reine, écrit la duchesse, est toujours le même, c’est-à-dire que cette malheureuse princesse ne peut ni vivre, ni mourir; elle a, de plus, depuis quelques jours, une fièvre d’une violence extrême qui lui cause du délire tous les matins... Ne prenant presque plus de nourriture, il y a aujourd’hui cinq semaines que cet état violent dure; cela fait horreur à penser, même aux gens les plus indifférents. Jugez de l’effet que cela fait sur moi qui aime la reine, non parce qu’elle est reine, mais parce qu’elle est aimable et vertueuse, et que, dès ma plus tendre enfance, elle m’a toujours comblée de bontés, j’ose même dire d’amitié[108].»

Pour qui savait les habitudes d’infidélité d’un mari, déjà tout disposé à suivre l’exemple du maître, le mot _vertueuse_ laissait percer une allusion suffisamment claire; car la duchesse, aussi discrète et aussi intelligente qu’elle était énergique et forte, connaissait trop bien les procédés de la poste pour livrer naïvement à cette auxiliaire de l’Etat le fond de sa pensée.

Mais la reine est enfin délivrée de ses souffrances; et la douleur de la duchesse, déjà si profonde et si sincère, éclate plus intense encore, à la vue d’une sorte de profanation qu’exigeait alors le protocole des funérailles royales[109].

«Ce qui m’a fait une impression que je ne peux pas rendre, c’est le moment du transport, de voir sortir cette respectable princesse de ses appartements par pièces et par morceaux, d’abord le cœur porté par l’évêque de Chartres sur un carreau, ensuite ses entrailles, puis sa personne...»

De même, à Saint-Denis, le minutieux cérémonial qui accompagne l’arrivée de la défunte, est pénible pour une femme aussi peu éprise de l’étiquette que l’était Mᵐᵉ d’Aiguillon. L’évêque adresse un discours au prieur de l’abbaye qui s’empresse de lui rendre la politesse: puis la reine est portée, toujours «par pièces et par morceaux», dans le chœur, sur une estrade et sous un dais; prières, aspersions, discours, tout recommence, et même la «promenade de ce malheureux corps» jusqu’à une chapelle où il restera déposé en attendant le jour de l’inhumation.

Enfin l’heure fatale a sonné[110]:

«... Le spectacle de Saint-Denis était très beau et bien ordonné: c’était une bien belle horreur. J’ai été en place en grand habit et grande mante, depuis 10 heures du matin jusqu’à 5 h. 1/2, sur une petite banquette, qui n’avait pas un demi-pied de large. Vous croirez sans peine que j’étais fort lasse quand la cérémonie a été finie.»

Son affliction est alors plus grave et plus expressive. Tant que le corps était resté à Versailles et à Saint-Denis, la duchesse était toujours au service de la reine: «enfin elle était encore parmi nous»; mais «quand on l’a descendue dans le caveau», cette nouvelle et définitive séparation détermina chez Mᵐᵉ d’Aiguillon «un trouble inouï qui fit rire, à ce qu’il paraît, bien des gens à portée de voir... il fallait assurément en avoir bien envie» remarque-t-elle non sans amertume.